‹ Hélène et LaurenceChapitre 12 sur 19 · 10

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Elles étaient heureuses, et pour toujours…
Elles le croyaient du moins…

Bientôt il n’y eut bruit dans la petite ville que du bonheur de Laurence, protégée par madame Guérin. Les belles dames se révoltèrent un peu de cette audace d’une ouvrière qui voulait usurper une place sur le canapé des salons. On se ligua pour punir madame Guérin qui encourageait ainsi l’ambition démesurée de la petite couturière ; et quelques personnes qui visitaient Hélène, se retirèrent complètement. Madame Guérin en souffrit un peu, parce que le ridicule blesse toujours ; mais elle commençait à s’attacher à Laurence par les sacrifices même qu’elle lui faisait, et par le bien qu’elle espérait lui faire dans l’avenir, en cultivant son intelligence, elle accepta donc une souffrance de plus.

Les ouvrières crurent que Laurence les dédaignait parce qu’elle aimait madame Guérin ; et ces jeunes filles se joignirent aux grandes dames pour se railler de Laurence. Elle ne souffrit de tout cela qu’autant qu’Hélène en souffrait elle-même. Ce que madame Guérin ne sut pas, les petites railleries à voix basse, quand elle passait, les petits propos en dessous, tout cela glissait sur le cœur de Laurence sans l’entamer. Seulement elle se disait parfois : « Il faut que la vie soit bien dure pour tout le monde ! Car ces braves gens, auxquels je n’ai jamais fait aucun mal, ne me tourmenteraient pas ainsi s’ils étaient occupés par une existence facile et joyeuse. » Et cette réflexion l’attristait plus que si elle les avait cru méchants mais heureux.

Un jour qu’elle était restée toute une semaine sans aller chez madame Guérin, celle-ci, inquiète, vint voir l’ouvrière. Quand Hélène entra, Laurence balayait l’unique chambre du ménage indigent. Au lieu d’offrir une chaise à sa belle visiteuse, Laurence, rouge et confuse, restait immobile et regardait son balai de bouleau. Hélène comprit, et s’emparant du balai, dit en posant une main sur le front de la jeune fille : Enfant ! vous allez voir que je balaie mieux que vous, et le sous-préfet entrerait ici tout à l’heure, qu’il ne me troublerait pas du tout, je vous assure !

— Je le crois bien, répondit Laurence ; si je pouvais une heure après, causer comme vous avec M. le sous-préfet, de toutes les choses qu’il sait, je ne souffrirais pas non plus ; mais ne rien savoir que balayer et coudre !

— Laurence, dit tristement Hélène, je sais en effet plus que vous, mais je ne fais rien de plus ; je fais même moins, car il est encore plus difficile de balayer, que de tirer de sa bourse le gage du domestique qui balaie ! Et c’est là toute ma tâche ; me l’enviez-vous ?

— Je n’envie rien, madame ; mais il me semble que si je savais tout ce que vous avez appris, je trouverais bien à m’en servir. Et d’ailleurs, j’aurais déjà le bonheur de savoir.

— Mais, ma pauvre enfant, si tous les ouvriers étaient comme vous, on dédaignerait les travaux de l’industrie, et il faut bien qu’ils s’accomplissent ?

— Vous m’avez dit une fois, madame, que si vous aviez quelque chose d’utile à faire pendant le jour, vous aimeriez ces plaisirs du monde que vous fuyez, parce qu’ils vous sont offerts comme unique emploi de votre temps ? Eh bien, j’aimerais aussi mes humbles travaux, quand ils ne seraient plus l’unique tâche de ma vie ! Et puis, les têtes inventeraient des machines pour épargner les bras, et les travaux s’accompliraient tout de même ; et puis encore, quand nous aurions l’âme élevée, l’esprit un peu dégrossi, vous autres de là-haut, vous viendriez bien un peu nous aider aux humbles choses. Tenez, vous le faites déjà pour moi qui ne sais rien, dit Laurence, en montrant le balai qu’Hélène tenait encore.

La jeune femme sourit.

