‹ Henry EsmondChapitre 10 sur 43 · 1 · 09

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Lorsque Harry Esmond eut traversé la crise de cette maladie et fut revenu à la santé, il apprit que le petit Frank Esmond en avoit aussi été atteint et s’etoit rétabli, et que milady sa mère l’avoit encore, ainsi que deux autres personnes de la maison. « C’est une providence dont nous devrions être tous reconnoissants, dit le docteur Tusher, que milady et son fils aient été épargnés, tandis que la mort a emporté les pauvres domestiques de la maison ; et il réprimanda Harry pour avoir demandé dans la simplicité de son cœur : « Pourquoi devrions-nous être reconnoissants ? Est-ce de ce que les domestiques sont morts, ou de ce que les maîtres ont été sauvés ? » Et le jeune Esmond ne put se joindre aux véhémentes protestations que fit le docteur à milady, lorsqu’il lui rendit visite durant sa convalescence, pour l’assurer que la maladie n’avoit pas le moins du monde altéré ses charmes, et n’avoit pas été assez brutale pour faire injure aux beaux traits de la vicomtesse de Castlewood, tandis qu’en dépit de ces beaux discours Harry trouva que la beauté de Sa Seigneurie avoit été fort endommagée par la petite vérole. Lorsque le mal s’en alla, il ne laissa, il est vrai, ni cicatrices ni marques sur sa figure (excepté une, peut-être, à son front, au-dessus de son sourcil gauche) ; mais la délicatesse de son teint de rose avoit disparu ; ses yeux avoient perdu leur brillant, ses cheveux étoient tombés, et elle étoit vieillie. C’étoit comme si une rude main eût effacé les teintes délicates de cette charmante peinture et en eût tué la couleur, comme on voit faire à de maladroits restaurateurs de tableaux. Il faut convenir aussi qu’un an ou deux après la maladie, le nez de Sa Seigneurie étoit enflé et plus rouge.

Il seroit sans objet d’entrer dans ces détails insignifiants, s’ils n’avoient eu une influence réelle sur plusieurs existences, comme en ont des bagatelles dans ce monde où un moucheron joue souvent un plus grand rôle qu’un éléphant, et où une taupinière, comme nous l’avons vu dans le cas du roi Guillaume, peut renverser un empire. Quand Tusher, avec ses manières de courtisan (dont Harry Esmond s’irritoit toujours et parloit dédaigneusement), jura et protesta que la figure de milady n’avoit rien perdu, le jeune homme éclata et dit : « Elle a perdu, et ma maîtresse n’est pas à beaucoup près aussi belle qu’elle étoit. » Sur quoi la pauvre lady Esmond répondit par un lamentable sourire et un regard dans une petite glace de Venise qu’elle avoit, et où elle vit, je suppose, que ce qu’avoit dit ce stupide enfant n’étoit que trop vrai ; car elle se détourna de la glace, et ses yeux s’emplirent de larmes.

La vue de ces larmes faisoit toujours naître dans le cœur d’Esmond une sorte de délire de compassion, et les voyant sur le visage de la dame qu’il aimoit le mieux, le jeune maladroit tomba à genoux et la conjura de lui pardonner, disant qu’il étoit un sot et un idiot, qu’il étoit une brute de parler ainsi, lui qui étoit la cause de sa maladie ; et le docteur Tusher lui dit qu’il étoit un ours effectivement, et qu’ours il resteroit, paroles dont le pauvre Esmond fut si interdit qu’il ne grogna même pas.

« C’est mon ours à moi, et je ne veux pas qu’on le harcèle, docteur, dit milady en passant affectueusement la main sur la tête du jeune garçon qui étoit à ses genoux. Comme vos cheveux sont tombés ! Et les miens aussi, ajouta-t-elle avec un soupir…

« Ce n’est pas de moi que j’avois souci, dit-elle à Henry, quand le ministre eut pris congé d’elle ; mais, suis-je donc si fort changée ? Hélas ! je crains que ce ne soit trop vrai.

— Madame, vous avez le plus cher, et le plus aimable, et le plus charmant visage du monde, à ce que je pense, dit-il ; et en effet il le pensoit et le pense encore.

— Milord sera-t-il de cet avis quand il reviendra ? demanda la dame avec un soupir et un autre coup d’œil dans sa glace de Venise. Supposez qu’il pense comme vous, monsieur, que je suis hideuse… oui, vous avez dit hideuse… il cessera de se soucier de moi. Notre petite beauté, c’est tout ce dont les hommes se soucient dans les femmes. Pourquoi m’a-t-il donné la préférence sur mes sœurs ? ce n’est que pour cela. Nous ne régnons qu’un jour ou deux, et soyez sûr que Vashti savoit qu’Esther alloit venir.

