‹ Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 1 (de 3): le pays, les peuples, les languesChapitre 16 sur 17 · CHAPITRE III

CHAPITRE III

=Caractères généraux de chacune des quatre langues principales.=

1o _Mossi._ — Ma compétence est fort médiocre en ce qui concerne la langue mossi et, bien qu’elle soit la plus importante de toutes celles parlées au Soudan Français par le nombre des individus qui en font usage, je serai nécessairement fort bref à son sujet. Je ne me serais même pas permis d’en parler ici, si le beau travail de M. Froger, paru l’an dernier, n’était venu à point pour me fournir les indications qui me manquaient.

Il suffit de parcourir son ouvrage pour se convaincre que la langue mossi est remarquablement riche, tant en vocables qu’en formes, et qu’elle est parfaitement adaptée aux besoins de la civilisation soudanaise actuelle et même à ceux d’une civilisation plus développée dont il est permis de prévoir l’avènement. Cependant je doute que cette langue soit appelée à une extension bien considérable et je crois que, à mesure que le centre de la Boucle du Niger s’éloignera davantage de l’état d’isolement où il s’est confiné jusqu’ici, le mandingue, le songaï et le haoussa s’y répandront de plus en plus, tandis que le mossi demeurera à peu près localisé aux pays où il est parlé actuellement et perdra même du terrain au lieu d’en gagner. C’est qu’en effet cette langue présente d’assez grandes difficultés, surtout au point de vue phonétique, pour les étrangers qui seraient tentés de se l’assimiler : si elle est parlée par un aussi grand nombre de gens, cela tient uniquement à la densité de population des pays mossi et à l’hégémonie politique exercée depuis des siècles sur une région vaste et bien peuplée par les _nâba_ de Ouagadougou et du Yatenga. Mais il est facile de constater qu’elle ne s’est pas étendue d’une manière appréciable en dehors de l’habitat propre des Mossi ou des tribus que les Mossi se sont assimilées.

La fréquence des consonnes, qui se suivent souvent à deux ou trois ou même davantage sans voyelle d’appui bien nette, rend très malaisée la prononciation de beaucoup de mots et nécessite une oreille particulièrement exercée pour les entendre et les comprendre ; je me contenterai de citer, à titre d’exemples, des mots comme _pabrhdba_, _sikkdba_, et des membres de phrase comme _t f kyi, t b yell t b wa t b leb, t m gnangh fo_, etc.

La difficulté de donner à une racine le suffixe qui convient selon la classe et le nombre des noms est également un obstacle, très surmontable assurément, mais un peu déroutant et de nature à rendre l’étude du mossi plus malaisée que celle de langues à règles très peu nombreuses et à exceptions plus rares encore, telles que le songaï et le mandingue.

2o _Mandingue._ — Cette dernière langue se présente sous un aspect bien différent de celui du mossi : aucun phonème difficile à articuler, rien que des syllabes à terminaison vocalique, rarement deux consonnes se suivant sans voyelle intercalée (lorsque le cas se présente, la seconde consonne est presque toujours une liquide ou une semi-voyelle ou bien la première est une nasale) ; une morphologie d’une simplicité extrême, consistant simplement dans l’emploi judicieux d’un nombre limité de suffixes et de particules — une vingtaine — qui servent à former les noms composés, les diminutifs, les augmentatifs, les adjectifs, les participes et substantifs dérivés du verbe, le pluriel dans les noms, le temps ou le mode et la voix dans les verbes, sans qu’aucune modification intervienne jamais dans le radical du mot ; enfin une syntaxe se réduisant à peu près à deux règles : le régime d’un mot se place toujours avant ce mot, l’adjectif se place toujours après le substantif. L’exposé complet de la grammaire mandingue peut tenir en une vingtaine de pages.

Le vocabulaire par contre est d’une richesse généralement insoupçonnée, tant à cause du nombre relativement considérable des racines qu’en raison de la quantité de dérivés qui peuvent être obtenus de chacune par le jeu des suffixes et de deux ou trois mots jouant le rôle de préfixes. La faculté, très généralisée, d’employer le même radical comme substantif, comme adjectif et comme verbe vient encore en aide aux étrangers qui ne possèdent qu’une partie restreinte du vocabulaire.

