‹ Hélène et LaurenceChapitre 11 sur 19 · 09

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Alors les pensers se confondent,
Alors les accents se répondent,
Alors la vie est un chemin
Dont deux êtres suivent la voie,
Dans l’infortune ou dans la joie
Se tenant toujours par la main.

Madame Guérin attendait l’ouvrière avec une impatience que depuis long-temps elle ne s’était sentie pour rien. Laurence, de son côté, n’avait jamais été si gaie en s’éveillant, et celui qui l’eût rencontrée un quart d’heure après, marchant si vite, et d’un air si joyeux et si pressé, ne se serait guère douté qu’elle allait à la journée, car on y va lentement, s’arrêtant à toutes les devantures de boutiques, et prenant le plus d’air et de soleil possible pour jusqu’au soir. Mais le soir on revient à pas pressé, parce qu’on a hâte de mettre son tablier propre, pour sortir et s’en aller promener un peu avec les autres jeunes filles.

Laurence n’avait eu encore que très peu de rapports directs avec les belles dames dont elle faisait les robes : à Paris une ouvrière se rencontre fréquemment avec une femme du monde, au spectacle, à la promenade et au concert public. En province, la mise distincte de l’ouvrière et sa position, lui assignent des places distinctes au spectacle. Si elle allait aux premières loges, on la montrerait du doigt en sortant. Quant aux concerts, les ouvrières des petites villes n’y vont pas encore ; l’opinion le leur défend : je ne me suis pas encore expliqué cela ; car enfin le prix des places du concert est souvent au-dessous de celui d’un spectacle. Peut-être est-ce parce que les concerts se donnent dans une salle ordinaire, où l’on mettrait difficilement une grande distance entre les grandes dames et les ouvrières ; et alors la distinction des rangs serait compromise : la femme du riche marchand de chevaux pourrait se trouver à côté de la pauvre brodeuse ! quel malheur ! Je dois le dire, les hommes, même en province, ne sont pas aussi exclusifs : quand un ouvrier, par la force de sa vocation, se fait artiste, bien qu’il ne cesse pas d’être ouvrier, il va dans le monde. Les artistes riches sentent bien que leur véritable fortune c’est leur talent ; si l’ouvrier en a, il est leur égal, et ils l’associent à leurs fêtes. Ainsi, dans la même ville où Laurence ne pouvait pas aller écouter un concert, un de ses voisins, perruquier coiffeur, mais excellent musicien, et spirituel garçon, était lié avec les jeunes gens de la meilleure société, allait avec eux dans le monde, et dansait avec les belles dames dont il avait ajusté la coiffure deux heures auparavant. (Ceci est historique.)

Si l’ouvrière pouvait acquérir aussi quelque supériorité, peut-être serait-elle acceptée par la belle dame ? Y gagnerait-elle quelque chose ?… Je crois qu’elles y gagneraient toutes deux.

Laurence arriva chez madame Guérin qui l’attendait.

Comme on avait eu la veille les mêmes émotions, on parla tout naturellement des prisonniers et des malades :

— La pauvre femme que sœur Thérèse consolait hier est bien à plaindre, dit Laurence.

— Vous la connaissez donc ? demanda Hélène.

— Oui, madame, c’est la sœur de ma nourrice, elle se nommait Mélanie Berton.

— Et elle est du village de *** ? dit vivement Hélène.

— Oui madame. Est-ce que vous connaissez ce village ?

— J’y suis née, répondit madame Guérin, et j’y ai passé mes meilleurs jours. Je me rappelle, en effet, avoir souvent entendu prononcer le nom de Berton par nos domestiques. Mais il paraît que vous avez été élevée au même village que moi ? J’en suis bien aise, nous pourrons du moins en parler ensemble.

— Hélas ! non, madame, car on m’a rapportée à la ville avant que j’aie pu distinguer et reconnaître quelque chose. Mais il me semble que je serais heureuse d’entendre parler de ce village, j’ai souvent fait le projet d’y aller un dimanche à la messe.