— Madame, dit Esmond. Assuérus étoit le Grand Turc, et changer étoit la mode de son pays et conforme à sa loi.

— Vous êtes tous des Grands Turcs sous ce rapport, dit milady, ou vous en seriez si vous le pouviez. Venez, Frank ; venez, mon enfant. Vous allez bien, le ciel soit loué ! Vous n’avez pas perdu vos cheveux, vous, dans cette terrible petite vérole, et votre pauvre figure n’est pas cicatrisée, n’est-ce pas, mon ange ? »

Frank se mit à crier et à pleurnicher à l’idée d’un tel malheur. Dès son plus bas âge, le jeune lord avoit appris de sa mère à admirer sa beauté, et il en faisoit autant de cas qu’aucune belle à la mode en faisoit de la sienne.

Un jour qu’il étoit lui-même en pleine convalescence, il vint au cœur du jeune Esmond un sentiment de honte en se rappelant qu’il n’avoit pas une seule fois, dans toute sa maladie, donné une pensée à la pauvre fille de la forge, dont il étoit si avide de voir les joues rouges il n’y avoit qu’un mois. Pauvre Nancy ! Ses joues avoient subi le sort des roses, et elles étoient fanées à présent. Elle avoit pris la maladie le même jour qu’Esmond ; elle et son frère étoient morts tous deux de la petite vérole, et enterrés sous les ifs de Castlewood. Il n’y avoit plus maintenant de charmante figure pour vous regarder du jardin, ou pour égayer le vieux forgeron à son coin du feu solitaire. Esmond auroit aimé à l’embrasser dans son linceul (comme la jeune fille du joli poëme de M. Prior) ; mais elle reposoit sous la terre, lorsque Esmond y posa pour la première fois le pied après sa maladie.

Le docteur Tusher apporta la nouvelle de ce malheur, dont Harry Esmond auroit bien voulu, mais n’osoit pas s’informer. Il dit que presque tout le village avoit été frappé de ce fléau, que dix-sept personnes en étoient mortes, et il citoit parmi elles les noms de la pauvre Nancy et de son petit frère. Il ne manqua pas de dire combien ceux qui avoient survécu dévoient être reconnoissants. L’affaire de cet homme étant de flatter et de faire des sermons, il faut convenir qu’il étoit fort laborieux, et faisoit l’un ou l’autre tout le jour.

Et ainsi Nancy n’étoit plus ; et Harry Esmond rougit de n’avoir pas une seule larme à lui donner, et il se mit à composer une élégie en vers latins sur la petite beauté rustique. Il invita les dryades à gémir et les nymphes des rivières à la pleurer. Comme son père suivoit la profession de Vulcain, il dit que sûrement elle ressembloit à une fille de Vénus, quoique la femme de Sievewright fût une laide mégère, à ce qu’il se souvint ensuite d’avoir ouï dire. Il fit une longue figure ; mais, dans le vrai, il ne se sentoit guère plus triste qu’un pleureur à un enterrement. Ces premières passions des hommes et des femmes avortent presque toujours, et meurent presque avant de naître. Esmond pourroit répéter jusqu’à son dernier jour quelques-uns des pitoyables vers dans lesquels sa muse pleura la jolie fille ; non pas sans honte de se rappeler combien les vers étoient mauvais et combien il les trouvoit bons ; combien faux le chagrin, et cependant combien il en étoit fier. C’est une erreur, certainement, de parler de la simplicité de la jeunesse. Je ne crois pas que personne soit plus hypocrite, et soit plus affecté dans ses relations, que les jeunes gens entre eux. Ils trompent eux-mêmes et les autres avec des artifices qui n’en imposent point aux hommes du monde ; et ainsi nous en arrivons à mieux comprendre la vérité, et à devenir plus simples à mesure que nous vieillissons.

Quand milady apprit la destinée de la pauvre Nancy, elle ne dit rien tant que Tusher fut là ; mais, lorsqu’il fut parti, elle prit la main de Harry Esmond et dit :

« Harry, je vous demande pardon des cruelles paroles dont je me suis servie le soir que vous êtes tombé malade. Je suis peinée du sort de cette pauvre créature, et je suis convaincue que rien n’avoit eu lieu de ce que je vous ai reproché dans ma colère. Et le premier jour que nous sortirons, il faut que vous me meniez chez le forgeron, et que nous voyions s’il est quelque chose que je puisse faire pour consoler ce pauvre vieillard. Pauvre homme ! perdre ses deux enfants ! Que ferois-je sans les miens ? »

