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D’ordinaire à nous fuir la jeunesse est plus lente,
Quel vent funeste a donc touché la fidèle plante ?
Depuis que madame Guérin s’était retirée de la vie de Laurence, l’ouvrière était retombée aussi dans l’isolement. À mesure que les ressources morales lui manquaient pour lutter contre la pauvreté, les soucis matériels semblaient augmenter. Elle était sans travail. Les belles dames, qui avaient bien voulu parfois la saluer et lui parler, quand elles la rencontrèrent chez madame Guérin, ne pouvaient pas encore accepter qu’on eût de l’intelligence et que l’on sût faire des robes ; elles n’occupaient pas Laurence. Et cependant, comme l’avait observé la jeune fille, ces belles dames ajustaient leurs parures de bal, mieux que leurs ouvrières… Mais les idées fausses sont les plus tenaces, et celles dont on s’aperçoit le moins.
Pour comble, les marchands qui commandaient des chaussons de lisière à ses parents, en reçurent de Paris, mieux faits et à meilleur marché. La misère se fit bientôt cruellement sentir.
Un jour, plus triste et plus découragée que jamais, Laurence sortit pour trouver de l’ouvrage, résolue de frapper à toutes les portes. En passant devant une forge, elle pensa à Antoine, aux petits clous qu’elle avait appris à forger près de son jeune ami, et elle se dit que si elle pouvait gagner du pain à ce métier, ce serait toujours un peu moins de privations pour sa famille. Mais le père d’Antoine était retourné dans son village des montagnes, et Laurence ne pouvait lui demander une place à sa forge. Elle allait peut-être se présenter chez un autre cloutier, car depuis que son père lui avait prouvé, par l’exemple du boucher juif, que toute profession pouvait être relevée et annoblie, elle n’en dédaignait aucune. Mais elle regarda ses bras si maigres, sa taille pliée sous les chagrins de son cœur, et elle comprit qu’on la trouverait trop faible pour ce travail.
Elle chercha encore et ne trouva rien ; elle s’en revenait lentement et n’osait rentrer dans sa famille où elle n’apportait pas même une espérance.
Au bas de l’escalier, elle entendit sa mère qui parlait. Sa voix était triste. Laurence s’arrêta pour écouter.
— Oui, disait Jeanne Gauthier à sa voisine, qui demeurait sur le même carré. Oui, voilà ce qui vient de m’arriver : ne sachant plus à quel saint me vouer, je me suis adressée à madame Thénard, que l’on dit très charitable, je l’ai priée de nous prêter 20 francs, pour payer notre loyer et pour vivre quelques jours, en attendant que le travail revienne d’un côté ou de l’autre. Cette dame ne m’a pas rudoyée du tout ; mais elle m’a dit : « Ma bonne femme, vous avez une fille en âge de travailler et de vous nourrir. Et l’on trouve toujours de l’ouvrage quand on cherche bien. Il y a des pauvres gens qui n’ont personne et qu’il faut secourir avant vous. » Et là-dessus je m’en suis allée comme j’étais venue, et plus triste encore !
Laurence avait tout entendu.
Quand elle eut assez de force pour monter l’escalier, elle vint pâle et tremblante embrasser sa mère. — Pardonne-moi, lui dit-elle, pardonne-moi ! Je suis cause que l’on te refuse un peu d’aide ! Je ne pouvais vous secourir, et c’était déjà bien assez dur ; voilà que je vous nuis encore ; sans moi vous auriez des protecteurs, on ne laisserait pas mourir de faim deux vieillards, sans doute ! Et c’est moi qui éloigne de vous toute protection ! Oh ! pardonne-moi, je souffre bien !
Sa pauvre mère l’embrassait et lui disait mille tendresses pour la consoler. Mais Laurence était frappée trop profondément.
Jeanne Gauthier la mit au lit, et quand elle vit que ses paroles ne rendaient pas un peu d’énergie à son enfant, elle perdit toute force aussi, se pencha sur le front de Laurence et pleura avec elle sans rien dire.
Le père Gauthier fut le premier à reprendre courage.
