‹ Hélène et LaurenceChapitre 18 sur 19 · 16

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Et toi dont mon souffle est la vie,
Toi sur qui mes yeux sont ouverts,
Peux-tu craindre que je t’oublie ?

Marche au flambeau de l’espérance,

Jusque dans l’ombre du trépas ;
Assuré que ma providence
Ne tend point de piége à tes pas.

Sœur Thérèse reçut à la fois la lettre de madame Guérin et celle de Laurence. Dans chacune de ces lettres le nom de Mélanie se trouvait tracé ; elle la fit appeler.

— Connaissez-vous une jeune fille du nom de Laurence ? lui demanda-t-elle.

— Je le crois bien, que je la connais ! c’est une bonne fille que madame Guérin aime bien ; c’est elle qui m’a ramenée le jour…

Sœur Thérèse l’interrompit :

— Où demeure-t-elle ?

— Impasse Saint-Jean, n. 6, au premier étage en descendant du ciel, ma sœur ; ce qui veut dire sous le toît.

Sœur Thérèse quitta précipitamment Mélanie, et courut chez Laurence.

En la voyant entrer, la jeune fille chercha sa lettre du regard, et ne la voyant plus elle comprit.

La bonne sœur lui prit la main.

— Plus tard je vous gronderai, dit-elle, pour avoir désespéré un instant du bon Dieu ; aujourd’hui je viens vous dire que vous avez du travail pour un mois, et en voici le salaire d’avance. Nous avons besoin d’une ouvrière pour le linge des malades, et vous nous aiderez, n’est-ce pas ? Quant à l’avenir, nous en causerons.

Laurence voulut remercier, mais elle était trop émue.

— Vous ne me devez rien, mon enfant, lui dit l’hospitalière qui comprit sa pensée ; c’est nous, au contraire, qui vous devrons peut-être des remerciements.

— À moi, madame ?

— Oui, à vous. M. l’aumônier me demandait hier quelqu’un pour enseigner à lire et préparer à la première communion trois petites filles, qui ne peuvent aller à l’école pendant le jour ; je vous les enverrai le soir, et vous ferez pour ces enfants plus que je ne fais pour vous.

— Oh ! oui, envoyez-moi ces petites sœurs, dit Laurence vivement ; j’aurais eu tant de joie si quelqu’un eût voulu m’apprendre quelque chose !

— Vraiment, mon enfant ? eh bien, vous l’aurez encore cette joie, car il va s’ouvrir une école d’adultes, tous les soirs, et vous pourrez y aller prendre une leçon.

— Du travail, de l’étude, et toutes ces bénédictions à la fois !

— Oui, tout cela, ma chère fille, tout cela de la part du bon Dieu. Voulez-vous encore mourir à présent ?…

— Je veux prier ! dit Laurence en joignant les mains.

Lorsque sœur Thérèse la quitta, elle était à genoux pour bénir cette vie qui lui était si lourde une heure auparavant.

Après avoir consulté le bon aumônier de l’hôpital, sœur Thérèse alla aussi chez madame Guérin qui attendait avec impatience une réponse à sa lettre.

— Je vous remercie, madame, lui dit sœur Thérèse, de m’avoir choisie pour vous apporter une espérance. M. notre aumônier m’a chargée de vous dire que Dieu vous envoyait à nous, comme il envoie toutes choses, au moment où l’on en a le plus besoin.

— Soyez bénis tous deux pour cette parole ! dit Hélène.

Sœur Thérèse reprit :

— Une confrérie de femmes se fonde ; elle prend pour tâche de visiter les pauvres, les malades et les prisonniers, de chercher du travail aux ouvrières sans ouvrage, et de ramener les coupables dans une meilleure voie.

Vous aurez des prisonniers à consoler, des malades à soigner, des femmes à instruire, et vous ne m’envierez plus rien, car votre mission sera plus complète encore que la mienne ; je soigne et je console. Vous, en instruisant ces femmes du peuple, en leur cherchant des travaux, vous empêcherez qu’elles aient besoin d’être consolées, et vous préviendrez bien des fautes et bien des douleurs !

