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CHAPITRE IV[27]

=Régions naturelles=

Au point de vue de l’aspect du pays, de la constitution du sol, de la flore et de la faune, le Haut-Sénégal-Niger peut être divisé en trois grandes régions naturelles. Ces régions ou zones ne sont d’ailleurs pas nettement délimitées : elles se pénètrent l’une l’autre en bien des points et les indications qui vont suivre ne doivent être acceptées qu’à un point de vue tout à fait général et approximatif.

_Région soudanaise._ — La partie Sud du Haut-Sénégal-Niger appartient à la zone africaine que l’on appelle communément la « région soudanaise », quelque impropre que soit cette dénomination au point de vue étymologique, le mot « Soudan » provenant de l’expression arabe _Blâd- es-Soudân_, qui signifie « pays des Nègres » et devant par suite s’appliquer logiquement à toute la partie du continent africain située au Sud du Sahara.

Cette zone commence là où finissent les dernières ramifications de la grande forêt dense du golfe de Guinée et s’étend au Nord, très approximativement du reste, jusqu’un peu au delà du parallèle de Bamako. Il convient d’y ranger, dans le bassin du Sénégal, les pays situés sur la rive gauche de ce fleuve lui-même ou arrosés par ses branches principales, le Bafing, le Bakhoy et le Baoulé, et, dans les bassins du Niger et de la Volta, les pays situés au Sud d’une ligne passant à peu près par Koulikoro, Ségou, San, Koury, Ouahigouya et Fada-n-Gourma.

Cette région est, d’une façon générale, celle où le terrain est le plus mouvementé ; elle est arrosée, en dehors des fleuves proprement dits qui la traversent et de leurs affluents principaux, par de nombreux ruisseaux dont les uns ont une source permanente et dont les autres ne sont alimentés que par les pluies et peuvent se tarir complètement lors de la saison sèche. Bien que la forêt dense, telle qu’elle se présente à la basse Côte d’Ivoire par exemple, soit absente de cette région, il n’en faudrait pas conclure qu’il ne s’y rencontre pas de forêts : il s’en rencontre au contraire beaucoup et parfois d’assez étendues, tout au moins là où la densité de la population n’a pas contraint les habitants à les détruire pour se livrer sur leur emplacement à des cultures vivrières. Ces forêts se présentent sous deux aspects principaux : le long des rives de certains cours d’eau même temporaires, on a une bande souvent très étroite mais généralement très dense de végétation qui, tant par sa tenue que par les espèces la composant (palmiers à huile, raphias, lianes diverses, etc.), rappelle beaucoup la forêt dense de la Côte d’Ivoire ; en dehors de cette circonstance spéciale, il existe un peu partout des bois plus ou moins étendus, possédant de très beaux arbres et des bosquets touffus, mais offrant cette caractéristique qu’il pousse de l’herbe sous les arbres et entre les bosquets, chose absolument inconnue dans la forêt dense du golfe de Guinée lorsqu’elle n’a pas été modifiée par l’œuvre de l’homme. Les plateaux latéritiques, bien que souvent la couche de terre qui les recouvre n’ait qu’une épaisseur de quelques millimètres, ne sont pas les endroits les plus pauvres en végétation arborescente : tout au contraire on y rencontre de vraies forêts, dont les arbres vont puiser l’humidité qui leur est nécessaire en insinuant leurs racines dans les fissures des roches. Ces forêts à sol pierreux sont les plus riches en lianes à caoutchouc.

Les terrains trop argileux ou trop sablonneux, et aussi beaucoup de terrains dont le sol n’est pas mauvais pour la culture, constituent des savanes où les hautes herbes forment la presque totalité de la végétation, mais d’où émergent de place en place des arbustes et même des arbres de très belle venue, tels que des caïlcédras, des karités, des nérés, des fromagers, des baobabs, etc. Il convient de dire que beaucoup de ces savanes étaient autrefois des forêts et que, si la nature de la végétation s’y est transformée, cela est dû non pas tant aux incendies de brousse qu’on accuse trop à la légère d’un déboisement auquel ils sont à peu près étrangers, qu’à un défrichement fait autrefois dans un but agricole : les arbres ayant été abattus et leurs souches enlevées, lorsque le terrain est rendu à lui-même, c’est de l’herbe qui les remplace.

