CHAPITRE II[5]
=Hydrographie.=
=Hydrographie rétrospective.= — Avant de passer à l’étude du régime hydrographique du Haut-Sénégal-Niger, il peut être intéressant de voir ce que l’antiquité et le moyen-âge connaissaient ou croyaient connaître des fleuves soudanais et comment, de ces notions fausses ou imparfaites, on est arrivé — assez récemment — à une appréciation satisfaisante de la réalité. Ce coup d’œil rétrospectif aurait pu trouver sa place au chapitre de l’exploration du Soudan Français, mais, en raison de l’importance capitale, pour la connaissance géographique d’un pays, des données que l’on possède sur le régime des eaux de ce pays, j’ai trouvé préférable de placer ici cet aperçu.
Il est vraisemblable que l’embouchure du Sénégal fut découverte dès le VIe siècle avant J.-C., vers 570, par le navigateur carthaginois Hannon, lorsque, ayant franchi le détroit de Gibraltar, il fit voile vers le Sud et s’avança jusqu’aux environs du Sierra-Leone actuel. Malheureusement l’original de son récit de voyage, qui aurait été rédigé par lui en langue punique et conservé à Carthage, ne nous est jamais parvenu ; nous ne le connaissons que par une traduction grecque qu’en auraient faite à Carthage des savants dont le nom ne nous a pas été révélé. C’est ainsi que les renseignements fournis par le plus ancien voyage accompli sur les côtes occidentales d’Afrique n’ont commencé à être utilisés que deux siècles environ après ce voyage lui-même[6] et que leur authenticité demeure forcément douteuse. Cependant, quelle que soit la limite extrême que l’on assigne à l’exploration maritime de Hannon, il est fort probable, si les documents utilisés par Ptolémée et les autres géographes grecs n’étaient pas apocryphes, que l’amiral carthaginois fit relâche à l’embouchure du Sénégal et que c’est ce fleuve auquel il donna le nom de _Chretes_ ou _Khritis_.
Un peu plus tard, vers 550 avant J.-C., des Phéniciens, sur l’ordre du roi d’Egypte Néchao ou Néko II, s’embarquèrent sur la Mer Rouge, firent route vers le Sud, et, trois ans après leur départ, revinrent en Egypte par le détroit de Gibraltar et la Méditerranée : si ce premier périple de l’Afrique, que nous a fait connaître Hérodote, a été réellement exécuté, il est possible que les Phéniciens qui l’ont accompli aient, eux aussi, reconnu l’embouchure du Sénégal ; mais leur voyage en tout cas n’a pas laissé de traces dans les connaissances géographiques de leurs contemporains.
L’historien grec Hérodote, qui vécut de 484 à 410 environ avant J.-C. et qui voyagea en Egypte, en Cyrénaïque et en Libye, nous parle aussi d’un autre voyage dont il aurait été le contemporain, puisqu’il aurait été exécuté sous Xerxès, lequel régna de 485 à 465 avant J.-C. Un parent de ce roi, nommé Sataspe, condamné à mort pour avoir violé une jeune fille, aurait obtenu sa grâce par l’intermédiaire de sa mère, sœur de Darius, à condition de faire le tour de l’Afrique. Il partit d’Egypte sur un vaisseau, franchit les colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar), puis fit route vers le Sud pendant plusieurs mois, vit un pays dont les habitants se vêtaient de feuilles de palmier et auxquels il enleva du bétail pour se ravitailler, puis, effrayé de la longueur du chemin qui lui restait à faire, il revint en Egypte par le même chemin qu’il avait suivi à l’aller. Xerxès, estimant qu’il n’avait pas rempli les conditions imposées, le fit crucifier[7]. La circonstance des feuilles de palmier est de nature à nous faire croire que ce Sataspe atteignit au moins le cap Vert, mais c’est là tout ce qu’il est permis de conjecturer de ce voyage.
Hérodote d’ailleurs ne nous parle pas du Sénégal ; mais on a prétendu qu’il avait, le premier, révélé l’existence du Niger. A vrai dire, rien n’est plus douteux. Sans doute il est permis de supposer à la rigueur que c’est du Niger qu’il entend parler lorsqu’il décrit le _Cinyps_, « pays qui porte le même nom que le fleuve dont il est arrosé » et qui « peut entrer en parallèle avec les meilleures terres à blé : aussi — continue Hérodote — ne ressemble-t-il en rien au reste de la Libye. C’est une terre noire et arrosée de plusieurs sources : elle n’a rien à craindre de la sécheresse et, les pluies excessives ne faisant que l’abreuver, elle n’en souffre aucun dommage. Il pleut en effet dans cette partie de la Libye »[8]. Cette description pourrait assurément s’appliquer à la vallée du Niger, mais comme Hérodote ne nous donne aucune indication sur la situation du _Cinyps_, sinon qu’il faisait partie de la « Libye », et comme il donne ce nom de Libye à toute la région située à l’Ouest de la Cyrénaïque, depuis la Méditerranée jusqu’aux limites du monde alors connu, il est bien difficile d’affirmer que son _Cinyps_ doive être identifié avec notre Niger.
Ailleurs[9] le même auteur raconte la fameuse équipée des Nasamons dans des termes qui ont fait supposer parfois que le Niger avait été le terme de ce singulier voyage. Voici cette histoire, telle qu’Hérodote l’apprit de quelques Cyrénéens qui, eux-mêmes, l’avaient entendu raconter par le roi Etéarque, lorsqu’ils étaient allés dans son pays pour consulter l’oracle d’Ammon. Cinq jeunes Nasamons[10] de bonne famille avaient fait le pari de traverser les déserts de Libye ; partis avec des provisions d’eau et de vivres, ils franchirent d’abord les pays habités de la Libye septentrionale, puis une région remplie de bêtes féroces, et ensuite, se dirigeant vers l’Ouest, des contrées désertes, sans eau et très sablonneuses. Après avoir marché longtemps, ils arrivèrent à une plaine où se trouvaient des arbres et apaisèrent leur faim et leur soif en dévorant les fruits de ces arbres. Des hommes noirs, d’une taille au- dessous de la moyenne, se montrèrent alors, se saisirent des Nasamons et les emmenèrent, à travers un pays marécageux, jusqu’à une ville dont tous les habitants étaient comme eux de couleur noire et de faible stature et que bordait une grande rivière coulant de l’Ouest à l’Est, infestée de crocodiles ; les Noirs ne comprenaient pas la langue des Nasamons et réciproquement. Sans doute ne se montrèrent-ils pas trop cruels pour les voyageurs méditerranéens, car ceux-ci purent revenir dans leur pays et raconter leurs aventures.
A mon avis (et à supposer que les cinq jeunes Nasamons n’aient pas abusé de la crédulité de leurs compatriotes), la rivière dont il est parlé ne saurait être identifiée avec le Niger. S’il s’agissait de ce fleuve, les voyageurs l’auraient atteint au sommet de sa boucle, puisqu’ils trouvèrent la « grande rivière » immédiatement en sortant du désert, et il est peu vraisemblable qu’un peuple de nains ait jamais existé dans la région de Tombouctou à Gao. Il me paraîtrait plus logique d’adopter la conclusion d’Hérodote lui-même, d’après laquelle le fleuve visité par les Nasamons ne serait autre que le haut Nil ou tout au moins l’une de ses branches : le Bahr-el-Ghazal par exemple, au voisinage duquel la présence de marécages et de Noirs de petite taille serait très explicable. Il resterait, il est vrai, à démontrer comment les jeunes voyageurs auraient pu atteindre le Bahr-el-Ghazal en marchant « vers l’Ouest » ; mais il convient de se rappeler qu’Hérodote nous dit que les Nasamons étaient en relations fréquentes avec Aoudjila, d’où l’on peut déduire que les cinq jeunes gens, s’aventurant vers des pays inconnus, commencèrent par se rendre à cette oasis et continuèrent leur voyage dans la même direction, c’est-à-dire vers le Sud. Il ne faut pas oublier en effet que le récit n’est arrivé aux oreilles d’Hérodote que par une suite d’intermédiaires : les points relatifs aux nains et à la rivière, qui sont les points saillants de l’histoire, ont pu se transmettre sans altération, tandis qu’il est fort possible que la direction générale du voyage ait été modifiée par la tradition. D’autre part il est juste d’observer qu’Hérodote, supposant que le Nil traversait toute la Libye avant d’arroser l’Egypte, identifiait implicitement son cours supérieur avec notre Niger moyen.
DELAFOSSE Planche III
[Illustration : FIG. 5. — Koulouba, le palais du Gouverneur (pendant la construction).]
[Illustration : FIG. 6. — Vue générale actuelle du palais du Gouverneur, à Koulouba.]
Et c’est là surtout ce qui est intéressant au point de vue de l’idée que pouvaient se faire les anciens du régime hydrographique du Soudan : pour Hérodote, le Sud de la Libye était traversé par un grand fleuve allant de l’Ouest à l’Est qui, arrivé en Nubie, devenait le Nil. Et c’est cette idée, plus ou moins modifiée, qui sera admise par tous les géographes, jusqu’à une époque relativement récente.