Déjà vingt personnes sont inscrites, et je quitte une jeune fille qui sera à la fois élève et professeur dans cette société. Mélanie m’a dit que vous la connaissiez, c’est Laurence Gauthier.

— Oh ! oui, je la connais, que fait-elle ? la pauvre enfant, dit Hélène émerveillée de cette vie nouvelle qui s’ouvrait, et dans laquelle elle s’élançait déjà.

— Elle souffrait bien, mais elle est sauvée, et Mélanie aussi.

— Que faut-il faire, madame ? ordonnez et j’obéirai, je suis prête à toute heure.

— Demain vous viendrez me voir après la messe, et M. l’aumônier vous lira le règlement de la société.

— Madame, dit Hélène, vous ne savez pas tout le bien que vous me faites, ni tout le mal que vous m’empêchez de faire !

— C’est Dieu qui fait le bien en se servant de nous, madame ; remerciez-le si vous êtes heureuse, et n’oubliez pas que je vous attends demain.

Et la religieuse sortit.

Le lendemain, à l’heure de la messe, Hélène et Laurence se dirigèrent toutes deux vers l’hôpital. Laurence y arriva la première, et quand Hélène s’avança vers le bénitier qui se trouve à l’entrée de la chapelle, elle rencontra la main de Laurence qui lui tendait de l’eau bénite : Hélène sourit et lui serra la main.

C’est un usage de ce pays que je préfère à celui de Paris. En province, ce n’est pas un mendiant qui donne l’eau bénite, au bout d’un pinceau de crin. Lorsque deux personnes se rencontrent au bénitier, celle qui s’en trouve le plus près mouille sa main et la tend à l’autre personne. On échange alors un salut et un sourire.

Nous avons déjà si peu l’occasion de nous rapprocher par des actes de bienveillance, que je regrette de ne pas trouver partout cet humble usage de la petite ville.

Mais il faut bien que la province ait aussi ses avantages.

Après la messe, sœur Thérèse emmena Hélène et Laurence dans sa salle de malades, où l’aumônier les suivit bientôt.

— Mesdames, dit-il, sœur Thérèse vous a fait part de l’œuvre qui se fonde ; il nous faudra beaucoup de zèle et beaucoup d’âmes dévouées. Toutes les intelligences, toutes les fortunes, pourront y apporter un utile concours ; car cette société doit venir en aide à toutes les misères et à toutes les souffrances.

« Une maison pour les orphelines pauvres vient d’être fondée par trois femmes pieuses ; mais le nombre des enfants ne leur permet plus de donner à elles seules toutes les leçons. Les dames de la confrérie qui auront des filles les enverront instruire les orphelines ; ce sera pour les filles de ces dames une occupation douce, qui leur comptera devant Dieu, et qui leur apprendra de bonne heure à aimer et à faire le bien. Ces jeunes filles s’inscriront chaque dimanche, pour les heures et les leçons qu’elles voudront donner dans la semaine. Elles auront peu de temps à consacrer chacune, et cette bonne action ne nuira point à leurs autres devoirs.

« Une autre maison vient aussi de se fonder pour donner un peu d’instruction et un métier aux jeunes garçons orphelins ou pauvres ; et pour tout cela, il nous faut le concours de vos soins. Vous, mesdames, chaque dimanche vous vous inscrirez aussi pour les cours du soir, les visites aux malades, aux orphelines et aux prisonniers. De cette manière, vous pourrez alterner et varier vos fonctions, sans que la régularité du service en souffre.

« Un registre sera ouvert chez toutes les dames conseillères, et on l’annoncera aux cours du soir. Les ouvrières sans travail s’inscriront sur ce registre, et nous ferons imprimer une circulaire qui en préviendra tous les chefs d’atelier, et toutes les personnes qui occupent des ouvrières.

« De cette manière, il n’y aura plus d’ouvrières sans pain faute d’ouvrage, et plus d’ateliers encombrés de travaux, faute de savoir où prendre une ouvrière.

