03
Dans ces salons guindés dont le froid te désole,
De dégoût et d’ennui tu détournes le front.
Lorsque Hélène se trouva mieux, M. Guérin vint s’asseoir près d’elle, lui prit les mains et lui demanda bien affectueusement la cause de son éloignement pour le monde, et de sa tristesse partout ; car, lui dit-il, si je te voyais heureuse ici, je comprendrais ta répugnance à quitter ta maison. Mais tu n’as pu me cacher toujours la trace de tes larmes ; Hélène qu’as-tu ?
— Je n’ai rien, mon ami, dit la jeune femme, en affectant de sourire. Je suis malade, voilà tout.
— Non, tu n’es pas malade, mon enfant, mais tu le deviendras, si tu gardes ton cœur fermé ainsi. Dis-moi tout, Hélène. Peut-être suis-je cause de ton chagrin ? Peut-être le soir, quand je rentre bien fatigué ou préoccupé par mes clients, peut-être n’ai-je pas pour toi tous les ménagements, toutes les délicatesses d’attention dont ton âme a besoin. Nous autres hommes, nous ne savons jamais bien vous aimer. Nous sommes comme ces gros enfants qui jouent avec de petits oiseaux, et finissent toujours par leur casser les aîles, tout en les adorant. Mais c’est aussi votre faute ; si vous nous avertissiez lorsque nous vous faisons souffrir, nous deviendrions meilleurs. Au lieu de cela, vous vous taisez ; vous pleurez en secret ; et nous continuons à vous martyriser sans le vouloir et sans le savoir.
Hélène émue prit la main d’Évrard et la porta à ses lèvres.
— Bon et noble cœur ! dit-elle ; il faut que je sois bien malade pour n’être pas guérie par tant de générosité ! Rassure-toi, mon ami, tu n’es pour rien dans les tristesses de mon cœur.
— Et cependant tu souffres, interrompit M. Guérin, tu es bonne, et pleine de sollicitude pour moi, pour notre enfant, pour les serviteurs de ta maison ; tout ce qui t’entoure t’aime, toi seule n’est pas heureuse, qu’as-tu donc ?
— Je ne le sais pas bien, mon ami. Sois indulgent et ne prends pas au sérieux l’abattement de mon âme et la pâleur de mon front.
— Hélène, je t’en prie, ne réponds pas ainsi. Sois confiante, pourquoi n’aimes-tu pas les fêtes, les bals, les plaisirs de ton âge ?
— Mon Évrard, je ne sais pas cela. Il me semble toujours que je vais aller le soir avec plaisir dans le monde, et quand le soir vient je me suis tant ennuyée tout le jour, je me sens si lasse et si paralysée que je n’ai pas la force de sortir, et que je ne pourrais m’amuser de rien. Je te le disais l’autre jour : le travail exerce les forces, l’inaction les tue.
— Travaille alors ! dit Évrard, tout heureux d’avoir enfin le mot du chagrin mystérieux de sa jeune femme. Travaille, ma douce enfant !
— À quoi ? demanda Hélène.
— Dessine, fais de la musique, lis.
— Si j’avais une vocation d’artiste je m’y livrerais ; mais je ne saurai jamais assez bien dessiner pour être satisfaite de moi, et j’aime mieux regarder les fleurs et le ciel que d’en faire de mauvaises copies. Quant à la musique, je n’ai pas assez de talent pour faire plaisir dans le monde où nous allons. Ce monde est assez riche pour payer de bons artistes ; si c’est pour ma satisfaction personnelle, l’orgue de barbarie qui passe sous mes fenêtres me fait de la meilleure musique, et si les oreilles de mes voisins en souffrent, je n’en ai du moins pas la responsabilité.
Et la lecture, veux-tu m’indiquer quels sont les livres qui m’apprendront quelque chose dont je puisse faire usage dans ma vie ?
M. Guérin réfléchit un instant : comme il ne répondait pas, Hélène reprit :
— Voyons, que veux-tu que je lise ? Je sais de l’histoire tout ce qu’il me faut pour me dire que si j’étais née un siècle plus tôt je me serais peut-être moins ennuyée ; j’aurais été élevée comme une servante l’est aujourd’hui, et puisque je n’ai rien de plus difficile et de plus important à accomplir, je serais au niveau de ma tâche ! Je sais de la géographie bien assez pour me faire sentir que ma vie aura parcouru un rayon de quelques lieues, tandis que l’oiseau, qui ne sait pas lire, aura vu toutes ces plages que la carte étale à mes yeux pour me railler !
Je ne sais pas trop pourquoi on m’a fait étudier l’histoire naturelle. Quand le médecin fait de l’anatomie, c’est pour apprendre à guérir ; quand tu sondes les âmes humaines, au fond des cachots, c’est pour faire servir tes recherches à leur salut ; quand le chimiste, le physicien ou l’astronome observent les propriétés, les forces et les lois de mouvement des corps, c’est pour en tirer des conclusions et enrichir le grand domaine de la science. Dis-moi, Évrard, à quoi me sert-il de savoir au juste le nombre des pétales d’une fleur ou des pattes d’un insecte ?
Lire sans but, c’est passer sa vie à courir les champs sans vouloir arriver quelque part ; c’est l’action d’un fou, et je ne suis malheureusement pas folle !
— Malheureusement ! dit M. Guérin, tu souffres donc bien ma pauvre enfant ! mais n’es-tu pas injuste envers la vie ? Prends garde, ne te laisse pas gagner par ce mal terrible qui frappe le siècle ; défie-toi de l’orgueil. Le savant, l’avocat, le médecin, l’artiste, tous ont de bien mauvais jours et bien peu arrivent à la gloire.
