08
Et ayant pris le calice il rendit grâce, et le leur donna en disant : C’est mon sang, le nouveau Testament qui sera répandu pour plusieurs.
— Aimez-vous les uns les autres.
On se rappelle que madame Guérin, et Laurence, devaient assister à la cérémonie de la première communion. Ce jour est en effet un jour de fête pour la petite ville de ***. Toutes les familles qui ont des communiants se sont préoccupées long-temps de cette journée ; et les amis de ces familles, riches ou pauvres, ont ménagé des petits cadeaux et des petites surprises à l’enfant bien sage. Il semble que l’enfant soit placé là, entre toutes ces âmes qui vivaient à part, pour les rapprocher par des actes de bienveillance, et des échanges de sympathie. Il semble que ce jour soit choisi par Dieu, pour mettre aussi les hommes en communion.
Ce jour-là, dans cette petite ville, pour que le temps soit employé jusqu’au soir à de bonnes actions, après la cérémonie, on conduit les enfants visiter les prisonniers et les malades de l’hôpital. Toutes les portes s’ouvrent devant ces petits êtres qui ne savent encore rien de la vie : un bien triste côté va leur en être révélé !
Madame Guérin conduisit son fils à l’église, et Laurence se trouva près d’elle. L’ouvrière n’alla point au-devant d’une marque de bienveillance ; mais quand Hélène la salua en souriant, elle fut bien heureuse.
Le prêtre fit un petit sermon aux enfants ; il leur parla de Jésus, mort pour faire pardonner à tous les hommes, et pour leur enseigner l’amour et le pardon ; puis il les bénit ; et chaque mère ramena un ange dans sa maison.
Après le repas du midi, on vit déboucher de toutes les rues, des petites filles voilées et des petits garçons portant au bras l’écharpe de ruban blanc qui distingue les communiants : ils allaient à la prison et à l’hôpital. Rien n’était touchant à voir comme ces enfants joyeux, et pourtant contenus, marchant la tête haute, parce qu’ils se sentaient déjà comptés pour quelque chose, et l’air grave, parce qu’ils allaient accomplir aussi de nobles devoirs.
Toutes les mères, selon leur fortune ou leur bon cœur, avaient garni les poches des enfants, de sous, de petits liards et de paquets de tabac pour donner aux prisonniers et aux malades.
Jules Guérin n’avait pas été le moins pressé de sortir, et sa mère l’accompagna. Quand il fut à la prison, il distribua ses aumônes, s’arrêtant de préférence vers les tous jeunes prisonniers ou les vieillards. Petits ou grands, nous avons beau faire, un instinct involontaire nous entraîne vers les êtres ou les choses les plus en rapport avec notre nature, même quand une pensée d’intérêt général préside à nos actes.
Jules Guérin s’était approché d’une pauvre vieille, et causait avec elle. Cette femme n’avait plus de chair sur les os, son dernier souffle de vie semblait l’abandonner, et c’est à peine si elle put serrer assez la main pour retenir l’offrande de Jules.
Cet enfant avait encore dans le cœur le sermon du matin, sur la miséricorde du Sauveur.
— Mère, dit-il à Hélène, ceux qui ont mis cette femme ici n’ont donc pas fait leur première communion ?
— Pourquoi, mon fils ?
— Puisqu’ils ne pardonnent pas ! dit encore l’enfant, en montrant la vieille qui retombait accroupie sur son lit.
Madame Guérin se repentit d’avoir laissé son fils causer avec la prisonnière, et voulut l’éloigner ; mais Jules attendait une réponse.
— Mon bon Jules, dit la mère, quand un homme ou une femme fait du mal aux autres, il faut bien enfermer cet homme ou cette femme, pour mettre les autres à l’abri de ses mauvaises actions ; voilà pourquoi tu trouves des prisonniers ici. Et la jeune femme entraîna son fils hors de ce lieu plein de misère humaine. Mais l’enfant ne la tint pas quitte de l’hôpital, et il fallut le conduire près des malades.