Tout cela explique suffisamment la force d’extension de cette langue et fait comprendre comment elle tend à se répandre de plus en plus en dehors de son domaine propre, jusqu’à devenir presque, dans le Soudan Occidental, la langue indigène officielle, celle à laquelle on a recours tout d’abord lorsqu’on se trouve en présence d’un individu dont on ignore l’origine.

Pour être impartial, je dois dire cependant que le mandingue présente quelques difficultés. La principale provient du nombre considérable des homonymes et des paronymes : dans une langue où la majorité des racines se composent d’une seule consonne suivie d’une seule voyelle, il n’est pas étonnant que beaucoup de ces racines se ressemblent phonétiquement ou même soient complètement identiques, et ce phénomène ne contribue pas peu à rendre obscures certaines propositions qui, grammaticalement, sont d’ailleurs d’une simplicité limpide. On cite souvent cette phrase _a ko a bè fani ko ko ko_ « elle dit qu’elle lave le linge de l’autre côté de la rivière », dans laquelle la syllabe _ko_ représente quatre mots très différents : dire, laver, rivière, derrière. A vrai dire, lorsque _ko_ signifie « rivière », il se prononce avec un _o_ ouvert, tandis que l’_o_ est fermé dans _ko_ signifiant « dire » et dans _ko_ signifiant « derrière » et à la fois fermé et allongé dans _ko_ signifiant « laver ». Mais combien de sons exactement semblables représentent des significations très distinctes ! Par exemple _kan_ qui veut dire « être égal, cou, langage et dessus », _di_ qui veut dire « donner, être agréable, comment ? et miel », _bon_ qui veut dire « être grand, répandre et maison », _sama_ qui veut dire « tirer, présenter et éléphant », _kono_ ou _konon_ qui veut dire « attendre, ventre, oiseau et perle », etc.

Une autre difficulté consiste dans le nombre relativement considérable des dialectes et sous-dialectes ; assurément les différences entre les divers dialectes, à part de rares exceptions, sont surtout d’ordre phonétique, mais elles sont suffisamment accentuées souvent pour qu’il soit difficile au non initié de reconnaître le même mot sous ses divers aspects dialectaux. Ainsi « main » se dira _bourou_ en dioula, _boulou_ en malinké, _bolo_ ou _blo_ en banmana ; « soleil » se dira _téré_ en dioula, _télé_ en malinké, _tlé_ ou _klé_ en banmana ; « nom » se dira _torho_ en dioula, _torho_ ou _togo_ en malinké, _tokho_ en khassonkè et _toua_ en banmana ; « semblable » se dira _nyorhon_ en dioula, _nyorhon_ ou _nyohon_ en malinké et _nyouan_ en banmana ; « un » se dira _kélé_ en dioula, _kélé_ ou _kélen_ en malinké et en banmana, _khélé_ en khassonkè ; _koro_ « auprès » deviendra _koto_ en malinké et _sorho_ « viande » deviendra _soubo_ ; « blanc » se dira _gbê_ en dioula, _gouè_ ou _guè_ en malinké, _dyè_ en banmana, etc. Certaines modifications dialectales portent aussi sur l’emploi ou la valeur de quelques particules de conjugaison, _ka_ par exemple marquant le passé en dioula et l’injonctif en banmana, etc.