Cependant le philosophe grec Aristote, qui vivait un siècle après Hérodote (384 à 322 avant J.-C.), adopte une autre théorie qui, elle aussi, aura plus tard de nombreux partisans, entre autres Léon l’Africain : pour lui, d’une source commune située quelque part au centre du Soudan, partaient deux grands fleuves ; l’un, se dirigeant vers l’Est, puis vers le Nord, pour se jeter dans la Méditerranée, était le Nil ; l’autre, coulant de l’Est à l’Ouest, allait se jeter dans l’Océan Atlantique, correspondant ainsi au Sénégal. Ce second fleuve est appelé _Krémétès_ par Aristote, et dans ce nom on pourrait à la rigueur retrouver le _Chrétès_ de Hannon. Du Niger ou d’un fleuve correspondant au Niger, il n’est pas question dans Aristote, qui le confondait par conséquent, soit avec le Nil, soit plutôt, renversant son cours, avec le _Krémétès_ ou Sénégal.
L’historien grec Polybe exécuta vers 130 av. J.-C., sur l’ordre de Scipion Emilien, une reconnaissance nautique le long de la côte occidentale du Maghreb. Au-delà du fleuve _Darat_ (Oued Draa), il rencontra le cap _Barce_ (sans doute le cap Juby), puis plus au Sud le fleuve _Palsus_ (peut-être la Saguiet-el-Hamra) et, plus au sud encore, le fleuve _Bambotus_, qui abondait en crocodiles et en hippopotames et qu’on a cru pouvoir, à cause de cela, identifier avec le Sénégal.
Vers 110 avant J.-C., un Grec, connu sous le nom d’Eudoxe de Cyzique, équipa trois vaisseaux et partit de la Méditerranée par Gadès et le détroit de Gibraltar, avec l’intention de renouveler, en sens inverse, le périple accompli sous Néko II. Mais, à quelque distance des colonnes d’Hercule, il perdit l’un de ses bâtiments et, devant les murmures de son équipage, dut revenir sur ses pas. Plus tard il organisa une seconde expédition qui fut sans doute aussi malheureuse mais dont, en tout cas, on a toujours ignoré le résultat. Nous devons la mention de ces tentatives à Strabon, à Pomponius Mela et à Pline l’Ancien.
En somme, après Aristote, il nous faut arriver au naturaliste latin Pline l’Ancien (23 à 79 après J.-C.) pour trouver des informations nouvelles sur les fleuves du Soudan. Ces informations sont d’ailleurs peu explicites et assez confuses, mais elles sont cependant intéressantes parce que c’est à elles que le Niger doit son nom actuel. En effet, Pline situe dans le sud de la Libye un fleuve qu’il appelle _Nigris_ et qui, très probablement, correspondait dans son esprit avec notre Niger. Ailleurs, en racontant l’expédition de Suétonius Paullinus dans le sud marocain, laquelle eut lieu en 41 après J.-C., Pline nous dit qu’à quelques milles au Sud des monts _Dyrin_, c’est-à-dire de l’Atlas, dans un désert de sable noir, le général romain découvrit une rivière appelée _Ger_ (prononcez « Guer ») : cette rivière était très vraisemblablement le Guir de nos cartes, lequel sort de la région de Bou-Denib et se dirige vers le Touat sous les noms successifs de Saoura et Oued Messaoud ; mais Pline crut pouvoir identifier le _Ger_ découvert par Suétonius Paullinus avec un fleuve qu’il connaissait d’après ce qu’en avait dit peu avant lui le roi de Numidie Juba II, lequel vécut de 25 avant J.-C. à 22 après J.-C. Les informateurs de Juba appelaient ce fleuve _Niger_ (prononcez « Niguer ») ; ils le faisaient sortir d’un lac appelé _Nilis_, situé non loin de l’Atlantique, d’où il coulait vers l’Est, pour se perdre ensuite sous terre et reparaître, très au delà, sortant d’une source appelée _Nigris_ ; ensuite, prenant le nom d’_Astapus_, constituait l’une des branches du Nil.
Assurément, la rivière rencontrée par Suétonius Paullinus n’était pas notre Niger, ni, très probablement, le Niger de Juba. Mais la théorie de Pline devient facile à comprendre si l’on se reporte à celle développée plus tard par Ptolémée et si l’on conjecture que Pline identifiait le _Ger_ de Suétonius Paullinus avec un cours d’eau relativement voisin du Guir et de cours analogue, au moins à ses débuts, c’est-à-dire avec l’une des branches de l’Oued Ziz : actuellement, après avoir arrosé le Tafilelt, cette rivière semble aller se perdre au Sud de cette province, dans les sables de l’Erg Iguidi, à hauteur du Gourara ; mais elle a pu, autrefois, se continuer jusqu’à la dépression du Faguibine par une série d’oueds temporaires dont on retrouve aujourd’hui les traces, avec, il est vrai, de nombreuses solutions de continuité dues sans doute à l’envahissement sablonneux de l’Iguidi, du Moughtir et du Djouf. Il ne paraît pas absurde en tout cas de supposer qu’à une époque lointaine le Niger possédait une branche saharienne, d’une direction générale Nord- Sud, qui naissait dans l’Atlas au Nord du Tafilelt, non loin des sources du Guir, passait à l’Ouest de Taodéni et d’Araouâne et venait, aux environs de l’emplacement actuel de Tombouctou, mais plutôt à l’Ouest de cet emplacement, se joindre à la branche soudanaise venant des montagnes de Guinée[11]. Il est fort possible que ce soit le cours supérieur de cet hypothétique Niger saharien, quelque chose comme l’Oued Ziz actuel, que Pline ait confondu avec le _Ger_ de Suétonius Paullinus et qu’il ait cherché à identifier d’autre part avec le _Niger_ du roi berbère Juba.
En ce qui concerne ce roi, il est permis de supposer que, par ses compatriotes sahariens, il avait une certaine connaissance du Niger proprement dit ou tout au moins de son existence ; les renseignements qu’il a donnés et qu’a utilisés Pline s’accordent avec les croyances anciennes sur le régime fluvial du Soudan : son lac _Nilis_ pouvait correspondre à la région lacustre allant du Débo au Faguibine, à partir de laquelle en effet le Niger coule vers l’Est ; le cours inférieur du fleuve étant sans doute totalement inconnu des Numides, Juba supposait que, à peu près vers le Gao actuel, les eaux du Niger se perdaient sous terre, hypothèse que justifiait la connaissance qu’il avait probablement de plusieurs oueds sahariens à cours souterrain, tels que l’Oued Rirh ; peut-être aussi avait-il une vague notion de l’existence du Tilemsi et le prenait-il pour un épanchement des eaux du Niger dans les terres. Son _Nigris_, point de réapparition superficielle du fleuve, pouvait correspondre au Tchad, d’où, suivant la croyance générale, il faisait sortir l’une des branches supérieures du Nil sous le nom d’_Astapus_.
Ce qui en tout cas mérite d’être retenu des indications fournies par Pline et ce qui en effet a été retenu, c’est le nom de _Niger_ donné à un fleuve important et quelque peu mystérieux qui arrosait les terres inconnues situées au delà de la Libye désertique. Ce nom est parvenu jusqu’à nous et nous l’appliquons à un fleuve qui peut ne pas appartenir au bassin entrevu par Suétonius Paullinus ni à celui soupçonné par Juba, mais qui en tout cas est bien, par l’une au moins de ses parties, le fleuve qu’avait deviné Pline.
Ce qu’il y a de plus remarquable dans toute cette affaire, c’est que cette appellation de « Niger » pouvait s’appliquer parfaitement à la rivière rencontrée près de l’Atlas par le général romain et qu’elle s’applique mieux encore au fleuve aujourd’hui bien connu qui passe près de Tombouctou et arrose Gao. En langue berbère en effet, la syllabe _gher_ ou _ghir_ est un radical exprimant l’idée d’« eau mouvante » et désignant soit la mer soit un fleuve, comme en arabe le mot _bahr_ : c’est ainsi que, actuellement encore, le nom de _Ghir_ (Guir) est donné à la rivière d’Igli et que les Oulmidden appellent le fleuve de Gao _egheriou-n-igheriouan_ ou _gher-n-igheren_, c’est-à-dire « le fleuve des fleuves », expression qui peut très bien, de la part d’un voyageur ignorant le berbère, être traduite par « le fleuve Niger ». Et, quel que soit le degré d’exactitude des informations recueillies par Pline, c’est bien là l’étymologie du nom du Niger, qui n’a aucun rapport avec la couleur de peau de ses riverains, de même que les dérivés _Nigrites_, _Nigritæ_ et _Nigritia_, qu’en ont tirés les Grecs et les Latins, voulaient dire simplement « les gens du Niger, la région du Niger » : ce n’est qu’à une époque récente (XVIe siècle) que l’ignorance de certains cartographes a fait de « Nigritie » le synonyme de « Soudan », c’est-à- dire de « pays des Nègres », et que des ethnologues aussi mal informés ont inventé une « race nigritique » opposable à la race blanche ; en réalité les _Nigrites_ des anciens étaient des « Nigériens », comprenant des Berbères blancs aussi bien que des Nègres, et « Nigritie » est l’équivalent absolu du nom de _Nigeria_ donné par les Anglais à leur colonie riveraine du Niger[12].