Et ce fut, en effet, la première promenade que fit milady, appuyée sur le bras d’Esmond, après sa maladie. Mais sa visite ne fut d’aucune consolation pour le vieux père ; il ne témoigna aucun attendrissement, aucun désir de parler. « Le Seigneur a donné et a repris, dit-il, et il savoit quel étoit le devoir de son serviteur. » Il n’avoit besoin de rien, à présent moins que jamais, ayant moins de bouches à nourrir. Il souhaitoit le bonjour à Sa Seigneurie et à maître Esmond ; monsieur Esmond avoit grandi dans sa maladie, et n’était que très-peu marqué. Et, avec un salut morose, il passa de la forge dans la maison, laissant milady, quelque peu interdite et honteuse, à la porte. Il avoit fait faire pour ses deux enfants une belle pierre qu’on peut voir aujourd’hui encore dans le cimetière de Castlewood ; et avant qu’il se passât une année, son nom y fut aussi. En présence de la mort, ce monarque absolu, la coquetterie d’une femme s’effarouche, et sa jalousie ne dépasse guère les bornes de cet affreux royaume. Elle est entièrement de la terre, cette passion, et elle expire dans la froide atmosphère bleue qui est au delà de notre sphère.

Àla fin, quand le danger eut tout à fait cessé, on annonça que milord et sa fille alloient revenir. Esmond s’est bien rappelé ce jour. Milady, sa maîtresse, étoit tout en émoi : avant que milord vînt, elle alla chez elle et en revint avec du rouge sur les joues. Son sort alloit se décider. Sa beauté étoit passée ; son règne alloit-il finir aussi ? Elle le sauroit dans une minute. Milord arriva à cheval par le pont ; on pouvoit le voir de la grande fenêtre, vêtu de rouge ; et monté sur son cheval gris ; sa petite fille alloit l’amble à côté de lui, en bel habit de cheval bleu, sur un alezan doré. Milady étoit appuyée contre la grande cheminée, regardant, une main sur son cœur : le rouge qu’elle avoit sur chaque joue ne servoit qu’à faire ressortir sa pâleur. Elle porta son mouchoir à ses yeux, et l’en retira avec un rire nerveux : le linge étoit tout rouge du fard qu’elle avoit enlevé. Elle courut de nouveau à sa chambre, et revint avec des joues pâles et des yeux rouges, son fils à la main, juste comme milord entroit, accompagné du jeune Esmond, qui avoit été au-devant de son protecteur, pour lui tenir son étrier lorsqu’il descendroit de cheval.

« Eh quoi, Harry, mon garçon ! dit milord avec bonhomie, vous avez l’air aussi maigre qu’un lévrier. La petite vérole ne vous a pas embelli, et votre côté de la famille n’etoit déjà pas trop favorisé… oh ! oh ! »

Et il se mit à rire et sauta fort lestement à terre, ayant une mine de prospérité, et, sous ses cheveux châtains, une face joyeuse et rouge comme un mangeur de bœuf. Esmond, s’agenouillant de nouveau dès que son patron fut descendu, lui rendit son hommage ; puis, il alla saluer la petite Béatrix et l’aider à descendre aussi de cheval.

« Fi ! comme vous êtes jaune ! dit-elle ; et il y a un ou deux trous rouges dans votre figure. » Ce qui, effectivement, étoit très-vrai ; les traits durs de Harry Esmond ayant conservé, aussi longtemps qu’ils eurent figure humaine, les marques de la maladie.

Milord se mit de nouveau à rire ; il étoit de fort bonne humeur.

« Dieu me damne ! dit-il (c’étoit un de ses jurons habituels), rien n’échappe à la petite drôlesse. Elle a vu, l’autre jour, le fard de la douairière, et elle lui a demandé pourquoi elle se mettoit de cette chose rouge ; n’est-ce pas, Trix ? Et la Tour, et Saint-James, et la comédie, et le prince George, et la princesse Anne… n’est-ce pas, Trix ?

— Ils sont très-gras tous deux, et ils sentoient l’eau-de-vie, » dit l’enfant.

Le père éclata de rire.

« L’eau-de-vie ! dit-il, et qu’en savez-vous, péronnelle ?

— Parce que Votre Seigneurie la sent après souper, lorsque je l’embrasse avant d’aller me coucher, dit la jeune fille, qui méritoit bien, en effet, le nom de péronnelle, et étoit une aussi jolie petite bohémienne qu’il ait jamais été donné d’en voir.

— Et, maintenant, allons trouver milady, » dit milord, montant l’escalier, et passant sous la tapisserie qui servoit de portière au salon. Esmond s’est souvenu de cette noble tournure dans ce bel habit rouge. Dans les derniers mois, d’enfant il étoit devenu homme, et avec sa taille ses idées avoient grandi et étoient devenues plus viriles.

