06
Oui, mêlons tous nos pleurs, et nos vœux, et nos pas,
Et nos rêves de femmes,
Et nous aurons des mots qu’une âme ne sait pas,
Mais que trouvent deux âmes.
Hélène avait vingt-huit ans alors, et si la tristesse de son cœur minait lentement sa vie, elle se sentait bien cependant affaiblir de jour en jour. Son fils était en pension à quelques lieues d’elle, et ne venait l’embrasser que deux fois par an. Quand sa santé le lui permettait, son mari la conduisait au collége de Jules ; mais comme il ne voulait pas la laisser aller seule, et que ses affaires souffraient de ses voyages, Hélène n’osait demander trop souvent ce bonheur, le seul qui lui restât.
Laurence travaillait avec une activité qui étonnait ses compagnes. — C’est qu’elle voulait que la robe de madame Guérin fut achevée pour la lui porter. Ce n’était pas de la curiosité ; mais je ne sais quelle sympathie de jeune fille triste pour une femme triste.
Enfin la robe fut terminée, et Laurence, parée de sa toilette la moins indigente, partit pour ce tant désiré message.
Madame Guérin était depuis quelques heures absorbée par cette rêverie somnolente où la pensée n’a plus qu’une action passive et sans cohérence, quand on vint lui dire qu’une ouvrière demandait à lui parler.
La jeune femme fit un signe de tête, et sans prononcer un mot elle salua une jeune fille qui entrait.
C’était Laurence qui lui demanda d’une voix troublée si elle voulait essayer sa robe.
— Cela m’est égal, dit Hélène, et elle essaya la robe. Sans bien savoir ce qu’elle disait, et pour dire quelque chose à l’ouvrière, madame Guérin lui demanda combien elle gagnait.
— Dix sous par jour, madame, répondit la jeune fille.
Hélène la regarda.
Laurence avait dix-huit ans ; elle était maigre et pâle, sa mise annonçait l’indigence, et ses traits fatigués, sa taille affaissée, disaient les labeurs précoces et les privations de la misère.
— Mais vous ne pouvez pas vivre de si peu, dit encore Hélène ; et combien de temps travaillez-vous pour gagner cette faible somme ?
— Depuis sept heures du matin, jusqu’à huit heures du soir à l’atelier, madame ; et quand mes parents ont de l’ouvrage, pour gagner un peu plus, j’allonge la journée jusqu’à minuit.
— Que font-ils, vos parents ?
— Des chaussons de lisière, madame. Ils gagnent à peu près autant que moi ; et nous arrivons tout doucement à joindre les deux bouts de l’année comme on dit.
Hélène oublia un instant sa tristesse et se sentit émue par l’humble résignation de cette jeune fille.
— Mais, mon enfant, lui dit-elle, si l’un de vous tombait malade, que feriez-vous donc ?
— Cela arrive bien quelquefois, et plus souvent qu’à notre tour. Alors, ma foi, on frappe au plafond et les voisins viennent ; l’un apporte un peu de sucre pour la tisane du malade ; l’autre, du pain pour ceux qui le soignent. Et celui qui n’a ni sucre ni pain, vient veiller la nuit pour reposer les parents.
Quand les voisins sont malades, ils frappent à leur tour, et à quelle heure que ce soit, de jour ou de nuit, nous allons près d’eux. Voilà, madame, comment les pauvres gens s’en tirent. Le bon Dieu s’arrange toujours pour que nous ne soyions pas tous au lit à la fois.
La robe était essayée et madame Guérin eût bien voulu retenir encore l’ouvrière.
— Il me semble, dit Hélène, que ces manches sont trop larges et manquent de grâce ?
— Je les ferai plus étroites, madame, répondit la jeune fille.
— Mais, mon enfant, c’est un conseil que je vous demande, vous devez savoir cela mieux que moi, puisque c’est votre profession.
— Je ferais peut-être une robe plus vite que vous, madame, mais je suis bien sûre que vous la feriez mieux ; et la preuve de cela, c’est que presque toutes ces dames font leurs robes de bal ; nous n’ajustons jamais les dentelles avec assez de légèreté et d’élégance, à ce qu’elles disent.
— C’est vrai, dit madame Guérin, mais pourquoi cela est-il vrai ?
— Je ne sais pas, madame. Peut-être que l’habitude de voir toujours de belles choses, donne du goût à ces dames, et leur apprend à mieux se servir que nous des belles choses.
Hélène, frappée du bon sens de cette jeune fille, lui demanda son nom.
