‹ Hélène et LaurenceChapitre 16 sur 19 · 14

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Hélène était retombée dans sa vie froide et monotone. Son fils était à Paris dans un collége, et son mari, plus occupé que jamais, sortait tout le jour. L’isolement, le vide et le dégoût ressaisirent son âme, et sa santé s’altéra de nouveau.

Elle restait des heures entières à sa fenêtre, regardant passer les voitures et les promeneurs élégants ; ou les ouvriers chargés de pierres et de planches, qui marchaient couchés et fatigués : « Tous ceux-là savent du moins pourquoi ils vivent, pensait-elle ! Est-ce que la femme serait comme la plante, dont l’unique tâche est de donner à la terre le germe d’une autre plante ? Mais l’arbre n’a pas d’autre ambition ; pourquoi la femme a-t-elle d’autres besoins dans le cœur !

« Nous, quand un petit ange nous vient du ciel, il ne nous suffit pas de le sentir vivre, nous voudrions le suivre quand le vent du sort l’emporte dans la vie, et pouvoir nous associer à ses travaux, à ses luttes, ou du moins en connaître les peines et les dangers. Cela ne me sera pas même donné ! Je ne suis mêlée à rien dans l’existence de personne et je ne sais rien des difficultés que doit vaincre mon fils, je ne pourrais donc pas l’aider d’un conseil ou d’un sacrifice, car j’aurai vécu à côté et en dehors de sa vie ! Quand il sera triste, je pleurerai, voilà tout ! Laurence avait raison de le dire : l’arbre est plus heureux que nous, il ne pleure pas !

Et la jeune femme retombait sur son fauteuil, plus pâle et plus découragée.

Son mari la suppliait en vain de se distraire. Elle lui répondait tristement : — « Écoute, Évrard, j’ai essayé une fois de me distraire. J’ai prêté l’oreille, et j’ai regardé autour de moi. J’ai entendu des plaintes, et j’ai vu une jeune fille qui souffrait. Son intelligence s’était développée à force de cœur. Je suis allée à elle, je l’ai aimée, et quand j’ai voulu l’aider, je me suis trouvée aussi pauvre qu’elle. Cultiver son esprit, élever son âme, sont les seuls rêves de son ambition, et je savais plus qu’elle ne voulait connaître. J’ai cru un instant que je pouvais la rendre heureuse, et que ma vie allait enfin servir à quelque chose.

Mais bientôt j’ai compris que cette jeune fille avait des responsabilités, auxquelles elle devait tout son temps. Je ne pouvais me charger de l’avenir de sa famille et du sien, car notre position nous impose des dépenses proportionnées à notre fortune, et ne nous permet pas d’augmenter nos charges. Quand nous aurions pu le faire quelque temps, la prudence seule m’eût arrêtée, car il ne m’est pas prouvé que Laurence trouverait plus tard à utiliser ce que je lui aurais appris. Je lui aurais fait perdre une position humble et pénible, il est vrai, mais sûre, pour ne rien lui préparer dans l’avenir, que le sentiment un peu plus profond de sa misère !

Tu le vois, Évrard, les distractions ne me réussissent pas ! Laisse mon cœur s’éteindre doucement ou se guérir tout seul. Peut-être serai-je à la fin si pauvre d’énergie, que ma vie me paraîtra trop agitée encore ! Alors, je ne me plaindrai plus, et je m’étonnerai sans doute d’avoir tant souffert ! Mais alors, vous autres, vous pourrez me plaindre, car tout ce qu’il y a de noble et de généreux en moi sera mort, et je ne traînerai plus qu’un cadavre !

Un jour, qu’elle parcourait machinalement le journal, elle vit le nom d’une cantatrice célèbre, et lut avec un peu plus d’attention. C’était le compte-rendu d’un opéra italien. Des applaudissements et des couronnes avaient salué les brillants débuts de Pauline Garcia, et l’on disait dans cet article combien de belles qualités, combien d’autres talents encore étaient le partage de cette jeune artiste, l’héritière de toutes les sympathies que sa sœur avait inspirées !

« À la bonne heure ! se dit Hélène, celle-là peut accepter la vie ! le monde lui devra de saintes émotions et le monde gardera la trace glorieuse de son passage.

« Oui, la musique élève l’âme ; et d’un accent de sa voix elle aura développé bien des germes de nobles sentiments ! Elle aura conduit au bon et au bien par la route du beau : moi, je n’aurai rien fait pour personne !

Hélène voyait dans cet art une sorte de sacerdoce, et se rappelant les paroles de l’étranger qui l’avait écouté chanter sous les arbres ; elle regretta de n’être pas une pauvre femme sans fortune, et sans position dans le monde !…

Puis elle pensa encore à Pauline Garcia qui devait être d’une bonne famille aussi, d’après ce que l’on disait de sa brillante éducation et de la distinction de son caractère.

« Après tout, se dit-elle un matin, à qui suis-je nécessaire ici ? Mon fils est là-bas ; mon mari est absorbé par ses travaux, et je suis pour lui plutôt une tristesse qu’une joie, car il souffre de me voir ainsi, pâle, malade et morose ! D’ailleurs, chaque jour mes forces s’épuisent et ma vie s’en va. Pour me conserver à mon fils et à Évrard il faut que je parte ! Ils me perdront pour toujours si je reste.