Le mathématicien et géographe grec Ptolémée, qui vivait un siècle après Pline l’Ancien et qui composa sa géographie vers 150 après J.-C., d’après des documents antérieurs et en particulier d’après ceux de Pline et de Martin de Tyr, nous a donné une description relativement étendue du cours du Niger. Il cite un certain nombre de villes voisines ou riveraines de ce fleuve et donne même la position astronomique de l’une d’elles, qu’il appelle _Thamondakana_. Malheureusement les latitudes et les longitudes de Ptolémée, obtenues à l’aide de l’évaluation des distances par journées de marche, sont rarement exactes, surtout lorsqu’il s’agit de pays éloignés de sa base d’opérations et sur lesquels il ne possédait que peu de renseignements, et c’était le cas des pays nigériens.
Ptolémée distingue nettement le _Nigher_ ou _Nighir_ du _Gher_ ou _Ghir_, mais il semble bien que son Niger, au moins dans sa partie supérieure, était celui de Pline interprétant à sa manière Suétonius Paullinus, c’est-à-dire l’Oued Ziz : il fait en effet sortir l’une de ses branches septentrionales du mont _Sagapola_, d’où il fait naître également le _Subus_, c’est-à-dire le Sebou qui passe à Fez, et l’autre du mont _Usargala_, près duquel il place aussi la source du _Ghir_, lequel était sans doute le vrai _Ger_ de Suétonius Paullinus et très probablement notre Oued Guir actuel[13]. Ces deux branches septentrionales correspondraient bien avec les deux principales branches de l’Oued Ziz.
D’autre part, il faisait sortir la branche maîtresse de son Niger du mont _Mandros_, qu’il donne également comme source au _Salathos_ qui représente probablement le Tensift ou fleuve de Marrakech et au _Massa_ (_Masatat_ de Pline) qui sans doute est le Sous actuel. Cela laisserait supposer que le Niger de Ptolémée était formé par la réunion de l’Oued Ziz avec le Dadès, ou branche supérieure du Dara ou Oued Draa, ce qui est évidemment impossible. Mais il ne convient pas d’accorder une trop grande confiance aux renseignements de Ptolémée, même pour ce qui regarde la région voisine de la Méditerranée : ne fait-il pas en effet sortir du même mont _Usargala_ le _Nighir_ (admettons que ce _Nighir_ soit l’Oued Ziz), le _Ghir_ et le _Bagradas_, alors que ce dernier fleuve est sans doute le Bedjerda ou Medjerda, qui se jette dans le golfe de Tunis et qui prend sa source dans l’Aurès à près de mille kilomètres de l’Atlas Marocain ? Ne nous dit-il pas d’autre part que le Dara ou Oued Draa de nos cartes, qu’il appelle _Daras_ ou _Darados_, sort d’un mont _Kaphas_ voisin de ses monts _Sagapola_ et _Usargala_ et situé comme eux dans l’Atlas Marocain, ce qui est exact, et ailleurs que le même fleuve est une émanation de son _Nighir_ ?
Quoi qu’il en soit, ce _Nighir_ ou Niger, une fois formé par la réunion des trois branches sorties de l’Atlas Marocain, se dirigeait vers le Sud, dans la direction d’un mont _Thala_ (?) et allait aboutir à un _lac Nigritique_ qui pourrait très bien correspondre à la région lacustre actuelle de Tombouctou (le _Nilis_ de Pline) ; de là, il coulait vers l’Est pour aller former le _lac Libyque_ (sans doute le _Nigris_ de Pline, c’est-à-dire probablement le lac Tchad). Nous retrouvons encore ici la théorie faisant couler le Niger vers le Tchad, et ensuite vers le Nil.
Quant aux villes de la vallée nigérienne citées par Ptolémée, il semble bien, comme l’a soutenu Vivien de Saint-Martin[14], qu’elles appartenaient pour la plupart, non pas au Soudan, mais au Sahara ou en tout cas au pays berbère. Berlioux[15] a voulu retrouver dans les noms donnés par Ptolémée des noms actuels de villes ou de pays soudanais, mais ses identifications me semblent bien hasardées, par exemple celle de _Velegia_ avec « Oulmidden » et celle de _Panagra_ avec « Demâgherim » ! Tout au plus peut-on rapprocher le _Tagama_ de Ptolémée, qui d’après lui était une ville située sur la rive nord du Niger, du nom des « Tagama » ou « Teggama », tribu berbère citée par les auteurs arabes et que nous retrouvons aujourd’hui, sous le double nom de « Tagama » et de « Kel-Haoussa », sur la rive gauche du Niger dans la région de Tombouctou.
Quant à son _Thamondakana_, la longitude et la latitude qu’il en donne (17° de latitude nord et 23° de longitude est en partant des Canaries) correspondraient à peu près à celles de l’ancienne ville saharienne de Tadmekket ou Es-Souk, située au Nord de Gao ; mais nous avons vu avec quelle méfiance il convenait d’accepter les positions de Ptolémée. Qu’était sa _Nighira Metropolis_, située comme _Velegia_ et _Tagama_ sur la rive nord du _Nighir_ ? Il serait bien difficile de le déterminer, à moins qu’on veuille l’identifier avec l’antique Ghâna, dont nous parlerons plus loin et qui se trouvait dans les environs du Néma actuel, non loin de Oualata, et au Nord-Ouest de la région lacustre du Débo et du Faguibine ou lac Nigritique de Ptolémée.
En ce qui concerne sa ville de _Panagra_, qu’il place aussi sur la rive nord du _Nighir_ (alors qu’il place _Thamondakana_ sur la rive sud), peut-être serait-il permis de la rapprocher du pays de _Ouangara_ dont nous ont parlé les auteurs arabes et qui représentait pour les plus anciens d’entre eux, très vraisemblablement, les régions comprises entre la Falémé et le Niger et dont les districts aurifères du Bambouk et du Bouré ont fait la célébrité. Nous retrouvons encore ce nom, sous les formes _Gbangara_, _Gouangara_, _Gangara_ et _Gangaran_, appliqué de nos jours à l’une des provinces de ce pays. Vers la fin du Moyen-Age, le nom fut donné indistinctement à tous les sujets de l’empire de Mali, lequel avait pris possession de ces mines d’or d’ailleurs voisines de son territoire primitif (le Manding actuel) ; plus tard encore, on s’en servit plus spécialement pour désigner ceux des sujets de l’empire qui habitaient son extrême nord, c’est-à-dire les Soninké, qui avaient plus de contact que les autres avec les voyageurs venus du Maghreb. Il n’est pas téméraire de supposer que Ptolémée avait eu connaissance des mines d’or du Ouangara, puisque, vers 80 après J.-C., Julius Maternus s’était avancé du Fezzan jusque dans l’Aïr, pour obéir à l’ordre que lui avait donné l’empereur Domitien de rechercher les mines d’or déjà fameuses du pays des Noirs. Il n’est pas invraisemblable non plus de penser que Ptolémée situait ces mines plus au nord qu’elles ne sont en réalité, les plaçant sur la rive septentrionale du Sénégal au lieu de les mettre sur la rive méridionale, et qu’il faisait du fleuve qui arrose le Ouangara (le Sénégal) une simple dérivation du Niger : la même théorie a été adoptée plus tard par les géographes arabes et européens. Mais ce n’est là qu’une hypothèse.
L’ébauche rudimentaire de géographie soudanaise qu’avaient esquissée les savants grecs et latins demeura durant huit siècles en l’état où l’avait laissée Ptolémée, et il nous faut arriver aux Arabes pour la voir se développer et se préciser, dans des limites d’ailleurs restreintes. Au Xe siècle après J.-C., Ibn-Haoukal accomplit un voyage à la frontière septentrionale du pays des Noirs et vit une partie du cours moyen du Niger, qu’il baptisa du nom de _Nil_, supposant qu’il coulait vers l’Est jusqu’en Nubie et qu’il se confondait là avec le fleuve d’Egypte, ainsi que l’avaient supposé Pline et Ptolémée. Bekri, qui vivait au XIe siècle et qui, grâce sans doute à l’excellence des documents qu’il put utiliser, est certainement de tous les géographes arabes le meilleur et le plus exact en ce qui concerne le nord du Soudan, nous donne, le premier, des informations sur le cours du Sénégal et complète celles d’Ibn-Haoukal relatives au Niger ; malheureusement il confond ces deux fleuves sous le nom unique de _Nil_, bien qu’il les distingue cependant implicitement en faisant couler dans l’Atlantique le Nil de Tekrour et en faisant couler vers l’Est le Nil de Ras-el-Ma. Edrissi, qui vivait au siècle suivant, n’a guère fait que reproduire les indications de Bekri, avec beaucoup moins d’exactitude et de précision ; dans son ouvrage aussi il n’est question que du _Nil_, tantôt coulant de l’Est à l’Ouest dans la région de Tekrour et se jetant dans l’Atlantique (Sénégal), tantôt coulant de l’Ouest à l’Est dans la région de Gao (Niger), pour aller se confondre en Nubie avec le Nil d’Egypte.
