‹ Hélène et LaurenceChapitre 14 sur 19 · 12

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Pardonnez-leur, mon Dieu ! pour être bon, hélas !
Il faudrait être heureux, et tout souffre ici-bas.

Hélène regarda sa montre. Sortons dit-elle, voilà le meilleur moment pour se promener un peu, et Laurence n’a pas encore vu tout mon jardin. Voulez-vous venir avec nous, Mélanie ?

La pauvre femme n’osait accepter ; Hélène insista. Laurence aurait voulu l’en remercier à genoux !

Madame Guérin traversa le village avec Laurence l’ouvrière, et Mélanie la femme perdue ; mais dans ce hameau, elle était reine, et pouvait imposer ses goûts et ses volontés ; tout le monde les salua respectueusement, quelques femmes même appelèrent Mélanie par son nom, et lui parlèrent en passant.

On se promena, on causa de choses et d’autres, sous les arbres, et l’heure du dîner vint.

Il fut servi sur le balcon. Mélanie n’osait pas manger. Laurence admirait Hélène, et ne pouvait penser à autre chose. Hélène était préoccupée et n’avait pas faim. Elle pensait, elle, qu’avec toute sa bonne volonté, elle ne pouvait rien faire pour cette pauvre femme ; moins que Laurence, qui venait de lui offrir la moitié de son pain et son toît, pour le jour où elle serait sans asile.

— Où donc est votre fille ? demanda Laurence à Mélanie.

— Hélas ! répondit celle-ci, je voudrais bien le savoir ! Si je n’avais pas peur de vous ennuyer et de vous indisposer contre moi, je vous dirais comment je l’ai perdue par ma faute. Cela me ferait tant de bien de me décharger un peu le cœur !

— Dites, ma bonne, répondit madame Guérin, dites-nous vos fautes et vos peines ; hélas ! c’est bien souvent la même chose. Et nous ne serons pas sévères. Mélanie commença :

« Mon père était aveugle, ma sœur, restée veuve avec trois enfants, ne pouvait l’aider, et je partis pour Paris afin d’y gagner un peu d’argent. Mais j’étais bien jeune et je ne savais rien de rien ! Dans nos villages, on croit qu’à Paris les perdrix tombent toutes rôties sur la table, et on y accourt. Quand on arrive, tout ce bruit, tout ce monde qui marche et remue autour de vous, vous étourdit et vous aveugle ; quand on se réveille un peu, on a perdu la moitié de sa mémoire, et on se souvient à peine d’où l’on vient, et où l’on voulait aller. On suit alors le premier conseil venu, et voilà ce que j’ai fait.

« Ne sachant où donner de la tête, j’entrai servante chez un marchand de vin. Il avait un domestique qui me prit en amitié ; et six mois après, au lieu de penser à mon pauvre vieux père, et de travailler pour lui, je lui demandais son consentement pour me marier. Il ne me le refusa point, et je devins la femme de Gratien.

« Gratien resta garçon marchand de vin ; mais les enfants nous arrivèrent, et il me fallut prendre une chambre pour les garder. Je ne pouvais guère travailler, Gratien ne gagnait pas grand chose, et la misère entra bientôt par portes et par fenêtres dans notre mansarde. Gratien fut deux mois malade, et ne voulut pas aller à l’hôpital ; ceci nous acheva. Lorsque je voulais envoyer quelques sous à mon père, Gratien me disait : — C’est pour mes enfants que je travaille, et non pour des étrangers. — D’ailleurs, il y avait à peine le nécessaire chez nous, et nous avions même des dettes. Les créanciers réclamaient de tous côtés ; les enfants grandissaient et coûtaient davantage. Mon pauvre Gratien en perdit la tête ; et pour oublier un peu tout ce tracas, il alla boire avec ses amis. C’était bien un brave garçon, doux comme un agneau quand il était de sang-froid. Mais dans l’ivresse il était violent ; et quand nous lui demandions du pain, il nous battait.

« Bientôt il s’enivra tous les soirs. La misère et les coups firent tomber malades trois de mes enfants, et ils moururent l’un après l’autre. La quatrième était en nourrice, bien loin, et je tremblais qu’on ne me la renvoyât, car je devais le prix de bien des mois à la femme qui nourrissait ma fille !

« Nous n’avions plus charge d’enfants, et si Gratien avait voulu se bien conduire, nous aurions pu nous en tirer ; mais le pli était pris, et l’habitude fut plus forte que tout le reste ; il continua de boire, et de me maltraiter quand je voulais lui faire une remontrance.

« Un jour qu’il m’avait donné un coup de marteau sur la tête, une voisine vint me voir, et me trouva toute en larmes et toute en sang.

« — Vous êtes bien bonne, me dit-elle, de rester avec un pareil furieux ! allez-vous-en, et travaillez dans une chambre, ou faites des ménages ; vous gagnerez bien votre vie, et vous ne serez mal-menée de personne !

« — Mais il me retrouvera ? lui dis-je, et il me tuera.

