01
Laissez-moi contempler à deux genoux la tige
Qui veut se lever seule et frémit d’obéir,
Qui veut sa liberté, son plaisir, doux vertige !
Hélène de Ménal était née au village de ***, à cent lieues de Paris. Ses parents avaient une belle fortune ; mais par goût et par tradition de famille, ils faisaient valoir eux-mêmes leurs propriétés, et bien rarement ils quittaient les champs pour la ville voisine. Hélène passa donc ses premières années dans une liberté à rendre jaloux les petits oiseaux de l’air.
Le village de *** est un des mieux situés de la province ; des montagnes l’entourent, et d’espace en espace de grands rochers nus se dressent comme des forts détachés sur un mur d’enceinte. Le bon Dieu s’entend mieux que nous en fortifications ! Quand il nous emprisonne, c’est avec des murailles tapissées de vertes forêts, de champs fertiles, et d’herbes fleuries. Ses remparts derrière lesquels on peut attendre et défier l’ennemi, ont des lits de mousse sous les arbres, des épis abondants et du raisin doux. Avec ces provisions, il est facile de soutenir le siège sans trop perdre patience, car on n’a pas même à craindre de les voir s’épuiser : on a beau cueillir la branche, le raisin et l’épis ; l’arbre repousse, la vigne refleurit, et le champ de blé se dore de nouveau sous les rayons du soleil, c’est vraiment comme les murs du paradis dans les Contes de Fées ! Selon ma bonne grand’mère, le cristal des murs du ciel est de sucre candi, pour l’enfant bien sage, et plus on prend de sucre, plus les murs grandissent. Ces montagnes aussi, ne deviennent-elles pas d’autant plus fécondes que la pioche du laboureur leur demande davantage ? c’est que le ciel et Dieu sont partout.
La petite Hélène, active et remuante avait trouvé bientôt des occupations de son goût : le matin elle jetait du grain aux pigeons et à tous les habitants de la basse-cour ; après, elle s’en allait aux champs, avec les domestiques, et rapportait de l’herbe fine et choisie pour sa chèvre bien-aimée. Le soir elle arrosait ses fleurs, et quand elle avait fait tout cela, elle venait embrasser sa mère, s’agenouiller et prier Dieu. Elle s’endormait en priant, et se réveillait aux premiers chants d’oiseau, pour recommencer sa vie joyeuse de la veille. Ne croyez pas qu’il y eut uniformité parfaite dans ses journées : non, car pendant la nuit, ses fleurs s’étaient épanouies ; le brin d’herbe et le grain qui devaient nourrir la chèvre et les pigeons, avaient poussé dans les champs ; et pour chaque matin Dieu lui ménageait une surprise. Quand il pleuvait, elle allait tenir compagnie à sa chèvre, s’en faisait une monture, et se promenait dans la grange, pour faire prendre de l’exercice à son cheval, comme elle l’appelait.
Cette petite fille avait une prédilection qui lui était commune avec sa chèvre : elle aimait à grimper, plutôt qu’à courir. Hélène était toujours perchée sur les meubles de la maison, ou sur les arbres du jardin ; quand elle cueillait des fruits, c’était, non le plus beau, mais le plus éloigné de sa main qu’elle choisissait de préférence. Ce besoin de monter et de vaincre des difficultés, était peut-être déjà la révélation d’une nature ambitieuse. Qui sait si nos instincts d’enfants ne sont pas les germes de nos facultés à venir ?
Quand Hélène eut douze ans, on songea cependant à son instruction, et il fut décidé qu’on la conduirait à la ville, dans une pension. Sa mère lui avait appris à lire dans un livre d’histoire naturelle, qui lui parlait encore de ses fleurs et de tout ce qu’elle aimait ; elle en conclut qu’à la pension on allait lui apprendre l’histoire de tout ce qu’elle avait vu autour d’elle, et partit joyeusement, tout en disant à l’oreille de sa chèvre : Je serai bien sage là-bas pour qu’on me laisse venir te voir tous les dimanches. Elle recommanda ses canards, ses lapins et ses poules à tout le monde ; et son petit visage fut à peine un peu plus sérieux qu’à l’ordinaire, quand sa mère la quitta le cœur gros et chagrin.
