‹ Hélène et LaurenceChapitre 7 sur 19 · 05

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Il n’avait pas vingt ans !…
Plaignez sa sœur.

La famille d’Antoine venait dîner tous les dimanches avec la famille Gauthier ; chacun fournissait sa part du repas, et on jouait aux cartes après. Laurence lisait tout bas dans un livre avec Antoine, quand celui-ci avait pu se procurer un livre. C’était la seule joie de ces deux enfants. Antoine avait quinze ans alors, et Laurence treize. Depuis qu’ils travaillaient, l’un à la forge, l’autre à l’atelier, ils avaient bien rarement le temps de lire ensemble, et ils ne goûtaient que plus vivement ce bonheur. Leurs bons parents les voyant si heureux ainsi, le front penché sur le même livre, souriaient et se disaient un soir tout bas, entre eux : ils ne seront pas riches, mais ils s’aimeront comme nous, et il y en aura de plus malheureux. Les enfants n’entendaient pas ces projets d’avenir. Ce soir-là ils lisaient une traduction de don Quichotte, qu’un soldat en congé leur avait prêté : « Tenez, leur dit le soldat, j’avais acheté ces livres pour mon petit neveu ; mais le petit n’était plus de ce monde à mon retour au pays, et j’ai gardé les livres. Je vous les ai prêtés, mais je ne vous les donne pas ; car ils ont été achetés pour mon pauvre André, et personne ne les aura tant que je vivrai. — Et après ? demanda Antoine. — Après, si tu les veux, ils seront pour toi, à condition que tu n’y feras pas de taches. — Merci, fit Antoine ; mais si je meurs puis-je les donner à Laurence ? »

Ici les parents avaient levé la tête, et regardé Antoine, mais il ne semblait pas souffrant, et le jeu continua. Le soldat fit un signe de tête affirmatif pour dire à Antoine qu’il pourrait disposer de ces livres ; et la lecture continua aussi : seulement Laurence n’était pas tout à fait aussi attentive qu’auparavant, et malgré elle, ces mots si je meurs, se mettaient à la place de ceux du livre.

Depuis quelques mois la vie de Laurence était bien changée : au lieu de ses brochures à plier près d’Antoine qui lisait, et de ces longues heures passées à dessiner à la plume, il fallait se lever de bonne heure, et se rendre à l’atelier, pour y rester jusqu’à neuf heures du soir. Elle aimait à coudre, et ce travail ne la faisait pas murmurer ; mais elle aurait voulu pouvoir être à la tâche, comme autrefois, et à force d’activité, gagner une heure ou deux pour lire, dessiner ou se promener un peu avec ses compagnes de l’atelier. Cela ne lui était plus possible, car en rentrant il était tard, et bien souvent il lui fallait aider encore à sa famille. Comme elle ne gagnait rien en apprentissage, elle ne voulait pas être une trop grande charge pour ses parents si pauvres ; mais elle regrettait son enfance. Elle se demandait tristement alors si toute sa vie se passerait ainsi ; et quand elle voulait espérer, elle voyait son père qui tressait des chaussons comme il en faisait à douze ans…

Cependant Laurence ne se plaignait point, et sa maîtresse d’apprentissage n’avait rien à lui reprocher. Elle était de la plus scrupuleuse exactitude pour les heures de travail, et d’une grande docilité aux conseils ; mais elle était triste. Un an s’écoula ainsi.

Antoine ne put tenir long-temps aux rudes travaux de la forge, il tomba sérieusement malade. Laurence avait fait ses dix-huit mois d’apprentissage, elle avait une profession mais pas encore une clientelle, et quand sa maîtresse d’apprentissage ne l’occupait pas elle faisait des chaussons de lisière avec ses parents.

Dans le peuple, et en province, où tous les enfants grandissent ensemble, on ne connaît pas ces convenances qui séparent les jeunes filles de leurs camarades du berceau, et Laurence alla soigner Antoine, comme autrefois, quand il était petit, et qu’il avait le pied blessé.

Tous les jours où elle n’allait pas à l’atelier, elle était à la même place que six ou sept ans auparavant ; mais elle n’y apportait plus la même insouciance, la même confiance dans la vie. Les enfants du peuple sont de bonne heure initiés à toute la misère de leurs familles, et ils n’y sont pas encore habitués comme elles, aussi parfois en souffrent-ils bien plus.

Un matin que Laurence allait chez Antoine, portant son ouvrage à la main, madame Guérin la rencontra. Hélène était déjà bien triste. Elle regarda cette jeune fille et se dit en elle-même : cette enfant fera toute sa vie des robes et des chaussons de lisière, mais du moins elle n’aura pas appris à faire autre chose, et elle ne souffrira pas ! Hélène se trompait, car Laurence souffrait précisément de ne pas savoir faire autre chose que des robes. Ses lectures ne lui avaient rien appris, sinon qu’il y avait beaucoup de choses à apprendre sur la terre.