« À nous seuls, mesdames, nous pouvons très peu de chose. Mais Dieu nous a dit qu’il serait au milieu de nous, toutes les fois que nous serions plusieurs réunis en son nom, c’est-à-dire, par une bonne pensée. Réunissez-vous donc, et Dieu fécondera vos œuvres. »

Hélène s’inscrivit et Laurence aussi ; mais la jeune fille se réserva d’assister à tous les cours du soir.

Alors il n’y eut plus qu’enthousiasme et bonheur dans la vie d’Hélène et de Laurence.

Les ouvrières qui n’avaient pu recevoir aucune instruction religieuse dans leur enfance, et qui ne savaient ni lire ni écrire, vinrent tous les soirs dans une salle que le maire de la ville offrit à la société. Et là, les dames de cette société venaient, à tour de rôle, faire des instructions morales, de bonnes lectures ou donner des leçons élémentaires. Hélène qui se rappela que la musique élève l’âme, décida qu’on enseignerait la musique vocale aux ouvrières, par la méthode Wilhem déjà mise en usage à Paris ; et tous les soirs on chantait en chœur une prière ou un cantique avant et après le cours.

Mélanie n’était pas la dernière à venir s’asseoir dans cette salle où personne ne la repoussait plus. Madame Guérin avait renoué connaissance avec beaucoup de personnes qu’elle négligeait depuis long-temps, et à force de prières elle avait trouvé de l’ouvrage pour Mélanie. Un petit cabinet lui fut loué dans la maison qu’habitait Laurence, et Mélanie allait travailler et prendre ses repas avec la famille Gauthier ; de cette manière elle n’était plus seule.

Cependant parfois elle était encore triste ; elle pensait à sa petite fille perdue. Elle avait cet âge où l’amour de la famille est le plus puissant ; pour obtenir son pardon du ciel et retrouver son enfant, elle eut accepté toutes les épreuves et toutes les douleurs. Mais si personne ne se fut trouvé là pour profiter de ses bonnes dispositions, la pauvre femme, livrée à elle-même, sans travail, sans pain, et sans un bon conseil, serait retombée infailliblement dans le mal.

La Société de Patronage était venue lui tendre la main, et Mélanie travaillait, espérant que Dieu la récompenserait en lui renvoyant sa fille.

Son espoir fut réalisé.

Un jour madame Guérin reçut une lettre d’une ville voisine ; on la priait de s’intéresser à une orpheline. Son père était mort, et l’on ignorait ce qu’était devenue la mère. Un prêtre qui l’avait tenue sur les fonds de baptême, l’avait recueillie à la mort du père ; mais le prêtre était vieux et pauvre, et il aurait voulu mourir tranquille sur le sort de cette enfant. Elle se nommait Marie Méala Gratien.

Hélène fut aussi heureuse que si elle eut retrouvé un enfant à elle. Elle courut avertir Laurence de cette bonne nouvelle. Mélanie était chez Laurence.

— Comment se nomme votre petite fille, lui demanda Hélène ?

— Marie Méala, dit la pauvre femme en attachant ses yeux pleins de larmes sur Hélène.

Les mères ont un instinct qui ne les trompe pas ; Mélanie pressentit une bonne nouvelle.

— Oh ! vous avez ma fille ! j’en suis sûre ! Rendez-la-moi, je ferai quelle autre pénitence on voudra, pour expier mes fautes ! mais rendez-moi ma fille !

Hélène attendrie lui expliqua la lettre du prêtre.

— Vous le voyez, lui dit madame Guérin, le bon Dieu avait ménagé un autre père à votre enfant ; en venant au monde, une famille d’adoption l’attendait, pour veiller sur elle si vous lui manquiez. Pour tous ces bienfaits, soyez fidèle à vos promesses de bonne conduite, et Dieu sera content.

Huit jours après, une petite fille de dix ans descendait d’une voiture publique, avec une lettre à l’adresse de madame Guérin, et une autre pour le curé de la petite ville. Le parrain de Méala voulait qu’elle ne redevînt jamais orpheline. Sa mère et ses protectrices pouvaient mourir, la petite ville aurait toujours un curé, et la jeune fille trouverait toujours en lui un guide et un appui.

