11
C’était l’air pur de nos bruyères.
C’était, au flanc de nos côteaux,
Les prés déroulés, solitaires,
Entre les bois et les ruisseaux.
C’était l’aurore sur nos mousses
Versant son reflet virginal,
Les jours plus frais, les nuits plus douces,
C’était tout le pays natal.
Laurence se leva de bonne heure, mit son plus joli peignoir des dimanches, et s’en alla seule attendre Hélène sur la route du village de ***. — Il faut encore que je vous dise quelque chose qui va vous paraître invraisemblable, et pourtant rien n’est plus vrai : Hélène acceptait alors courageusement les railleries et le blâme de ceux qui trouvaient mauvais qu’elle aimât et protégeât une ouvrière ; mais si elle bravait tout cela du coin de son feu, où le bruit des malins propos n’arrivait qu’à demi, elle n’aurait pu supporter les rires et les regards moqueurs dont on l’eût escortée, si elle avait traversé les rues de la petite ville avec Laurence.
La pauvre Laurence avait quelquefois le cœur bien gros quand il lui fallait attendre le soir pour aller chercher le sourire de sa bienfaitrice.
Vingt fois elle prit une plume pour écrire à Hélène que leur séparation serait moins douloureuse pour toutes deux ; mais elle aimait cette femme qui, la première, avait parlé à son intelligence ; et puis la jeune fille sentait bien aussi que madame Guérin, absorbée par la mission protectrice qu’elle remplissait envers elle, échappait à la tristesse et à l’ennui ; qu’en se retirant de sa vie, elle la replongeait dans cet état d’engourdissement dont elle sortait à peine ; et tout cela réuni arrêtait sa main, prête à tracer un adieu.
Si Hélène avait pu deviner ce qu’éprouvait Laurence, quand elle allait seule ainsi l’attendre sur les chemins, à l’heure de leurs promenades, Hélène, enthousiaste et généreuse, au risque d’en souffrir beaucoup, aurait pris son courage à deux mains pour traverser la ville avec sa protégée. Mais la jeune fille n’eût pas accepté ce sacrifice, car elle ne se fût pas senti la force d’entendre un éclat de rire ou une parole de moquerie s’adresser à Hélène ; elle préférait souffrir seule d’une humiliation.
Mais Hélène en souffrait aussi.
« Il faut donc mentir et se cacher pour faire le bien, se disait-elle parfois. Laurence accepte sans murmurer sa vie de labeur et de privations ; elle ne demande qu’un peu de culture pour son intelligence ; et quand je veux l’aider dans cette ambition noble et louable, on me raille. Et si je passais dans la rue à ses côtés, on m’y crierait peut-être des injures ! Cependant une religieuse, fille de grand seigneur, a dit devant moi, ma sœur, à la femme perdue, sans que nul ne songeât à l’en blâmer. — Oh ! pensait-elle encore, c’est que sœur Thérèse tient de Dieu la mission de charité et d’amour qu’elle accomplit ! Et moi, je n’ai reçu de tâche de personne, pour être propice à rien ! Au chevet d’une femme malade, que cette femme soit coupable ou vile, sœur Thérèse est à sa place, et on l’y entoure de respect ; quand je donne un peu d’amitié à une ouvrière, comme rien ne l’explique, on prend cette prédilection pour une fantaisie de mauvais goût, et l’on rit. Mais pourquoi tout cela est-il ainsi ? Et pourra-t-il jamais en être autrement ? »
Malgré ces réflexions, Hélène partit moins triste que de coutume pour son village. « Après tout, se disait-elle, Laurence va passer une bonne journée et se reposer un peu ; ce sera toujours cela pour elle, et ce sera moi qui lui aurai procuré ce peu de joie, en dépit des railleurs. »
Hélène aimait la campagne comme on l’aime quand on est née au village et qu’on a essayé ses premiers pas sur l’herbe des pelouses. Chaque arbre était un vieil ami qui semblait se pencher et la reconnaître ; chaque pierre du chemin lui rappelait un souvenir d’enfance.
Laurence, au contraire, renfermée toute l’année dans un grenier de six pieds carrés, qu’elle partageait avec ses vieux parents, Laurence aimait la campagne comme on aime un spectacle rare, magique et imposant. Autant elle aurait voulu être seule, fût-ce au fond d’un cachot, quand elle était triste, pour y pleurer à son aise sans attrister sa mère, autant elle avait besoin de communiquer ses impressions quand elle était heureuse. Aussi vit-elle arriver avec joie madame Guérin, qui agitait de loin son mouchoir pour l’avertir.
Hélène marchait vite pour être plus tôt vers cette jeune fille, à laquelle elle allait donner quelques heures de fête. Elle était vêtue de blanc ; sa longue écharpe de gaze flottait autour d’elle, et ses beaux cheveux blonds tombaient en boucles sur son cou. À la voir ainsi, belle et souriante, on l’eût prise pour un ange venant accomplir quelque douce mission sur la terre.