Deux ans se passèrent encore ; et le pauvre Antoine, toujours malade, disait quelquefois à Laurence : Tu le vois, j’ai bien fait de demander au voisin la permission de te donner son don Quichotte. C’est toi qui seras son héritière !

Laurence ne répondait pas, elle pleurait.

Quand le malade se croyait mieux, il se traînait à sa forge pour y essayer encore de faire quelques clous ; mais le marteau lui tombait des mains. Alors Laurence posait son ouvrage, et pour lui faire voir qu’elle pouvait encore moins que lui forger ce fer, elle prenait la place de Claudine, celle qui faisait les petits clous que l’on met aux sabots des villageois. Laurence avait beau faire la maladroite pour persuader à Antoine qu’il était encore plus fort qu’elle, le père d’Antoine et Claudine eurent bientôt initié la jeune fille aux choses de ce métier, et malgré elle, Laurence forgeait très bien les petits clous à large tête, qu’on appelle dans le pays des tachettes.

Après bien des alternatives de mieux ou de plus mal, Antoine s’éteignit doucement en recommandant sa mère à Laurence. Cette pauvre mère fut folle de douleur ; on ne pouvait l’arracher du lit de mort de son enfant : Laissez-moi le regarder ! criait-elle, rien que le regarder un peu avant qu’on l’emporte pour toujours ! demain vous serez tous contents, je ne le verrai plus, jamais ! Et cette femme s’attachait au lit et pleurait. Laurence courut chez elle, et revint avec une esquisse du profil d’Antoine. Tenez, lui dit-elle, vous le garderez toujours, votre enfant ! Laurence l’avait dessiné, un jour que son jeune ami était debout, appuyé sur un bâton et regardant tristement son père travailler à la forge. La jeune fille avait mis la forge et le cloutier dans cette esquisse ; mais elle n’avait soigné que les traits de son jeune ami. La pauvre mère le reconnut tout de suite, et se jetant au cou de Laurence : « Merci, petite, merci ! lui dit-elle, tu me le donnes, mon Antoine, n’est-ce pas ? tu ne me le reprendras plus, il est tout pour moi !

— Oui, dit Laurence, tout à vous ; si vous quittez cette chambre. La pauvre mère hésita un peu ; mais Antoine était là, debout, qui semblait vivre encore sur ce papier ; elle quitta celui qui était couché et qui dormait.

Une voisine qui se trouvait présente et qui vit la mère d’Antoine presque sourire en embrassant le portrait, dit en s’essuyant les yeux d’une main et en tendant l’autre à Laurence :

— Tu es une bonne fille, et moi une mauvaise langue ! car j’ai crié contre toi parce que tu dessinais comme les demoiselles ; ça me vexait, vois-tu, et pourtant si tu n’avais pas dessiné, ce n’est pas moi qui aurais consolé la mère d’Antoine avec mes bavardages ; mais nous n’en faisons jamais d’autres. Tiens, j’ai envie de me battre ! Laurence serra la main de cette femme et s’en alla, le cœur plein de larmes. Cependant elle se sentait forte et résignée. Elle venait d’accomplir la dernière volonté d’Antoine, en protégeant sa mère.

— Oui, se disait-elle quelques jours plus tard, en se rappelant les paroles de cette voisine qui s’était accusée de malveillance envers elle, parce qu’elle dessinait ; oui, voilà, mon Dieu ! à quoi servirait à l’ouvrier, de savoir quelque chose de plus que son métier ; l’atelier pour gagner le pain qui nourrit, et l’étude pour se préparer les uns aux autres des joies et des consolations.

Malgré ces pensées, Laurence n’accusait pas la vie. Il y avait bien un peu d’exaltation dans cette jeune tête, mais elle en était d’autant plus résignée. Écoutez ceci et vous en serez convaincus :

Elle allait souvent prier devant la croix de fer placée sur la fosse d’Antoine. Un soir qu’elle y était bien triste, elle regarda le ciel, comme nous faisons tous quand nous sommes tristes. Le ciel était calme et plein d’étoiles.

— On ne doit pas souffrir là-haut, pensa la jeune fille, mais il faut donc rester ici bien long-temps ? mon Dieu !

En disant cela, son regard rencontra une flèche de paratonnerre, qui se dessinait haute et aiguë sur le fond d’azur du ciel. « J’ai peut-être tort de me plaindre, ajouta-t-elle alors ; il est peut-être d’humbles âmes destinées à pleurer, pour en préserver d’autres plus agréables à Dieu et plus utiles au monde ; comme cette flèche attire la foudre pour en préserver le bel édifice. » Et, fière de souffrir alors, Laurence s’était relevée, le cœur plein de courage et de foi, en bénissant son sort.