— Puisque vous n’en avez conservé aucun souvenir, pourquoi voulez-vous y aller ?

— On m’a dit que là-bas j’avais du soleil, de l’air et des fleurs ; depuis tout cela est mort pour moi et j’irai m’agenouiller au village comme on va prier sur une tombe !

— Vous me direz le jour où vous irez, n’est-ce pas ?

— Oui madame, et vous me montrerez, si vous le pouvez, la maison de ma pauvre nourrice, et de Mélanie ?

— Mais comment Mélanie s’est-elle avilie ainsi ? demanda encore madame Guérin.

— C’est une bien triste et longue histoire, que ma mère m’a racontée souvent, madame, pour me préserver de son sort. Mélanie était une bonne fille, ouvrière à ce qu’on dit ; mais son père, qui avait un jour dormi long-temps sous un arbre, au milieu des champs, devint presque aveugle ; sa sœur était mariée et avait beaucoup d’enfants ; pour gagner plus d’argent et nourrir son père, Mélanie est allée à Paris. — Elle pleurait beaucoup quand elle est montée en voiture ; et son père disait à ceux qui se trouvaient près de la diligence : c’est pour moi qu’elle quitte le pays et les amis, cette bonne fille !

Mais quand elle ne vit plus la misère de ses parents, elle l’oublia, et l’on n’entendit plus parler d’elle pendant bien long-temps. Si quelqu’un lui avait parlé de sa famille, là-bas, peut-être serait-elle restée honnête. Mais là-bas, qui pouvait savoir qu’elle avait un père aveugle ? et qui pouvait se soucier de ce vieillard inconnu ?

Enfin, un jour, après douze ou quinze ans d’absence, Mélanie est revenue ; mais vieillie, malade, et demandant son père qui était mort depuis long-temps. Alors elle fut comme folle pendant quelques jours ; puis elle s’enivra pour ne plus penser à son chagrin ; puis, comme elle était pauvre, elle vola pour pouvoir s’enivrer, et se jeta dans toutes sortes de désordres, comme elle avait fait à Paris. Personne de ceux qui l’avaient connue ne voulaient la voir, elle non plus ne voulut reconnaître personne, car un jour que je la rencontrai dans la rue, je lui dis : Bonjour Mélanie ; que fais-tu ? Elle me répondit en me tournant le dos : je ne m’appelle plus Mélanie, et je ne te connais pas. Laisse-moi tranquille !

— Mais mon enfant, vous avez eu tort de l’aborder ainsi dans la rue ; car si elle avait voulu vous reconnaître, vous vous seriez nui dans l’opinion de tout le monde en la fréquentant ; et vous n’auriez servi en rien cette malheureuse qui aurait pu vous entraîner au mal.

— C’est vrai, madame, mais c’est un défaut de ma nature auquel je ne puis résister parfois. À l’âge de dix ans, je fis quelque chose de semblable, au risque de faire pleurer ma mère, ce qui était bien le plus grand malheur qui pût m’arriver.

— Qu’avez-vous donc fait à dix ans de si grave et de si extraordinaire, que vous puissiez le comparer à l’imprudente idée de vous lier avec une femme perdue ?

— Voici, madame : Une ouvrière qui demeurait dans la même maison que nous, alla travailler à la campagne ; on la fit coucher avec une domestique qui avait une maladie de la peau ; et la pauvre ouvrière qui l’ignorait, rapporta cet affreux mal à sa famille. Bientôt ses petites sœurs prirent cette maladie. Élisa, l’une de ses sœurs, avait mon âge ; mais elle était plus forte que moi et me battait toujours, ce qui faisait que je ne l’aimais pas trop. Elle fut la plus malade. Toutes les mères défendirent à leurs enfants de jouer avec elle ; et je vois encore la pauvre Élisa, assise au soleil, devant la maison, cachant ses mains et n’osant nous regarder, comme s’il y avait eu de sa faute dans son malheur ; les autres enfants se mirent à lui dire des injures en passant, et à rire de sa souffrance. Cela me donnait envie de les tuer ! Et pourtant, il n’y avait chez eux qu’une profonde horreur pour cette maladie ; ils confondaient la malade avec le mal, voilà tout ; car ces enfants étaient peut-être meilleurs que moi dans les choses qu’ils comprenaient bien.