La physionomie de milady, dont Harry Esmond étoit accoutumé à observer les changements et à noter et interpréter avec une sollicitude affectueuse les signes de joie ou de souci, annonça de la tristesse et de l’abattement plusieurs semaines après le retour de son époux, pendant lesquelles il sembla qu’elle tâchait, à force de larmes et d’instances, de lui faire perdre quelque mauvaise humeur qu’il avoit et qu’il ne vouloit pas secouer. Dans son extrême désir de lui plaire, elle avoit recours à mille artifices qui l’avoient charmé jadis, mais qui maintenant sembloient avoir perdu leur pouvoir. Son chant ne l’amusoit plus ; et elle se taisoit et faisoit taire les enfants quand il étoit là. Milord dînait silencieusement, buvant beaucoup, sa femme en face de lui le regardant furtivement, mais sans parler. En se taisant, elle ne l’ennuyoit pas moins qu’en parlant ; et il lui demandoit, d’un ton maussade et avec un jurement, pourquoi elle ne desserroit pas les dents et avoit l’air si refrogné ; ou bien il l’arrêtoit rudement lorsqu’elle prenoit la parole, et l’invitoit à ne pas dire de bêtises. Il sembloit que, depuis son retour, rien de ce qu’elle faisoit ou disoit ne pouvoit lui plaire.

Quand un maître et une maîtresse sont en querelle dans une maison, les subordonnés prennent parti pour l’un ou pour l’autre. Harry Esmond avoit si grand’peur de milord, qu’il auroit couru toute une lieue à pied pour porter un message de lui ; mais son attachement pour lady Esmond étoit un mélange si passionné d’estime et de reconnoissance, que, pour lui épargner un chagrin ou pour lui rendre un service, il auroit donné sa vie chaque jour : et ce fut la profondeur même et l’intensité de ce sentiment qui lui firent deviner combien malheureuse étoit la vie de son adorée maîtresse, et qu’un souci secret (car elle ne parloit jamais de ses anxiétés) pesoit sur elle.

Quiconque a traversé le monde et y a observé les hommes et les femmes, peut-il avoir des doutes sur ce qui étoit arrivé à lady Castlewood ? J’ai vu sans contredit quelques personnes conserver jusque dans leur vieillesse la fraîcheur de leurs jeunes amours, et je sais que M. Thomas Parr vécut jusqu’à l’âge de cent soixante ans. Mais, malgré cela, soixante-dix ans est un âge que peu d’hommes dépassent ; et il est certain qu’un homme qui ne se marie que pour de beaux yeux, comme avoit fait milord, considère sa part du contrat comme rompue quand la femme cesse de tenir la sienne, et que l’amour ne survit pas à la beauté. Je sais, dis-je, que le contraire arrive souvent ; et je puis songer (comme le peuvent faire bien des gens dans leur expérience) à plus d’une maison où, allumée de bonne heure, la sainte lampe de l’amour n’a jamais été éteinte : mais M. Parr et le grand géant de la foire qui a sept pieds et demi sont des exceptions parmi les hommes ; et cette pauvre lampe dont je parle, qui brille d’abord dans la chambre nuptiale, est éteinte par une centaine de courants d’air et de vents venus de la cheminée, ou charbonne faute d’aliment. Et alors… et alors c’est Chloé qui est tout éveillée dans l’obscurité et Stréphon qui ronfle sans s’en douter ; ou vice versa, c’est le pauvre Stréphon qui a épousé une coquette sans cœur et s’est éveillé de cette absurde vision de félicité conjugale qui devoit durer toujours et qui s’est dissipée comme tout autre rêve. L’un et l’autre a fait son lit et doit y coucher jusqu’à ce jour final où la vie cesse et où ils dorment séparés.

Vers cette époque, le jeune Esmond, qui ne tournoit pas mal les vers, rima quelques épîtres d’Ovide et les porta à sa maîtresse pour l’amuser. Ces poésies, où il étoit question de femmes abandonnées, la touchèrent profondément, à ce que remarqua Henry ; et lorsque Œnone rappeloit Pâris, et que Médée disoit à Jason de revenir, la dame de Castlewood soupiroit et disoit que ces passages étoient les plus agréables. Le fait est qu’elle auroit coupé en morceaux le doyen, son vieux père, afin de ramener son époux. Mais son beau Jason étoit parti, comme partiront toujours les beaux Jasons, et la pauvre enchanteresse n’avoit aucun talisman pour le retenir.

Milord ne fut maussade que tant que l’air et les manières inquiètes de sa femme parurent lui faire des reproches. Quand elle parvint à se maîtriser et à donner une apparence de gaieté à ses manières et à sa figure, la bonne humeur de son mari revint en partie, et il ne jura ni ne tempêta plus à dîner, mais se mit de temps en temps à rire et bâilla sans contrainte ; s’absentant souvent de chez lui, y invitant plus de monde, passant la plus grande partie de ses journées à chasser, ou à boire comme auparavant ; mais avec cette différence, que la pauvre femme ne voyoit plus, comme autrefois, la flamme de l’amour s’allumer dans les yeux de son mari. Il étoit avec elle, mais la flamme étoit éteinte, et ce précieux fanal ne brilloit plus.