« Pourquoi ne m’en irais-je pas ? qui s’apercevra de mon absence ? Quand je serai là-bas, j’écrirai à Évrard que je souffre moins, et il sera content. Et puis, je verrai mon fils bien souvent. Et personne ne saura le reste… Oh ! que m’importe qu’un autre nom soit proclamé et applaudi ! ce que je veux et ce que j’aurai, c’est quelque chose à faire, et des émotions pour chaque jour. Je changerai de nom, et nul ne m’accusera. Et puis, l’Église n’a pas toujours été brouillée avec le théâtre. Nos vieux mystères en font foi ; et quoiqu’on en dise, on peut être honnête dans toutes les positions. Je donnerai peut-être une noble impulsion autour de moi, et je serai alors doublement utile et heureuse. Oui, j’irai à Paris, je trouverai cet homme qui m’offrait tant d’argent, et si je suis riche, j’enrichirai Laurence et je lui enverrai des livres ; je ferai chercher la fille de Mélanie dans toute la France ; et quand ils seront tous heureux, je ne serai plus malade. »

Et la jeune femme, poussée par cet ennui qui tue, se disposait à quitter sa maison et à mentir, elle si loyale ; car elle ne pouvait dire à M. Guérin le véritable motif de son voyage ; il l’aurait retenue.

Elle avait tout disposé pour son départ. M. Guérin croyait qu’elle allait seulement voir son fils, et qu’elle reviendrait bientôt.

La veille, elle se sentit préoccupée et triste. M. Guérin avait parlé de son retour comme d’une fête, en la suppliant de ne pas le laisser trop long-temps seul, et des larmes tombaient de ses yeux en lui faisant cette prière.

Hélène ne se repentait pas encore de son projet, mais en elle souffrait déjà.

— Oh ! si j’avais quelque chose à faire ici, pensait-elle ; mais rien ! Et il faut que je parte, si je ne veux pas mourir, et les laisser pour toujours !…

Pendant qu’elle faisait ces réflexions, penchée sur sa fenêtre, elle vit passer sœur Thérèse, l’hospitalière qui avait consolé Mélanie. La religieuse marchait vite, suivie d’une servante chargée de provisions. — « Elle se presse pour arriver plus tôt près d’un malade qui l’attend, se dit Hélène. Personne ne m’attend, moi ; personne n’a besoin de ma vie ! Et cependant cette hospitalière est jeune, sa fortune est médiocre, et sa constitution n’est pas plus forte que la mienne : d’où vient que la religieuse peut être utile à tant de monde, et soigner tant de souffrances ? tandis que moi je ne pourrais aider un an la famille de Laurence, sans que ma fortune en souffrît, et veiller quinze jours un malade, sans tomber malade moi-même ? »

Comme elle cherchait une réponse, et n’en trouvait pas, une autre religieuse passa sous ses fenêtres. Hélène releva la tête avec une expression de joie indéfinissable et dit tout haut : — « C’est qu’elles sont plusieurs, et que je suis seule. Merci, mon Dieu ! »

Elle prit une plume et du papier, et écrivit long-temps.

Voici sa lettre ; elle était adressée à sœur Thérèse :

 « Madame,

« Vous êtes peut-être plus jeune que moi, et cependant c’est un conseil que je viens vous demander, car je souffre bien ! La première fois que je vous vis, vous étiez au chevet de Mélanie, la femme perdue. Depuis j’ai bien souvent pensé à vous, à vous qui soignez les malades comme le médecin, et qui consolez les âmes comme le prêtre ! Oui, vous accomplissez les deux plus nobles missions humaines, et pourtant vous êtes femme et jeune comme moi.

« Je sais que pour être à la hauteur de ces tâches saintes, vous avez renoncé à tout ; mais il doit y en avoir de moins grandes, et cependant belles encore.

« Je suis assez riche pour n’avoir pas besoin de travailler ; j’ai un bon mari, un enfant plein de cœur, et avec tout cela, je vous l’ai dit, je souffre bien ! Mon fils est loin de moi ; mon mari est occupé, et mes serviteurs, anciens et fidèles, me dispensent du soin de ma maison ; ce qui laisse toutes mes journées libres. Pour les remplir, il ne me reste qu’un dessin de broderie ou une visite insignifiante : il n’est pas possible que je sois née pour si peu de chose !

« Je puis disposer de quatre heures par jour sans compromettre aucun de mes devoirs de femme, de mère et d’épouse. Associez-moi à vos œuvres, et faites-moi une petite part dans votre pieuse tâche, ne fût-ce que pour laver les pieds de vos malades ! J’ai bien essayé de la charité individuelle, mais j’ai épuisé en quelques jours mes faibles ressources, et je n’ai sauvé personne de la misère !

« Faites quelque chose de ma vie ! cherchez, madame ! vous trouverez mieux que moi, vous si bonne, si sainte, si aimée de Dieu ! Cherchez et disposez de moi, vous me sauverez !

« Hélène Guérin. »

Après avoir écrit cette lettre, elle se sentit plus calme, et son mari la trouva moins triste le soir.

— Que t’est-il donc arrivé, chère bonne, lui dit-il ; à coup sûr c’est quelque chose d’heureux ?

— J’ai trouvé une espérance et je ne te quitte plus, Évrard ; voilà pourquoi je suis moins triste qu’hier.

— Eh bien tu as raison de ne pas partir, nous irons voir Jules ensemble ; et d’ailleurs il viendra aux vacances. Je viens d’en recevoir une lettre, il se porte très bien, et nous aime toujours.

— Oui, nous irons ensemble, Évrard ; toujours ensemble !

— Mais quelle idée avais-tu donc de vouloir t’en aller à Paris, si près de l’époque des vacances ?

— C’était une idée bien folle, mais je ne puis encore te la dire, Évrard. Ne parlons plus de cela, je reste, j’espère, et je me sens plus de vie dans l’âme. Voilà tout ce que tu sauras pour aujourd’hui.

M. Guérin n’insista pas, il était trop heureux de voir sa jeune femme sortie de son état d’accablement habituel.

Hélène fit porter sa lettre à sœur Thérèse.

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