‹ Hélène et LaurenceChapitre 6 sur 19 · 04

04

Quand mon premier regard s’ouvrit à la lumière,
Qu’il ne rencontra rien que labeur et misère,
Et quand mon premier mot fut de dire à genoux :
« Riches qui possédez ayez pitié de nous ! »
Pour la plainte, ô mon Dieu ! mon âme fut muette,
De ma table sans pain j’ai détourné la tête,
Mes yeux allaient au ciel pour n’être point jaloux !

Le jour où Hélène avait quitté son village pour l’élégante pension de la ville voisine, parce que ses parents étaient riches, et voulaient qu’elle fût bien élevée ; ce jour-là une autre petite fille quittait la ville pour aller au village d’Hélène, parce que ses parents étaient pauvres et ne pouvaient l’élever.

Laurence Gauthier venait la cinquième demander sa petite place sous le toît indigent de sa famille, et sa mère qui était bonne et courageuse, aurait bien voulu la garder ; mais si elle l’eût fait, il aurait fallu renoncer à tout travail ; or elle gagnait à peu près quinze francs par mois, et une nourrice prenait Laurence pour huit, ce qui lui faisait une grande économie ; et la petite dernière venue fut envoyée au village.

La nourrice de Laurence était plus pauvre encore que ses parents ; car il en est toujours ainsi, le malheur attire le malheur. Si cette villageoise eut été aisée, on l’eût su dans le pays, et des familles riches se seraient dit : « Cette femme qui n’a pas grand besoin de gagner, donnera tout son temps à son nourrisson et pourra se soigner elle-même. » Et alors on l’eût généreusement payée. Parce que cette femme était pauvre, elle ne pouvait espérer qu’un nourrisson pauvre, ou un enfant des hospices : le malheur attire le malheur et le multiplie. Mais cette loi doit être générale, et Dieu la mettra peut-être au service du bonheur pour le multiplier aussi.

La nourrice allait aux champs tous les jours, et laissait Laurence dans une chambre étroite et humide, au rez-de-chaussée, avec les canards du voisinage, qui trouvaient dans cette chambre des trous assez grands et assez plein d’eau pour venir boire et s’y baigner. La pauvre nourrice fatiguée, et ne prenant que des aliments malsains, ne pouvait donner un lait bien substantiel à la petite Laurence, et cette enfant resta si chétive, qu’à huit mois ses parents la reprirent, au risque de perdre beaucoup de temps pour la ramener à la vie. « La santé avant tout, disait le père Gauthier, c’est toute la fortune des pauvres gens. » Jeanne Gauthier alla deux heures par jour porter cette enfant au soleil, en dépit de toutes les voisines, qui prétendirent que c’était paresse et fainéantise de se promener ainsi. Je vous assure qu’il lui fallut du courage pour supporter ces méchants propos, dits tout haut quand elle passait avec son enfant dans les bras.

Laurence était si frêle et si pâlotte que personne ne lui donnait six mois à vivre. Elle vécut cependant, à force de soins et de sacrifices. Jeanne Gauthier vendit les rideaux de laine de son lit, et sa robe de noce, pour acheter du sucre et de bons aliments à cette petite fille, et bien souvent Jeanne se priva de pain pour acheter un biscuit ou un bon fruit à sa fille. On eût dit que cette petite devinait tout cela, tant elle était caressante et douce pour sa mère, tant elle avait peu d’exigence et de caprices d’enfant.

Àpeine Laurence était-elle rétablie, qu’une épidémie vint et frappa cruellement les enfants de la petite ville. La famille Gauthier lui paya son tribut, et ne sauva que Laurence, comme si Dieu eût voulu dans sa pitié leur laisser celle qui leur avait le plus coûté.

Ce fut d’abord dans les mansardes que le mal sévit, parce que sous les plombs l’air était corrompu et malsain ; parce que les aliments étaient moins légers et moins délicats ; mais au bout de quinze jours, l’air de tous était empesté, et les familles riches virent aussi tomber leurs beaux petits enfants. Toujours la solidarité du malheur, mon Dieu !

La famille Gauthier, reporta sur Laurence toute sa tendresse et tout son espoir d’avenir. Ces braves gens avaient une profession trop précaire, pour faire jamais des économies, et la petite Laurence, était la seule caisse d’épargne sur laquelle ils comptaient pour leurs vieux jours.