Qu’est-ce que ressentoit cette dame, quand elle se voyoit forcée d’admettre la vérité dont son miroir ne l’avoit déjà que trop avertie, qu’avec sa beauté son règne étoit fini et que ses jours d’amour étoient passés ? Que fait un marin dans une tempête quand le mât et le gouvernail sont emportés ? Il monte un mât de fortune et se dirige comme il peut à la rame. Qu’arrive-t-il si votre toit tombe dans une tempête ? Après le premier moment d’abasourdissement, la victime se lève, va s’assurer à tâtons que ses enfants sont sains et saufs, et les met sous un hangar à l’abri de la pluie. Si le palais brûle, vous vous réfugiez dans la chaumière. Quel est l’homme dont la vie n’a pas été surprise par un ou plusieurs de ces tourbillons qui nous emportent hors de la voie et nous jettent sur des rochers où nous nous abritons comme nous pouvons ?

Quand lady Castlewood vit que son grand navire avoit sombré, elle commença de son mieux, après s’être remise de l’effet de sa perte, à faire quelques petites pacotilles de bonheur et à espérer de petits gains et profits, comme un négociant de la Bourse, indocilis pauperiem pati, après avoir perdu des milliers de guinées, en embarque quelques-unes sur le prochain vaisseau. Elle mit tout ce qu’elle avoit sur la tête de ses enfants, indulgente outre mesure, comme cela étoit inévitable avec sa bonté de caractère ; consacrant toutes ses pensées à leur bonheur, apprenant pour pouvoir leur enseigner, et ajoutant à ses nombreuses perfections féminines afin de pouvoir les leur transmettre. Faire bien en vue de quelque autre est la vie de beaucoup d’excellentes femmes. Elles ont une surabondance de bonté, et il faut qu’elles en fassent part à quelqu’un. Elle se rendit très-savante en françois, en italien et en latin, ayant reçu de son père les premiers éléments de ces langues dans son enfance : cachant cette érudition à son mari, de crainte peut-être de l’offenser, car milord n’étoit pas un savant ; il se moquoit des femmes instruites, et auroit été irrité que sa femme pût faire la traduction d’un livre latin dont il ne pouvoit pas comprendre deux mots. Le jeune Esmond étoit maître d’étude ou précepteur, au-dessous ou au-dessus, selon la circonstance. Pendant les fréquentes absences de milord, les classes avoient lieu sans interruption, la mère et la fille apprenant avec une promptitude surprenante ; cette dernière par boutades seulement, et selon qu’il convenoit à son humeur capricieuse. Quant au petit lord, il faut avouer qu’il tenoit de son père en fait de savoir ; il aimoit les billes et le jeu, et le grand cheval, et le petit que son père lui avoit amené et sur lequel il l’emmena un jour a la chasse, infiniment mieux que Corderius et Lily ; il enrôloit les enfants du village et avoit déjà une petite cour, les fustigeant et les dominant d’un air impérieux qui faisoit rire son père lorsqu’il le voyoit, et dont sa mère le reprenoit affectueusement. Le cuisinier avoit un fils, le garde en avoit deux ; le grand garçon de la loge du portier recevoit ses taloches et ses ordres. Le docteur Tusher disoit que c’étoit un jeune gentilhomme plein de feu, et Harry Esmond, qui étoit son précepteur et qui avoit huit ans de plus que Sa petite Seigneurie, avoit fort à faire parfois pour se modérer lui-même et pour conserver son autorité sur son rebelle petit chef et cousin.

Une couple d’années après que fut survenu le malheur qui avoit enlevé à lady Castlewood un peu… très-peu… de sa beauté, et le cœur de son insouciant époux (s’il faut dire la vérité, milady avoit vu non-seulement que son règne étoit fini, mais qu’une autre étoit montée sur le trône, une princesse d’une noble maison de Drury-Lane, que milord avoit installée et visitoit à huit milles de là dans la ville : pudet hæc opprobria dicere nobis), un grand changement s’étoit fait dans son esprit, qui, à la suite d’efforts connus seulement d’elle-même, ou du moins jamais révélés, et dont ne se doutoit point celui qui causoit le chagrin qu’elle enduroit, avoit profité de la leçon comme elle ne l’auroit probablement pas cru possible avant que ses infortunes eussent commencé.

