‹ Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 1 (de 3): le pays, les peuples, les languesChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE V[35]

CHAPITRE V[35]

=Climatologie=

_Régions climatériques._ — Les régions climatériques du Haut-Sénégal- Niger correspondent assez exactement aux régions naturelles dont je viens de donner une description rapide et approximative. Sans parler du Sahara pour le moment, il est incontestable que le climat de la région sahélienne diffère assez notablement de celui de la région soudanaise. D’une façon plus générale, on pourrait dire que le climat du Haut- Sénégal-Niger diffère à mesure qu’on s’éloigne davantage de l’équateur.

Dans le Sud de la colonie, les pluies sont plus nombreuses et plus abondantes et la saison des pluies dure plus longtemps ; comme conséquence de ce régime et du nombre plus grand des cours d’eau, l’air est en général plus chargé d’humidité, même lorsqu’il n’a pas plu depuis longtemps. D’autre part la température est plus constante d’un bout de l’année à l’autre et les écarts du thermomètre dans une même journée sont moins considérables. Les sautes barométriques sont par contre plus fréquentes et la moyenne des pressions est un peu plus faible ; les orages sont plus nombreux et plus violents, de même que les tornades accompagnées de pluie, tandis que les tornades sèches, ou ouragans de poussière, sont plus rares et plus bénignes.

Dans la région sahélienne, la saison des pluies est plus courte, les heures de pluie sont moins nombreuses et la quantité d’eau tombée dans un temps donné est moindre en moyenne : l’air est donc plus sec, les glandes sudoripares fonctionnent plus facilement et la chaleur se supporte plus aisément. Il y a plus d’écarts de température, surtout durant la saison sèche, pendant laquelle le thermomètre atteint des maxima et des minima inconnus ou tout au moins exceptionnels dans le Sud ; d’autre part la moyenne thermométrique est plus élevée durant la saison des pluies.

Au Sahara, même là où existent des pluies annuelles, la période de pluie est d’une durée très faible — quelques jours seulement —, et, quelle que soit la quantité d’eau tombée, on peut dire que la sécheresse de l’air est extrême durant toute l’année. Les températures estivales sont fort élevées, mais par contre il existe un hiver appréciable et la pression barométrique est généralement constante.

_Saisons._ — La division de l’année en périodes climatériques est partout la même au Soudan et au Sahel, en ce sens que les mêmes périodes se succèdent dans le même ordre au Nord comme au Sud ; mais les dates auxquelles commence et finit généralement chaque période ne sont pas exactement les mêmes.

Ces périodes ou saisons sont au nombre de quatre : la saison froide ou saison sèche proprement dite, la saison chaude, la saison des pluies ou « hivernage » et la saison intermédiaire entre les pluies et le froid.

La saison froide dure à peu près trois mois : dans la région soudanaise, elle commence vers le 1er décembre pour se terminer à la fin de février. Le nom de « saison froide » appliqué à cette période n’est juste qu’en partie : c’est en effet l’époque de l’année où le thermomètre descend le plus bas (8°, 5° et même 2° centigrades au-dessus de zéro, selon les années et les régions), mais, sans atteindre les maxima de la saison suivante, il monte durant la saison dite « froide », même dans l’extrême Sud de la colonie, jusqu’à 30° et 35°. C’est pendant cette période que souffle l’harmattan, vent du Nord-Est venant du Sahara, qui est par excellence un vent desséchant, faisant jaunir et tomber les feuilles, écaillant la peau et gerçant les lèvres. En raison du rayonnement considérable causé par ce vent durant la nuit, la température est réellement froide le matin au lever du soleil ; mais elle s’élève rapidement et il n’est pas rare de constater un écart d’une trentaine de degrés centigrades entre 5 heures du matin et 2 heures de l’après-midi. Il serait par suite plus exact d’appeler cette période la « saison des nuits froides ».

La saison chaude qui la suit mérite complètement son nom : c’est, en effet, l’époque de l’année où le thermomètre descend le moins bas et où il monte le plus haut, en sorte que la moyenne de la température est plus élevée durant cette saison que pendant tout le reste de l’année. Il est rare que l’on constate moins de 18° lors de cette période à Bamako et on y lit souvent à la même époque des températures de 40° à 45°. Les maxima observés à Kayes et à Ségou sont plus considérables encore. En général cette saison est plus supportable dans l’extrême Sud du Soudan que dans la région sahélienne, mais elle est désagréable partout. Elle commence à peu près avec le mois de mars pour finir vers le 15 juin. Au début, elle se rattache encore à la saison sèche, mais le vent est presque nul et il ne se produit pour ainsi dire pas de rayonnement nocturne ; la température ne commence à s’abaisser un peu que vers minuit pour remonter dès 8 heures du matin et devenir accablante dans l’après-midi. Parfois, alors que l’atmosphère est la plus étouffante, le vent se met à souffler brusquement, venant de l’Est avec une extrême rapidité et une grande violence et des tourbillons de poussière rouge se précipitent en cyclone : ce sont les tornades sèches. Vers la fin de la saison chaude, ces tornades sèches sont en général suivies d’un violent orage et d’une pluie diluvienne mais de peu de durée, après laquelle il semble faire plus chaud encore qu’auparavant.