Mais il convient d’observer qu’avec un peu d’étude et d’expérience, on arrive très vite à posséder la clef de ces modifications, qui s’accomplissent en général selon des procédés très réguliers et constants. D’autre part il est très rare que, parmi les différentes formes que revêt un mot donné selon les régions, il ne s’en trouve pas une dont l’emploi se soit généralisé au point qu’elle soit comprise même dans les pays où on ne l’emploie pas d’habitude ; ainsi, bien que « nom » se traduise usuellement par _toua_ en banmana, je crois que neuf Banmana sur dix comprendront sans hésitation celui qui leur dira : _i torho bè di ?_ « quel est ton nom ? » Même pour les formes grammaticales, lorsqu’elles diffèrent selon les dialectes, il est rare que l’une d’elles au moins ne soit pas comprise partout : ainsi les Banmana emploient _yé_ comme particule du passé, certains Malinké emploient de préférence _li_ dans le même cas, tandis que d’autres Malinké et tous les Dioula se servent généralement de _ka_ ; cependant la phrase _a ka sô san kounou_ sera entendue partout avec le sens de « il a acheté un cheval hier ». C’est de cette façon que s’est formée cette « langue blanche », ce _kan gbê_, qui est le mandingue de tout le monde et que tout le monde comprend sans difficulté, sauf dans les petits villages éloignés des grandes voies de communication et qui sont pour ainsi dire isolés du reste du monde mandingue ; ce dialecte en quelque sorte international a puisé çà et là dans chacun des dialectes proprement dits, adoptant les formes les plus répandues et les faisant siennes ; aussi est-ce celui-là qui tend à se généraliser et qui arrivera un jour à unifier les dialectes régionaux en les remplaçant peu à peu. Actuellement déjà, le _kan gbê_ règne en maître chez les Dioula et les Malinké du Haut-Sénégal-Niger, de la Côte d’Ivoire et de la Guinée Française ; seul, le dialecte banmana, avec ses élisions de voyelles, ses tendances à l’apocope et son emploi abusif d’un passif incomplet, garde une physionomie à part et un peu rébarbative.

3o _Peul._ — Le peul a acquis une réputation de langue harmonieuse qui n’est assurément pas surfaite : on l’a appelé « un langage d’oiseaux, l’italien d’Afrique, etc. » et ce n’est pas sans raison. L’absence de tout son rauque, l’extrême abondance des dentales et surtout des liquides douces, la fréquence des voyelles _i_ et _é_, comme aussi l’intonation musicale si particulière à cette langue, la rendent agréable à entendre, même lorsqu’on ne la comprend pas, surtout si elle est parlée par des femmes.

Quoique sa morphologie et sa syntaxe reposent sur des principes très simples, le nombre considérable de ses suffixes et la délicatesse des modifications que chacun apporte à la valeur d’un radical donné font du peul l’une des langues africaines les plus difficiles à bien posséder et à manier avec précision. Les mêmes causes d’autre part lui assurent une indiscutable supériorité sur les idiomes qui se parlent autour de lui : je ne crois pas qu’il existe une nuance de pensée qui ne puisse être rendue avec exactitude par la langue peule.

Son vocabulaire est l’un des plus riches que je connaisse. Le nombre des racines est d’une abondance extraordinaire et, si l’on songe que, de chaque racine ou presque, on peut tirer de six à dix verbes dérivés, que chacun de ces verbes dérivés peut s’employer à trois voix différentes (active, passive et moyenne ou réfléchie), que chaque voix de chaque verbe peut donner naissance à trois participes au moins de sens différents et à une quantité presque illimitée de substantifs, tout cela d’ailleurs par la simple addition à la racine de suffixes dont chacun a sa valeur propre, on ne sera pas étonné de la faveur en laquelle je tiens cette langue.

L’une des caractéristiques les plus spéciales du peul réside dans le phénomène des classes entre lesquelles sont répartis les substantifs. Elles sont au nombre de onze pour le singulier — ou de dix-sept si l’on tient compte des sous-classes — et de cinq pour le pluriel. Chaque classe ou sous-classe possède un pronom spécial pour représenter les substantifs qu’elle renferme et chacune est caractérisée morphologiquement par un suffixe identique à ce pronom ou dérivant de lui. De plus certaines consonnes radicales subissent, dans certaines classes, une modification ou transformation très spéciale : c’est ainsi que la racine _rèw_ devient _dèbb_ dans six classes du singulier et dans trois du pluriel, tandis qu’elle conserve la forme _rèw_ dans les autres classes. Au point de vue des catégories des êtres ou objets selon les classes, il y a moins de précision ; certaines classes ont une catégorisation très nette : ainsi la classe du singulier à pronom _o_ et la classe du pluriel à pronom _bé_ ne renferment que des noms d’êtres humains[280], la classe du singulier à pronom _ngèl_ (par _g_ dur) et la classe du pluriel à pronom _koñ_ (prononcez comme l’impératif français « cogne ») ne renferment que des noms de diminutifs (diminutifs d’êtres humains, d’animaux ou d’objets quelconques), la classe du singulier à pronom _dam_ ne renferme que des noms de liquides ou de corps facilement liquéfiables, la sous-classe du singulier à pronom _ba_ (_nga_ dans les dialectes parlés à l’est du bas Niger) ne renferme que des noms d’animaux se nourrissant de végétaux ; mais, pour chacune des autres classes et sous-classes, il existe en général un nombre plus ou moins grand de catégories diverses : la classe du singulier à pronom _ngal_ renferme des augmentatifs, des noms d’instruments, des noms d’oiseaux ; la classe du singulier à pronom _ngol_ renferme des noms d’objets allongés, des noms abstraits, etc. Toutefois, même lorsque la spécialisation des catégories n’est pas absolument nette, elle existe cependant.