Vous le voyez, son exaltation ne lui exagérait pas ses peines ? elle l’aidait au contraire à les supporter. Ne la lui reprochez donc pas vous qui lisez ce pauvre petit livre, et souvenez-vous aussi que Laurence n’a rien qui fasse contrepoids à son imagination ; ses travaux sont tellement faciles et humbles, qu’ils n’absorbent pas sa pensée, et tout en cousant, elle se laisse aller à mille rêves sans but et sans fruits, car ils ne s’appuient sur rien de réel, puisque la jeune fille ne sait rien. La seule occupation qui ne lui permît pas de rêver, c’était le dessin, parce qu’il ne fallait pas penser à autre chose pour bien copier ; pour tresser des chaussons de lisière il ne fallait que de l’habitude, et elle y était habituée.

Depuis quelques mois une ouvrière très occupée lui donnait de l’ouvrage à la journée dans son atelier. Un jour, madame Guérin vint apporter des étoffes pour plusieurs robes. Elle ne reconnut pas dans Laurence cette jeune fille qu’elle avait rencontré deux ans auparavant : on vieillit vite dans le peuple indigent ! Laurence n’avait pas remarqué Hélène dans la rue, mais sa voix pleine de tristesse et de douceur, frappa la jeune fille, et sans bien s’en rendre compte elle se sentit presque attristée lorsque la grande dame quitta l’atelier.

— En voilà encore une qui se plaint d’être trop grasse ! dit une des ouvrières, quand madame Guérin fut partie.

Laurence ne comprenait pas et regardait l’autre jeune fille sans pouvoir deviner ce qu’elle avait voulu dire.

— Oui, tu as beau me regarder ainsi, Laurence, c’est comme je te le dis. Cette dame qui sort de l’atelier est riche ; elle a un bon enfant de mari, un fils qui apprend tout ce qu’on veut, et avec tout ce bonheur, elle est toujours triste et pâle comme un mort, sauf votre respect, dit-elle en se tournant vers la maîtresse de l’atelier. Laurence se mit à rire des derniers mots de l’ouvrière.

— Tiens, ça t’amuse qu’elle pleure, cette femme ? eh bien, moi, cela m’impatiente, je voudrais qu’on la mît huit grands jours à la place d’une pauvre ouvrière, afin qu’elle souffrît pour tout de bon !

— On est toujours malheureux quand on est malheureux, dit Laurence en reprenant son air grave et pensif.

— Bon ! ne vas-tu pas la plaindre à présent ?

— Et pourquoi pas ?

— À ton aise ! mais il me semble qu’elle est trop difficile cette dame ; avec le quart de son malheur on ferait le bonheur de trois familles entières. Tiens, quand je la rencontre, j’ai toujours envie de lui demander un échange. — Je ris souvent, je chante toujours ; eh bien ! je lui donne mon étui, mes ciseaux, mon dé, et je prends tout ce qu’elle possède, elle, sans pouvoir rire et chanter ; alors tu verras que je n’aurai pas sa mine en deuil !

— Mais, dit Laurence, si tu ris souvent, si tu chantes toujours, pourquoi veux-tu changer de position, et prendre la fortune de cette belle dame ?

L’ouvrière avait du bon sens, à défaut d’éducation, et la justesse des paroles de Laurence dépassa le but. L’ouvrière dit en laissant échapper une larme :

— C’est vrai, je ris quelquefois du bout des lèvres, et je chante bien souvent comme nos frères boivent, pour m’étourdir le cerveau et perdre la mémoire ? Mais cette femme riche n’a pas de petites sœurs à nourrir, et pas de soucis pour l’hiver.

— Nous pensons à l’hiver, nous autres, mais qui sait si madame Guérin ne pense pas à un temps plus éloigné ? À l’avenir de son fils, par exemple ? Peut-être se dit-elle que si elle mourait elle le laisserait seul ; que si une mauvaise chance les ruinait, son enfant serait pauvre, elle incapable de l’élever, et que si…

— Si le ciel tombait, il y aurait bien des alouettes de prises ! interrompit l’ouvrière, et tu nous dis des bêtises, ma chère.

— C’est vrai, dit la jeune fille, mais cette femme a quelque chose dans le cœur, sois-en sûre !

— Eh bien, vous irez lui demander cela dans trois jours, Laurence, dit la maîtresse de l’atelier ; c’est vous qui lui reporterez sa robe.

— Merci, madame, répondit Laurence toute joyeuse.

Pourquoi cette jeune fille se sent-elle attirée ainsi vers Hélène ? C’est qu’en effet plus d’un lien existait entre elles. L’ambition de leur intelligence n’est pas la même, il est vrai, mais elles souffrent toutes deux : madame Guérin, de sentir en elle des forces sans essor et des facultés sans emploi ; Laurence, de n’avoir reçu aucune instruction, aucune lumière qui lui permette de remplir quelque noble emploi.

Et puis toutes deux, en entrant dans la vie, se sont heurtées à une tombe. Hélène avait seize ans quand elle vit mourir sa mère, l’ange de son premier amour. Laurence avait seize ans quand elle perdit Antoine, ce frère d’adoption à qui elle devait de savoir lire, celui qu’elle avait le plus aimé, après Dieu et ses bons parents. Ces deux âmes, vous le voyez, s’étaient rencontrées souvent, dans une plainte ou dans une prière !

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