Tels sont les aspects sous lesquels se présente le plus communément la flore naturelle de la région dite soudanaise : bien entendu, je ne parle que des parties où la nature est abandonnée à elle-même et non de celles que le travail de l’homme a métamorphosées.

La faune de cette région est assez riche, quoique le nombre des individus — non des espèces — y soit beaucoup plus restreint qu’on n’est souvent porté à le croire. On y rencontre comme mammifères l’éléphant (très rare sauf dans les districts les plus méridionaux), le buffle, de nombreuses espèces d’antilopes, la panthère et d’autres félins de plus petite taille, l’hyène, le phacochère et le potamochère, le fourmilier et le pangolin, le lièvre et de nombreux rongeurs, le cynocéphale, le singe vert et d’autres espèces de guenons, etc. Le lion est très rare. Je ne parle pas ici de la faune aquatique qui, elle, est à peu près la même sur toute l’étendue du Niger et comprend, comme mammifères, l’hippopotame et le lamentin.

_Région sahélienne._ — Au nord de la région communément appelée « soudanaise » est la région dite « sahélienne ». Le mot _sahel_, qui en arabe signifie « littoral »[28], est appliqué par les Maures du Haut- Sénégal-Niger à la zone qui borde au Sud le Sahara et qui forme comme le « rivage » du désert. Il est appliqué également au rivage de l’Atlantique par les Maures de l’Adrar Mauritanien, en sorte que ce même terme désigne l’Ouest dans l’Adrar, le Nord-Ouest ou le Nord-Est au Fouta, le Nord à Kayes et le Sud à Tichit. Dans la pratique, les Européens appellent communément Sahel la région comprenant l’ensemble des cercles de Nioro, Goumbou et Sokolo ; mais, entendue comme désignation géographique et climatologique, cette expression a un sens beaucoup plus large. En réalité le Sahel commence à quelque distance de la rive nord du Sénégal et du coude du Baoulé et, dans les bassins du Niger et de la Volta, aux environs de la ligne citée plus haut.

Mais l’aspect du Sahel se modifie peu à peu à mesure que l’on avance vers le Nord : d’abord peu différent du Soudan propre, il accentue son caractère spécial à hauteur de Sokolo et de Bandiagara pour s’identifier de plus en plus avec le désert jusqu’à ce que l’on arrive au Sahara soudanais. La limite entre le Sahel et le Sahara soudanais peut être représentée par une ligne passant à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Nioro et Goumbou, s’avançant jusque près de Bassikounou, atteignant le Niger à Mopti, gagnant de là Hombori en passant au Nord de Bandiagara et de Douentza, descendant ensuite vers le Sud jusqu’aux environs de Djibo, pour prendre alors une direction Est et rejoindre le Niger vers Niamey par Dori.

Il ne serait pas exact de dire que le Sahel soit aride : la végétation y est même parfois plus dense qu’au Soudan, mais en général les arbres de belle venue y sont plus rares et surtout les arbustes épineux s’y montrent en quantité beaucoup plus considérable, dépassant les autres espèces en nombre à mesure qu’on s’avance vers le Nord, jusqu’à devenir à peu près les seuls représentants de la végétation arborescente lorsqu’on arrive au Sahara Soudanais. Il existe aussi des savanes, mais les herbes y sont plus maigres et de moins haute taille que dans les savanes du Soudan et paraissent d’ailleurs constituer de bien meilleurs pâturages.