Voilà donc notre petit oiseau, si libre, si vagabond hier encore, enfermé dans les murs de l’école et attaché au banc de la classe. Il semble d’abord que ce contraste dut bien attrister la pauvre Hélène ; il n’en fut rien. Pendant un jour, il est vrai, ce bruit, ces enfants qu’elle ne connaissait pas encore, tout cela lui fit mal à la tête ; elle ne put rien comprendre à son livre, et crut que ce tapage l’empêcherait de jamais pouvoir étudier. — Le lendemain elle ne s’en apercevait plus ; elle avait fait connaissance avec les élèves, et comme elle faisait sa petite part de bruit, en riant et causant avec les autres, elle s’étonnait elle-même quand la sous-maîtresse, ce martyr de l’école, demandait avec prière un peu de silence pour sa tête brisée et ses nerfs malades. Hélène n’avait plus ses courses en plein air dans les champs, mais on lui avait dit que derrière les montagnes de son village il y avait encore d’autres montagnes et d’autres villages ; et comme elle était sûre de retrouver un jour les cascades des rochers, les saules de la rivière, et tout ce qu’elle avait quitté, elle se tourna gaiement vers ces pays inconnus dont les livres de géographie et d’histoire lui racontaient les richesses. En vertu de son goût pour les objets les plus éloignés d’elle, Hélène avait souvent tendu les bras aux étoiles, et bientôt elle dépassa toutes les élèves dans les études élémentaires de l’astronomie.
Cette vie active et bruyante de la pension plut beaucoup à Hélène ; à quinze ans elle savait tout ce que l’on enseigne aux femmes les mieux élevées. Elle avait eu des difficultés à vaincre et des luttes à soutenir. Son intelligence avait pu défier à l’étude les élèves les plus laborieuses, comme autrefois ses petits pieds d’enfant défiaient sa chèvre à la course, le long des rochers de son village. Ses amies ne l’en aimaient pas moins, et cela est tout simple. — Au village, quand elle arrivait la première sur la montagne, c’était pour jeter en riant les plus hautes branches d’aubépine à sa chèvre, qui n’avait pas la peine de les cueillir. À la pension quand elle triompha d’une difficulté, ce fut toujours pour aider aux amies moins bonnes marcheuses, et leur épargner une fatigue trop grande. Aussi les jeunes filles n’étaient pas plus jalouses d’elle, et pas plus humiliées de ses succès que sa petite chèvre ne l’avait été quand Hélène la devançait à la course.
Outre le désir d’être utile aux élèves plus faibles, Hélène avait travaillé aussi pour s’élever jusqu’à ses amies des premières classes ; pour emporter, le dimanche, un bulletin qui fît sourire sa mère, et toujours pour satisfaire à ce besoin de tout connaître et de tout embrasser.
Chacune de ses études, chacune de ses journées avaient eu un mobile et un but ; et la jeune fille, heureuse et confiante, croyait qu’il en serait ainsi de tous les jours de sa vie. Elle voyait donc arriver sans impatience, mais sans aucune crainte, l’époque où elle quitterait la pension pour mettre tout ce qu’elle avait appris au service d’une nouvelle existence. Il lui semblait qu’on avait dû la destiner à de nobles travaux, car des maîtres étaient venus de bien loin lui donner des leçons de littérature, de langues étrangères, de musique et d’histoire. Elle se rêvait alors un avenir à la hauteur de sa nature ambitieuse.
Il y a des ambitions si élevées, si généreuses, qu’elles prennent un caractère religieux, et ressemblent presque à une vertu. Ceux qui auraient vu Hélène toujours dévouée, toujours la première à l’étude et la première au chevet d’une élève malade, disputant aux autres les fonctions les plus pénibles dans les petits services que les pensionnaires se rendent, ceux-là auraient pardonné sans doute à cette jeune fille d’être ambitieuse : car c’était de l’ambition ; mais l’ambition d’un cœur que rien n’avait faussé encore.
Un grand malheur vint frapper Hélène en pension : son père mourut subitement. La pauvre enfant pleura beaucoup avec sa mère ; mais ses amies furent si bonnes, si attentives à la distraire, qu’elle finit par surmonter son chagrin. Elle n’en aima pas moins son bon père, et tous les soirs elle lui offrait dans sa prière les petits travaux de sa journée. Madame de Ménal bénissait Dieu qui donnait à sa fille des amies, des devoirs et des distractions capables de la consoler. Et celui qui n’était plus sur la terre le bénissait sans doute aussi, de voir les larmes tarir sur les joues de son enfant. Pour ceux qui aiment ce que la mort a de plus triste, ce sont les pleurs que leur tombe fera verser.
Ma grand’mère me demandait pardon de mourir ! C’est la première fois que je vais te faire du mal, me disait-elle en m’embrassant ; et j’ai compris, quoique bien jeune, ce qu’il y avait de douleur et d’amour dans ces quelques mots que je n’ai jamais oubliés !
Madame de Ménal n’avait pas, comme sa fille, des amies empressées, du mouvement et du bruit autour d’elle, rien ne la sollicitait que sa douleur, et elle s’y livra sans réserve. Elle en tomba bientôt malade, et comme Hélène avait quinze ans passés, la jeune fille quitta la pension pour venir donner des soins à sa mère. La pauvre malade avait bien besoin qu’un sourire d’ange vînt la ranimer.
