02
Toutes les douleurs ne sont pas
Hélène n’avait aucune antipathie pour son mari. M. Guérin était un homme honorable ; il avait trente ans, une belle figure, une bonne position dans le monde, et si la jeune fille avait hésité, c’est qu’il lui sembla qu’elle n’avait point assez pensé à cet engagement dont la cérémonie de l’église lui avait révélé l’importance.
Malheureusement M. Guérin ne s’expliqua pas ainsi le refus d’Hélène. Il crut qu’elle avait des préventions contre lui, ou des sympathies pour un autre. Cette conviction le rendit inquiet et soucieux, et mit de la contrainte et de la froideur dans ce jeune ménage, où l’isolement et l’ennui se glissèrent bientôt.
M. Guérin avait installé sa jeune femme dans sa maison de la petite ville de ***. Il fit donc avec elle les visites d’usage, tout en se promettant bien d’observer Hélène dans le monde et de surprendre le secret de son cœur.
Hélène s’aperçut bientôt de la défiance de son mari. Comme elle ne pensait plus à la scène de l’église, elle se sentit blessée de cette conduite injustement soupçonneuse. Elle ne pouvait attribuer cette jalousie inquiète à une affection exaltée ; car M. Guérin ne la connaissait pas un mois avant de l’épouser, et sa froide réserve datait des premiers jours de leur mariage.
La jeune femme se trouva donc insultée, et sa fierté se promit de ne pas fléchir devant cette surveillance offensante. Elle eut bientôt l’occasion de tenir sa promesse : M. Guérin lui fit adroitement comprendre qu’elle lui serait agréable, en n’étendant pas trop le cercle de ses connaissances, et en se livrant le moins possible aux distractions du monde.
— Je sais, lui dit-il, tout ce que ce monde a d’attrait pour une jeune fille qui n’a pas encore fait acte d’indépendance, et qui peut enfin disposer de son temps. Mais c’est précisément pour cela que le monde est dangereux, et que cette jeune femme, ignorante de ses pièges, y laisse bientôt son bonheur et son repos.
Hélène sourit : elle crut voir dans ces conseils une crainte exagérée et injuste, et pensa qu’il était de sa dignité de ne pas encourager, par des concessions, les exigences de son mari. Elle qui n’avait jamais songé aux plaisirs, aux fêtes et aux bals, et qui sans la précaution imprudente de M. Guérin, eut sans doute renoncé volontairement à ces distractions, persuadée qu’elle était désormais que son mari voulait garotter sa vie, elle se révolta contre ce tyran, et lui déclara qu’elle vivrait comme les autres femmes du monde. Elle venait de se condamner à l’esclavage pour conserver sa liberté.
Comme nous l’avons vu, Hélène n’avait pas été habituée à cette vie d’oisiveté ou d’occupations frivoles ; elle avait d’abord donné toutes ses heures à des petits travaux champêtres, qui exerçaient ses forces physiques et développaient son cœur, en la mettant en rapport avec des êtres faibles, qu’elle protégeait et qu’elle aimait. Sa chèvre et ses pigeons, ses fleurs et les oiseaux de sa volière, tout cela avait long-temps dépendu d’elle, et tout cela était assez sérieux pour occuper les bras et le cœur d’un enfant de six à douze ans. Plus tard, Hélène avait trouvé une activité nouvelle, pour les facultés nouvelles qui commençaient à se réveiller dans son intelligence. La pension lui avait ménagé des enfants à aimer, des jeux et des travaux pour exercer ses forces, et des études pour répondre aux premières curiosités de son esprit. Plus tard encore, la maladie de sa mère avait, pendant quelques mois, absorbé toute sa vie et tout son être ; jamais, enfin, elle n’avait connu cette existence indolente et inutile de la femme riche, en province ; existence qui se passe à broder le matin une paire de manchettes qu’on mettra le soir pour aller dans ce qu’ils appellent le monde.
Ces plaisirs, auxquels Hélène se crut obligée de prendre part pour ne pas céder aux caprices injustes de son mari, lui devinrent bientôt insupportables. Pour le comprendre il suffit d’être femme et d’avoir habité la province. Une femme qui lit pendant la journée, et qui cause le soir dans le monde d’autre chose que de la toilette de ses voisines et des défauts de ses domestiques, est complètement perdue dans une petite ville ; le ridicule en fait justice.