En dehors du cours inférieur de la Kolembiné dans le bassin du Sénégal et, dans le bassin du Niger, du fleuve lui-même et de ses canaux, il n’existe à peu près aucun cours d’eau au Sahel ressemblant à une rivière ou à un ruisseau : tout au plus rencontre-t-on des lits de dérivation où les eaux se déversent au moment des pluies et qui constituent une sorte d’intermédiaire entre les oueds sahariens et les cours d’eau temporaires de la région soudanaise. Mais en général l’eau n’apparaît que sous forme de mares ou étangs plus ou moins étendus qui se remplissent à la saison des pluies et dont plusieurs du reste ne se tarissent jamais complètement. La plupart des villages ne sont alimentés en eau que par ces mares ou par des puits.

Quant aux roches qui constituent le terrain, elles se différencient de celles de la région soudanaise particulièrement en ceci que le calcaire se rencontre au Sahel, alors qu’il fait défaut plus au Sud. Par contre, la latérite soudanaise abonde encore au Sahel, tandis qu’elle fait défaut au Sahara. A ce point de vue comme à beaucoup d’autres, le Sahel représente la zone de transition entre la région soudanaise et le Sahara soudanais.

En ce qui concerne la faune, on rencontre au Sahel à peu près les mêmes espèces qu’au Soudan, avec l’éléphant en moins, la girafe et l’autruche en plus ; le lion y est aussi plus commun. Mais surtout, probablement en raison des plus grands espaces inhabités et aussi du nombre restreint des points d’eau, dont chacun devient en quelque sorte un rendez-vous forcé pour les bêtes sauvages, on voit beaucoup plus de gibier au Sahel qu’au Soudan et les chasses y sont bien plus fructueuses.

Pour ce qui est des habitants humains, tandis qu’au Soudan les autochtones sont, à l’exception des tribus commerçantes et des castes d’artisans et de pêcheurs, presque exclusivement agriculteurs et appartiennent uniquement à la race noire, on rencontre au Sahel une très notable proportion de pasteurs semi-nomades de race blanche plus ou moins métissée (Maures et Peuls).

_Sahara soudanais._ — La troisième région naturelle du Haut-Sénégal- Niger peut être dénommée « Sahara soudanais » ; elle est appelée par les indigènes _Hodh_ ou _Haoudh_ dans sa partie occidentale, entre le Tagant et la région lacustre de Tombouctou, et _Azaouad_ dans sa partie orientale, c’est-à-dire à l’intérieur de la Boucle du Niger entre Tombouctou et Tillabéry et au Nord de la Boucle jusqu’à Tessalit et Timiaouine environ[29]. Le Sahara soudanais est limité au Nord-Est par le Tanezrouft et au Nord-Ouest par le Djouf, qui appartiennent l’un et l’autre au Sahara proprement dit.

La différence d’aspect et de climat entre ces deux parties du désert a été très nettement indiquée par MM. Gautier et Chudeau : alors qu’à partir de la région de Timiaouine et d’In-Ouzel, en allant vers le Nord, la végétation fait défaut en dehors des vallées des oueds et des dépressions qu’a favorisées une pluie occasionnelle d’ailleurs fort rare, le Sahara soudanais, où il pleut à peu près partout régulièrement tous les ans, renferme, sauf dans les régions particulièrement pierreuses, une végétation assurément fort maigre mais cependant visible. Il convient tout d’abord de mettre à part la zone d’inondation du Niger, entre Mopti et Tombouctou, qui participe plutôt du Sahel que du Sahara. En dehors de cette zone spécialement favorisée, on rencontre des arbres — des gommiers et autres mimosées principalement — dans le Hodh et l’Azaouad, à peu près jusqu’à hauteur de Bou-Djebiha, et ensuite des steppes et de maigres pâturages jusqu’à Timiaouine. A vrai dire, les arbres s’espacent et diminuent de hauteur à mesure qu’on va vers le Nord et de même les pâturages s’atrophient à mesure que l’on s’approche du Sahara proprement dit : mais il n’en demeure pas moins vrai que l’aspect du Sahara soudanais, dans son ensemble, est bien moins désolé que celui du Sahara algérien au sud des Oasis.