— Non, je n’ai pas d’orgueil, et je n’envie pas la célébrité ; je sais que le grand philosophe qui devance son siècle, n’est compris que par quelques adeptes, tandis que l’humble conteur qui écrit des historiettes d’almanach fait le délassement et la joie des mansardes et des cabanes de tout un royaume. Je sais cela, et je ne rêve pas la gloire ; mais il est des jours où j’envie le sort du pauvre berger qui garde sur la montagne les troupeaux de cent paysans ! Ce berger, s’il donne tout son temps à une humble tâche, épargne du moins cette tâche aux cent paysans qui peuvent faire autre chose. Moi, quand j’ai consacré tout mon temps à des travaux puérils et à l’ennui, je n’ai épargné à aucune femme ces travaux et l’ennui.
— Mais, mon amie, je t’aime, et tu sers à ma vie, dit M. Guérin.
— C’est vrai, mais cette joie qui me rend meilleure, me dispose à mieux accomplir d’autres devoirs, et je n’en ai pas d’autres !
Et cependant tu ne perdrais rien de mon affection, parce que mes heures d’oisiveté seraient consacrées à quelque chose de sérieux et d’utile.
M’aimes-tu moins quand tu viens de sauver un accusé ?
M. Guérin sourit et serra la main de sa femme sans rien dire.
— Mais je t’afflige inutilement, reprit-elle, pardonne-moi, Évrard, tu n’es pas cause de ce que je souffre ; il faut accepter la vie comme elle est arrangée : à vous les soucis poignants et les responsabilités lourdes ; à nous les occupations insignifiantes, et le vide. À tous la douleur, et à Dieu les plaintes et les larmes de tous ! C’est encore lui le plus mal partagé.
Et le front d’Hélène se pencha tristement sur l’épaule de son mari, qui ne trouva pas une espérance, pas une consolation à lui offrir, car il venait de comprendre que sa femme avait une de ces natures fortes et noblement ambitieuses, qui peuvent bien accepter les plaisirs et les fêtes comme des haltes fleuries, où l’on se repose en route, mais non comme le but du voyage. N’ayant véritablement aucune tâche sérieuse à lui indiquer, il commença à trembler que la solitude n’exaltât cette âme si fortement trempée et ne faussât ce jugement si droit encore.
En province surtout, où les femmes riches sont moins occupées et moins distraites qu’à Paris, celles qui ne peuvent remplir tout leur temps par les petits détails du ménage, parce qu’elles ont un domestique nombreux, celles-là, pour peu qu’elles aient de l’intelligence et du cœur, sont plus exposées que d’autres ; quand l’ennui les accable, elles prennent souvent ce dégoût de la vie pour le besoin d’aimer. Alors elles arrivent parfois à mettre un peu d’agitation fiévreuse dans leur existence monotone ; mais elles le paient cher ! car bientôt l’ennui revient. L’uniformité n’a fait que changer de place : hier, elle était dans le devoir et le ménage, demain elle se trouve hors du ménage et du devoir, voilà tout. Et ces pauvres femmes, ont de plus à porter la réprobation du monde et le scepticisme du cœur, car elles ne croient plus même à leur cœur ! Terrible châtiment près duquel notre blâme doit être peu de chose !
M. Guérin pensait à tout cela, et s’effrayait de l’avenir. Il avait tort. Hélène aimait son mari, et sentait bien qu’une affection n’était pas ce qui manquait à sa vie.
On vint appeler M. Guérin près d’un prisonnier qui avait une communication pressée à lui faire.
Il sortit bien affligé ; mais les révélations de l’accusé, l’honneur et la vie d’un homme à sauver, firent diversion aux chagrins de son cœur ; et quand il rentra le soir, fatigué, mais plein de confiance et d’espoir pour le succès de la cause qu’il allait défendre, il s’endormit d’un sommeil calme et profond.
Hélène ne dormit pas.
Quelques années se passèrent encore ainsi, et M. Guérin s’attristait de ne pouvoir donner à Hélène une existence plus remplie. Hélène qui le vit pâle et soucieux, s’accusa bientôt et amèrement, de ne pas savoir répandre la joie et le bonheur autour d’elle. La pauvre enfant ignorait que l’on ne donne pas aux autres ce qui n’est point en soi : elle souffrait, et malgré elle, cette souffrance ternissait la vie de ceux qui se trouvaient près d’elle. Si Hélène eût été heureuse, la sérénité de son âme eût rassuré son mari, et le bonheur eût habité sa maison.
Cette solidarité de douleur ou de joie qui existe entre tous les êtres, est un des plus grands bienfaits de Dieu ; car cette loi nous apprend qu’en travaillant pour les autres, nous travaillons pour nous, puisque notre ciel s’assombrit ou s’éclaire de tout ce qui passe dans le ciel des autres.
Nous oublions parfois cette vérité suprême ; abusés par des vues trop courtes, nous croyons que notre intérêt peut se trouver opposé à celui d’autrui ; mais celui-là se trompe qui pense profiter du malheur des autres hommes, et cherche à l’augmenter, car c’est l’air qu’il respire, le monde qu’il habite, les éléments dont il doit vivre qu’il corrompt et frappe de stérilité et de mort !
Oui, cette solidarité est bonne, et peut-être Hélène lui devra-t-elle un jour la guérison de son mal.
D’autres femmes doivent souffrir comme madame Guérin, et si l’une d’elles trouve une voie, un champ d’activité qui vienne réellement de Dieu, toutes seront sauvées, car Dieu n’envoie rien pour un seul. Le soleil éclaire le ciel de tous, la rosée raffraîchit tous les brins d’herbes, et les grandes découvertes de la science ne sont grandes que parce qu’elles peuvent servir à tous les hommes.