— Voyons ! voyons ! dit-il, est-ce la première fois qu’il nous arrive de manquer de pain ? Sommes-nous donc des conscrits dans le régiment des malheureux, pour que nous reculions ainsi en face de l’ennemi ? Debout, enfants ! et que diantre ! un peu de patience, l’ouvrage reviendra. Paris n’a pas été bâti en un jour ; il faut le temps pour tout. Quand les amis sauront que nous sommes sans travail, ils chercheront avec nous. Et puis nous vendrons les meubles pour vivre ! Qu’est-ce que cela fait ? Tant que nous serons ensemble, ne serons-nous pas toujours assez riches !
Jeanne Gauthier avait une telle confiance dans les paroles de son bon mari qu’elle releva la tête et s’essuya les yeux presque consolée.
Mais si Laurence ne pleurait plus, pour ne pas affliger sa famille, elle souffrait bien encore. Toute sa nuit fut agitée et fiévreuse ; elle fit mille rêves effrayants ou étranges. Vers le matin son sommeil fut plus calme ; elle rêva qu’elle était morte, et que ses parents avaient des protecteurs et du pain ; que sœur Thérèse les visitait souvent et les soignait quand ils étaient malades. Il lui sembla encore que sœur Thérèse et madame Guérin lui souriaient, et que plus rien ne la séparait de ces deux âmes.
Quand elle s’éveilla, elle se retrouva seule avec le souvenir de la veille et celui de son rêve. Elle pleura, prit une plume et écrivit long-temps.
Voici sa lettre ; elle était adressée à sœur Thérèse.
« Madame,
« Vous ne me connaissez pas. Pardonnez-moi de vous écrire. Depuis long-temps j’ai contracté une dette de reconnaissance envers vous, et je touche au moment de m’acquitter de toutes mes dettes. J’ai voulu que mes dernières paroles soient une action de grâce, et je vous écris.
« Vous avez soigné mon grand-père à ses derniers instants, et il y a quelques mois, vous avez consolé et relevé une pauvre âme, que je regarde comme faisant partie de ma famille ; pour les soins donnés à mon grand-père, pour les soins donnés à Mélanie, merci !
« J’ai dix-neuf ans, je gagnais dix sous par jour dans un atelier d’où l’on m’a renvoyée. Depuis tout travail a manqué aussi dans ma famille, et hier, quand ma mère s’est adressée à quelqu’un, afin d’obtenir un peu d’aide, on lui a répondu que j’étais en âge de travailler pour elle et de la nourrir. Je n’ai ni travail ni pain, vous voyez bien qu’il faut que je m’en aille, pour ne plus éloigner d’eux l’aumône du passant !
« Ne me plaignez pas trop, madame, car la pauvreté n’est pas ma plus grande souffrance : Dieu me punit peut-être d’avoir demandé autre chose que du pain dans mes prières !
« J’ignore comment je sortirai de la vie. Il me semble que je souffre assez dans tout mon être, pour n’avoir besoin de rien faire que d’attendre !
« Adieu, pardonnez-moi, et bénissez-moi parce que j’ai péché.
« Laurence. »
« P.S. Quand cette lettre vous parviendra, je serai morte. Mélanie vous dira mon nom. N’abandonnez pas mes vieux parents ! »
Laurence plia cette lettre. Sa mère était près d’elle, et comme elle ne lui cachait jamais rien de ce qu’elle écrivait, pour ne pas la préoccuper, elle posa sa lettre sur une petite table, près de son lit, se promettant bien de l’enfermer dans une boîte, avec un billet d’adieu pour Hélène, qu’elle avait tant aimée.
Elle était si pâle et si fatiguée, que sa mère ne la quitta que lorsqu’elle la vit assoupie. Alors Jeanne Gauthier, voyant la lettre sur la table, la prit et la cacheta ; et croyant bien faire, elle s’en alla jeter cette lettre à la poste ; c’était son habitude toutes les fois que Laurence écrivait à quelqu’un.
Ceci se passait le jour où Hélène, triste et désespérée, allait fuir sa maison, sans la douce apparition de sœur Thérèse, qui était venue lui apporter une espérance.