Cette troisième région ne renferme des sédentaires proprement dits que dans la zone d’inondation de Mopti à Tombouctou, sur les rives mêmes du Niger en aval de Tombouctou, dans les rares villages permanents du Hodh (Kiffa, Tichit, Oualata, Néma, Bassikounou, etc.) et dans ceux plus rares encore et souvent insignifiants de l’Azaouad Nord (Mabrouk, Bou- Djebiha, Araouâne, etc.), ainsi que dans le centre salin de Taodéni. Cette population sédentaire se compose de Noirs agriculteurs et pêcheurs dans la vallée du Niger, de Noirs agriculteurs ou sauniers dans les villages du Hodh et à Taodéni, et de quelques Arabes, Berbères ou métis d’Arabes et de Berbères, commerçants ou religieux, dans les mêmes villages et dans ceux, beaucoup moins populeux, de l’Azaouad Nord. Le reste du Sahara soudanais, c’est-à-dire la presque totalité de cette région, est habité ou parcouru par des nomades ou des semi-nomades, pasteurs de moutons et de chameaux, commerçants, caravaniers, guides et religieux. Les uns, dans le Hodh et l’Azaouad Nord, sont surtout des Maures d’origine arabe plus ou moins métissée, accompagnés de vassaux d’origine berbère et de _Harrâtîn_ ou serfs d’origine nègre : tous, en dehors bien entendu des quelques habitants sédentaires des _ksour_ ou villages, vivent sous la tente et peuvent être considérés comme de véritables nomades, transportant leurs campements, selon les années et les saisons, à des distances souvent considérables. Les autres, sur les deux rives du Niger et dans l’intérieur de la Boucle, sont principalement des Touareg, avec quelques Peuls qui ne dépassent guère les abords immédiats de la limite Nord du Sahel, accompagnés les uns et les autres de serfs d’origine nègre (_Bella_ chez les Touareg, _Rimaïbé_ chez les Peuls) : ceux-là vivent dans des huttes plutôt que sous des tentes, Touareg aussi bien que Peuls, et possèdent de véritables villages, temporaires il est vrai, mais ne se déplaçant en général que dans une aire de rayon restreint.

Le Sahara soudanais renferme un nombre appréciable de puits, créés et entretenus par les indigènes ; en dehors de ces puits, du Niger et des lacs et mares alimentés par le fleuve, il n’existe pas de points d’eau permanents. Quelques vallées médiocres recueillent temporairement l’eau des pluies dans la partie située à l’Ouest d’Araouâne, où devait se trouver probablement autrefois une sorte de branche saharienne du Niger. Dans la partie montagneuse située entre Bou-Djebiha et Timiaouine (Adrar Timetrhine), et qui n’est que le prolongement occidental de l’Adrar des Iforhass[30], des vallées plus larges et plus profondes existent, qui se dirigent vers le Tilemsi.

Si la région saharienne du Haut-Sénégal-Niger est pauvre en eau, elle est par contre assez riche en sel : c’est elle surtout qui a alimenté le pays des Noirs de ce précieux aliment jusqu’au jour où le perfectionnement de nos moyens de transport nous a permis d’amener sur les marchés du Soudan du sel des îles du Cap Vert ou d’Europe en état de concurrencer le sel saharien. Ce dernier provenait autrefois surtout des salines d’Aoulîl, situées dans le Trarza actuel, près du rivage de l’Atlantique, au Nord de Biakh, et des mines de Teghazza, ces dernières situées à 120 kilomètres environ au Nord-Nord-Ouest de Taodéni ; le sel d’Aoulîl était apporté, moitié par bateaux remontant le cours du Sénégal, moitié par des caravanes qui gagnaient le Sahel en traversant le Tagant. De nos jours, le sel vient surtout au Soudan des carrières de Taodéni, qui ont remplacé celles de Teghazza, par la voie d’Araouâne, et des salines d’Idjil, situées au Nord de l’Adrar Mauritanien, par la voie de Tichit ; on importe aussi, mais en quantités bien moins considérables, du sel récolté dans un certain nombre de mares du Hodh, dont l’une des plus importantes se trouve près de Tichit même.