Le fameux géographe Yakout (XIIIe siècle) s’en tient également à l’appellation de Nil pour le Sénégal, le Niger et le vrai Nil ; mais il semble cependant avoir eu le pressentiment que le Nil de Gao (Niger) n’était pas le même fleuve que le Nil d’Egypte, qu’il fait sortir des « monts de la Lune ». Ibn-Saïd, qui mourut en 1286, fait délibérément un même bassin fluvial du Niger, du lac Tchad et du Nil, et englobe le tout sous le sempiternel nom de _Nil_ ; Aboulféda fait de même au début du XIVe siècle : ces deux géographes semblent avoir ignoré le Sénégal. Il en est de même du célèbre voyageur Ibn-Batouta qui, vers 1352, visita une partie du haut Niger un peu en amont de Ségou et décrivit le cours de ce fleuve en aval jusqu’au Noupé : pour lui aussi, ce fleuve était le Nil et, du Noupé, il le fait aller à Dongola.
A l’époque où Ibn-Batouta accomplissait son voyage, des navigateurs normands, espagnols et italiens avaient commencé déjà à longer la côte occidentale d’Afrique et avaient redécouvert, environ deux mille ans après l’amiral carthaginois Hannon, l’embouchure du Sénégal : ce sont eux qui donnèrent à ce fleuve le nom qu’il porte encore. On dit communément que cette appellation lui vient de ce que les Berbères Zenaga ou Sanaga habitaient sa rive nord, mais il se pourrait fort bien que cette étymologie soit inexacte et que le Sénégal ait reçu son nom du pays que traverse son cours inférieur : ce pays est appelé _Senegana_ ou _Sangana_ par Bekri, qui semble appliquer ce terme à une région ou à une tribu occupant à peu près le territoire que se partagent aujourd’hui les Maures Trarza et les Ouolofs, c’est-à-dire à cheval sur le bas Sénégal. Ce nom de _Senegana_ n’a assurément rien à faire avec celui des Zenaga : d’abord parce que l’orthographe adoptée par Bekri pour les deux mots est complètement différente ; ensuite parce que les Maures ont conservé de nos jours encore ce terme, sous la forme _Isongân_, pour désigner la rive ouolove du bas Sénégal, et qu’ils prononcent et écrivent de façon très distincte ce dernier mot d’une part et le nom des Zenaga de l’autre ; enfin parce qu’il est plus que probable que, au temps de Bekri, les Zenaga venaient seulement de se porter jusqu’au Sénégal, que les Noirs étaient encore beaucoup plus nombreux que les Berbères sur la rive nord et que les _Senegana_ ou gens du _Senegana_ étaient — Bekri le dit explicitement — des Nègres et non pas des Berbères.
Lors des voyages de navigation accomplis à hauteur du Cap Vert dans la première moitié du XIVe siècle, il est probable que les Zenaga étaient répandus déjà dans le pays actuel des Trarza, mais il devait y avoir encore beaucoup de Noirs au nord du Sénégal, et il n’est même pas invraisemblable de supposer que ces Noirs possédaient le territoire et peut-être exerçaient l’hégémonie politique. En tout cas le _Senegana_ ou _Isongân_ devait comprendre alors les deux rives du bas fleuve et c’est probablement le nom de ce pays qui fut donné par les premiers navigateurs européens au fleuve qui le traversait.
Sur l’une des premières cartes que nous possédions de cette région, le portulan des Médicis de 1351, le fleuve Sénégal figure sous le nom de _Senegany_[16]. Les cartes postérieures adoptèrent en général l’orthographe _Senega_, _Sanaga_ ou _Çanaga_ ; ce n’est qu’au XVIIIe siècle, semble-t-il, que l’on commença à employer l’orthographe « Sénégal »[17]. Mais il est à remarquer que, jusqu’au XVIe siècle, presque toutes les cartes portent deux orthographes différentes pour le nom des Zenaga et celui du fleuve Sénégal : c’est ainsi que Denis Fernandez (1446) appelle les premiers _Assenages_ et le second _Sanaga_, que Cadamosto (1455) appelle les premiers _Azanaghes_ et le second _Senega_ et parle d’un royaume de _Senega_ qui était le Djolof, que la carte de Thevet (1575) porte un royaume des _Zanhaga_ à hauteur du cap Blanc et plus au sud un royaume de _Sénéga_ bordé au nord par un fleuve _Sénéga_ arrosant une ville de même nom, que la carte de _Livio Sanuto_ (1588) indique les _Zanhagæ populi_ et le _Çanaga fluvius_. Marmol (fin du XVIe siècle) nous dit bien que l’on a appelé momentanément le fleuve arrosant le royaume de _Gualata_ (Oualata) « rivière des _Sénègues_ » (c’est-à-dire des Zenaga), mais il entendait sans doute par là le Niger et non le Sénégal ; en tout cas il nous apprend que le bas-fleuve — ici, c’est bien du Sénégal qu’il s’agit — était appelé _Senedec_ par les _Sénègues_ (Zenaga) et _Senega_ par les Portugais parce qu’un navigateur de cette nation — il s’agit de Lancelot du Lac, qui visita le Sénégal en 1447 — avait donné au fleuve le nom d’un royaume avec le prince duquel il avait trafiqué tout d’abord[18] : les habitants de ce royaume, des Ouolofs sans doute, appelaient eux-mêmes ce fleuve _Ovidech_. Marmol ajoute que la langue des Ouolofs était le _zungay_ et Moore, dans ses _Travels in Africa_ (1737), appelle les Ouolofs _Zanguay_. Il semble permis de conclure de tout cela que le nom du Sénégal vient, plutôt que de celui des Zenaga, du mot _Senegana_ ou _Senegan_, qui désignait autrefois les Ouolofs et leur pays et qui désigne encore de nos jours, au moins parmi les Maures, la partie de la vallée du Sénégal habitée par les Ouolofs.
Cadamosto, qui visita en 1455 et 1457 la côte du Sénégal, fait de ce fleuve, du Niger et du Nil un même cours d’eau sortant de l’intérieur du continent et envoyant une branche vers l’Egypte et une autre (le Niger) vers l’Atlantique, où elle se déversait par deux canaux, le Sénégal et la Gambie. Le voyageur arabe Hassan-ibn-Mohammed, plus connu sous le nom de Léon l’Africain, qui écrivit son récit vers 1520, partage à peu près la même opinion : il place la source du Niger dans un grand lac situé dans le désert de _Séou_ (probablement le Tchad, qui avoisine le pays des Arabes Shoa) et le fait couler vers l’Ouest jusqu’à ce qu’il atteigne l’Océan, le confondant ainsi avec le Sénégal ; il ajoute que ce fleuve dérive d’un bras du Nil qui, après avoir passé sous terre, est venu former le lac d’où sortirait le Niger. Ramusio (1550) établit, d’après les indications fournies par Léon, une carte sur laquelle le Niger, à hauteur de Tombouctou, commence à former un delta dont les bras principaux sont le Sénégal, la Gambie et le Rio-Grande. Joao de Barros (1552-53) continue la même tradition, réduisant seulement le delta au _Senega_ et à la _Gamber_. Forlani de Vérone (1562) et Ortelius (1570) adoptent à peu près le même système : la mappemonde d’Ortelius fait déverser le Niger dans l’Océan par le Sénégal et le Rio-Grande. Thevet (1575) reproduit sur sa _Table d’Afrique_ les indications de Ramusio et donne trois bouches au Niger : le Sénégal, la Gambie et le Rio-Grande ; la principale nouveauté de sa carte consiste dans la traduction naïve qu’il a faite du mot « Niger » : il inscrit délibérément _Noir Fl._ Quant à Marmol, qui s’inspire surtout de Barros dans sa _Descripcion general de Africa_ parue de 1573 à 1599, il en tient pour le delta formé du Sénégal et de la Gambie ; il nous apprend d’autre part que son « Niger-Sénégal » porte, de Tombouctou à l’Océan, les noms successifs de _Oued-Nichar_ (rivière Niger) chez les Arabes, _Yça_ ou _Iza_ chez les gens de « Tombut », _Zimbala_ ou _Zimbale_ chez les gens habitant à l’Est du « Tocror », _Colle_ chez les « Saragoles », _Maye_ chez les « Turcorons » ou « Tucorons » ou « Tucorols », _Dengueh_ chez les « lalofes » ou « Gelofes » et _Senedec_ chez les « Sénègues », l’appellation _Senega_ étant donnée par les Portugais à l’extrémité de son cours inférieur ; il ajoute que le confluent du « fleuve blanc » (Bakhoy) et du « fleuve rouge » (Baoulé) est appelé _Busitemba_ par les « Saragoles »[19].