En arrivant dans la cour plantée d’arbres, en traversant ces galeries pleines de soleil, et pavées de marbre, Jules se sentit le cœur plus à l’aise, et oublia un peu les grands murs gras de la prison.
Il recommençait ses aumônes, et allait tendre quelques sous à une malade, quand sa mère l’arrêta et l’entraîna vers un lit voisin. Hélène avait reconnu dans cette malade de laquelle son fils s’approchait, une femme perdue, souillée de bien mauvaises actions et dont on se détournait dans la rue. Elle eut peur que son fils ne touchât cette main dégradée. Jules, près d’un autre lit, distribuait sa petite fortune, et sa mère le regardait avec bonheur, quand la femme perdue, qui souffrait en face, dit d’une voix triste : « Ma sœur, je m’ennuie bien, racontez-moi quelque chose. » Madame Guérin tressaillit : Qui donc, pensa-t-elle, est assez maudit, pour se trouver la sœur de cette malheureuse ! et elle tourna la tête du côté de la malade.
Une jeune et belle hospitalière, la fille d’une des plus anciennes familles du pays, se penchait en souriant vers la femme perdue, et lui disait doucement : — Ma chère fille, regardez ces enfants qui passent si beaux et si heureux. Ils sont venus ici pour vous ; toute leur journée sera remplie par de bonnes actions, et cependant ils sont joyeux et trouvent toute cette joie dans le bien qu’ils font. Regardez !
Et sœur Thérèse soulevait la tête de la malade, en l’appuyant sur sa poitrine, pour qu’elle pût voir les enfants sans se fatiguer.
Hélène avait le cœur serré. Oh ! se dit-elle, j’accuse la vie, j’y cherche quelque chose à faire, moi qui n’ai pas même la force d’être assise à côté de Laurence, quand un grand seigneur me regarde ! Et cette religieuse, devant Dieu et devant les hommes, répond par un sourire d’ange quand la femme perdue lui dit : Ma sœur.
Hélène s’approcha un peu. La malade parlait : « Oui, disait-elle, ces petits-là sont ma foi heureux comme des princes, et ne font rien que de bonnes choses. Mais voyez-vous, ma sœur, ces mêmes petits qui sont si joyeux de nous donner aujourd’hui tous leurs gros sous, pourront bien nous refuser dans dix ans une bouchée de pain, parce qu’ils n’en auront pas trop pour eux ; et même en voler aux autres, s’ils n’en ont pas du tout ! À l’heure qu’il est, ces enfants n’ont à songer à rien. Ils travaillent s’ils peuvent ; mais peu ou prou, leurs parents sont là qui leur donnent à manger : c’est bien facile d’être bon quand on n’a que cela à faire. »
L’hospitalière prit la main de la malade : — Oui, lui dit-elle, je crois avec vous que le bien est plus difficile à accomplir pour ceux qui souffrent, mais il en est plus méritoire devant Dieu ; et d’ailleurs, le devoir devient une joie d’autant plus grande, qu’il a plus coûté à remplir. Pensez à ces mères dont vous me parliez tout à l’heure : vous dites qu’elles ont le souci de tout pour leurs enfants ? Eh bien ! ne sont-elles pas heureuses de ces peines, de ces veilles, de ces sacrifices ? Se plaignent-elles d’être mères ? accusent-elles leurs enfants, et se vengent-elles sur eux des fatigues que ces petits êtres leurs causent ?
— C’est bien vrai ce que vous dites-là, ma sœur ! Oui, on pourrait être heureux en faisant le bien, quoiqu’il en coûte, si on le faisait toujours pour ceux qu’on aime, ce n’est pas sur ceux-là que l’on tombe !
Madame Guérin s’approcha encore de la malade.
— Eh bien, dit la jeune sœur, il faut aimer tout le monde, comme Jésus nous l’enseigne, et nous ne ferons de mal à personne, cela n’est pas impossible, puisque ces enfants qui passent vous aiment toutes sans vous connaître.