Je n’y pus tenir plus de trois ou quatre jours ; comme j’allais voir mon grand-père, à l’hôpital, tous les matins vers midi, en passant près d’elle, je dis à Élisa, sans la regarder et sans tourner la tête de son côté : Suis-moi, et quand on ne pourra plus me voir de notre fenêtre, je te donnerai le bras. Et cela je le fis tous les jours, tant que dura son mal. J’en avais toutes les nuits des cauchemars ; je rêvais toujours que j’allais me réveiller avec cette terrible maladie. Mais le matin, Élisa souffrait tant d’être humiliée par les autres, que je reprenais son bras. Depuis ce temps j’ai gardé de l’affection pour elle et je l’aime encore.

— Et avez-vous eu son mal ? demanda Hélène émue.

— Le bon Dieu a eu pitié de moi, et m’en a préservée, madame.

— Et c’est pour cela que vous vous seriez exposée à une contagion plus terrible ? Prenez garde, mon enfant, votre cœur peut vous égarer.

— Je me dis tout cela, madame ; mais c’est plus fort que moi. Quand je vois passer Mélanie ivre et chancelante, poursuivie par des enfants qui lui jettent des pierres, par des hommes qui lui crient des injures, oh ! je voudrais être reine alors, pour lui donner le bras devant tout le monde !

Pourquoi donc la traîner ainsi dans la boue cette femme, au lieu de remercier Dieu qui nous a préservé de lui ressembler ! Qu’avons-nous fait de si grand pour n’être pas à sa place, et elle à la nôtre !

Hélène cédant à un mouvement de sympathie, tendit la main à Laurence ; la jeune fille y posa son front chaud et mouillé, et ne dit plus rien.

— Vous aussi, vous accusez ; pauvre enfant ! dit Hélène. Vous aussi !

— Oui, madame, qui perd pèche, dit mon père. Qui souffre accuse et devient injuste. Oui, quand je vois le nombre des coupables se multiplier et se recruter parmi les plus pauvres, je souffre bien ! Et je me plains peut-être trop alors.

— Et vous enviez le sort des riches, n’est-ce pas, Laurence ?

— Non, madame, car ce n’est pas seulement la misère qui nous porte aux choses dégradantes ; c’est l’ignorance qui met du cal sur l’âme, comme les travaux grossiers en font pousser à nos mains, et nous rend insensibles à ce qui est bien ou mal. Quand l’intelligence et le cœur sont éclairés, si on est pauvre et malheureux, on meurt de chagrin et de désespoir, mais on ne commet rien de vil ! J’ai eu faim, et je n’ai pas volé, moi qui n’ai pourtant de plus que Mélanie que quelques lectures prises à la dérobée sur les labeurs de mon enfance. Je n’accuse donc pas la pauvreté, mais je cherche s’il ne serait pas un moyen, non de nous enrichir, mais de nous instruire un peu. Mon père tressait des chaussons de lisière à douze ans ; il en a soixante, et il en est juste au même point qu’alors. Était-ce la peine de naître pour cette tâche d’enfant !

— Mais il faut qu’elle s’accomplisse cette tâche, dit Hélène.

— Eh bien ! il y a des enfants et des mécaniques qui font aujourd’hui les chaussons mieux que nous ! Si demain nos marchands se fournissent ailleurs, que deviendra mon père avec son ignorance complète de toute autre chose et ses soixante ans ? Il restera honnête, parce qu’il a bien souffert et qu’il ne tient plus à la vie ; mais ceux qui sont jeunes, et qui ne veulent pas souffrir ?