Le fait que chaque classe ou sous-classe possède son pronom spécial et ses désinences spéciales et que les adjectifs (ou participes qualifiant des substantifs) prennent une désinence analogue à celle de la classe à laquelle appartient le substantif qualifié, le traitement que subissent certaines consonnes radicales selon la classe du mot, donnent à la langue peule une physionomie très particulière qui n’a pas toujours été comprise mais qui a été remarquée par tout le monde.

Ces diverses particularités du peul, en même temps qu’elles en font une langue intéressante, harmonieuse, riche et puissante, en font aussi une langue dont l’assimilation est malaisée. Aussi est-il fort rare de l’entendre parler par d’autres indigènes que ceux dont elle est la langue maternelle et elle n’a aucune chance de devenir une langue d’échange. Par un phénomène inverse, les Peuls qui se trouvent en petit nombre au sein d’une population autre que la leur se voient forcés d’apprendre la langue que l’on parle autour d’eux, et c’est ainsi que l’on rencontre un nombre considérable de Peuls parlant le soninké, le mandingue, le songaï, le mossi, le haoussa, etc., tandis qu’il est excessivement rare de trouver des Mandé, des Songaï, des Mossi, des Haoussa parlant le peul.

Ceux d’ailleurs qui, à la suite de circonstances spéciales, ont réussi à apprendre le peul le parlent en général fort mal. Les Rimaïbé, bien qu’ils ne connaissent souvent pas d’autre langue que le peul, qui est l’idiome de leurs maîtres, ne le parlent que d’une façon incorrecte. La même remarque a été faite en ce qui concerne les gens appartenant aux castes spéciales, et particulièrement les Laobé. Les Peuls proprement dits eux-mêmes sont loin d’observer toujours toutes les règles de la langue et en prennent à leur aise notamment dans l’application des principes relatifs à la distinction des classes et aux modifications des consonnes radicales. Seuls, parmi tous les gens de langue peule, les Toucouleurs parlent d’une façon tout à fait correcte.

Ce fait n’est pas l’un des moindres arguments militant en faveur de la théorie que j’ai soutenue plus haut, théorie d’après laquelle les ancêtres des Peuls auraient, lors de leur séjour au Fouta-Toro du VIIIe au XIe siècles, abandonné leur langue d’origine asiatique ou nord- africaine pour emprunter aux Nègres du Tekrour la langue toucouleure, que nous appelons aujourd’hui la langue peule[281]. Nous avons vu que toutes les traditions indigènes s’accordent pour donner le Fouta-Toro comme point de départ aux diverses migrations qui ont porté les Peuls vers l’Est jusque dans le bassin du Nil ; or il est facile de constater que, à mesure qu’on s’éloigne du Fouta-Toro dans la direction de l’Est, la langue parlée par les Peuls s’écarte de plus en plus des règles fondamentales qui lui donnent sa physionomie propre, tandis que les Toucouleurs, même établis à demeure très loin de leur pays d’origine — par exemple ceux de Ségou, de Bandiagara, de Say — continuent à appliquer scrupuleusement ces mêmes règles. Tout cela tend bien à prouver, il me semble, que le peul n’est vraiment la langue nationale que des seuls Toucouleurs et que sa véritable patrie d’origine doit être placée dans l’ancien Tekrour, c’est-à-dire dans le Fouta Sénégalais.