Hélène, avec son bon sens et son caractère énergique, n’avait pu s’accommoder long-temps de cette manière de vivre, mais elle ne voyait rien à côté de cela ; et puis M. Guérin ne prendrait-il pas acte de son obéissance pour mûrer sa vie, et la soumettre à d’autres exigences ? Elle faisait un jour toutes ces réflexions, penchée tristement à sa fenêtre, quand une pauvre petite fille, qui conduisait une vieille aveugle, se mit à danser dans la rue, en chantant une chanson montagnarde. Lorsque la petite eut dansé, elle tendit son tablier aux spectateurs, et alla verser sur les genoux de la vieille femme, assise à terre, les quelques sous de sa recette. — Pauvre enfant, dit Hélène, elle n’a peut-être pas plus envie de danser que moi ! mais du moins c’est pour donner du pain et du bonheur à sa mère ! et moi, si je danse ce soir, c’est pour faire souffrir un honnête homme !… Oh ! je suis folle et stupide !
Le soir elle n’alla pas au bal.
Et depuis ce jour-là Hélène changea complètement ses habitudes. Son mari, qui n’avait pas le mot de ce changement, redoubla de craintes et de surveillance sans rien pouvoir deviner.
Tant qu’Hélène s’était trouvée en lutte avec son mari, toujours préoccupée de sa résistance ou irritée des craintes injurieuses de M. Guérin, elle n’avait pas senti le besoin de remplir les loisirs de sa vie, et sans la petite fille de la rue, peut-être la plus belle partie de cette existence de femme eût-elle été absorbée par cette guerre d’enfant. Quand elle reprit véritablement sa dignité et sa force, elle se reprocha le temps perdu, et s’accusant d’avoir sans doute négligé bien des devoirs, elle se promit sérieusement alors de tout réparer ; mais rien n’avait souffert autour d’elle. Ses domestiques, qui l’avaient vu naître, étaient pleins de zèle et de dévouement, et n’avaient besoin d’aucune surveillance. Son mari sortait tous les jours pour ses fonctions d’avocat, et ne s’était point aperçu du peu d’intérêt qu’Hélène avait pris aux choses de sa maison. Elle eut donc bien peu à faire pour maintenir cet ordre qui s’était établi sans elle, et n’ayant plus d’autres préoccupations, elle sentit l’ennui l’accabler bientôt.
Après mille conjectures, M. Guérin ne sachant plus que penser, et voyant sa femme renoncer volontairement aux fêtes et aux distractions du monde, dut se résigner à s’être trompé dans ses soupçons, et il en fut presque malheureux. Quand on a pu accuser et que l’on a été injuste, si l’on a du cœur, on se reproche amèrement cette injustice, et l’on en souffre plus que l’on eût souffert du tort dont on accusait les autres.
Madame Guérin eut un fils et le nourrit. La gaîté naturelle de son caractère reparut alors et sa santé s’améliora. Mais à mesure que son enfant grandit et se passa d’elle, son humeur triste la reprit. Dans les jours où elle avait été le plus occupée de cet enfant, elle avait reçu avec plaisir une visite ou une invitation qui était venue la distraire et la reposer ; quand elle n’eut plus rien à faire, elle s’enferma de nouveau et retomba dans cet état de langueur et d’abattement dont elle était frappée auparavant.
Quelques années se passèrent ainsi.
En province, il n’est pas permis de vivre à l’écart et de ne point faire comme tout le monde. On remarqua bientôt que madame Guérin sortait peu ; qu’elle ne recevait plus, et qu’elle restait bien tard à sa fenêtre, le soir, quand il y avait des étoiles au ciel, on observa aussi que jamais, quand on allait la voir, on ne la trouvait une broderie ou un ouvrage de couture à la main. Sa vie sédentaire fut prise pour du dédain, ses heures passées à la fenêtre pour du romanesque, et l’habitude qu’elle avait de ne point travailler quand il lui venait quelqu’un, pour de l’affectation.
Les suppositions malveillantes circulèrent, et on trouva moyen de les faire parvenir à leur adresse. Hélène en souffrit beaucoup, car elle n’avait rien qui put l’absorber assez pour la rendre insensible à ces tracasseries de la vie de province. Mais si elle n’eut pas la force d’accepter sans douleur ces petits propos et cet espionnage taquin dont on l’entourait, elle n’eut pas non plus le courage de se soumettre aux exigences de ce monde oisif et désœuvré, qui ne lui offrait rien d’attrayant. Elle s’enferma donc un peu plus avec son ennui et les petites blessures de la calomnie.
On crut un instant que M. Guérin était jaloux et qu’il se trouvait heureux de la vie retirée de sa jeune femme. Alors on fit à chacun sa part de critique : Hélène fut toujours blâmée de ne pas donner de fêtes, d’aimer les étoiles et la solitude, et de ne pas broder de pantoufles ; mais on railla le mari, et l’on feignit de croire que sa femme ne faisait qu’obéir à ses ordres en vivant ainsi dans la retraite.
Les hommes sont encore moins forts que nous, quand il s’agit d’affronter l’opinion. M. Guérin ne put supporter long-temps les moqueries et les allusions sournoises dont on l’accablait.