— On aime tout le monde quand on n’a pas de soucis dans l’âme, ma sœur ; mais si les parents de ces petits les empêchent d’avoir de la peine, nous autres nous n’avons plus de parents qui nous donnent du pain ; il nous faut chercher tout cela, et nous battre comme des chiens, s’il arrive que nous soyions deux devant le morceau d’un seul. Après, quand nous nous sommes jetés sur le carreau, il y a bien des gens qui viennent punir celui qui a battu l’autre, comme faisaient nos mères quand nous étions petits, mais elles, du moins, nous nourrissaient, et elles pouvaient nous corriger ; tandis que ceux qui nous accusent…
La religieuse interrompit la malade.
— Je ne vous accuse pas, ma chère fille, lui dit-elle ; mais ce n’est pas pour être traitée toute notre vie comme des enfants, que Dieu nous fait grandir en force et en intelligence. Est-ce que vous accepteriez qu’on vous mît une lisière pour soutenir vos pas ? Non, sans doute. Pourquoi donc voudriez-vous que l’on songeât pour vous à tous vos besoins, quand vous avez reçu des facultés pour les satisfaire ? Le bon Dieu nous donne le pain, le couteau et des bras pour couper : à qui la faute si nous refusons de faire un mouvement et de nous servir de nos bras ?
— Mais quand le travail manque, ma sœur ?
— Quand le travail manque, Dieu ne manque pas. Si on s’adresse à lui, il donne la force de supporter quelques privations, et il nous inspire quelque bonne idée qui nous porte bonheur. Ensuite, il ne faut pas être injuste et ingrat envers la société ; elle protége déjà bien des misères ; quand vous êtes malade, elle vous donne un lit ; et si nous ne vous soignons pas comme vous le voudriez, ce n’est pas faute de le demander au ciel dans nos prières ! Lorsque vous êtes trop pauvres pour élever vos enfants, des écoles leur sont ouvertes ; et enfin, si la misère, la honte ou la faiblesse vous poussent à un grand crime, si vous abandonnez vos enfants après leur avoir donné la vie, un asile les recueille et vous les garde pour le jour où vous aurez besoin d’une bénédiction !
— Oh ! ma sœur ! s’écria la malade, ne parlez pas de ça ! Oui, vous avez raison, il y aurait moyen d’être bon toujours ; mais ne parlez plus de ces enfants qu’on abandonne. Est-ce que vous ne voyez pas que vous me tordez les entrailles avec ces mots-là : enfants abandonnés !
Et la femme perdue retomba épuisée dans les bras de l’hospitalière. Hélène, qui écoutait toujours, s’avança pour la soutenir aussi ; mais Laurence arrivait, et plus prompte, elle tenait déjà un verre d’eau sucrée trempée d’éther, qu’elle présentait à sœur Thérèse. Laurence avait accompagné aussi sa filleule à la prison et à l’hôpital, et rien n’était plus naturel que sa présence près de ce lit de douleur et de remords. Quand la femme perdue revint à elle, elle regarda les enfants qui passaient et repassaient toujours, et cacha sa tête dans ses mains en murmurant tout bas un nom d’enfant.
Puis se tournant vers la religieuse : Ma sœur, dit-elle, quand on a bu long-temps de l’eau-de-vie, peut-on revenir à trouver le vin bon ? Quand on a long-temps fait le mal, peut-on encore apprendre à mieux faire ?
— Toujours ! dit sœur Thérèse ; il est toujours temps de retourner à Dieu. Mais calmez-vous, ma fille, et ne parlez plus.
— Je le veux bien, ma bonne sœur ; mais quand vous aurez un quart d’heure à perdre, venez vers moi, et je vous dirai tout ce que j’ai là, dans le cœur, et qui m’étouffe !
La sœur promit et s’éloigna.
— Je vous attends demain, dit Hélène à Laurence.
L’ouvrière promit aussi, et toutes deux se retirèrent.