Livio Sanuto (1588) s’écarte de ses prédécesseurs en énumérant trois fleuves à peu près parallèles coulant de l’Est à l’Ouest et se jetant dans l’Atlantique, avec sources, cours et embouchures distincts ; ces fleuves sont, du Nord au Sud : le _Çanaga_, qui d’ailleurs représente à la fois le moyen Niger et le Sénégal, la _Gambia_ et enfin le _Niger_, qui en réalité correspond au Rio-Grande.
A la fin du XVIIe siècle, le géographe hollandais Dapper confondait encore en un seul fleuve le Niger et le Sénégal et lui attribuait un cours Est-Ouest avec delta multiple. Il identifie à la légère le _Sanaga_ avec le _Daras_ de Ptolémée — lequel était le Dara ou Oued- Draa, comme je l’ai dit plus haut — et reproduit les indications de Marmol sur l’origine du nom donné au Sénégal par les Portugais, ainsi que sur les différentes appellations de ce fleuve et du Niger le long de leur parcours, ajoutant seulement que le mot _Zimbala_ est usité chez les _Baganes_, c’est-à-dire sans doute les Mandé du Bagana ou Baghena.
Quatre ans après que l’ouvrage de Dapper avait été traduit en français, en 1690, le sieur La Courbe, inspecteur général de la Compagnie du Sénégal, poussait une reconnaissance jusqu’aux chûtes du Félou (près et en amont de Médine) et affirmait, le premier, que le Sénégal et le Niger ne pouvaient être un seul et même fleuve.
Cependant les géographes furent quelque temps encore avant d’admettre la vérité : Guillaume Delisle partagea d’abord l’erreur ancienne et, dans ses cartes publiées de 1700 à 1707, confondit, lui aussi, le Sénégal avec le Niger ; mais en 1722, il attribua un bassin distinct à chacun des quatre fleuves auxquels il donna les noms de Sénégal, Gambie, Rio- Grande et Niger. Enfin d’Anville, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, revint à la théorie des grands géographes arabes et fit couler le Niger vers l’Est, réalisant d’ailleurs sur les arabes un réel progrès, puisqu’il distinguait nettement son bassin de celui du Sénégal ; mais il ignorait encore le cours inférieur du Niger et le faisait se terminer dans l’intérieur du Soudan.
Ce n’est qu’en 1830 que le problème de l’embouchure du Niger fut définitivement résolu. Mungo-Park, lorsqu’il partit en 1795 pour son premier voyage, était persuadé que le Niger allait se jeter dans le Congo ; il ne put alors le descendre que jusqu’à quelque distance en aval de Sansanding et fit en 1805 une nouvelle tentative qui se termina, l’année suivante, par sa mort et celle de ses derniers compagnons dans les rapides de Boussa, en sorte que le bas Niger avait encore gardé son secret. D’autre part Mungo-Park, en accréditant, sur la foi de renseignements erronés, la légende des montagnes de Kong, contribua à perpétuer l’ignorance dans laquelle on était de l’hydrographie de la Boucle du Niger et en particulier du cours supérieur de la Volta, ignorance qui ne prit fin qu’en 1889 avec l’exploration de M. Binger. Cependant en 1817 James Riby, devançant les découvertes ultérieures, affirmait que le Niger, après avoir décrit l’arc de cercle que l’on connaissait déjà, venait se jeter dans le golfe de Guinée. L’année suivante Mollien, sans reconnaître précisément l’emplacement exact des sources du Sénégal et de la Gambie, donnait de bonnes indications sur la région d’où sortent les hauts affluents de ces deux fleuves et détruisait définitivement la légende des communications de ces fleuves entre eux ou de l’un d’eux avec le Niger. Quatre ans plus tard (1822), Gordon Laing indiquait la place approximative des sources du Niger. Peu après (1824), Denham, Clapperton et Oudney démontraient que le Niger et le Tchad constituaient deux bassins entièrement différents. Enfin, en 1830, Richard Lander, ancien domestique de Clapperton, qui avait déjà atteint Boussa en 1826 avec son maître, peu avant la mort de ce dernier à Sokoto, gagnait le fleuve à ce même point de Boussa qui avait été le terminus malheureux du voyage de Mungo-Park, et le descendait en pirogue jusqu’au golfe de Bénin : le cours entier du grand fleuve soudanais, au moins dans ses grandes lignes, était définitivement connu, dix-huit siècles après que Pline en avait parlé pour la première fois. Il ne demeurait à déterminer que l’emplacement exact de ses sources, dont l’une des principales — celle du Tembiko — fut découverte le 30 octobre 1879 par Zweifel et Moustier, agents de l’armateur C.-A. Verminck de Marseille.
Restait la Volta, à laquelle, en raison de la croyance à la fameuse chaîne des montagnes de Kong, on n’accordait qu’une étendue fort restreinte. C’est seulement en 1889 que, revenant en France après sa superbe exploration, M. Binger révélait l’inexistence de cette chaîne et donnait, sur le cours supérieur et l’importance de la Volta, des indications très précises que les voyageurs qui le suivirent n’eurent qu’à compléter[20].
=Bassin de la Comoé.= — Les cours d’eau qui arrosent le Haut-Sénégal- Niger appartiennent tous aux bassins de quatre fleuves, d’importance très diverse, qui sont, par ordre de longueur, le _Niger_, la _Volta_, le _Sénégal_ et la _Comoé_[21].
La Comoé n’a, en ce qui concerne sa branche principale, qu’une longueur totale de 750 kilomètres environ ; ce fleuve n’intéresse que médiocrement le Haut-Sénégal-Niger, car il ne l’arrose que par la partie supérieure de ses branches extrêmes, la _Léraba_ (fleuve de Léra) ou haute Comoé occidentale et la _Komonoba_ (fleuve des Komono) ou haute Comoé orientale, et quelques-uns de leurs affluents ; ces branches ou affluents, souvent à sec ou presque durant une partie de l’année, ne sont jamais navigables, même pour des pirogues, et, loin de concourir à la fertilité du pays qu’ils arrosent, ils le rendent au contraire en partie inhabitable en raison des vastes marécages, inutilisables et malsains, dont ils se trouvent bordés à la saison des hautes eaux. On sait d’ailleurs que le cours inférieur de la Comoé est lui-même impropre à la navigation, étant coupé fréquemment, jusqu’à 60 kilomètres environ en amont de son embouchure, par des rapides que les plus petits vapeurs et souvent même les pirogues ne peuvent franchir, et se trouvant privé d’accès du côté de la mer par suite de la barre de Grand-Bassam.
Notons, à titre documentaire, que la Léraba et la Komonoba ou Baoulé prennent toutes les deux leur source, à peu de distance l’une de l’autre, dans le pays des Tagba ou Tagoua (cercle de Bobo-Dioulasso), entre Sifarasso et Ouorodara, à peu près à hauteur de Bobo-Dioulasso et à l’Ouest de cette ville.
=Bassin du Sénégal.= — Tout autre est le Sénégal : non seulement ce fleuve, depuis la plus reculée de ses sources — celle du Bafing — jusqu’à son embouchure, mesure environ 1.500 kilomètres de long, c’est- à-dire le double de la Comoé, mais sa largeur, son débit d’eau, sa profondeur relative même aux plus basses eaux dans la partie inférieure de son cours, ses rives nettement délimitées qui se prêtent peu aux débordements, la possibilité pour les navires — quoique non continue et souvent malaisée — de franchir la barre de Saint-Louis et de passer directement de l’Océan sur le fleuve, enfin et surtout les 700 kilomètres de Saint-Louis à Kayes navigables en toute saison pour des chalands, cinq mois de l’année pour des vapeurs calant 1 m. 30 et deux à trois mois pour des navires de fort tonnage à 4 mètres de tirant d’eau, font du Sénégal une précieuse voie de transport pour la colonie du Haut- Sénégal-Niger. Bien que les irrégularités de la navigation ne donnent pas entière satisfaction et que l’on se trouve forcé de doubler, en quelque sorte, le Sénégal, par la voie ferrée en construction de Kayes à Thiès-Dakar, il n’en est pas moins vrai que le Sénégal a été jusqu’ici la seule voie d’accès vers le Soudan Français et qu’il demeurera toujours, même après l’achèvement du Thiès-Kayes, une excellente et économique voie de transport durant une partie de l’année.
Le Sénégal proprement dit est formé à Bafoulabé (rencontre des deux fleuves) par la réunion du _Bafing_ (fleuve noir) et du _Bakhoy_ ou Badié ou encore Bagoué (fleuve blanc) ; ce dernier lui-même doit son importance à son affluent le _Baoulé_ (fleuve rouge), qu’il reçoit entre Toukoto et Badoumbé. Le Bafing prend sa source en Guinée, non loin de Timbo et du col de Koumi, dans le même massif d’où sort le Tinkisso, l’une des branches du haut Niger. Le Bakhoy naît également dans la Guinée, à quelque distance au Nord-Ouest de Siguiri. Quant au Baoulé, son bassin est tout entier compris dans le Haut-Sénégal-Niger : il est formé à l’origine par plusieurs ruisseaux qui prennent leur source dans les collines longeant le Niger entre Kangaba et Bamako et dont l’un sort de Kati, à douze kilomètres seulement du Niger, ce qui indique combien est étroite la zone séparant le haut bassin du Sénégal de la haute vallée du Niger.