Un autre phénomène encore vient à l’appui de mon hypothèse. Un examen, même superficiel, de la langue sérère montre qu’un nombre considérable de radicaux de cette langue, et notamment ceux qui expriment les idées les plus communes, comme « laisser, accepter, acheter, vendre, allumer, apporter, avoir, battre, être beau, être blanc, être noir, être brave, cuire, dormir, boire, manger, demander, envoyer, marcher, pouvoir, rire, tomber, tuer, voler, etc. », sont identiques ou analogues aux radicaux peuls correspondants, tandis que l’allure générale de la langue sérère est très différente de l’allure générale de la langue peule et se rapproche plutôt de la physionomie du ouolof. D’autre part on rencontre dans le sérère et — quoique sur une échelle beaucoup plus restreinte — dans le ouolof, des phénomènes de modifications de consonnes radicales et des éléments de dérivation qui rappellent singulièrement les phénomènes et éléments correspondants du peul. Et pourtant le sérère par sa morphologie générale, le ouolof surtout par son vocabulaire et sa grammaire, s’éloignent assez considérablement du peul. On sait que les Sérères n’ont pas toujours habité leur pays actuel, qu’ils étaient autrefois établis plus à l’Est et au Nord et qu’ils ont, durant des siècles, voisiné avec les habitants du Tekrour et fait partie de leur empire ; on sait aussi que les Ouolofs ont été tour à tour sujets et suzerains du même empire : il n’est donc pas étonnant que des emprunts aient été faits par les Sérères et les Ouolofs à la langue du Tekrour et que la trace de ces emprunts soit encore visible aujourd’hui. On pourrait même prétendre, quoique ce soit plus téméraire, que ce serait le sérère qui aurait influencé la langue du Tekrour, ou encore, ce qui serait peut-être plus près de la vérité, qu’une langue du bas Sénégal, aujourd’hui disparue, a contribué à la formation de la langue toucouleure, de la langue sérère, et, pour une part moindre, de la langue ouolove. Quoi qu’il en soit, comme les analogies constatées entre le peul d’une part et d’autre part le sérère et — à un bien moindre degré — le ouolof sont tout aussi visibles dans le dialecte des Peuls du Baguirmi que dans celui des Toucouleurs du Fouta-Toro, il faut bien admettre que les Peuls du Baguirmi et d’ailleurs ont pris leur langue dans le bas Sénégal, étant donné que l’influence des Sérères ne s’est jamais, que je sache, portée jusqu’au lac Tchad. C’est donc là un premier point qui me paraît définitivement acquis : la langue actuelle des Peuls était parlée au Tekrour avant l’époque des premières migrations peules vers le Sud et vers l’Est.

DELAFOSSE Planche XIV

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 27. — Pêcheurs du Niger.]

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 28. — Une flottille de pêche sur le Niger.]

Mais, pourrait-on dire, cela n’empêcherait pas que les Peuls eussent apporté leur langue actuelle de l’Asie ou du Nord-Est de l’Afrique : ils l’auraient introduite avec eux au Tekrour, où elle aurait passé au sérère une partie de ses radicaux et serait devenue la langue des Toucouleurs, et ensuite ils l’auraient transportée dans tout le Soudan occidental et central.

Assurément une telle hypothèse n’est pas absurde matériellement et elle demeurera même historiquement soutenable tant que nous ne posséderons aucun document nous permettant de savoir quelle langue était parlée au Tekrour avant l’arrivée des Peuls dans ce pays : or il est vraisemblable que nous ne disposerons jamais d’un document de cette nature.

Nous avons bien le nom des « gorilles » : lorsque le navigateur carthaginois Hannon arriva aux côtes de Guinée, il aperçut des sauvages velus qui ne lui paraissaient pas avoir figure humaine et que ses interprètes lui désignèrent d’un nom qui, passé dans notre langue à travers la traduction grecque du texte punique, est devenu « gorille ». Comme il est vraisemblable, d’après le récit de Hannon, que ses interprètes avaient été embarqués à l’embouchure du Sénégal, on pourrait rapprocher le mot « gorille » de l’expression ouolove _gôr yi_ « ce sont des hommes », ce qui permettrait de supposer que, dès le VIe siècle avant J.-C., on parlait déjà ouolof à l’embouchure du Sénégal et que le nom servant à désigner les hommes en ouolof appartenait déjà à une racine qui, précisément, sert aussi à les désigner en peul (_gôr-ko_, racine _gôr_ ou _wôr_ selon les cas). Mais je ne veux assurément pas faire état d’un argument basé sur un mot unique, transmis par l’intermédiaire d’un texte punique que nous ne possédons pas.