Elle avoit vieilli, pendant ce temps-là, comme font les gens qui souffrent silencieusement une grande peine morale, et avoit appris bien des choses qu’elle n’avoit jamais soupçonnées auparavant. Elle avoit été instruite par le meilleur maître, le malheur. Enfant, mère d’autres enfants, il n’y avoit que deux années, son lord étoit un Dieu pour elle ; elle n’avoit pas d’autre loi que ses paroles, pas d’autre soleil que son sourire ; elle écoutoit avec avidité ses indolents lieux communs, comme si c’étoient des paroles de sagesse ; tous ses désirs et ses caprices étoient obéis avec un dévouement servile. Elle avoit été la première esclave et l’aveugle adorateur de milord. Il est des femmes qui supportent plus que cela, et se soumettent non-seulement à la négligence, mais aussi à l’infidélité ; mais ici la soumission de la dame avoit fait défaut. Sa fierté s’étoit révoltée et avoit refusé d’obéir davantage. Elle avoit eu d’abord à supporter en secret la douleur de perdre l’objet adoré ; puis à subir une seconde initiation, et à reconnoître que l’objet de son culte n’étoit qu’une grossière idole ; puis à admettre cette vérité tacite, que c’étoit à elle qu’étoit la supériorité, et non à son souverain maître ; qu’elle avoit des idées qu’il n’étoit pas capable d’avoir, et qu’elle valoit mieux que lui : tout à fait séparée de milord, quoique enchaînée à lui et forcée, comme presque tout le monde (excepté quelques privilégiés), à se tirer d’affaire toute seule dans la vie.

Milord étoit assis dans son fauteuil, riant son rire, débitant ses facéties, la face empourprée de vin ; milady à sa place, vis-à-vis de lui ; et lui ne se doutant pas que c’étoit sa supérieure, cette résignée et paisible dame aux froides manières, aux yeux baissés. Lorsque le vin l’avoit mis en gaieté, il plaisantait sur sa froideur, et : « Dieu me damne ! maintenant que milady est partie, nous allons boire l’autre bouteille, » disoit-il. Il disoit assez franchement ses pensées, telles quelles. Il y avoit peu de mystère dans les paroles ou dans les actions de milord. Sa belle Rosemonde ne vivoit pas dans un labyrinthe, comme la dame de l’Opéra de M. Addison, mais paradoit dans cette ville de campagne, les joues peintes et escortée de gens ivres. Si elle eût été portée à la vengeance, lady Castlewood auroit aisément pu trouver le chemin de la maison de sa rivale ; et, si elle fût venue avec la coupe et le poignard, elle eût été mise en déroute par l’ennemi avec une volée d’injures dignes de la halle, que la belle personne avoit toujours à sa disposition.

D’un autre côté, il a été dit que, pour Harry Esmond, l’aimable visage de sa bienfaitrice n’avoit rien perdu de ses charmes. Ce visage avoit toujours pour lui les plus affectueux regards et les plus affectueux sourires, sourires qui n’étoient plus si gais ni si ingénus que lorsque, enfant elle-même, jouant avec ses enfants, le plaisir et l’autorité de son époux étoient toute sa pensée ; mais de ses chagrins et de ses soucis, comme il arrive, je crois, quand ces épreuves tombent sur un cœur bienveillant et ne sont pas trop insupportables, naquirent une foule de pensées et de qualités qui n’auroient jamais vu le jour, si ses regrets et ses infortunes ne les eussent engendrées. Assurément, l’occasion est mère d’une grande partie de ce qu’il y a de bon en nous. De même que vous avez vu les gauches mains et les grossiers outils d’un prisonnier découper et fouiller les ciselures les plus fines et les plus délicates, ou achever les travaux souterrains les plus prodigieux, et percer des murs de maçonnerie, et scier des barreaux et des chaînes de fer ; c’est le malheur qui éveille l’industrie, ou le courage, ou la patience, dans des cœurs où ces qualités n’auroient jamais germé sans la circonstance qui les a fait éclore.

« Ce fut après avoir été délaissée par Jason, sans doute, dit un jour lady Castlewood avec un de ses sourires au jeune Esmond (qui lui lisoit une traduction de certains vers d’Euripide), que Médée devint une savante et une grande enchanteresse.

— Et elle pouvoit faire descendre du ciel les étoiles, ajouta le jeune précepteur, mais elle ne put ramener Jason.

— Que voulez-vous dire ? demanda milady fort irritée.

— Vraiment je ne veux rien dire, repartit l’autre, que ce que j’ai lu dans les livres. Que puis-je savoir sur ces matières ? Je n’ai pas vu d’autres femmes que vous et la petite Béatrix, et la femme du ministre et mon ancienne maîtresse, et les femmes de Votre Seigneurie ici.

— Les hommes qui ont écrit vos livres, dit milady, vos Horace, vos Ovide, vos Virgile, autant que je le puis voir, avoient tous une mauvaise opinion de nous, puisque tous leurs héros nous traitent si mal. Nous fûmes toujours destinées à être esclaves ; et même de notre temps, comme vous êtes encore les seuls législateurs, je crois que vos sermons semblent dire que la meilleure femme est celle qui supporte les chaînes de son maître avec le plus de grâce. C’est pitié que les couvents ne soient pas permis par notre Église : Béatrix et moi, nous irions nous y réfugier, et y finir nos jours en paix loin de vous.