Le Sénégal ne devient navigable qu’en aval de Kayes, après avoir reçu sur sa rive droite un affluent assez important, le _Kolembiné_ (rivière noire), qui provient de la région des mares avoisinant Nioro. Un peu au- delà d’Ambidédi, un autre affluent vient aussi se jeter sur sa rive droite : c’est le marigot de _Karakoro_, qui sert de limite entre le Haut-Sénégal-Niger et la Mauritanie. Enfin, un peu avant d’arriver à Bakel et au moment où il quitte le Haut-Sénégal-Niger, le Sénégal reçoit, sur sa rive gauche cette fois, un très important affluent, la _Falémé_, qui prend sa source sur la frontière de la Guinée, non loin de la source de la Gambie, et sert de limite au Haut-Sénégal-Niger depuis son cours supérieur jusqu’à son embouchure, à l’exception d’une faible portion de son cours inférieur, à hauteur de Tamboura et de Sénoudébou, où ses deux rives appartiennent à la colonie du Sénégal.
=Bassin de la Volta.= — La Volta est un peu plus longue que le Sénégal, puisqu’on compte plus de 1.600 kilomètres depuis la source extrême de la Volta Noire jusqu’à l’embouchure du fleuve dans le golfe de Guinée. Mais elle présente, en ce qui concerne le Haut-Sénégal-Niger, un intérêt bien moindre que le Sénégal : d’abord son embouchure est située dans une colonie anglaise (Gold-Coast) et son cours inférieur est tout entier en pays étranger, tantôt coulant à travers la colonie anglaise, tantôt servant de limite entre celle-ci et la colonie allemande du Togo ; ensuite son embouchure est à peu près dans la même situation que celle de la Comoé, c’est-à-dire obstruée par une barre infranchissable aux navires ; enfin le bief inférieur, où des embarcations d’un certain tonnage peuvent circuler, ne commence qu’après que le fleuve a pénétré en Gold-Coast, près du confluent de la Volta Noire et de la Volta Blanche. A la vérité, on peut utiliser une partie de la Volta Noire coulant en territoire français, depuis Koury jusqu’au confluent du Bougouriba et même à la rigueur jusqu’à la rencontre du 10° de latitude nord (environ 350 kilomètres), pour la navigation à l’aide de chalands plats de 2 à 5 tonnes ; mais ces transports, sans issue vers le Sud ni le Nord, ne peuvent présenter qu’un intérêt purement local et ils ne seraient appelés à quelque développement qu’au cas où la Volta Noire serait réunie, soit au Bani par une voie ferrée de Koury à San, soit au prolongement futur des chemins de fer de la Côte d’Ivoire, de la Guinée ou du Haut-Sénégal-Niger. De plus, s’il est en général aisé de descendre la Volta Noire en chaland, il est parfois très dur d’en remonter le courant. Enfin le manque de profondeur en amont de Koury, la fréquence des rapides en aval du 10° de latitude nord et la violence de ces rapides à partir du point où la Volta pénètre dans la Côte d’Ivoire restreignent par trop l’étendue de ce bief relativement navigable.
Les branches et gros affluents de la haute Volta, comme ceux de la haute Comoé, ont des bords excessivement marécageux et inhabitables en général sur une largeur de 2 à 5 kilomètres sur chaque rive, tant à cause de la présence des mouches tsétsé qu’en raison de la nature argileuse du sol, qui se transforme en boue épaisse lors des inondations et se durcit quand les eaux se retirent. Ces inondations sont dues généralement, non pas au débordement des rivières — la Volta Noire en particulier a des berges très élevées —, mais au manque d’écoulement des eaux de pluie, qui s’accumulent le long du fleuve dans une sorte de cuvette plus basse que la berge et ne communiquant que de loin en loin avec la branche principale par des affluents qui d’ailleurs présentent la même disposition.
La _Volta Noire_ ou occidentale est la plus longue et la plus importante des deux branches principales dont la réunion, près et à l’Ouest de Salaga, forme la Volta proprement dite. Elle prend sa source à Sifarasso, au Sud et près de la route de Sikasso à Bobo-Dioulasso, tout près des sources de la Comoé. Par suite d’un phénomène assez particulier, la Volta a un cours à peu près parallèle à celui du Niger, formant une boucle assurément beaucoup plus modeste que celle de ce dernier fleuve mais de courbe et de direction analogues : après avoir coulé vers le Nord-Est jusqu’à Koury — comme le Niger jusqu’à Tombouctou — elle s’infléchit ensuite vers l’Est, puis vers le Sud-Est, à peu près comme le Niger se comporte entre Tombouctou et le 11° de latitude Nord ; au delà du même parallèle, de même que le Niger se dirige nettement au Sud jusqu’à Djebba, pour couler ensuite vers l’Est-Sud-Est jusqu’au confluent de la Bénoué et reprendre enfin la direction du Sud jusqu’à son embouchure, de même la Volta fait du Sud pendant toute la partie de son cours qui sert de limite aux possessions françaises et anglaises, puis de l’Est-Sud-Est jusqu’au confluent de l’Oti et ensuite du Sud jusqu’à la mer.
Les principaux affluents de la Volta Noire, dans la partie de son cours appartenant au Haut-Sénégal-Niger, sont : sur sa rive droite, le _Poni_ ou Bammasso qui arrose Gaoua et le _Bougouriba_ qui arrose Diébougou ; sur sa rive gauche, le _Sourou_, qui naît non loin de Ouahigouya, décrit une boucle de sens opposé à celle de la Volta Noire et vient finir à Koury ; lorsque la crue se fait sentir dans la haute Volta Noire, les eaux de ce fleuve s’engouffrent dans le Sourou, qui semble alors remonter vers sa source ; lorsque le niveau baisse dans le Volta, les eaux du Sourou reprennent leur cours normal et viennent à leur tour alimenter le fleuve principal.
La _Volta Blanche_ ou orientale naît, dans les cercles de Ouahigouya et de Dori, par deux branches prenant leur source au Sud-Ouest et à l’Est de Djibo ; elle a un cours sensiblement Nord-Sud. Elle reçoit dans la Gold-Coast, sur sa rive droite, un affluent de médiocre importance qu’on appelle la Volta Rouge et dont le cours commence près et à l’Ouest de Ouagadougou.
La troisième branche de la Volta, l’_Oti_, est formée de la réunion du _Pépiénou_, qui prend sa source entre Koupéla et Fada-n-Gourma, et du _Pendjari_, qui naît au Dahomey et traverse, en faisant d’immenses détours, le cercle de Fada-n-Gourma.
=Bassin du Niger.= — Avec le Niger, nous arrivons à un bassin hydrographique d’une bien autre importance. Depuis le Tembi-Kounda (frontière de la Guinée et du Sierra-Leone) jusqu’à Akassa (point central du delta du Niger), l’immense nappe d’eau n’a pas moins de 3.800 kilomètres de long, soit presque exactement l’ensemble des longueurs totalisées de la Volta, du Sénégal et de la Comoé réunis.
Après s’être grossi du Milo à l’Est et du Tinkisso à l’Ouest, le Niger pénètre dans le Haut-Sénégal-Niger en aval de Siguiri, reçoit encore, sur sa rive droite, en face de Kangaba, le _Sankarani_, puis coule jusqu’à Koulikoro dans une vallée rocheuse souvent très resserrée, barrée de forts rapides entre Bamako et Koulikoro : parmi ces rapides, il convient de citer ceux de _Sotuba_, près de Bamako, où le bras le plus important du fleuve n’a pas toujours trente mètres de large.
En aval de Koulikoro, la vallée s’élargit ; les collines qui la forment s’abaissent et s’espacent peu à peu, les rochers font place aux bancs de sable, les berges s’aplatissent et le lit du fleuve se transforme petit à petit en une nappe dont la crue ou la décrue réglera seule l’étendue. A partir de Ségou, le Niger n’est plus un fleuve proprement dit, mais une vallée de faible déclivité au milieu de laquelle coule une grande masse d’eau. A hauteur de Dienné et en aval, des communications s’établissent entre le Niger et le Bâni.
Ce _Bâni_ (petit fleuve, en langue mandé) ou _Mayèl-Balévèl_ (rivière noire, en langue peule) est en somme le seul affluent important du Niger, mais il constitue à lui seul un véritable fleuve dont la branche principale a plus de 900 kilomètres de long. Cette branche principale, appelée _Bâgbê_ ou Bagoé (fleuve blanc) dans son cours supérieur, prend sa source à la Côte d’Ivoire, au Sud de la route d’Odienné à Tombougou, pénètre dans le Haut-Sénégal-Niger entre Tengréla et Ngorho, se grossit successivement du _Bâfing_ (fleuve noir), du _Bânigbê_ (petit fleuve blanc) et du _Baoulé_ (fleuve rouge), qui tous les trois proviennent aussi de la Côte d’Ivoire, puis du _Bânifing_ (petit fleuve noir), devient le Bâni, passe à San et à Dienné, et se confond avec le Niger à Mopti.