Laurence se nomma, salua madame Guérin en se disposant à sortir ; restez encore, je vous en prie, dit Hélène, en indiquant un fauteuil à Laurence ; si votre maîtresse d’atelier vous diminue ce soir le prix de votre journée, je vous en dédommagerai.
Laurence s’assit, en rougissant un peu. Bien souvent on lui avait dit, comme Hélène venait de le faire, qu’on lui paierait son temps si on la retenait pour quelque chose, et jamais elle n’en avait rougi. Mais les manières distinguées et bienveillantes d’Hélène, avaient mis Laurence à son aise, et si elle n’avait point oublié que madame Guérin fut une grande dame, elle ne savait plus si elle n’était, elle, qu’une pauvre ouvrière. Hélène le lui avait rappelé sans le vouloir.
— Vous devez bien vous ennuyer, mon enfant, dit madame Guérin, avec une existence si précaire et si uniforme.
— Je n’ai jamais le temps de m’ennuyer, madame, et malheureusement mes jours ne se ressemblent pas du tout. C’est chaque matin un nouveau souci qui frappe à la porte ; il faut sans doute que tout le monde ait quelque chose à manger avec son pain : les riches de la joie, et nous autres du chagrin !
— Les riches, dit Hélène, ne sont pas toujours joyeux ; leur pain est quelquefois bien amer aussi !
— Oh ! ne me dites pas cela, madame ! fit Laurence, car après tout, il n’est pas impossible qu’un pauvre obtienne à la fin un peu d’aisance ; et s’il ne doit pas en être plus heureux, à quoi bon vivre !
Madame Guérin avait cru d’abord que l’ouvrière enviait le sort des riches, elle s’était trompée. La jeune fille n’avait pas de plus grand plaisir que de regarder passer les belles dames et les belles voitures qui traversaient les rues aux jours de fêtes. Voir du bonheur quelque part, lui faisait croire le bonheur possible.
Madame Guérin se repentit presque de ce qu’elle avait dit, et pour en effacer l’impression, elle affecta de la gaîté et changea de conversation. Mais malgré elle, Hélène revint bientôt sur la position de Laurence.
— Si vous ne vous ennuyez pas, vous pleurez, lui dit-elle, et c’est encore plus triste !
— Je ne pleure pas souvent non plus, madame, dit l’ouvrière, on s’habitue à tout, avec le temps. La jeune femme de notre propriétaire disait l’autre jour, en prenant le frais sur son balcon, que lorsqu’on avait bien souffert il ne fallait qu’une petite contrariété pour faire perdre patience ; elle disait encore, que c’était comme la goutte d’eau qui fait déborder un vase trop plein. J’étais à la fenêtre, au-dessus d’elle, et je l’entendais ; il me sembla que c’était vrai pour le vase, mais pas toujours pour le cœur.
— Et vous êtes-vous demandé pourquoi cela ne vous semblait pas toujours vrai pour le cœur ?
— Je ne me suis rien demandé, madame. Je me suis rappelé qu’une fois nous avions été tous malades, l’un après l’autre ; il n’avait pas fait trop bon vivre chez nous pendant ces quelques mois ; à peine étions-nous sur pieds, que ma mère me dit, en rentrant de l’atelier : « Ma pauvre fille, nous n’avons pas pu rendre la besogne ce soir, et nous souperons demain ! » Ce jour-là je n’ai presque pas souffert ; je m’attendais à quelque chose de semblable, puisqu’on était en veine de malheur. Après avoir prié une voisine de monter du pain, et de dire à ma mère que je soupais à l’atelier, je m’en étais allée lire les affiches sur les murs, sans y songer davantage. Vous voyez bien, madame, que l’habitude de souffrir sert à quelque chose.
— Oui, dit Hélène attendrie, mais si vous aviez été bien heureuse depuis quelques mois, je suis sûre que vous auriez pris ce jeûne forcé plus gaîment encore.
— Je ne sais pas, madame, dit Laurence, je me souviens aussi qu’il nous est arrivé, par miracle, de rester pendant quelques semaines sans aucun chagrin. Tout le monde était en bonne santé, le travail allait son petit train, et dans un jour de gaîté, on fit le projet de se réunir à deux familles du voisinage, pour aller sur la côte de M… Chacun devait porter son repas ; on aurait mêlé sa petite fortune et dîné ensemble, dans le grand pré. Jérôme, l’aveugle, qui était de la partie, devait jouer du violon après ; et moi qui aime tant la musique, le soir, sous les arbres, je n’en dormais pas de joie ! Mais voilà qu’au moment de partir, une averse tombe, le tonnerre s’en mêle, et adieu le dîner en plein air. Eh bien ! madame, ce jour-là j’ai pleuré, parce que depuis quelques semaines j’étais presque heureuse, et que je ne savais déjà plus souffrir.