On a souvent prétendu que le Sahara soudanais était autrefois mieux arrosé et par suite plus fertile qu’il ne l’est à l’heure actuelle : cette hypothèse n’est pas invraisemblable, surtout si l’on admet que le Niger de Pline et de Ptolémée tirait réellement de l’Atlas marocain une partie appréciable de ses eaux, ce qui d’ailleurs est loin d’être démontré. Mais il est fort probable que depuis fort longtemps, depuis sans doute le commencement de notre ère et peut-être beaucoup plus tôt, l’aspect général du Sahara ne s’est pas modifié d’une façon sensible. Au temps d’Hérodote, c’est-à-dire plus de quatre siècles avant J.-C., cette partie de l’Afrique brillait déjà par l’absence d’eau et de végétation, puisque cet auteur nous dit qu’au Sud des côtes maritimes de Libye « on rencontre la Libye peuplée de bêtes féroces, au delà de laquelle est une élévation sablonneuse qui s’étend depuis Thèbes en Egypte jusqu’aux colonnes d’Hercule. On trouve dans ce pays sablonneux, environ de dix journées en dix journées, de gros quartiers de sel sur des collines[31] ; du haut de chacune de ces collines, on voit jaillir, au milieu du sel, une eau fraîche et douce. Autour de cette eau, on trouve des habitants, qui sont les derniers du côté des déserts »[32]. Il convient de noter d’ailleurs qu’il ne s’agit dans ce passage que du Nord du Sahara, puisque Hérodote y place Aoudjila, Djerma (pays des Garamantes, Fezzan) et Ghadamès (pays des Atarantes). Quant au Sahara proprement dit, voici ce qu’en dit notre auteur : « Au dessus de cette élévation sablonneuse, vers le midi et l’intérieur de la Libye, on ne trouve qu’un affreux désert, où il n’y a ni eau, ni bois, ni bêtes sauvages ; _on n’y trouve aucune humidité_ »[33].

La description d’Hérodote pourrait s’appliquer parfaitement à la partie du Sahara comprise entre les dernières oasis du Touat et Timiaouine, telle qu’elle se présente aujourd’hui à nos regards : si cette portion du désert n’a pas varié depuis plus de 2.300 ans, il n’y a guère de chance pour que la portion méridionale, celle que nous appelons le Sahara soudanais, ait varié de façon appréciable durant le même laps de temps. Quelques vallées ont pu être comblées par le sable, mais le régime des pluies doit être tel aujourd’hui qu’il a toujours été, et il me semblerait bien téméraire d’avancer que le Sahara soudanais possédait autrefois des rivières proprement dites et des forêts que les feux de brousse auraient fait disparaître.

Dans le Sahel même, la situation se présentait au temps de Yakout, c’est-à-dire il y a 700 ans, exactement telle qu’elle se présente aujourd’hui : cet auteur nous parle en effet de _déserts sans eau_ qui s’étendaient entre la latitude de Oualata environ et les régions avoisinant le Sénégal où l’on allait acheter la poudre d’or récoltée dans le Bambouk, désert où la sécheresse était telle que l’eau s’évaporait dans les outres et qu’on ne pouvait vaincre la soif qu’en gavant de liquide, au départ, des chameaux haut-le-pied que l’on abattait ensuite pour boire l’eau infecte conservée dans leur estomac[34]. Je ferai même observer que les géographes arabes du Moyen- Age — notamment Bekri (XIe siècle) — nous signalent la présence du chameau notablement plus au Sud qu’on ne le rencontre de nos jours.