L’argument tiré du fait que le peul est parlé plus correctement par les Toucouleurs que par les Peuls me semble avoir une bien autre valeur. Il en existe d’autres encore à l’appui de ma thèse. Les Peuls ou Proto- Peuls n’ont pas séjourné qu’au Fouta : avant d’y arriver ils ont bien été forcés de passer quelque part et ils ne se sont pas transportés des bords de la Méditerranée aux rives du Sénégal comme un bolide. Si l’on fait quelque crédit aux traditions indigènes, il faut admettre qu’ils ont habité la région de Oualata pendant au moins cinq siècles, c’est-à- dire plus longtemps que n’a duré leur séjour au Tekrour ; lorsque le gros de leur peuple s’est porté au Fouta, un certain nombre d’entre eux sont demeurés dans le Hodh, sont allés fonder Tichit et ont donné naissance aux Guirganké ; d’autres peut-être sont devenus les Nimadi. Il serait très intéressant de savoir si ces derniers, sur lesquels on n’a que de très vagues renseignements, ne possèdent pas un idiome spécial et quel est cet idiome. Mais en tout cas ni à Oualata, ni a Tichit ni chez les Guirganké on ne trouve trace d’une langue ressemblant au peul ; si la langue des Proto-Peuls de Ghana avait été le peul actuel ou quelque chose y ressemblant, il serait bien étonnant que cette langue n’ait pas laissé de traces dans le Hodh alors qu’elle aurait eu assez de force pour s’imposer à toute la population du Fouta, pour influencer si fortement le sérère et pour se perpétuer durant plus de mille ans à travers tout le Soudan. En d’autres termes, comment expliquer que cette langue ne se retrouve nulle part au-delà du Fouta, lorsqu’on suit en sens inverse l’itinéraire le plus probable de l’immigration proto-peule, à moins d’admettre qu’elle est née au Fouta même et que les Proto-Peuls l’y ont trouvée lorsqu’ils y sont arrivés pour la première fois ?

Si nous quittons le domaine de l’histoire pour aborder celui de la linguistique pure, la chose paraîtra plus certaine encore : la langue peule, par son type purement agglutinatif, par ses classes de noms, par ses suffixes de conjugaison, par sa phonétique, par la nature même de ses radicaux et par la forme de ses racines, présente tous les caractères fondamentaux des langues nègres ; elle constitue dans l’Afrique Noire une famille à part, c’est vrai, mais cette famille est à grouper avec les autres familles soudanaises et avec la famille bantoue, dont elle se rapproche à certains égards, tandis que les différences qui séparent le peul des langues sémitiques et hamitiques sont telles que je ne puis arriver à concevoir comment on a pu, même un instant, songer à le rattacher à la famille sémitique ou à la famille hamitique.

Un linguiste anglais très autorisé en matière d’idiomes africains, M. Migeod, a opposé une seule objection à ma théorie : « Comment admettre, m’a-t-il dit, qu’un peuple de race blanche et de mentalité supérieure aurait pu abandonner sa langue pour adopter une langue nègre ? » Cette objection n’est pas de nature à m’effrayer. Tout d’abord il n’est pas démontré que la mentalité des Judéo-Syriens et leur civilisation, au moment de leur arrivée au Fouta, fût notablement supérieure à celle des Noirs du Tekrour ; ensuite il est fort probable, comme je l’ai laissé entrevoir, que la langue qu’ils parlaient alors n’était pas _leur_ langue propre, mais bien une langue d’emprunt récoltée en Egypte ou en Cyrénaïque, peut-être un égyptien bâtard, peut-être tout simplement le berbère : depuis leur départ de Syrie ils avaient sans doute changé de langue plus d’une fois et ils ne devaient pas tenir outre mesure à celle qu’ils parlaient au moment de leur venue sur les rives du Sénégal et qui ne cadrait pas plus avec leur génie national que la langue des Toucouleurs. Enfin, le fait d’un groupement de race blanche adoptant une langue nègre ne me paraît pas autrement surprenant : les raisons tirées de l’orgueil de race n’ont rien à voir avec le développement des langues ; les Touareg Kel-Oui ont à peu près abandonné le tamacheq pour ne plus parler que le haoussa et cependant ce sont leurs serfs, les Bougadié, qui le leur ont appris ; les descendants des conquérants marocains de Tombouctou ne parlent pas d’autre langue que celle des Nègres Songaï, que leurs ancêtres avaient asservis et regardaient comme une race d’esclaves.