Laurence l’avait bien reconnue, et cependant, pour l’enfant du peuple, dont l’entourage habituel était si humble, il y avait quelque chose de si suave et de si saint dans cette blanche figure qui venait à elle, qu’elle se sentit saisie d’admiration et de respect. Elle aurait voulu s’agenouiller et prier Dieu.
On arriva de bonne heure au village, et madame Guérin fit à Laurence les honneurs de son petit château. Après le déjeûner, on alla cueillir les cerises avec les fermiers le long d’un petit bois tout bordé de jeunes cerisiers. Laurence regardait ces arbres et semblait rêver.
— Allons, dit Hélène, racontez-moi maintenant pourquoi vous êtes toujours émue à l’aspect d’un cerisier ; vous me l’avez promis, Laurence.
— Ce ne sera pas bien intéressant pour vous, madame. Lorsque j’étais bien jeune, on me mena voir ma grand’mère, qui demeurait encore au village. Elle nous servit du lait et des fruits devant sa porte, sous un cerisier ; et comme le soleil passait tout à son aise à travers cet arbre, dont les branches ne sont pas touffues, je lui dis : « — Grand’mère, pourquoi donc n’avez-vous pas planté un gros noyer devant votre porte ? Il vous aurait donné bien plus d’ombre que cet arbre-là. » Ma bonne grand’mère répondit : « — C’est vrai, fillette ; mais quand mon brave homme est mort, j’avais six pauvres petits orphelins, et comme le cerisier est l’arbre de l’enfance, j’en ai mis un là, devant ma maison pleine d’enfants.
« — Qui vous a dit que le cerisier soit l’arbre de l’enfance, lui demandai-je encore.
« — C’est un vieux qui l’avait lu dans un vieux livre, me répondit-elle ; il prétendait que celui qui avait fait ce livre était un peu fou ; mais moi, qui ai toujours vécu parmi les arbres, et toutes les herbes de la saint Jean, je puis bien vous assurer que le vieux livre ne mentait pas.
« Tenez, dit encore la grand’mère, n’est-il pas vrai que la cerise est le premier fruit de la belle saison, comme l’enfance est le premier, et le plus bel âge de notre pauvre vie ?
« Les enfants n’aiment-ils pas ce fruit à la folie ? Ils ne se contentent pas de le manger, ils s’en font encore toutes sortes de parures : des pendants d’oreilles, des couronnes, que sais-je moi ? Et ce fruit ne leur fait jamais de mal. On dirait qu’il connaît ces petits et qu’il les aime aussi.
« Laurence vient de dire que cet arbre n’avait pas d’ombre, n’est-ce pas ?
« C’est bien vrai qu’il n’abrite ni du soleil ni de la pluie ; mais c’est encore comme les petits enfants qui ne peuvent protéger personne, et voilà pourquoi j’aime cet arbre.
« Si vous avez quelque chose pour moi, vous autres, quand je serai morte, vous empêcherez que l’on arrache celui que j’ai planté. » Mes parents le promirent, et ils ont tenu leur promesse, dit Laurence ; mais depuis ce temps, je ne passe point devant un cerisier sans penser à ma bonne grand’mère. Vous voyez, madame, que ce récit n’a rien d’étonnant et de curieux pour vous ?
— Je vous assure cependant qu’il m’étonne, dit Hélène, car, d’ordinaire le paysan est celui qui comprend le moins les beautés de la nature : dans ses prés pleins de fleurs, et ses champs pleins d’épis, il ne voit guère que des bottes de foin, et des mesures de blé, qu’il transforme d’avance en gros sous, et qui lui représentent du pain noir et des sabots ! Comment votre grand’mère avait-elle ces pensées pleines de naïve poésie ?
— C’est qu’elle habitait le village sans que son existence dépendît tout à fait des récoltes, et sans qu’elle piochât la terre du matin au soir, répondit Laurence. Ma grand’mère, restée veuve avec six enfants très jeunes, ne pouvait plus aller travailler aux champs tous les jours ; elle se mit à cueillir des plantes, des fleurs et des racines pour les pharmaciens de la ville, tout en promenant ses enfants une partie de la journée ; quand ils étaient fatigués, elle s’arrêtait sous un arbre et leur disait une histoire. Depuis le jour où le vieux paysan lui avait raconté celle du cerisier, elle avait cherché celle des autres plantes.