— Et n’y a-t-il pas d’esclavage au couvent ? dit Esmond.

— Au moins, si les femmes y sont esclaves, personne ne les voit, répondit la dame. Elles ne travaillent pas par bandes dans les rues avec le public pour se moquer d’elles ; et si elles souffrent, elles souffrent en secret. Voici milord qui revient de la chasse. Emportez les livres : milord n’aime pas à les voir. Les leçons sont finies pour aujourd’hui, monsieur le précepteur. »

Et avec une révérence et un sourire, elle mit fin a ce colloque.

Par le fait, monsieur le précepteur, comme milady appeloit Esmond, avoit maintenant assez de besogne sur les bras au château de Castlewood. Il avoit trois élèves, la mère et les deux enfants, aux leçons desquels elle vouloit toujours assister : sans compter les lettres de milord à écrire et ses comptes à régler, quand Esmond pouvoit les obtenir de son indolent patron.

De ses écoliers, les deux plus jeunes étoient assez paresseux, et, comme milady n’admettoit pas la discipline qui étoit alors en usage, le fils de milord n’apprenoit que ce qui lui plaisoit, ce qui étoit peu de chose, et jamais jusqu’à la fin de sa vie on ne put lui faire traduire six vers de Virgile. Mistress Béatrix babilloit joliment le françois de fort bonne heure, et chantoit agréablement ; mais ceci, c’étoit sa mère qui le lui avoit enseigné, et non Harry Esmond, qui avoit peine à distinguer Green Sleeves de Lillabullero, quoiqu’il n’eût pas de plus grand plaisir au monde que d’entendre ces dames chanter. Il les voit en ce moment (les oubliera-t-il jamais ?) comme elles avoient coutume d’être assises les soirs d’été, ces deux têtes dorées au-dessus du page, la petite main de l’enfant et celle de la mère battant la mesure, et leurs voix montant et descendant à l’unisson.

Mais si les enfants étoient paresseux, c’étoit merveille de voir avec quelle ardeur la mère apprenoit de son jeune précepteur, et lui enseignoit aussi. Elle avoit l’instinct le plus heureux, l’instinct de discerner les beautés latentes et les grâces secrètes des livres, surtout des livres de poésie, ainsi que dans une promenade elle découvroit les fleurs des champs et en faisoit des bouquets comme personne. Elle étoit critique non de raisonnement, mais de sentiment, le plus charmant commentateur des livres qu’ils lisoient ensemble ; et les heures, les plus heureuses peut-être de la vie du jeune Esmond furent celles passées en compagnie de cette bonne maîtresse et de ses enfants.

Ces heureux jours devoient bientôt finir, toutefois ; et c’étoit la volonté de lady Castlewood qui devoit y mettre fin. Il arriva vers la Noël, Harry Esmond ayant alors plus de seize ans, que son ancien camarade, adversaire et ami, Tom Tusher, le fils du ministre, revint de son école de Londres : c’étoit un beau, grand et vigoureux garçon qui alloit entrer au collége, avec une bourse de son école et la perspective d’une promotion plus tard dans l’Église. Tom Tusher ne parloit plus que de Cambridge ; et les deux jeunes gens, qui étoient bons amis, s’examinèrent avec ardeur l’un l’autre sur les progrès qu’ils avoient faits dans leurs études. Tom avoit appris un peu de grec et d’hébreu, indépendamment du latin où il étoit assez fort, et il s’étoit adonné aussi aux mathématiques sous la direction de son père, qui étoit profès dans ces sciences auxquelles Esmond n’entendoit rien ; et il n’écrivoit pas non plus le latin aussi bien que Tom, quoiqu’il le parlât mieux, grâce aux leçons de son cher ami le Père jésuite, dont il se souvenoit toujours avec la plus vive affection, lisant ses livres, tenant ses épées en bon état dans la petite crypte où le Père les avoit montrées à Esmond lors de sa visite nocturne ; et souvent le soir, assis dans la chambre du chapelain qu’il habitait, penché sur ses livres, sur ses vers et sur les bagatelles dont il s’occupoit, il levoit les yeux vers la petite fenêtre en songeant qu’il voudroit la voir s’ouvrir et laisser passage au bon Père. Ç’avoit été comme un rêve ; sans les épées et les livres, Harry auroit presque pu croire que le Père n’étoit qu’un fantôme de son imagination… et sans deux lettres aussi qui lui étoient parvenues, l’une de l’étranger, pleine de conseils et d’affection, l’autre peu de temps après qu’il avoit été confirmé par l’évêque de Hexton, dans laquelle le P. Holt déploroit sa désertion. Mais Harry Esmond se sentoit si sûr maintenant d’être dans la bonne voie, et avoit tant de confiance dans ses forces comme casuiste, qu’il se croyoit capable de tenir tête au Père lui-même, et peut-être bien de le convertir.