Comme je le disais plus haut, des communications se sont déjà établies entre le Niger et le Bâni, ou plutôt, comme ce n’est plus assez de deux vallées pour charrier l’énorme quantité d’eau qui arrive des deux côtés de Dienné, le Niger se transforme en un lacet de canaux auquel vont bientôt s’entremêler des lacs et qui va constituer un système excessivement curieux et intéressant depuis Dienné jusqu’à Tombouctou. Reconnaître, en cette région, où se trouve le lit propre du Niger est chose à peu près impossible.
A Diafarabé, à l’Ouest-Nord-Ouest de Dienné, le fleuve forme un V dont l’un des bras se dirige vers Mopti (qui s’appelle en songaï _Issa-ka_, c’est-à-dire « arrivée du fleuve ») et l’autre, dit _Dia_ ou _Diaga_, vers le lac Débo. En aval de Mopti, nouvelle communication par un canal transversal entre les deux canaux principaux, qui se réunissent dans le _lac Débo_ après avoir donné naissance à un troisième canal, le _Kolikoli_, lequel se dirige vers Saraféré par le _lac Korienza_. A la sortie du Débo, l’un des deux canaux principaux, l’_Issa-Ber_ (grand fleuve, en songaï), se dirige vers Niafounké, tandis que l’autre, le _Bara-Issa_ (fleuve du Bara), va rejoindre à Saraféré le canal de Korienza. Les deux branches maîtresses se réunissent ensuite près d’El- Oualedji, à l’endroit appelé _Issa-feï_ (partage du fleuve), pour former peu après, en se séparant encore une fois, l’_île de Koura_, un peu en aval de Tombouctou.
Entre Niafounké et El-Oualedji, la branche occidentale dessert plusieurs lacs, dont les principaux sont le _lac Horo_ et le _lac Fati_ et ceux de moindre importance les lacs _Tenda_, _Kabara_, _Soumpi_, _Takadyi_ et _Gaouati_ ; entre El-Oualedji et Koura, elle dessert encore les grands lacs de Goundam et de _Ras-el-Ma_ ou _Hari-bongo_ ou encore _Issa-bongo_ (mots qui veulent dire, le premier en arabe et les deux autres en songaï, « tête de l’eau » ou « tête du fleuve ») : lacs _Télé_, _Faguibine_ ou Fangabina, _Daouna-keïna_ et _Daouna-ber_, tandis que la branche orientale dessert les lacs _Haribongo_, _Garou_, _Dô_, _Nangaï_, _Hagoundou_, _Koratou_, etc.
Toute cette partie de la vallée du moyen Niger, comprise, d’une façon générale, entre Sansanding et Tombouctou, est une véritable région lacustre, dont l’aspect se modifie étrangement selon les saisons et où, indépendamment des bras et lacs principaux qui viennent d’être énumérés, existent de nombreux canaux de dérivation et lacs ou mares temporaires : cette région constitue la zone d’inondation du Niger, zone qui, aux périodes de grande crue, couvre en largeur une étendue de 150 à 200 kilomètres d’où n’émergent plus que les mamelons où sont construits les villages.
Il est facile de conclure de ce qui précède quelle est l’importance du Niger au double point de vue de l’agriculture et des facilités de transport. Les terres de la vallée nigérienne, dont la nature argileuse est tempérée par une quantité suffisante de sable, ne deviennent pas dures et cassantes, comme celles du bassin de la Volta, lorsque les eaux d’inondation se retirent : elles deviennent au contraire un sol merveilleusement fécond et propice à la culture, comme à la croissance d’herbes de pâturage, et il n’est pas téméraire de penser que, maintenant que la sécurité assurée aux indigènes leur permet de s’attacher davantage à leur sol, la région du moyen Niger deviendra rapidement la plus riche de tout le Soudan.
D’autre part les produits qui y seront récoltés trouveront dans le Niger lui-même une voie de transport économique et relativement constante : des vapeurs à faible tirant d’eau peuvent en effet circuler durant six mois de l’année entre Koulikoro et Gao, et le reste du temps des chalands peuvent être utilisés dans des conditions satisfaisantes. Ces chalands peuvent même, en janvier et février, continuer au-delà de Gao jusqu’à Niamey. La faible portion du fleuve où les rapides s’opposent à la navigation, entre Koulikoro et Bamako, a été doublée d’une voie ferrée : en sorte que, grâce à l’utilisation successive des chemins de fer et des fleuves, on a actuellement une voie de transport à peu près satisfaisante depuis le port de Dakar jusqu’à Gao, voie qui sera améliorée encore par l’achèvement de la ligne directe de Dakar à Koulikoro par Thiès, Diourbel et Kayes.
Le bief supérieur du Niger est lui aussi navigable une bonne partie de l’année, quoique dans des conditions moins bonnes, entre Bamako et Kouroussa, où aboutit depuis quelques mois la voie ferrée partant du port de Conakry. On peut également remonter en chaland plusieurs des affluents du haut Niger et se rendre ainsi de Bamako et Siguiri à Kankan par le Milo et de Bamako à 75 kilomètres d’Odienné par le Sankarani et son affluent le Gouanhala, au moins à l’époque des hautes eaux. Le Bâni permet d’assurer les transports entre Mopti et la région de Sikasso par Dienné et San.
Tout cela constitue un réseau navigable assurément imparfait, en raison de la différence des niveaux selon les saisons, mais qui a déjà été perfectionné et pourra l’être encore par l’exécution de quelques travaux et qui, tel qu’il existe, est fort appréciable en un pays où les cours d’eau se prêtent si rarement à la navigation et où les voies et moyens de transport sont en général embryonnaires et coûteux.
En aval de Tombouctou, quoique parsemé d’îles et d’îlots, le Niger forme un fleuve beaucoup plus régulier qu’en amont. Après avoir traversé la région sablonneuse qui s’étend de Tombouctou à Bourem, son lit redevient rocheux aux approches de Gao et il est coupé çà et là de rapides dont les principaux sont ceux d’Ayorou et de Labezenga, mais dont aucun ne constitue d’obstacle vraiment sérieux à la navigation, au moins à la période des hautes eaux. C’est seulement après sa sortie du territoire français que le Niger présente des seuils infranchissables (région de Boussa), qui séparent nettement le long bief moyen du bief maritime.
La rive droite du Niger, ou plus exactement toute la région située sur la rive droite, entre le lac Débo et Say, porte en songaï le nom de _Gourma_ ou celui de _Hari-banda_ (que nous avons orthographié _Aribinda_) ; les pays de la rive gauche sont compris sous la dénomination de _Haoussa_ ou _Aoussa_, aussi bien à hauteur du Débo qu’à hauteur de Bamba, de Gao et de Say[22]. Ces appellations sont souvent employées comme termes d’orientation, mais il est facile de voir qu’elles revêtent alors des acceptions multiples et fort diverses, selon le lieu où l’on se trouve : ainsi, du Débo à Tombouctou, Gourma désigne l’Est et Haoussa l’Ouest ; de Tombouctou à Bourem, Gourma désigne le Sud et Haoussa le Nord ; enfin, en aval de Bourem, Gourma voudra dire l’Ouest et Haoussa l’Est. Il est également facile de comprendre combien est peu exacte l’application que nous avons faite de certains de ces termes à telle ou telle région localisée de la Boucle du Niger, en appelant par exemple Gourma le cercle de Hombori et celui de Fada-n- Gourma et Aribinda le pays situé au Sud de Tombouctou et celui situé à l’Ouest de Dori : en réalité tout l’intérieur de la Boucle du Niger mérite ces deux noms de Gourma ou Aribinda.
Il n’est peut-être pas inutile de parler ici des ports de Tombouctou. Le principal, en ce sens qu’il est le plus constant, est _Korioumé_, situé sur le Niger même. Mais à Korioumé, un canal se détache du Niger et vient atteindre _Daï_, à 10 kilomètres de Tombouctou, pour rejoindre le fleuve principal en aval. De plus, un canal qu’on dit artificiel, dont on attribue la création ou tout au moins l’aménagement à un roi de Gao et qui fut élargi au début du XIXe siècle par le roi du Massina Sékou Amadou, amène l’eau de Daï à _Kabara_, à 7 kilomètres de Tombouctou. Enfin, lors des grandes crues, le courant se fraie un passage, dans l’Est de Kabara, jusqu’à 300 mètres de la ville même de _Tombouctou_[23].
Tombouctou possède donc en réalité quatre ports : Korioumé, utilisable toute l’année et en tout temps ; Daï, qui ne l’est guère que de septembre à avril ; Kabara, qui le devient de novembre à avril ; et enfin l’un des faubourgs de Tombouctou, mais l’accès de ce dernier port n’est possible que dans les années de grande crue (tous les trois ans environ) et seulement au mois de janvier.