On dit même qu’elle se fit lire tout entier le vieux livre du paysan, et qu’elle y apprit toutes sortes de secrets : par exemple, elle devinait le caractère de quelqu’un, rien qu’en se faisant dire quelle fleur ou quelle plante on aimait. Parfois elle demandait seulement quelle couleur on préférait, ou quel refrain on chantait le plus souvent. Aussi passa-t-elle bientôt pour une devineresse dans tout le pays ; mais comme elle guérissait les petits enfants malades, avec les simples qu’elle cueillait le long des chemins, on la regardait comme une bonne âme à qui Dieu avait dit bien des choses, et tout le pays l’aimait.
— Si elle vivait encore, dit Hélène en riant, je lui demanderais pourquoi je préfère la couleur rouge, et pourquoi le premier couplet d’une vieille romance espagnole me vient toujours aux lèvres, quand je suis en plein air.
— Je me rappelle, répondit Laurence en riant aussi, que selon ma grand’mère, le rouge est la couleur des ambitieux ; chantez la romance, et si le don de prophétie est héréditaire, je vous expliquerai la cause de votre prédilection pour ce couplet. Chantez, puisque nous sommes en plein air, vous devez y être disposée ?
Hélène hésitait.
— Savez-vous l’espagnol, Laurence, demanda-t-elle.
— Non, madame.
La jeune femme ôta son chapeau de paille et le suspendit aux branches d’un arbre ; puis elle écarta les boucles de cheveux blonds qui tombaient sur son visage, et chanta d’une voix douce et sonore à la fois. Il y avait quelque chose de grave et de religieux dans son chant, car des paysans qui passaient le prirent pour un cantique ou une prière et se découvrirent.
— Eh bien ! qu’aurait dit votre grand’mère si elle avait entendu cette plaintive ballade ?
— Que vous chantez admirablement, madame ! répondit une voix inconnue qui semblait venir de derrière les arbres.
Hélène et Laurence tressaillirent. Avant qu’elles se fussent remises de leur frayeur, deux ou trois hommes sortirent du bois. C’étaient des voyageurs qui avaient laissé la diligence au bas d’une montée un peu rude ; ils avaient pris la lisière du bois pour grimper la côte à pied, et s’étaient arrêtés un peu pour écouter Hélène.
Madame Guérin avait une toilette blanche très simple, son écharpe et son chapeau de paille étaient cachés par les branches d’arbres, ce qui fit peut-être croire à ces étrangers que la jeune femme était une ouvrière, car l’un d’eux reprit assez familièrement :
— Foi d’artiste, madame, votre voix fera votre fortune quand vous voudrez ! Voici mon adresse à Paris, j’y serai dans un mois, et je vous fais donner dix mille francs pour la première année, sans compter les représentations à bénéfice.
Madame Guérin se mit à rire, et remercia l’étranger.
Les expressions dont elle se servit, sa dignité pleine d’aisance, firent comprendre au directeur de théâtre, si c’en était un, qu’il s’adressait à une femme du monde.
— C’est égal, lui dit-il, c’est bien dommage, madame, que vous soyiez née riche ; vous n’y gagnez peut-être rien pour le bonheur, et nous y perdons beaucoup. Et l’étranger salua en regagnant la route, avec les autres voyageurs.
Quand ils se furent éloignés, Hélène et Laurence un peu rassurées, se levèrent et reprirent en riant le chemin du village. En le traversant, Laurence pria une paysanne de lui montrer la maison qu’avait habité autrefois la famille Berton ; c’était celle de sa nourrice ; elle voulait revoir cette chaumière où elle était venue commencer à souffrir.
On lui indiqua du doigt la plus vieille et la plus pauvre mâsure, tout au bout du village ; madame Guérin voulut aller la visiter avec elle.
Quand elles arrivèrent devant la porte, une autre femme y était, et une paysanne semblait vouloir l’empêcher d’approcher. Hélène et Laurence reconnurent dans cette femme qui voulait entrer, Mélanie, la femme perdue, la sœur de la nourrice de Laurence. Elle aussi était venue revoir le toît de la famille ; mais cette maison avait d’autres maîtres, et ceux qui l’habitaient repoussaient Mélanie.
— Va-t-en, lui disait la paysanne, tu nous porterais malheur si tu mettais le pied chez nous, va-t-en !
Et celle qui disait cela laissait entrer les chiens et les pourceaux dans sa chaumière. Mélanie ne s’en allait pas.
— Laissez-moi seulement me reposer sur ce banc qui est devant la porte, disait-elle en pleurant, c’est là que mon père aveugle venait s’asseoir tous les jours ! vous ne pouvez pas me refuser cela !
— Non ! va-t-en, répétait toujours la paysanne ; ton père t’a maudite, va-t-en !
Laurence indignée prit la main de Mélanie et franchit le seuil de la chaumière.
— C’est ma sœur, dit-elle à la paysanne, et cette maison fut la nôtre. Vous n’avez pas de cœur !
— Si vous connaissiez cette femme, vous ne diriez pas que vous êtes sa sœur, répondit encore la paysanne.