— C’est vrai, mais il y a des professions où je n’aiderais personne ! et celles-là, je crois qu’il sera bien difficile de les concilier avec la culture de l’intelligence et l’élévation du cœur. La profession de boucher, par exemple : qu’en ferions-nous ? qui la prendrait si on donnait une instruction élevée à tous les hommes du peuple ?

Laurence cherchait une réponse et ne trouvait rien.

Le père Gauthier, tout en tressant ses chaussons de lisières, écoutait la conversation, il posa ses lunettes sur ses genoux : — Ne dites pas trop de mal du boucher, dit-il en prenant une prise de tabac, vous surtout, madame d’autant plus que vous êtes très contente de ce professeur que je vous ai envoyé pour votre fils, à ce que m’a dit Laurence.

C’est un garçon de mon pays, qui ne croyait guère que je pourrais lui être utile ; mais quand on est bien loin de chez soi, on n’est pas si fier ; pour causer avec quelqu’un, des gens, des maisons et des chemins qu’on a quittés, on va voir le premier venu. Ce jeune homme ne trouvant que moi de sa province ici, est venu me parler de sa famille et de son village ; s’il m’avait rencontré là-bas, il ne m’aurait pas salué, mais c’est tout de même ; je l’ai reçu en l’invitant à manger des pommes de terre ; et quand il m’a dit qu’il voulait donner des leçons, j’ai engagé Laurence à vous le recommander ; vous l’avez jugé capable d’enseigner l’allemand à votre fils, et vous en êtes toujours satisfaite, n’est-ce pas, madame ?

— Mais oui, répondit Hélène, qui ne comprenait pas où le vieillard voulait en venir.

— Eh bien, c’est un boucher !

— C’est vrai ! dit Laurence, je l’avais oublié, merci, père !

— Il n’y a pas de quoi va, dit le père Gauthier en reprenant son ouvrage.

Madame Guérin crut que ces bonnes gens plaisantaient, ou que le professeur de son fils était l’enfant d’un boucher ; mais Laurence la détrompa bientôt.

— Oui, c’est un boucher, non pas seulement celui qui vend de la viande, mais celui qui tue, dit la jeune fille ; et pourtant ce jeune homme est instruit ; on dit même qu’il sait l’hébreu et une science qu’on appelle l’anatomie.

— Mon enfant, ce que vous me dites-là ne peut pas être pris au sérieux.

— Et cependant c’est vrai, madame ! ce jeune homme est un boucher juif, un sacrificateur, comme ils disent. Il nous a raconté que pour être reçu sacrificateur, il fallait subir des examens devant leurs prêtres qu’ils appellent Rabins. Ils ont des prières à apprendre en hébreu, parce qu’il faut consacrer à Dieu tous les animaux avant de les sacrifier. Cette science que les chirurgiens apprennent pour guérir, le sacrificateur doit l’étudier un peu, pour ne pas faire souffrir la victime, et si l’arme est ébrêchée après le sacrifice, le boucher juif fait pénitence long-temps, parce que l’animal a souffert.

Vous le voyez, madame, ce boucher-là ne se dégrade pas l’âme par ses fonctions ? Peut-être est-il possible de relever ainsi tout ce qui nous paraît humble et grossier : Une femme qui fait sa soupe n’est qu’une femme : La sœur de charité qui fait du bouillon pour les malades est un ange.

Hélène serra la main de Laurence.

— Je venais vous chercher, lui dit-elle, pour vous emmener au village où je suis née, et où vous avez été nourrie. Puis-je compter sur vous pour demain ? Nous cueillons les cerises du verger.

— Oui, madame, et je vous remercie. Depuis que ma bonne grand’mère est morte, je ne vois pas un cerisier sans émotion.

— Pourquoi, mon enfant ? dit madame Guérin.

— Je vous le dirai demain, assise sous l’un de ces arbres.

Madame Guérin prit congé de la bonne famille, en promettant d’apporter quelques livres de tabac au père Gauthier, quand elle reviendrait, pour le remercier d’avoir pensé au boucher juif en prenant une prise.

Toute une journée passée à la campagne, c’était une fête pour Hélène et Laurence, et depuis bien long-temps toutes deux n’avaient pas rêvé de fêtes. Aussi attendirent-elles le matin avec la même impatience.

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