— Eh bien ! ceux-là, dit Hélène, pensez-vous que s’ils étaient cultivés de cœur et d’intelligence, ils aimeraient mieux la douleur ?

— Non, madame ; mais comme ils souffriraient plus de commettre le mal que de supporter des privations, ils choisiraient la moindre souffrance… et ils ne commettraient pas le mal.

Hélène ne répondit rien.

— Et puis, ajouta Laurence, s’ils étaient moins ignorants, ils auraient plus de ressources. Quand Pierre Béchard revint de l’armée, il était boîteux d’une chute, et ne pouvait reprendre sa profession de maréchal ferrant : mais comme il avait lu un peu, et assisté aux leçons que l’on donnait aux jeunes soldats, il apprit la tenue des livres en quelques jours, et tous les soirs il alla régler les registres d’une maison de commerce. Maintenant il est commis associé dans cette maison. S’il n’eut pas eu ce peu d’instruction… qui sait ?… Il était jeune, infirme et sans pain quand il revint…

— Oui, dit Hélène, vous avez raison ; mais que voulez-vous, il faut subir son sort, venir au monde, croître et mourir comme cet arbre que nous voyons là, dans ce jardin ; ne nous plaignons pas plus que lui.

— Si nous étions seulement aussi heureux que cet arbre, nous autres d’en bas ! Cet arbre, il naît, grandit et meurt comme nous, c’est vrai, madame ; mais il donne des fleurs, et puis des fruits ; et à mesure qu’il avance vers la force de l’âge, il donne des fleurs plus belles et des fruits meilleurs, jusqu’à ce qu’il décline vers la mort. Tandis que nous, nous restons toute notre vie à douze ou quinze ans pour le développement de nos facultés.

Mais c’est que l’arbre on le cultive, et nous, on nous laisse croître au hasard, parmi les épines où nous venons au monde !

Madame Guérin vit avec peine finir la journée, car elle avait oublié son ennui et sa lassitude de vivre en écoutant cette autre souffrance de femme. Hélène avait quitté un instant la chambre pour donner quelques ordres ; quand elle rentra, Laurence cacha précipitamment un papier dans sa poche. — Vous écriviez ? dit Hélène en riant. — Non, madame, répondit l’ouvrière en tendant le papier à madame Guérin.

Sur la petite étagère devant laquelle Laurence avait travaillé pendant cette journée, se trouvait une fleur dans un verre de cristal ; Laurence l’avait esquissée à la hâte.

— C’est tout ce que j’emporterai comme souvenir d’une bonne journée, dit l’ouvrière, et vous ne m’en voudrez pas, madame ?

— Non, certes, dit Hélène ; mais vous quittez donc cette ville, mon enfant ?

— Je ne la quitte pas, madame ; mais de l’impasse Saint-Jean que j’habite, à la belle rue où vous demeurez, il y a cent lieues de distance.

— Il y a quelques jours que cela pouvait être, Laurence, dit Hélène ; mais Sœur Thérèse m’a donné hier une touchante leçon, et si vous ne venez pas me voir, j’irai vous chercher.

Laurence aurait voulu être dehors pour danser de joie. Elle courut tout le long du chemin jusque chez elle, et se jeta tout essoufflée dans les bras de sa mère, en l’embrassant à lui faire mal.

— Que diantre as-tu donc, fille ? es-tu comme ces petites grenouilles vertes qui sautent quand il veut pleuvoir ? dit la mère Gauthier en riant.

Laurence raconta la bienveillance de madame Guérin pour elle, son invitation d’aller la voir et sa promesse de venir même chercher l’ouvrière, si elle n’allait pas près d’elle. La jeune fille s’étonna de ne pas trouver ses parents aussi joyeux qu’elle.

— Avec tout ce bonheur-là, dit le père Gauthier en lui tapant sur la joue, avec tout ce bonheur-là et deux francs dans ta poche, tu peux aller dîner dans le premier cabaret venu. Laurence se mit à rire, mais elle ne s’en trouvait pas moins la plus heureuse fille du monde !

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