« — Bah ! vous changerez de nom et de quartier ; et vous ne serez ni la seule, ni la première, allez !

« Gratien ne devait rentrer que le soir ; je fis un petit paquet de mon linge, et je quittai mon ménage.

« Je me logeai bien loin de là, et Gratien ne me découvrit pas.

« J’aurais bien voulu aller voir ma petite fille, mais je n’avais pas d’argent pour payer ce que je devais à la nourrice, et la crainte qu’elle ne me rendît l’enfant me retint. Je ne l’avais embrassée qu’une fois, ma pauvre petite ! elle avait dix mois alors, et quand j’arrivai près d’elle, elle se mit à rire en me tendant une fève verte, qu’elle tenait à la main. La voilà cette fève, elle ne m’a jamais quittée ! »

La pauvre mère montrait en effet une fève enveloppée dans une dizaine de morceaux de papier. Mélanie continua :

« J’eus un peu d’ouvrage d’abord, puis j’en manquai. Je vendis mes effets l’un après l’autre, et quand je n’eus plus rien, et que la faim me prit, pour ne pas mourir, je me livrai au mal. Qu’auriez-vous fait à ma place, vous, Laurence ? »

— J’aurais prié et je serais morte, répondit la jeune fille d’une voix émue ; mais continuez, ma pauvre femme.

« Je n’eus pas le courage de mourir et j’en fus bien punie ! j’eus à souffrir mille fois plus qu’avec Gratien, de ceux qui me nourrissaient ; car Gratien me demandait quelques fois pardon ; et les autres, qui me méprisaient, me repoussaient du pied en riant, quand ils m’avaient maltraitée.

« J’étais folle de chagrin, et j’avais tout oublié : père, sœur, enfant, tout ! Mais un jour cette fève que m’avait donné ma petite fille, et que je portais toujours sur moi, cette fève tomba de ma poche, comme si elle eût voulu s’éloigner d’une mauvaise mère ! quand je la ramassai, je lui promis de chercher ma fille et de travailler pour elle.

« Quatre ans s’étaient passés, et il n’était pas probable que la nourrice eut gardé la petite si long-temps. J’aurais bien voulu retourner près de Gratien, lui demander pardon et m’offrir à ses coups ; mais lui, m’ouvrirait-il sa porte ? me recevrait-il ? Je me disais tout cela et j’hésitais. Je souffrais tant que je me résignai à tout. Je m’en fus à la mansarde où Gratien demeurait ; il n’y était plus. Le marchand de vin où il travaillait m’apprit que ma fuite l’avait tellement affligé, que depuis il ne s’était pas enivré une seule fois, et qu’il ne m’avait jamais accusée. — C’est de ma faute si elle tourne à mal, disait-il souvent, je l’ai tant fait souffrir ! — Mais les excès qu’il avait faits, lui donnèrent toutes sortes de maladies, et il était mort d’une paralysie depuis six mois.

« Le marchand de vin ne savait rien de mon enfant ; et la nourrice m’écrivit que Gratien l’avait reprise lorsqu’elle avait cinq ans ; et je n’ai rien pu découvrir de plus. Alors je suis revenue au pays, et j’y ai trouvé mon père mort aussi !

« Que vouliez-vous que je fisse de la vie, sans parents, sans amis, sans pain !

« Comme Gratien, je m’enivrai pour ne plus penser à rien. Pour acheter du vin, il fallait de l’argent, et de nouveau je fis le mal. Comme Gratien j’en tombai malade ; mais parce que je suis plus coupable que lui, je ne suis pas morte, moi ; je vis pour souffrir encore ! pour souffrir toujours ! »

— Non, pas toujours ! dit Laurence en lui serrant la main.

Hélène voyait approcher l’heure de rentrer à la ville, et ne savait pas trop comment elle allait revenir, escortée de Mélanie et de Laurence. Elle ne se sentait cependant pas le courage de les laisser en route, et se disposait à affronter bravement tous les regards étonnés des promeneurs.

Laurence y avait songé aussi.

— Pourquoi ne passerions-nous pas la soirée ici, dit-elle à Hélène ; nous nous en irions au frais ; il n’y aura pas de lune ce soir, mais nous connaissons bien les chemins ?

Laurence avait appuyé sur ces mots : Il n’y aura pas de lune ce soir, pour qu’Hélène comprît que l’on ne reconnaîtrait pas Mélanie.

Hélène accepta la proposition, et l’on fit encore une petite promenade après le dîner, qui avait duré deux heures, grâce au triste récit de la pauvre Mélanie.

Àdix heures on partit. Mélanie n’avait pas osé dire que les portes de l’hôpital seraient fermées ; elle l’avoua chemin faisant à Laurence : — Eh bien, vous passerez la nuit chez nous, et demain je vous conduirai à l’hôpital ; je dirai comment vous avez passé votre journée, et je demanderai pardon de vous avoir retenu, lui répondit la jeune fille.

Toutes trois alors s’en revinrent sans inquiétude ; et personne dans la petite ville ne se douta que madame Guérin passait avec Laurence et Mélanie.

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