QUATRIÈME PARTIE - CHAPITRE XXI
KARE ET FLOSE
SUR LE TING
Après avoir quitté Bergtorsvol, Flose s'était tenu posté durant trois jours avec tous les siens sur une montagne d'où il pouvait voir ses ennemis battre en bas la contrée; puis, le premier péril conjuré, il s'était hâté de regagner à l'est son habitation de Svinefield, afin de se mettre en quête d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grâce à son crédit personnel et aussi à des dons en argent, il eut aisément gagné à sa cause les principaux chefs du district oriental où il demeurait. Son beau-père Liot, de Sida, lui promit le premier assistance; Geite, un riche fermier du pays, se déclara également pour lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses voisins, de sorte qu'il put rentrer à son boer et y attendre le retour du printemps.
Quant à Kare, il s'était tout d'abord rendu à Tunge, chez Asgrim, son parent et ami, auprès duquel sa femme Helza et ses deux belles-soeurs Astrid et Thoralle avaient elles-mêmes cherché un asile. Reçu à bras ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver, ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des événements de Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui était acquis en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du boer de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt.
Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit à son ami:
«Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de préparer nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son monde.»
Kare se mit incontinent en chemin.
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Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurés dont la fortune était liée à la sienne quittaient, à leur tour, Svinefield. Le trajet étant assez long, ils couchèrent, la première nuit, dans un boer appartenant à l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journée ils entrèrent dans la vallée de l'Ouest.
Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait précisément sur leur route. Quand ils n'en furent plus qu'à une courte distance, Flose dit à ses gens:
«Nous allons déjeuner chez Asgrim; tâchez que tout se passe comme il faut.»
Un quart d'heure après, un esclave d'Asgrim qui était en train de travailler au dehors aperçut la troupe dans le lointain. Il courut prévenir son maître aussitôt. Celui-ci dit:
«C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose à le recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.»
Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des rires bruyants.
Asgrim alla sur le pas de la porte.
«Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout à coup; ses gens ne feraient pas ce tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit être Flose avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander l'hospitalité en manière de défi... C'est bien, qu'on achève les apprêts commandés!»
Bientôt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. Là toute la troupe mit pied à terre, et les hommes franchirent le seuil à la file.
Asgrim avait lui-même pris place à la table d'honneur. Il reçut Flose sans le saluer, et lui dit:
«Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.»
Les conjurés déposèrent leurs armes, s'installèrent sur les bancs et mangèrent. Quatre hommes seulement demeurèrent debout tout armés aux côtés de Flose.
Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne prononça pas une parole; mais son visage était rouge pourpre.
Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les tables, et quelques-unes apportèrent de l'eau pour que les convives se lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses aises, comme s'il eût été dans sa propre maison.
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Soudain Asgrim se saisit d'une cognée de bûcheron qui était près de lui, et, sautant à deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tête de Flose. Mais un des hommes armés vit le mouvement; il arracha l'arme des mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper à son tour.
Flose l'arrêta:
«Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont poussé à bout, et il s'est conduit comme un homme intrépide.»
Puis s'adressant à son hôte:
«Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientôt sur le ting, et là nous reprendrons notre affaire.
--Assurément, répondit Asgrim, et j'espère qu'au lendemain des assises vous vous montrerez moins prompts à l'action.»
Flose ne répliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et s'éloigna aussitôt en aval.
Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-père, et des hommes des fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la scène de Tunge.
Quelques-uns le louèrent fort; mais Liot dit d'un ton grave:
«Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut résulter rien de bon.»
Aux approches du val Tingvalla, la petite armée se rangea en bataille, afin d'effectuer militairement son entrée sur le ting.
Bientôt après Thorgier, le neveu de Nial, partait également de son boer accompagné d'une troupe imposante, à laquelle se joignirent successivement, au cours du trajet, ses deux frères Thorleif et Grim, Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur. Arrivé aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il déboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant, se mirent instinctivement en défense, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt aux mains. La journée s'écoula toutefois sans que la paix des comices fût troublée; mais on sentait frémir dans l'air comme un souffle de menace, et tout le monde s'accordait pour reconnaître que jamais encore, de mémoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un déploiement de forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs éminents venus de tous les coins de l'Islande.
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Dès le lendemain, Flose commença sa tournée de hutte en hutte, accompagné de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui étaient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart, s'engagèrent à lui prêter leur appui. Il y en eut néanmoins plusieurs qui exigèrent préalablement de l'argent.
«Voilà certes de vaillants auxiliaires, dit Flose à son compagnon; mais il nous faudrait un juriste.
--J'en connais un, répondit Viarne, un qui peut-être n'a point son pareil. Il connaît tous les arcanes de la loi, et nul ne l'égale en subtilité. Seulement, je dois t'en prévenir, il est aussi cupide que retors.
--Qu'à cela ne tienne... Comment le nomme-t-on?
--C'est Eyolf. Le voici justement là-bas.»
L'homme désigné était assis devant la porte de sa hutte, un manteau écarlate autour des épaules, un diadème d'or sur la tête et une hache garnie d'argent à la main.
Viarne l'aborda aussitôt, et en reçut le plus gracieux accueil.
«J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de l'Islande, et tout ce dont tu te mêles réussit.
--Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-même, et je ne sais vraiment...
--Trêve de phrases! interrompit Flose, que tout ce préambule agaçait; je viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.»
Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalisé à la fois.
«Je vois maintenant, répliqua-t-il, où tendaient toutes ces belles paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut tourner à sa guise?»