— Je la connais, vous dis-je ! reprit la jeune fille, et maintenant je l’aime puisqu’elle pense à son père et qu’elle redevient bonne ! Ne voyez-vous pas qu’en la repoussant ainsi, vous lui fermez toutes les voies de retour à Dieu ! Elle se repent, puisqu’elle pleure, et vous la chassez !
La paysanne, interdite et confuse, ne disait plus rien. Intimidée par la présence de madame Guérin, elle offrit des chaises, et la pauvre Mélanie put se reposer sous le toît de son vieux père, entre une jeune fille qui l’appelait sa sœur, et une grande dame qui semblait être la sœur de la jeune fille, tant elle lui parlait affectueusement.
— Je crois, dit Mélanie en regardant Laurence, que j’ai connu autrefois une petite fille qui avait votre voix, et qui était bonne comme vous : ma sœur l’avait nourrie de son lait, et plus tard, je lui portais tous les ans les premiers raisins et les premiers fruits de nos récoltes. Ses parents en retour nous donnaient de bons chaussons de lisière bien chauds, pour le vieux père et pour les petits enfants de ma sœur. Quand on allait à la ville, le dimanche ou les jours de foires, au lieu de dîner à l’auberge, on allait manger la soupe du père Gauthier ; c’était un bien brave homme !
— C’est mon père, dit Laurence en souriant, et vous viendrez manger sa soupe, si vous le voulez ; car, il vous dira comme autrefois : « À table, les amis ! c’est de bon cœur ! et nous n’en serons ni plus riches ni plus pauvres au bout de l’année. »
— C’est vrai qu’il nous disait cela, quand nous n’osions pas accepter ce qu’il nous offrait, reprit Mélanie, mais à présent, je ne puis aller chez personne, il me chasserait peut-être aussi, votre père, comme cette femme tout à l’heure !
La paysanne fit semblant de n’avoir pas entendu, et apporta sur la table du lait et du pain bis.
En province, dans les petites villes et dans les villages, on croirait manquer d’hospitalité si on n’offrait pas à manger aux visiteurs, et si le visiteur refuse, on ne manque jamais de lui dire : Vous ne voulez donc rien prendre chez nous, est-ce pour mal ?
La paysanne avait mis trois assiettes et pressait les trois femmes de se raffraîchir.
— Vous le voyez, dit Laurence tout bas à Mélanie, cette femme n’est pas bien méchante. Tout à l’heure elle vous chassait, mais ce n’est pas vous qu’elle repoussait ainsi, c’est le mal dont le monde vous accuse ; maintenant nous lui avons dit qu’elle avait tort, que vous pouviez encore devenir une honnête femme, et la voilà qui vous fait une place à sa table.
— C’est vrai ! mais êtes-vous bien sûres que sœur Thérèse ne se trompe pas ? Elle aussi me dit comme vous, que je puis être encore une brave femme ; moi je n’ose pas le promettre au bon Dieu. Depuis long-temps je suis en assez bonne santé pour sortir de l’hôpital, mais comme je ne sais où aller, sœur Thérèse me garde près d’elle. Cependant, s’il arrivait des malades, il faudrait bien céder mon lit. Que ferais-je alors ?
— Vous travaillerez, dit Hélène qui écoutait.
— Quelle famille voudra me recevoir à la journée dans sa maison, moi qui ai donné de si mauvais exemples ? et qui voudra me confier de l’ouvrage, à moi qui ai volé si souvent pour ne pas travailler !
Hélène et Laurence ne répondirent pas.
— Je n’ai qu’un espoir, reprit la femme perdue, et c’est encore à sœur Thérèse que je le dois : elle me dit que dans quelque temps, il y aurait une maison de travail où je pourrais entrer. Mais d’ici là, s’il me faut sortir de l’hôpital, je ne sais ce que je deviendrai !
— Vous vous rappellerez la table du père Gauthier, dit Laurence ; s’il y a du pain sur cette table, en prenant un peu sur nos trois portions, il y en aura une pour vous, et chacun de nous ne s’en apercevra guère ! Et après tout, on ne laisse pas coucher un chien à la rue ; on trouvera bien moyen de vous faire un lit quelque part !
— Merci, Laurence, vos parents sont bien heureux d’avoir une fille ! Moi aussi j’en avais une ! Mais j’ai abandonné mon père, et Dieu m’a ôté mon enfant !
Les larmes empêchèrent Mélanie de continuer.
— Il vous le rendra au ciel, dit Laurence.
— Elle n’est peut-être pas encore morte, la pauvre petite ! elle souffre peut-être dans quelque coin, sans que personne en prenne pitié !
Et Mélanie pleurait encore au lieu de manger.
Il était deux heures, le soleil donnait, et des bouffées de vent frais et parfumé entraient dans la chaumière.