Mais pardon, je vous fatigue et je vous dérange. Et la jeune fille se leva.
— Restez donc, mademoiselle, restez encore, dit Hélène, vous me faites du bien en me racontant ainsi les détails de votre humble vie et vos impressions sur tout cela. Restez.
Laurence reprit sa place à côté de madame Guérin.
Un domestique annonça M. le comte de L***. Hélène jeta les yeux sur l’ouvrière assise auprès d’elle. Laurence avait ce jour-là une robe de toile bleue, un tablier de la même couleur, un bonnet de mousseline, et des petits sabots noirs. La femme du monde, soumise aux préjugés de province, reparut un instant : qu’allait dire le comte et toute la ville, quand on saurait qu’elle, ne se liant avec personne, recevait cependant une ouvrière dans son salon, et causait avec elle dans une sorte d’intimité ! On l’accuserait sans doute de fuir la bonne société pour rechercher la mauvaise. Tout cela passa dans la tête de la jeune femme en moins d’une seconde : par un mouvement plus rapide que la pensée, elle saisit la robe que Laurence avait apportée, la posa sur les genoux de l’ouvrière, et lui dit vite et bas : Décousez les manches !
Le comte entrait.
Il trouva madame Guérin feuilletant un livre, et une jeune fille à ses côtés qui travaillait. Comme il est d’usage en province, que les grandes dames surveillent un peu leurs ouvrières, il n’y avait plus rien que de très naturel dans la présence de Laurence au salon, près d’Hélène.
Après les banalités consacrées sur le temps, la saison, et le bal de la veille, le comte de L*** se retira.
Laurence décousait toujours.
Madame Guérin éprouvait bien un peu d’embarras, et ne savait trop comment renouer la conversation.
Laurence n’osait lever la tête, elle avait pleuré.
Et cependant n’accusons pas Hélène. Ceux qui habitent la province, savent quelle influence exercent, même sur les esprits les plus distingués, ces petites persécutions et ces préjugés étroits dont se compose la vie dans les petites villes ; ceux-là pardonneront à madame Guérin, comme Laurence lui pardonna dans son cœur. « J’ai rougi tout à l’heure d’être ouvrière, se disait la jeune fille, Dieu est juste ! »
La jeune fille parla la première et tendit en souriant les manches décousues.
Madame Guérin jeta la robe sur un meuble, et ce fut à son tour de rougir un peu.
Laurence aurait bien voulu lui serrer la main, et lui dire : je ne vous en veux pas, je ne suis pas fâchée contre vous. Mais elle avait ce tact inné qui fait pressentir ce qui doit ou ne doit pas se faire ; et pour rompre le silence, elle adressa une question insignifiante à Hélène tout en se levant pour s’en aller.
Madame Guérin n’osa plus la retenir, et comme pour la dédommager de la petite humiliation qu’elle venait de lui faire subir, elle l’accompagna jusque sur l’escalier.
Avant de quitter l’ouvrière, madame Guérin surmontant l’impression pénible des manches décousues, demanda, mais timidement, à Laurence, si elle voudrait venir travailler le lendemain, à la journée, chez elle.
La jeune fille oublia tout et remercia Hélène avec effusion, mais en la priant de ne l’attendre que le surlendemain. Demain, dit-elle, les enfants font leur première communion, et c’est une fête pour nous autres, qui n’en avons pas à revendre des fêtes ! Ma petite filleule communie, et je voudrais bien l’accompagner à l’église.
— Eh bien ! j’accepte vos petits arrangements. J’oubliais que mon fils Jules fait aussi sa première communion ; j’assisterai probablement comme vous à la cérémonie, et je me placerai près de la chapelle de la Vierge.
Hélène dit ces derniers mots très naturellement, bien aise de donner à la jeune fille un moyen de se rapprocher d’elle le lendemain. Il ne lui vint pas un instant à l’idée que toute la petite ville la verrait à côté de l’ouvrière. Elle sentit instinctivement qu’au seuil de l’église et devant Dieu, tout préjugé sur l’inégalité des positions s’arrêtait ; que personne ne songerait à la blâmer, parce que personne ne l’apercevrait, tant on est habitué à voir prier une mendiante auprès d’une grande dame. La mendiante elle-même l’oublie, et n’en bénit pas toujours Dieu !
Laurence remercia encore. Il y eut dans l’accent qu’elle mit à dire : « adieu madame, et à demain, » quelque chose de si simple, et de si digne en même temps, qu’Hélène s’inclina involontairement, comme si elle eût reconduit une femme du monde.