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Laurence rentra bien tard à l’atelier, et madame Vernet, la maîtresse ouvrière, fit une petite moue qui ne présageait rien de bon. La jeune fille se hâta de dire que madame Guérin l’avait retenue, mais qu’elle la dédommagerait, et que cette demi-journée ne compterait pas pour l’atelier.
Madame Vernet ne pouvait rien dire. Cependant ce n’était point les quelques heures perdues qui l’indisposaient contre Laurence ; c’était de voir que chaque jour, les maîtresses perdaient de leur autorité. « Autrefois, quand j’étais jeune, pensait-elle, une ouvrière n’aurait point osé disposer ainsi de son temps, sans m’en demander préalablement permission. » Et la bonne femme regrettait cette petite puissance dominatrice, car le besoin de régner n’existe pas seulement dans les palais.
Laurence se remit à l’ouvrage ; mais voilà qu’une apprentie curieuse, s’avisa de lui demander tout haut pourquoi madame Guérin l’avait retenue si long-temps.
— Pour causer, répondit Laurence.
— Pour causer ! Ce mot fut répété par toutes les bouches, sans excepter celle de madame Vernet. Laurence ne comprit rien à cet étonnement général.
Àla fin de la journée, la maîtresse ouvrière régla le petit compte de Laurence, et lui dit qu’elle la ferait prévenir quand elle aurait besoin d’elle ; alors la jeune fille comprit qu’elle n’avait plus de travail, et plus de pain.
Ne nous hâtons pas de blâmer madame Vernier. Lorsque Laurence avait dit que madame Guérin l’avait retenue pour causer, l’ouvrière avait pensé, et avec raison, que, si madame Guérin prenait ainsi intérêt à la jeune fille, elle voudrait l’occuper ; d’autres pourraient suivre cet exemple, si Laurence restait en communication avec la clientelle de l’atelier ; il fallait donc l’éloigner.
Madame Vernet n’était pas riche elle-même, et la prudence lui commandait cet acte, qui nous paraît injuste. Puisque la lutte des intérêts est organisée, il faut bien pardonner aux lutteurs les coups qu’ils se portent.
Dans les colléges, dans les pensions, et dans les ateliers d’artistes, il y a lutte aussi, parmi les élèves dont les travaux sont les mêmes. Mais il n’y a pas de haine, pas de guerre offensive ; chacun s’efforce de surpasser son rival, et s’exalte des succès de son voisin. En sortant de la classe ou de l’atelier, on se donne la main, car on n’est plus alors que l’élève du même maître, le disciple de la même science et du même culte. On s’aime, parce que, après tout, les triomphes des uns servent à grandir la réputation du collége ou de l’atelier dont les autres font partie ; et de cette rivalité de travaux, résulte l’émulation, qui crée des chefs-d’œuvre. Mais plus tard, quand il faudra vivre de sa peine, comme ils travailleront isolés, ils n’auront plus d’intérêts communs ; et alors, de cette rivalité naîtra la concurrence, cette guerre à mort dont on commence à déplorer la fatalité ! Tout cela est triste, mais Dieu est toujours là.
Pardon pour cette digression un peu longue et un peu grave. Laurence ne fit pas sans doute ces réflexions ; cependant elle n’accusa point sa maîtresse ; elle accepta son sort avec l’insouciance que lui donnait cette habitude de souffrir dont elle se vantait à madame Guérin.
Avant de quitter l’atelier, elle se tourna vers ses compagnes, et leur demanda du regard une sympathie et un regret. Les jeunes filles riaient entre elles. Il y en eut même une qui dit à Laurence, avec un sourire plein de malice :
— Quand tu iras causer avec madame Guérin, donne-lui un bonjour de ma part.
Laurence fut plus douloureusement frappée de cette ironie que du pain qu’elle perdait. Elle sentit que les sanglots de son cœur allaient s’échapper de ses yeux, et elle se hâta de sortir. Elle s’assit sur l’escalier et pleura long-temps, le front appuyé sur ses genoux.
Les jeunes ouvrières qui avaient ri du chagrin de Laurence, n’avaient pas de méchanceté dans le cœur : ces enfants se trouvaient blessées de la préférence que madame Guérin avait accordée à leur compagne, parce qu’il arrivait rarement qu’une belle dame leur adressât la parole quand elles reportaient de l’ouvrage.
Cette pensée tomba du ciel dans l’âme de Laurence, pendant qu’elle pleurait. Elle releva la tête, joignit les mains et dit en souriant : — Je suis folle de me désoler ainsi ! ces jeunes filles, me refusent un regret quand je perds mon travail et mon pain ; c’est vrai, mais c’est parce qu’elles m’envient d’avoir causé avec une grande dame qui sait de belles choses et parle un beau langage ; cela prouve que ces ouvrières aimeraient aussi à l’entendre, et que nous ne sommes pas plus nées que les autres pour l’ignorance et le parler grossier ! Cela prouve que Dieu nous a faits pour parler tous la même langue, sinon sur la terre, au moins là-haut près de lui.
Laurence était encore sur l’escalier quand les jeunes filles sortirent de l’atelier ; elle les embrassa toutes presque joyeusement. Mais ses larmes n’avaient pas eu le temps de sécher sur ses joues, et les ouvrières crurent qu’elle était triste d’avoir perdu son travail. Comme le moment des petites jalousies était passé, elles promirent toutes à Laurence de lui chercher de l’ouvrage.
— Merci ! merci, mes amies ! dit Laurence, je savais bien que nous avions du cœur aussi, nous autres !
Et la jeune fille rentra chez elle, sans amertume dans l’âme, et résignée.