4o _Songaï._ — Je place la langue songaï après la langue peule en raison de sa légère infériorité au point de vue du nombre de ses ressortissants, mais il serait plus logique, dans cette esquisse des caractères généraux des principales langues du Soudan Français, de la placer à côté du mandingue. Elle en a la simplicité et la force d’expansion, en raison précisément de cette simplicité.

Je dirai même que le songaï est plus facile encore à parler que le mandingue : sa prononciation est plus aisée encore, car il n’a ni le rh guttural ni les voyelles nasales un peu spéciales du mandingue ; sa morphologie, très analogue à celle de cette dernière langue quant aux principes appliqués, est plus rudimentaire encore ; quant à sa syntaxe, elle est presque inexistante. Si la grammaire mandingue peut tenir en vingt pages, dix pages suffiraient largement à la grammaire songaï : la partie grammaticale du manuel Hacquard et Dupuis, qui est, je crois, complète, renferme quarante pages, dont plus des trois quarts sont remplis par des exemples. D’autre part les homonymes ne sont qu’en nombre restreint et leur présence n’offre pas la difficulté réelle qu’elle entraîne en mandingue. Les variations dialectales paraissent insignifiantes, si l’on en excepte la différence de prononciation du _d mouillé_ ou yodisé qui distingue le parler de Tombouctou et de Dienné de celui du Djerma ; dans ce dernier pays on le prononce _z_, on dirait par exemple _zenné_ au lieu de Dienné.

Si le songaï est une langue facile, il est par ailleurs une langue pauvre : son vocabulaire est beaucoup plus restreint que celui du mandingue et le nombre des dérivés que l’on peut former d’un radical donné n’est pas considérable. Aussi a-t-il fait de copieux emprunts aux langues étrangères, à l’arabe, au tamacheq, et surtout au peul et au mandingue. Ces emprunts d’ailleurs ne comportent que des mots, que le songaï a adoptés tels quels, sans se préoccuper de leur formation. Tout naturellement, les mots étrangers ne sont souvent que d’un emploi local : beaucoup d’expressions arabes, couramment usitées à Tombouctou, sont à peu près inconnues à Say ; de nombreux mots mandingues ont cours à Dienné qui ne sont pas compris à Gao ; mais beaucoup aussi ont acquis définitivement et partout droit de cité et font partie aujourd’hui du vocabulaire songaï, dont ils constituent presque le quart.

[Note 280 : De là les appellations de « genre hominin » et de « genre commun » (commun aux deux sexes) données respectivement à l’ensemble de ces deux classes par le général Faidherbe et par de Guiraudon. Ces mêmes auteurs rangeaient tous les autres mots dans une seule classe que le premier appelait « genre brute » et le second « genre neutre ». Une telle division est tout à fait défectueuse, car il n’existe aucune raison de réunir ensemble des classes dont chacune est aussi distincte des autres que toutes ensemble sont distinctes de la classe à pronom _o_. Faidherbe et de Guiraudon prétendaient aussi que les modifications de consonnes radicales se faisaient en sens inverse selon que le mot appartenait au genre hominin ou commun ou au genre brute ou neutre ; cette affirmation n’est pas exacte et beaucoup de noms ne désignant pas des êtres humains subissent, au moins au singulier, les mêmes modifications que les noms d’être humains : il y a là une question de classes multiples et non pas une question de double genre humain et non- humain.]

[Note 281 : Les indigènes de langue peule font une distinction entre le parler des Toucouleurs et celui des Peuls proprement dits : les premiers appellent leur langue _poular_, tandis que les seconds donnent à la même langue, telle qu’ils la parlent eux-mêmes, le nom de _foulfouldé_.]