Flose lui mit doucement la main sur l'épaule, et le forçant à se rasseoir entre lui et Viarne:
«Écoute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cognée pour abattre un arbre.»
Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et, le passant à la main de l'homme de loi:
«Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincérité qui m'anime.
--S'il en est ainsi, répondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reçu de toi quelque chose; ta cause serait perdue avant d'être plaidée.
--C'est pure affaire d'amitié entre nous,» repartit Viarne au jurisconsulte, et là-dessus les deux amis s'éloignèrent.
Un moment après, Snorre le gode vint à passer devant la hutte d'Eyolf. Il s'arrêta pour causer avec lui; puis tout à coup il lui prit la main, et, relevant la manche de son vêtement, il se mit à regarder l'anneau d'or.
«Tu as là un joyau de toute beauté... L'as-tu acheté, ou est-ce un cadeau?»
Eyolf ne répondit pas.
«Si on te l'a donné, reprit le gode en le quittant, c'est un présent qui peut te coûter cher!»
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En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tournée. Il se dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le même qui, l'année précédente, lui avait déjà refusé son concours. Cette fois encore ce dernier repoussa toutes les ouvertures. «Penses-tu, dit-il, que j'aie oublié les paroles d'insulte que Skarphédin m'a jetées ici même à la face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!»
En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allèrent voir ensuite les solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zèle.
«Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le tribunal, et aussi l'épée à la main, s'il le faut. Skapte a beau vous bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obéit en toutes choses, vous êtes sûrs également de l'avoir pour vous.»
Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical.
«Il n'y a point de cause meilleure que la vôtre, dit-il à Asgrim et à Kare. Quel genre d'appui désirez-vous de moi?
--Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des auxiliaires bien armés et qui n'aient pas peur...
--Je crois, en effet, répondit le gode, qu'il faut s'attendre à un cliquetis de fer. Écoutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges. S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous du côté de ma hutte; vous me trouverez prêt à vous soutenir avec tout mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, où ils n'auraient plus rien à craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accès. S'ils se retirent d'un autre côté, libre à vous de les poursuivre; seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes gens pour vous séparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez de cesser immédiatement le combat.»
Gissur, Kare et Asgrim engagèrent leur parole de faire ce que le gode demandait; après quoi celui-ci ajouta:
«Un mot encore. J'ai vu à la main d'Eyolf un anneau qui n'y était pas il y a quelques jours. Ce doit être Flose qui l'en a gratifié pour prix de ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce détail.»
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Au jour fixé pour les débats, les deux parties se trouvèrent face à face, équipées et armées de pied en cap, au bas de la montagne de la Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance à leur casque, pour le cas où l'on en viendrait au combat.
Ce fut, en effet, ce qui arriva. Après avoir usé à l'envi toutes les malices de la procédure, toutes les roueries compliquées de la chicane et les déclinatoires insidieux à l'usage des godes de tous les pays, les adversaires, exaspérés, en appelèrent à la force. Ce fut le jeune Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur un parent de Flose. Immédiatement une clameur guerrière emplit la vallée, et la sauvage mêlée s'engagea.
Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte était accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperçut son fils Holmud dans la suite de Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'élança pour rappeler le jeune homme; mais, atteint à la cuisse par un dard que Thorgier lui avait décoché, il tomba et ne put se relever. Il fallut que ses gens le traînassent par terre jusqu'à la cabane d'un pelletier qui se trouvait dans le voisinage.
Dès le début de la lutte, les vengeurs de Nial s'étaient partagés en deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqué ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'étaient déclarés pour la cause adverse; l'autre, à la tête duquel étaient Gissur, Asgrim et Thorald, s'étaient jetés sur Flose et les siens.
On se battit longtemps avec une vaillance égale des deux parts; à la fin pourtant ce furent les gens de Flose qui reculèrent. Déjà ils opéraient leur retraite vers les défilés de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replièrent alors vers le sud, le long de la rivière qui arrose la plaine.
Dans ce moment ils vinrent à passer près de la cabane d'un nommé Solve, qui était assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans sa marmite toute fumante.
«Par ma foi! s'écria l'homme, voilà une belle débandade de poltrons!»
Thorkel l'entendit, et, pris de fureur:
«Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!»
Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la tête la première, dans le chaudron bouillant.
Le malheureux expira sur-le-champ.
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Juste à ce moment, Flose recevait un javelot à la jambe. Il s'affaissa d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort énergique, il reprit sa course. À peu de distance derrière lui venait Eyolf.
«Tiens, dit Kare à Thorgier, qui menait à côté de lui la poursuite, j'aperçois là notre homme à la bague. Si nous lui faisions payer le prix de son joyau?
--Je m'en charge,» reprit Thorgier.
Il ramassa un dard qui était à terre, et le lança dans le dos d'Eyolf avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup.
Ce fut la dernière victime de la journée; car, sur l'entrefaite, Snorre le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine et faisait cesser l'effusion du sang.
Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on s'occupa de soigner les blessés, et le lendemain, comme si rien ne s'était passé, le procès reprit son cours.
De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher l'affaire sous la présidence du gode Snorre.
Les arbitres fixèrent d'abord les amendes à payer des deux parts pour le prix du sang répandu la veille; puis on aborda la question de l'incendie.
La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphédin, de Grim, d'Helge et des autres, furent tarifées proportionnellement; seul le trépas du petit Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune décision, parce que le père persista à repousser tout accommodement.
Enfin Flose et ses complices furent condamnés, comme jadis Gunnar, à un exil de trois années, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'été suivant au plus tard.