Le plus ou moins d’abondance des pluies dans la région soudanaise a en effet une influence considérable, non seulement sur le plus ou moins d’extension de la zone inondée, mais aussi sur la limite atteinte par les eaux dans les lacs, dépressions et canaux issus du Niger. Tous ces lacs et canaux en effet ne sont que des déversoirs : ils n’alimentent pas le Niger, mais sont alimentés par lui. Lorsque la crue a été exceptionnellement forte dans le haut fleuve, le Faguibine est rempli jusqu’à Ras-el-Ma, les Daouna se transforment en lacs et l’eau reflue vers le Nord dans les canaux de dérivation sahéliens et sahariens, qui sont eux aussi des déversoirs plutôt que des affluents, comme le marigot de Niamina, les parties basses des vallées du Tilemsi, de l’Azaouag, etc., et les maigres rivières, telles que le Gorouol et la Sirba, qui traversent la région de mares temporaires séparant, du côté de Dori, le bassin de la Volta du bas Niger. Lorsqu’au contraire la crue a été faible, l’eau ne se répand que peu en dehors du fleuve lui-même et de ses bras principaux, les lacs ne sont plus que des étangs et beaucoup de mares ou de vallées demeurent sèches pendant une ou plusieurs années.
Dans une communication récente[24], le lieutenant Salvy constate que, au cours des quinze dernières années, il y a eu diminution progressive du lac Faguibine et assèchement des Daouna : l’eau, qui arrivait à Ras-el- Ma lors des crues de 1894, n’arrivait plus l’an dernier qu’à une quarantaine de kilomètres à l’Est de ce point. Il suppose que, indépendamment de causes climatériques passagères, ce dessèchement serait dû à une cause générale et constante qui affecterait tout le Nord du Soudan. Je ne crois pas devoir partager son opinion : au XIe siècle, selon le témoignage de Bekri, le point de Ras-el-Ma (tête de l’eau) méritait déjà son nom par sa position à la limite extrême des crues ; il serait singulier que, si une cause constante de dessèchement existait réellement, la limite des crues fût demeurée identique pendant neuf siècles au moins pour reculer brusquement ensuite. Il est beaucoup plus probable que cette limite varie et a toujours varié selon les années ou plutôt selon des périodes de plusieurs années chacune, proportionnellement avec les quantités d’eau tombées, et que, si le maximum a toujours été à Ras-el-Ma — au moins depuis les débuts de la période historique —, le minimum a varié et variera encore d’époque en époque ; il est vraisemblable qu’avant 1894 la limite extrême des crues avait déjà reculé bien des fois jusqu’au minimum constaté en 1910 et peut-être plus loin encore et que, après une suite d’années pluvieuses, Ras-el-Ma redeviendra de nouveau la « tête de l’eau ».
[Illustration : CARTE 1. — Limites, hydrographie et orographie.]
[Note 5 : Voir la carte 1 à la fin du chapitre III et la carte d’ensemble à la fin de l’ouvrage.]
[Note 6 : Il semble que c’est Aristote qui, le premier, ait cité le voyage de Hannon, dont nous ont parlé ensuite Eratosthène, Strabon, Pline et Ptolémée.]
[Note 7 : Hérodote, livre IV, XLIII.]
[Note 8 : Hérodote, livre IV, CXCVIII.]
[Note 9 : Livre II, XXXII à XXXIV.]
[Note 10 : Les Nasamons étaient des Berbères habitant la province de la Cyrénaïque appelée aujourd’hui Barka, à l’Est de la Tripolitaine.]
[Note 11 : Une autre branche saharienne du Niger, représentée aujourd’hui par l’Azaouag, qui sort des montagnes du Sahara Central pour aboutir sur le bas Niger en aval de Niamey, a été reconnue par les derniers explorateurs du Sahara, et notamment par le capitaine Cortier. On y a trouvé des crocodiles, ce qui tendrait à prouver que cet oued a eu autrefois une importance plus considérable et des relations aquatiques avec le Niger plus réelles que de nos jours.]
[Note 12 : Pline dit expressément que les _Ethiopiens Nigrites_ sont appelés ainsi du nom du fleuve qui arrose leur pays.]
[Note 13 : Ptolémée supposait d’ailleurs que le _Ghir_, coulant vers l’Est, passait au travers des « gorges garamantiques » (montagnes du Fezzan) et, après avoir disparu sous terre, réapparaissait dans le marais ou lac _Nuba_, sans doute pour y former une branche supérieure du Nil.]
[Note 14 : _Le Nord de l’Afrique dans l’antiquité grecque et romaine_, 1863.]
[Note 15 : _Doctrina Ptolemæi ab injuria recentiorum vindicata_, 1874.]
[Note 16 : Cultru, _Histoire du Sénégal_, page 25.]
[Note 17 : A titre d’information, il convient de noter que le mot _asenghêl_, en berbère, signifie « inondation ». Dans un manuscrit arabe encore inédit, rapporté de Tombouctou par M. Bonnel de Mézières et datant, semble-t-il, du XVIIe siècle, le pays situé entre le Fouta et l’Atlantique est désigné sous le nom de _Sénékal_ ou _Sénégal_.]
[Note 18 : Le moine franciscain Gaby, qui écrivit en 1689 une relation de son voyage au Sénégal (_Relation de la Nigritie_), nie l’existence, au moins à cette époque, d’un royaume du nom de _Senega_, royaume dont l’existence avait été affirmée quelques années auparavant par Moreri dans son dictionnaire (édition de Lyon, 1683). Il n’y a pas à tenir compte de la documentation du Père Gaby, qui faisait sortir d’une même source, située à quelque distance à l’est du Khasso, le Sénégal, le Niger et le Joto (?), moins d’un an avant la reconnaissance de La Courbe au Khasso et aux chûtes du Félou.]
[Note 19 : Dans ces noms on retrouve, à peine déformés, ceux par lesquels les peuples riverains du Niger et du Sénégal traduisent le mot « fleuve » et désignent la rivière principale, quelle qu’elle soit, traversant leur pays : en songaï _issa_, en soninké ou sarakollé _kollé_ ou _kholé_, en peul ou toucouleur _mâyo_, en ouolof _dêkh_ ou _dêh_ et au cas déterminé _dêkh-gui_ ou _dêh gui_ (comparez l’_Ovidech_ de Lancelot du Lac et le _Senedec_ des « Sénègues » de Marmol). _Zimbala_ n’est autre que le mot mandé _dyimbala_, qui signifie « lieu de la grande eau » et qui est donné de nos jours à une partie de la zone d’inondation du Niger. Quant à _Busitemba_, on peut rapprocher ce terme de _Badoumbé_, qui veut dire « fleuve rouge » en soninké.]
[Note 20 : La Volta doit son nom, soit aux sinuosités de son cours inférieur, qui l’auraient fait appeler ainsi par les Portugais, soit au nom que donnent les indigènes à son embouchure et qui, d’après ce qu’on m’a affirmé, serait _Folita_. Comme tous les grands fleuves africains, elle ne porte pas, dans les langues locales, de nom spécial, et chaque tribu riveraine la désigne par un mot qui, dans son idiome, ne signifie pas autre chose que « le fleuve » (_Mâné_ chez les Dagari, _Mîro_ chez les Lobi, _Môrhe_ chez les Nounouma, etc.). Il en est de même du Sénégal et du Niger, comme l’avaient déjà observé Marmol et Dapper. Cependant les peuples de langue mandé désignent souvent le Niger — en outre du mot _bâ_ qui veut dire simplement « fleuve » — par l’appellation plus particulière de _Bâba_ (le fleuve grand) ou celle de _Diêlibâ_, orthographiée souvent à tort « Dioliba », qui veut dire « le fleuve des Diêli », c’est-à-dire des « griots » ou chanteurs et musiciens professionnels ; de même les Haoussa l’appellent tantôt _Baba-n-goulbi_ (le grand fleuve), tantôt _Kouara_, mot dont j’ignore l’étymologie.]
[Note 21 : Contrairement aux indications données par certaines cartes, le bassin du Bandama est entièrement en dehors du Haut-Sénégal-Niger : les cours d’eau naissant près de Ngorho (cercle de Bobo-Dioulasso) et donnés parfois comme des affluents supérieurs du Bandama sont en réalité, les uns des affluents du Bagbê (bassin du Niger), les autres des affluents de la Léraba (bassin de la Comoé). Les reconnaissances exécutées dans le cercle de Korhogo de 1904 à 1907, notamment celles de M. Terrasson de Fougères, ont démontré que le Bandama prenait sa source au Sud de la route de Korhogo à Tombougou, traversait cette route et contournait Korhogo au Nord pour se diriger ensuite vers le Sud.]
[Note 22 : Peut-être y a-t-il quelque rapport entre ce terme et le nom des Haoussa, dont le pays est en effet à l’Est de la rive gauche du Niger au moins pour la partie du fleuve en aval de Gao.]
[Note 23 : On prétend qu’autrefois c’était à l’Ouest de Kabara que l’eau se frayait un passage et que, comme elle venait inonder de temps à autre un quartier de Tombouctou — le _Tarikh-es-Soudân_ relate plusieurs de ces inondations — les habitants comblèrent ce passage à l’endroit où se trouve aujourd’hui la dune Amadia, forçant ainsi les eaux à refluer vers l’Est.]
[Note 24 : Dans _la Géographie_, décembre 1910.]