Que certaines régions du Sahara méridional, notamment dans le Tagant et le Hodh, aient été autrefois abondamment peuplées de Noirs sédentaires et agriculteurs qui avaient su, à force de travail, mettre ces régions en valeur, tandis que leurs successeurs, Berbères et Arabes, pasteurs ou pillards, les ont laissées retomber en friche, cela paraît incontestable ; que quelques provinces, à la suite d’une série d’années particulièrement sèches, aient été abandonnées par leurs habitants, cela est établi par de nombreuses traditions indigènes. Mais que la physionomie générale du pays ait sensiblement changé, quant à la rareté de l’eau et au peu d’exubérance de la végétation spontanée, depuis le temps de Yakout et même depuis celui d’Hérodote, cela me semble bien difficile à admettre.

Il est bien certain que des régions autrefois couvertes de forêts sont aujourd’hui dénudées : ce changement s’est produit en France, depuis le temps des Gaulois, et il continue à s’accentuer de plus en plus ; les mêmes raisons qui l’ont causé en France l’ont causé au Soudan. Ces raisons se ramènent à deux qui sont d’ailleurs connexes : l’accroissement de la population et le passage progressif de la vie sauvage des chasseurs à la vie plus civilisée des agriculteurs ; chaque fois qu’une fraction de population a dû, pour assurer sa subsistance, mettre en valeur des terrains fertiles mais encore vierges, elle a détruit la forêt. Les fameux incendies de brousse, qui ont été l’objet de tant d’anathèmes malgré leur utilité certaine, n’ont constitué à toutes les époques que l’une des manifestations du défrichement et l’une des plus inoffensives vis-à-vis de la végétation arborescente : la hache et la houe, en procédant au dessouchement des racines et à la mise à nu des roches et argiles improductives, ont eu un résultat autrement appréciable, et cependant nous ne saurions raisonnablement faire un crime aux Soudanais d’avoir transformé en champs producteurs les forêts stériles où leurs ancêtres menaient la vie sauvage et précaire des primitifs les plus lointains. Nous serions d’ailleurs mal venus à reprocher aux indigènes d’avoir déboisé pour vivre une partie du Soudan, nous qui, dans des proportions bien plus considérables mais heureusement dans des zones restreintes, avons déboisé en quelques années les rives du Sénégal et du Niger pour chauffer nos bateaux à vapeur, ainsi que le voisinage des voies ferrées et des villes créées par nous, pour construire nos établissements, fabriquer nos meubles et entretenir nos feux de cuisine.

[Note 27 : Voir la carte 2 à la fin du chapitre VI.]

[Note 28 : Il existe en arabe deux mots différents, ayant chacun une orthographe spéciale, mais que l’on transcrit vulgairement en français par la même forme _sahel_ : l’un signifie « littoral » et l’autre « plaine » ; si nous nous reportons à la manière dont les Maures orthographient le mot dont il est question ici, nous voyons qu’il s’agit bien de _sâhel_ signifiant « littoral ».]

[Note 29 : Pour la région au Nord d’Araouâne, voir la carte no 1.]

[Note 30 : Le mot _adrar_, pluriel _idraren_, signifie « montagne » en berbère ; ne pas le confondre avec le mot _adrharh_ ou _adghagh_, qui signifie « pierre », ni avec le mot _adar_, qui veut dire « cuvette ».]

[Note 31 : Ailleurs Hérodote parle de maisons construites en blocs de sel ; M. Gautier, en signalant que, dans les oasis du Touat, les murettes des jardins sont souvent faites de blocs de sel, fait remarquer que ce mode de construction serait incompatible avec un régime pluvieux (_La conquête du Sahara_, page 227).]

[Note 32 : Livre IV, CLXXXI.]

[Note 33 : Livre IV, CLXXXV.]

[Note 34 : Voir l’article _et-tibr_ (la poudre d’or) dans le _Dictionnaire Géographique_ de Yakout. Cette singulière méthode appliquée au transport de l’eau est encore en usage de nos jours : « Il arrive qu’un chamelier mourant de soif, abatte une bête pour lui prendre sa provision d’eau. Il y faut, avec quelque cruauté, un réel courage ; le liquide est verdâtre et nauséabond : mais le fait, souvent cité, n’est pas légendaire ». (Gautier, _Conquête du Sahara_, page 90).]