Il essaya de faire entendre à sa femme qu’il était maintenant sûr de son caractère, et qu’elle pouvait vivre comme les autres femmes du monde, sans qu’il redoutât pour elle les séductions ou les dangers dont on entoure les jeunes mariés.
— C’est-à-dire que tu me crois assez vieille pour n’être plus exposée dans le monde, dit en riant Hélène qui pouvait avoir alors vingt-quatre ans.
— Non, tu ne le crois pas, dit M. Guérin ; mais tu dois t’ennuyer quelques fois ; je te quitte tout le jour pour mes travaux ou mes affaires qui m’appellent au dehors, notre fils est à la pension, tes domestiques sont au courant de leur besogne, et si tu sortais un peu le soir, tu t’en préoccuperais pendant le jour, et…
— Oui, interrompit Hélène, je penserais toute la journée à ma toilette du soir, et mon esprit serait ainsi noblement occupé, n’est-ce pas ? Merci, Évrard, j’aime mieux m’ennuyer.
— Et cependant je t’assure qu’il est possible de s’amuser au bal ; car moi qui te parle et qui suis occupé de choses sérieuses, je prends très joyeusement part à ces plaisirs, surtout quand j’ai gagné un procès difficile.
— Je le crois, mais tu n’as pas pensé à l’habit que tu porterais au bal du soir. Tu as été absorbé par des choses sérieuses comme tu viens de me l’avouer.
— Hélène, tu as beau dire, il fut un temps où tu ne faisais pas tant la fière, et où tu allais dans le monde comme les autres femmes.
— Si celles-là s’y amusaient autant que moi, je les plains ! fit Hélène ; et après tout, c’est bien possible ; quand nous ne sommes pas dupes des autres en ce monde, nous le sommes de nous-mêmes, ce qui est encore plus triste ?
— Que veux-tu dire ?
— Rien, mon ami, sinon que je ne veux pas m’ennuyer comme autrefois, et que je préfère bâiller en liberté, au coin de mon feu, qu’au milieu d’une trentaine de personnes qui me verraient faire la grimace.
— Tu es bien gaie, ce matin, dit M. Guérin et je m’étonne qu’une invitation de fête ne te sourie pas. Voyons, Hélène, viens avec moi à la sous-préfecture, ce soir ?
— Ni ce soir ni demain. N’en parlons plus, mon ami.
— Eh bien, si ! parlons-en, Hélène, je ne veux pas sortir seul, et tu m’accompagneras, si tu ne veux pas me désobliger.
— Non, cher, je t’en prie, va seul à cette soirée et rentre bien joyeux, mais laisse-moi ici, je suis trop fatiguée.
— Fatiguée de quoi faire ? dit M. Guérin.
— De ne rien faire, Évrard ! L’inaction paralyse les forces plus que le travail, peut-être.
— Vraiment, je ne te savais pas si avancée en physiologie, cela te servira. Prends-en ton parti en philosophe et viens avec moi ce soir.
— Tu y tiens donc bien, mon ami ? J’irai, mais rien que ce soir, entends-tu ?
— Ce soir, et quand je voudrai ! dit M. Guérin d’un ton brusque et impatienté ; et il sortit en frappant la porte, mais sans tourner la tête, car il sentait que s’il eût vu la pâleur de sa femme, il aurait cédé en demandant pardon.
M. Guérin si faible devant les railleries de quelques joyeux mauvais sujets, ne voulut pas compromettre sa dignité d’homme et de mari, en cédant à une femme malade. Hélène ne l’accusa point. Elle se rappela que quelques années auparavant, elle avait cru devoir aussi lutter contre la volonté de son mari, par un faux sentiment de dignité. Seulement, l’accent un peu emporté des dernières paroles d’Évrard retentissait douloureusement dans son cœur.
Elle ne résista plus, et pendant un mois on ne parla que de sa rentrée dans le monde. Mais avant la fin de l’hiver sa santé s’altéra. Cependant elle ne se plaignait point, et si elle attendait pour accepter une invitation que son mari lui eût exprimé par un regard qu’il désirait qu’elle dansât, une fois cet ordre tacite donné par Évrard, Hélène dansait jusqu’à ce que la force lui manquât, et quand elle allait s’asseoir pâle et oppressée, on se disait tout bas : comme elle aime le bal. Pendant ce temps-là, Hélène se disait, tout bas aussi : le bal me tue, mais ce n’est plus pour faire souffrir Évrard que je danse, c’est lui qui le veut. Si ce genre de vie m’est pénible et répulsif, il sert du moins à quelque chose, puisque mon mari est content. Et elle retournait au bal.
Un soir qu’elle avait dansé long-temps, elle fut si fatiguée en rentrant, qu’elle s’évanouit. Le lendemain elle avait une fièvre violente, et M. Guérin qui était bon, quoique un peu brusque, lui demandait pardon à genoux en lui jurant qu’elle serait à jamais libre de vivre selon ses goûts.