Lorsque Laurence eut huit ans, comme c’est l’âge auquel l’enfant indigent commence à n’être plus une charge pour ses parents, on songea à l’utiliser lucrativement, quoique depuis long-temps déjà, elle aidât sa mère dans les petites choses du ménage. Une voisine qui pliait et brochait des livres, offrit de mettre Laurence en état de gagner bientôt six sous par jour. On accepta. Mais Laurence ne savait pas lire ; et pour plier il fallait savoir lire. On parla de l’envoyer à l’école pendant quelques mois. Laurence se trouvait bien plus flattée de travailler avec la voisine, que de se mêler à d’autres enfants sur les bancs de l’école ; et quand elle vit qu’il fallait renoncer à partager les travaux d’une grande personne, pour aller apprendre à lire avec des petites filles, elle pleura. Comme elle pleurait devant une de leurs parentes, on lui raconta la cause de son petit chagrin. La bonne parente dit en riant à la petite fille : « Allons, ne te désole pas comme cela ; je t’enverrai mon galopin d’Antoine tous les soirs, pendant quelques jours ; il a dix ans et il en sait presque autant que son maître, en fait de lecture et d’écriture. C’est un gaillard qui ira loin, à ce qu’on dit ; il ne demandera pas mieux que de t’apprendre à lire, et ce sera bientôt fait ; car tu as bonne tête aussi, toi, fillette. »

— Merci, dit Jeanne Gauthier ; vous me consolez de ne pas savoir lire.

Antoine vint en effet, et bientôt Laurence put plier avec la voisine. Comme elle savait lire, et que la mère d’Antoine ne s’était pas tout à fait trompée en lui supposant un peu d’intelligence, cette enfant oublia quelquefois de plier ses feuilles pour lire ce qu’elles contenaient, surtout quand on brocha les Contes de Berquin. Il lui vint alors bien des regrets d’avoir refusé l’école, quand elle comprit ce qu’elle aurait fait à l’école.

— J’aurais pu lire toute la journée, se disait-elle ; j’aurais pu apprendre toutes les choses qu’Antoine sait, et je ne l’ai pas voulu ! — Mais pourquoi, vous qui êtes votre maîtresse, disait parfois Laurence à Francine, pourquoi donc avez-vous choisi de plier des livres toute votre vie, plutôt que d’en lire ? — Je ne te croyais pas si bête ! répondait la voisine. Est-ce que ça me donnerait à manger de lire ? — Et il faudra que je plie toute ma vie pour manger ? disait encore la petite ?

— Ma foi, comme tu le dis, à moins que tu n’apprennes plus tard un métier meilleur ; mais ce sera toujours la même chose, car tes parents ne sont pas assez riches pour faire de toi une maîtresse d’école ; et c’est le seul métier où l’on puisse lire tout la journée.

— Maîtresse d’école ? répéta tout bas la petite, et mes parents sont trop pauvres !

Le petit Antoine venait tous les soirs jouer un peu avec son ancienne élève ; et ils lisaient ensemble les livres en feuilles ou nouvellement brochés. Ils lisaient tout haut, et à tour de rôle, et les voisins qui venaient veiller avec la famille Gauthier formaient un auditoire très attentif, bien que ces lectures fussent presque toujours des histoires d’enfants ; beaucoup trop attentifs, je vous assure, car s’il arrivait le lendemain que Laurence fît une petite faute, sa mère ne manquait pas de lui dire : « À quoi te sert-il donc de lire, si tu ne cherches pas à devenir sage comme cette petite fille dont tu me lisais l’histoire hier ? »

La mère parlait sérieusement, et l’enfant acceptait la leçon sérieusement aussi. Pendant huit jours alors, Laurence s’observait et ne s’écartait en rien de son petit modèle. Je suis sûre que ces lectures n’étaient pas non plus sans influence sur les voisins et la bonne famille qui les écoutaient. Il y a quelque chose de l’enfant dans le peuple. Il aime tout ce qui plaît à l’enfance : les étoffes de couleurs vives, les jeux bruyants et tapageurs, les paillettes et le tambour du saltimbanque de la rue. Comme l’enfant aussi, quand un livre l’attache c’est par les simples récits et les drames du cœur.

Depuis quatre ou cinq jours on n’avait pas vu Antoine dans la famille Gauthier. La petite Laurence, inquiète, alla savoir pourquoi il la boudait ainsi. Antoine était couché et malade.

