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Madame Guérin avait retrouvé un peu de force et de santé ; son âme semblait aussi moins tristement préoccupée. Elle pouvait rendre Laurence heureuse en lui enseignant tout ce qu’elle avait appris, et chaque soir, quand elle avait lu avec la jeune fille quelques pages d’histoire ou de belle poésie, elle s’endormait plus satisfaite de son sort.
Les grandes dames, voyant qu’Hélène avait supporté assez insoucieusement leur retraite, finirent par accepter ce travers d’esprit de la jeune femme ; bientôt même, par curiosité, elles voulurent aussi connaître un peu Laurence.
Les ouvrières qui avaient craint d’abord que Laurence ne les oubliât pour Hélène, après avoir attendu vainement qu’elle les prît en dédain, trouvant toujours la jeune fille prête à les soigner quand elles étaient malades, à les aider la nuit si le travail était pressé, revinrent aussi de leur prévention, et les petites haines, les petites méchancetés disparurent.
Hélène et Laurence étaient presque heureuses ; mais le bonheur est à la merci de tant de choses, et nous avons si peu de sécurité pour toutes ces choses, que d’une heure à l’autre nous passons de la joie au deuil.
Depuis quelque temps le travail avait manqué aux parents de Laurence, et la jeune fille, forcée d’y suppléer, n’avait pu songer à autre chose qu’au pain quotidien. Pour aller voir Hélène, il fallait, sinon une mise élégante, au moins une toilette propre et convenable.
Ne pouvant s’acheter aucun vêtement, Laurence n’allait plus le soir prendre ses leçons près d’Hélène. Madame Guérin vint.
— La science vous lasse-t-elle déjà ? dit la jeune femme à l’ouvrière.
Àune de ses voisines, Laurence aurait montré ses souliers percés, parce que habituée comme elle à ces petits inconvénients de la misère, la voisine n’aurait pas trop souffert. Mais Hélène était riche, et cette révélation l’aurait attristée ; Laurence aima mieux se taire, et laisser croire que le travail seul la retenait chez elle.
Deux jours après madame Guérin rencontra la mère de Laurence dans la rue, et lui demanda si l’ouvrage allait toujours. — Pas trop depuis long-temps, dit la mère Gauthier. Hélène ne comprit plus rien à la rareté des visites de Laurence. Elle finit par penser que la jeune fille allait ailleurs et qu’elle reportait sur d’autres l’affection qu’elle lui avait témoignée. Cette idée une fois acceptée, madame Guérin resta chez elle.
Quand Laurence put s’acheter une chaussure, elle courut vers madame Guérin, mais Hélène crut que la jeune fille venait la voir par convenance et par politesse ; elle la reçut froidement.
L’ouvrière s’en revint bien triste. « Quoi ! se dit-elle, pour quelques semaines que la misère m’a tenu éloignée d’elle, elle a cessé de m’aimer et de s’intéresser à moi ? » et la jeune fille pleura.
Mais fière ou timide, elle n’insista pas, ne fit aucune démarche près de madame Guérin, et ces deux âmes qui s’entendaient si bien, qui souffraient des mêmes douleurs, se séparèrent ainsi.
C’est bien souvent un bon sentiment qui met un mur entre les cœurs. Si madame Guérin avait pu lire dans l’âme de Laurence, elle ne l’aurait pas accusée.
Et voilà, mon Dieu, à quoi tiennent les bonheurs de ce monde !
Madame Guérin souffrit de cette rupture, mais elle finit par se dire que peut-être était-ce heureux pour Laurence ; que la jeune fille avait une famille à soutenir, et que cette heure d’étude, le soir, était une heure de moins pour le travail ; elle se dit aussi que l’ouvrière aurait pu souffrir tôt ou tard de ce contraste d’une vie élégante, oisive et facile, avec son existence laborieuse et chargée de soucis. Au moyen de ces réflexions, la jeune femme se consola, s’applaudit presque d’avoir renoncé à cette relation qui lui avait cependant été douce.