La joie de Mélanie fut folle et bruyante. Elle aurait voulu courir dans toutes les rues et crier à tout le monde : « Regardez, c’est ma fille ! elle est à moi ! je l’ai pour toujours ! » On eut toutes les peines du monde à la retenir, et pendant deux jours elle ne put presque rien manger, tant son bonheur l’absorbait.

C’est Hélène qui lui avait amené sa fille, et la jeune femme remercia Dieu de toutes les douces émotions qu’il lui envoyait. Si la Société de Bon-Secours, n’eut pas existée, peut-être Mélanie n’aurait-elle jamais retrouvé sa fille, car, le parrain de Méala ne s’était adressé à Hélène qu’en sa qualité de patronnesse des orphelins. Madame Guérin le comprit, et bénit encore Dieu.

Laurence eut aussi sa bonne journée : le dimanche elle visitait les prisonnières. L’une d’elles l’intéressa vivement : c’était une pauvre femme de village. Son fils s’était pris de querelle avec un garde champêtre, et quelques jours après ce garde fut tué dans la forêt. Comme la mère et le fils allaient quelques fois ramasser du bois mort ; on les accusa et on les arrêta tous deux, parce qu’on se rappela la querelle du fils avec le garde.

Pour comble de malheur, l’arme à feu dont on s’était servi pour tuer le garde était chargée avec deux petits lingots de fer pointus, et l’accusé avait été vu coupant lui-même les dents de fer d’une fourche. Sa mère raconta tout cela à Laurence, en protestant de l’innocence de son fils.

Le jour du jugement arriva, et Laurence avait promis à la pauvre mère, de se trouver au tribunal pour soutenir son courage. Elle s’y rendit en effet et se plaça tout près des accusés. Madame Guérin y était aussi, et son mari défendait le prévenu.

On confronta les petits morceaux de fer avec les dents de la fourche, et ils se trouvèrent de la même dimension : l’accusé pâlit. On passa les lingots de fer et la fourche au banc des jurés. Laurence put voir et toucher ces terribles pièces de conviction. Elle s’approcha de l’avocat.

— Monsieur, lui dit-elle, le fer de la fourche n’est pas le même que celui des lingots qui ont tué le garde ; demandez un forgeron et il le certifiera.

M. Guérin n’avait pas pensé à cela ; il hésitait encore. « Si le fer est le même, pensait-il, une certitude plus grande sera donnée aux juges. »

— Il n’est pas le même, dit encore Laurence, vous pouvez m’en croire ! car j’ai travaillé dans une forge, et je connais le fer. D’ailleurs, votre accusé est perdu, essayez, je vous en conjure !

L’avocat se rendit à cette prière, et demanda un expert. Un serrurier vint.

— Ceci, dit-il en montrant la fourche, est du fer aigre, et ces petits morceaux-là sont du fer doux. La fourche et les morceaux n’ont jamais été mariés ensemble, je vous en donne mon billet ! Et là-dessus, l’ouvrier saluant la compagnie alla s’asseoir, sans comprendre encore qu’il venait de sauver un homme.

M. Guérin plaida, et l’accusé fut acquitté à l’unanimité.

Laurence était bien heureuse !

L’avocat vint la remercier, et madame Guérin l’emmena passer la journée avec elle.

Le soir, Laurence alla s’agenouiller sur le cimetière, à la place où reposait Antoine : « C’est à toi que je dois la vie du pauvre accusé, dit-elle, car c’est près de toi que j’ai appris à connaître les différentes qualités du fer. Le bon Dieu a voulu me prouver, que si le dessin pouvait servir à consoler une pauvre mère, en lui conservant les traits de son enfant, l’humble métier pouvait faire plus encore en conservant la vie même !

Toi qui es près de Dieu, Antoine, mon bon frère, prie pour moi, et sois l’interprète de ma gratitude !

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