Les parents ont parfois la fatale habitude de gronder et même de punir les enfants quand ils tombent où se font du mal par maladresse ; Antoine était tombé sur la glace, et dans la crainte d’être grondé, il ne dit rien d’une blessure qu’il s’était faite au pied. Le mal augmenta, et la douleur le força bientôt de tout révéler à sa mère. Mais il était trop tard ; le médecin déclara que pendant long-temps le malade garderait le lit et que, peut-être, il en resterait infirme.

Le père d’Antoine était cloutier ; sa mère faisait des ménages, et le pauvre petit malade était presque toujours seul. Jeanne Gauthier offrit à sa parente d’envoyer Laurence plier ses petits livres près du lit d’Antoine, et la petite ne demanda pas mieux.

Dans le ménage de la pauvre famille Gauthier il y avait un meuble qui contrastait avec tous les autres : c’était un grand fauteuil de paille, auquel se trouvait attaché un petit tabouret de pieds, également en paille assez fine. Ce fauteuil était un héritage de famille, et son usage aussi était une tradition de famille ; personne ne s’en servait qu’en cas de maladie ; et tous les voisins indigents et malades y avaient droit. Ce fauteuil banal, où se reposaient toutes les souffrances et toutes les misères du quartier, était religieusement respecté par la famille Gauthier. Souvent même Jeanne avait dit à Laurence en le lui montrant : « Voilà ma dot, mon enfant, et tu n’en auras pas d’autres ! mais cela porte bonheur ; ton père est un brave homme et tu seras une bonne fille, n’est-ce pas ?

— Oui, mère, disait la petite.

— Tu vois bien, reprenait la mère, que ce meuble protége.

Le grand fauteuil fut porté chez Antoine, et Laurence alla tous les jours plier ses livres près du petit malade. Quand elle avait fini la tâche que sa mère lui donnait chaque matin, elle jouait un peu avec Antoine. Mais le pauvre enfant ne pouvait marcher, et force fut bien d’imaginer des jeux tranquilles. Un jour que Laurence ne savait plus qu’inventer pour faire rire son petit ami, elle prit le gros chat de la maison, le coucha sur le grand fauteuil, lui mit sur le nez les lunettes du père d’Antoine, qui se trouvaient dans un livre de messe ; et quand Antoine eut bien ri de cette idée, comme le chat était une bonne bête et qu’il s’était endormi très majestueusement sur le fauteuil, Laurence eut l’idée de prendre un charbon éteint dans une chaufferette, et d’imiter tant bien que mal ce fauteuil et ce chat en lunette. Elle tailla le charbon avec un couteau et parvint enfin, après bien des essais malheureux, à copier grossièrement les pieds du fauteuil et la tête du gros chat ; c’était là le plus difficile. Elle avait attrapé le reste du premier coup. Antoine s’amusa beaucoup de ce barbouillage, car il n’était pas exigeant en fait de peinture.

Depuis ce jour-là, Laurence et son malade dessinèrent tantôt à la plume, tantôt au crayon ; et pendant deux ans qu’Antoine garda la chambre, sa petite garde-malade alla régulièrement plier ses brochures près de lui. Tandis qu’elle pliait, Antoine lisait, et quand elle avait fini ils dessinaient ensemble. Pour que la tâche de Laurence fut plus vite accomplie, Antoine posait quelquefois son livre, prenait un vieux couteau de table et pliait aussi. La besogne s’achevait de bonne heure, et le dessin commençait. Quand ils eurent copié tous les meubles et tous les objets qui les entouraient, ils se mirent à bouleverser l’ordre ou la position de ces objets, pour changer leurs tableaux et varier les points de vue. C’était à qui inventerait l’arrangement le plus bizarre, le malade oubliait alors son pied douloureux, et Laurence oubliait aussi que pendant sept ou huit heures, elle avait travaillé sans bouger, sans oser perdre une minute pour reposer ses petites mains fatiguées.