Hélène ne quitta plus le chevet de sa mère, et les veilles, les sollicitudes tendres, les anxiétés du cœur remplacèrent l’activité de la vie de pension. Mais la mort vint après de longs mois de souffrance. Quand elle avait perdu son père, Hélène, entourée de ses amies, entraînée par elles à mille choses qui chassaient les tristes pensées, avait pu supporter sa douleur sans se laisser abattre et décourager ; à la mort de sa mère, elle chercha vainement autour d’elle ; personne ne lui dit comme autrefois à la pension : « Ne pleures pas ainsi ! Tu es avec nous et nous t’aimons. Viens nous aider à l’étude, aux jeux, aux petits travaux ; viens si tu nous aimes ! car nous avons besoin de toi. » Aujourd’hui elle est seule, dans cette grande maison ; et son regard ne rencontre que des domestiques en deuil, ou des parents inconnus qu’elle voit pour la première fois.
Lorsque le chagrin de son cœur s’appaisa un peu, elle voulut chercher à s’occuper, mais ce qui la rendait si heureuse quand elle était enfant, ne lui suffisait plus. Si elle aimait toujours sa chèvre et les violettes de ses plates-bandes, elle se sentait capable de faire quelque chose de mieux que cueillir de l’herbe ou arroser des fleurs ; et n’ayant que cela à faire, elle se demandait quelquefois dans quel but on lui avait enseigné tout ce qu’elle savait, si elle ne devait jamais s’en servir. L’ennui succéda au chagrin, et s’empara de toutes ses heures ; aussi, bien souvent elle envia le sort de sa jeune sœur, qui devait rester en pension long-temps encore.
Des parents éloignés avaient été nommés tuteurs des deux enfants ; mais ayant à gérer des biens pour leur propre compte, ils songèrent bientôt à marier l’aînée des pupilles, pour confier au mari les intérêts des deux enfants, et se décharger un peu du souci de ces tutelles.
M. Évrard Guérin, jeune avocat d’un talent déjà distingué, se fit présenter aux tuteurs. Le mariage s’arrangea, et quelques jours seulement avant la signature du contrat, il en fut parlé à la jeune fille. Elle consentit sans rien comprendre à ce que l’on décidait pour elle, n’entrevoyant qu’un changement de vie, où elle aurait enfin, sans doute, des occupations et des plaisirs pour chaque jour, comme à la pension.
Hélène avait tout signé chez le maire et le notaire. Les jeunes filles du village, parées de leurs plus belles robes, et les amies de pension allaient l’accompagner à l’église. Hélène souriait à tous ces visages gais et connus qui l’entouraient ; et quand l’heure vint, elle partit le cœur léger et calme, pour accomplir cette dernière formalité.
L’église était illuminée, l’autel paré de fleurs, le vieux prêtre du village vêtu des chasubles de grandes cérémonies, et la cloche sonnait lentement pour annoncer au loin cette bénédiction.
Cette solennité étonna la jeune fille ; elle comprit alors qu’elle allait accomplir quelque chose de grave et de sérieux, et elle se mit à trembler. Elle avait ri chez le maire, qui parlait patois ; devant le notaire, qui portait des guètres et jurait en buvant ; rien de cela ne lui avait semblé bien imposant. Mais ces cierges qui brûlaient, ces fleurs, ces dentelles, dont on avait paré l’église, ce silence, interrompu seulement par les sons lents et monotones de la cloche, tout cela effraya son cœur ; et quand le vieux prêtre qui l’avait baptisée se tourna vers elle et lui dit les paroles de la formule consacrée : « Consentez-vous à prendre M. Évrard Guérin pour époux, etc. » la jeune fille répondit, mais bien bas : « Non, pas encore ! » Le bon curé, surpris, répéta la question. Hélène dit encore d’une voix moins faible : « Non ! » M. Guérin avait pâli, les tuteurs d’Hélène allaient adresser une brusque réprimande à la jeune fille ; mais le vieux prêtre s’approcha d’elle : « Mon enfant, lui dit-il doucement, mon enfant, vous êtes mariée devant les hommes, et vos refus devant Dieu n’ont plus aucune valeur pour eux. Cette bénédiction que vous venez chercher ici, ne fait que consacrer votre union devant celui qui protége tout ce qui se met sous sa sainte garde. Ne voulez-vous pas que j’appelle sur vous les prospérités de la vie, et les grâces du ciel ? »
La jeune fille ne résista plus, mais son front se pencha triste et rêveur.