La saison des pluies ou « hivernage » commence en général dans la région soudanaise vers la mi-juin pour durer jusqu’à la fin d’octobre, avec une petite accalmie dans la seconde quinzaine d’août ; mais au Sahel elle se précise un peu plus tard et prend fin un peu plus tôt. Elle débute par des tornades pluvieuses amenées par le vent d’Est comme durant la saison précédente, mais qui ne sont pas toujours précédées de tornades sèches et qui se terminent par une pluie ordinaire, à la suite d’une saute de vent. A partir de juillet, on a des pluies de durée plus longue, par vent du Sud-Ouest, très souvent accompagnées de violents orages, surtout du 15 juillet au 15 août. Les pluies de septembre et octobre sont en général plus espacées, mais souvent plus fortes. C’est la saison durant laquelle les écarts de température sont le moins prononcés ; la moyenne thermométrique se tient en général aux environs de 22° ou 23°, avec 15° comme minimum et 30° comme maximum ; il arrive assez souvent que la température moyenne est un peu moins élevée au Soudan qu’en France durant les mois de juillet et août. Malgré cela, cette période est en général moins appréciée des Européens que la saison des nuits froides, en raison de l’état d’humidité de l’atmosphère, mais elle est certainement moins désagréable que la saison chaude de mars-avril-mai. Les indigènes au contraire redoutent la saison froide, pendant laquelle, faute de savoir se prémunir contre la fraîcheur des nuits, ils contractent fréquemment des affections de la gorge ou des poumons ; il convient aussi de noter que c’est durant la saison sèche que les maladies contagieuses, la variole principalement, exercent surtout leurs ravages, par suite de la plus grande facilité de propagation des germes morbides causée par la siccité de l’atmosphère.

Malgré la virulence des pluies qui tombent de fin juin à fin octobre, le Haut-Sénégal-Niger, même dans sa partie Sud, est loin d’être un pays à chaleur humide comme beaucoup de pays tropicaux : les pluies, en effet, durent rarement plus de quelques heures et il ne pleut pas tous les jours, même au cœur de l’hivernage. La chute d’eau annuelle oscille autour de 1 m. 50 à Bamako, 0 m. 75 à Nioro et 0 m. 50 à Niafounké.

La quatrième saison, très courte, dure environ un mois : novembre ; c’est une sorte de répit entre les dernières pluies et l’époque où souffle l’harmattan. Elle présente à peu près les mêmes inconvénients que la saison chaude : à vrai dire, la température est moins élevée, mais le vent est généralement faible ou absent, l’air encore humide ne se dessèche que lentement et la pluie ne vient plus rafraîchir l’atmosphère.

Au point de vue des aspects divers que revêt la nature selon les saisons, on peut observer entre le Soudan et notre pays une correspondance relative. Bien qu’on donne vulgairement le nom d’« hivernage » à la saison des pluies, cette dernière période n’a rien qui rappelle notre hiver ; au contraire la saison froide, dont la durée correspond à peu près à notre hiver, présente avec ce dernier de nombreuses analogies : arrêt de la végétation, chûte des feuilles, durcissement de la croûte terrestre, etc. Dès les premières tornades de la saison chaude se manifestent, vers la même époque que chez nous, les phénomènes qui caractérisent le printemps : les arbres se revêtent de feuilles nouvelles, l’herbe repousse et possède une belle couleur verte, les premières fleurs apparaissent. La saison des pluies est, comme notre été, la période de la maturité des grains et des fruits et celle des moissons, au moins pour une partie des céréales, tandis que la saison intermédiaire de novembre, marquant l’épuisement de la nature, correspond en partie avec notre automne.

_Conditions générales du climat._ — On a cru pendant longtemps que le climat soudanien devait être plus agréable et plus sain aux altitudes élevées que dans les régions basses ; il est possible en effet qu’il en soit ainsi en théorie, mais dans la pratique, si les sommets — d’ailleurs modestes — du Soudan sont dans de meilleures conditions d’aération, il s’ensuit d’abord qu’ils sont plus exposés aux tornades, et il arrive ensuite que ces sommets, toujours dénudés et composés de rochers, constituent pour la plupart de véritables réservoirs de chaleur, en sorte que les nuits y sont fréquemment moins fraîches que dans les plaines environnantes[36]. De plus, lorsque ces sommets sont formés d’assises de latérite, comme c’est le cas général, l’eau de pluie séjourne dans les anfractuosités, qui deviennent ainsi d’excellents milieux de culture pour les larves de moustiques.

Somme toute, le climat du Haut-Sénégal-Niger dans son ensemble est certainement parmi les plus sains de l’Afrique Occidentale et les plus faciles à supporter pour des Européens. Assurément le paludisme y règne, comme dans tous les pays tropicaux, mais il y exerce beaucoup moins de ravages que dans les colonies côtières du golfe de Guinée ; la fièvre bilieuse hémoglobinurique, si fréquente dans ces dernières colonies, est rare au Soudan et à peu près inconnue dans la région sahélienne.

Quant au Sahara soudanais, malgré les inconvénients multiples que présente la vie en ce pays déshérité, il est, de l’aveu de tous ceux qui l’ont parcouru ou y ont résidé, la plus saine de toutes les régions du Haut-Sénégal-Niger pour les Européens.

[Note 35 : Voir la carte 2 à la fin du chapitre VI.]

[Note 36 : Le capitaine Cortier fit au cours de son dernier voyage l’ascension du mont Tozat, situé au Sahara dans le Tassili des Azguer ; cette montagne mesure 2.020 mètres d’altitude d’après les calculs du même officier. Ce dernier, ayant passé une nuit au sommet de la montagne, constata que le froid y était notablement moins vif que dans la vallée.]