Mais Antoine guérit, et son père, qui était trop pauvre pour payer un apprentissage, ne put que lui faire une place à sa forge, malgré l’avis du médecin, qui craignait cette profession pour la faiblesse de l’enfant. Ce médecin eut un instant l’idée de payer lui-même cet apprentissage ; mais le père d’Antoine savait-il ce qui convenait à son enfant ? le placerait-il bien ? le placerait-il même ? Tout cela demandait des informations et de la surveillance ; or, ce bon médecin avait bien d’autres devoirs à remplir ! et deux jours après, une autre misère avait effacé celle-là de ses préoccupations. Si ce médecin avait su à qui s’adresser, il eût envoyé son argent, et Antoine était sauvé. Personne, ou du moins il le crut, ne pouvait l’aider dans cette bonne œuvre, et il renonça à l’accomplir. Et cependant cet enfant allait à l’école et au catéchisme ; le curé connaissait ses facultés et sa nature, et le frère de la doctrine chrétienne était en rapport avec tous les ouvriers de la petite ville dont il élevait les enfants. Le curé et le frère auraient pu dire à ce bon médecin qu’Antoine avait l’esprit juste et le caractère doux et docile ; qu’il savait lire et écrire, et qu’il avait assez bien compris l’arithmétique et la géométrie élémentaire. Le frère aurait pu dire aussi le lendemain à ses élèves, tous fils d’ouvriers : « Que ceux de vos pères qui ont besoin d’apprentis me le fassent savoir », et en un jour tout aurait été conclu. Le médecin y pensa quarante-huit heures sans rien trouver. C’est qu’il ne chercha pas dans l’humble région des serviteurs du Dieu des pauvres.

Antoine fut cloutier comme son père, malgré la faiblesse de son tempérament et son pied blessé, qui, de temps en temps, le faisait encore bien souffrir. Laurence fut mise en apprentissage aussi, et n’eut plus de livres à lire ; mais elle avait conservé l’habitude de crayonner tout ce qui lui tombait sous la main. Quand elle allait travailler à la campagne, et qu’elle y passait un dimanche, elle en rapportait toujours, tantôt l’esquisse d’une jolie maisonnette, avec un puits devant, des arbres derrière et des pigeons sur le toît ; tantôt des montagnes et un tout petit chemin au bas, où elle s’était assise en passant pour se reposer. Tout cela était mal fait, sans doute ; mais lorsque le travail la clouait dans sa mansarde, tout cela lui rappelait des heures de grand air et de soleil, et quelquefois les bons procédés de ceux pour qui elle avait travaillé au village.

Laurence ne savait rien, et son ignorance la faisait l’égale de toutes les filles du peuple. Bien long-temps même elle fut inférieure à ses compagnes d’atelier. La famille Gauthier appartenait à la plus humble classe des ouvriers, la moins en contact avec les classés élevées, et Laurence parlait un peu plus mal que toutes les apprenties. Mais la critique salutaire des camarades de l’atelier lui vint en aide. Un jour qu’on lui demandait combien de personnes étaient venues le matin voir la maîtresse ouvrière, elle répondit : Elle étions trois. Un éclat de rire partit de tous les coins de la chambre. Quand on put parler, on apprit à Laurence qu’il fallait dire : Elles étaient trois. — Pourquoi ? demanda la jeune fille. — Parce que… Et les apprenties se regardèrent sans pouvoir aller plus loin dans leur explication. La plus savante reprit la parole : — Parce que je n’ai jamais entendu dire autrement. Laurence répondit sans se déconcerter : — Ni moi non plus, je n’ai jamais entendu dire autrement que je n’ai dit. Et la discussion en resta là. Le lendemain, jour de dimanche, Laurence ne put sortir ; elle demanda au petit garçon d’une voisine un des livres qu’il portait à l’école. Le petit bonhomme ne choisit pas ; comme ces livres l’ennuyaient à peu près tous, il prit le premier venu : c’était un abrégé de la Grammaire de Lhomond. Laurence l’ouvrit et tomba sur le verbe être. Ces mots alignés les uns sous les autres, et représentant tous à peu près la même idée, lui parurent une mystification ; mais elle arriva aux mots ils étaient. Alors elle se rappela les railleries de ses compagnes, et lut attentivement ce verbe. Six mois après, son langage ne faisait plus rire à l’atelier, elle était parvenue à rejoindre vingt sous, au moyen de mille petites privations, et s’était acheté ce petit Abrégé de Lhomond. Son plus grand plaisir avait été d’étudier, afin de ne plus exciter les moqueries de ses compagnes. Sans ces railleries, Laurence eût sans doute jeté la grammaire sans en comprendre l’utilité ; et c’est bien réellement à ces jeunes filles qu’elle dût ce langage plus pur et plus correct, qui la distingua plus tard des autres ouvrières.

Page 1