Pour opérer sur la foi de son jeune élève, la bonne maîtresse d’Esmond avoit fait des emprunts à la bibliothèque de son père le doyen, qui s’étoit distingué dans la controverse du dernier règne, et, vieux soldat maintenant, avoit suspendu ses armes à son foyer. Celui-ci les décrocha volontiers pour le jeune Esmond, qu’il favorisa de ses propres conseils et de ses lumières. Il ne falloit pas beaucoup presser le jeune garçon pour le décider à partager le culte de sa bien-aimée maîtresse ; et le bon vieux doyen, qui n’avoit pas prêté serment de fidélité, se fit honneur d’une conversion qui dans le vrai étoit due à une plus douce et plus charmante influence.

Sous les yeux bienveillants de milady (milord étant assez généralement plongé dans le sommeil), Esmond lut plusieurs volumes des œuvres des fameux théologiens anglois du siècle précédent, et devint familier avec Wake et Sherlock, avec Stillingfleet et Patrick. Sa maîtresse ne se lassoit jamais d’écouter ou de lire, d’éclairer le texte d’affectueux commentaires, d’insister sur les points qui captivoient le plus son imagination ou que sa raison jugeoit être les plus importants. Depuis la mort du doyen son père, cette dame s’étoit accordé une certaine latitude de lectures théologiques, que son père étoit trop orthodoxe pour permettre, les écrivains favoris du doyen faisant plutôt appel à la raison et à l’ancienneté qu’aux passions ou à l’imagination de leurs lecteurs, en sorte que les œuvres de l’évêque Taylor, et même celles de M. Baxter et de M. Law trouvèrent, en réalité, plus de faveur auprès de milady Castlewood, que les volumes plus sévères de nos grands scolastiques anglois.

Plus tard, à l’Université, Esmond rouvrit la controverse et la poursuivit d’une tout autre manière, quand ses protecteurs eurent décidé qu’il devoit embrasser la carrière ecclésiastique. Mais, quoique sa maîtresse eût fort à cœur cette profession, il n’en fut pas de même de lui. Après cette première ferveur de dévotion ingénue que son bien-aimé jésuite lui avoit inspirée, la théologie spéculative eut peu de prise sur l’esprit du jeune homme. Quand sa crédulité d’enfance fut troublée, et que ses saints et ses vierges descendirent de son autel pour être mis presque au niveau des divinités de l’Olympe, sa croyance devint de l’acquiescement plutôt que de l’ardeur ; et il se détermina à prendre la soutane et le rabat, comme un autre se détermine à porter une cuirasse et des bottes à genouillères, ou à s’installer à un bureau de négociant, pour gagner sa vie, et par obéissance et nécessité plutôt que par choix. Il y avoit, du temps de M. Esmond, quantité d’hommes de cette espèce aux Universités, qui entroient dans les ordres sans plus de vocation que lui.

Quand Thomas Tusher fut parti, un vif sentiment de découragement et d’inquiétude s’empara du jeune Esmond ; et, quoiqu’il ne se plaignît pas, sa bonne maîtresse dut en deviner la cause ; car bientôt après elle fit voir non-seulement qu’elle savoit la raison de cette mélancolie, mais encore qu’elle y pouvoit porter remède. Elle avoit l’habitude d’observer ainsi à leur insu ceux qui lui étoient liés par le devoir ou l’affection, et de prévenir leurs desseins ou de les réaliser quand elle en avoit le pouvoir. Il étoit dans sa disposition d’avoir de bonnes pensées et de méditer silencieusement des actes de bienveillance au profit de ceux qui l’entouroient. Nous acceptons généralement ces bons offices comme s’ils nous étoient dus ; les Maries qui versent des parfums sur nos pieds n’obtiennent que peu de remercîments. Quelques-uns d’entre nous ne sont pas sensibles à ce dévouement, ou du moins il ne les pousse pas à la reconnoissance ; d’autres ne se les rappellent que des années après, quand les jours sont passés où ces bontés nous étoient prodiguées, et alors en payement de cette dette nous offrons un pauvre et tardif tribut de larmes. Alors les accents oubliés de l’amour nous reviennent, et nous voyons dans le passé de tendres regards… oh ! si brillants et si clairs !… oh ! si ardemment désirés !… parce qu’ils sont hors de notre portée ; comme une musique de fête qu’on entend des murs d’une prison, ou un rayon de soleil qui passe à travers les barreaux, d’autant plus prisé qu’on ne peut l’atteindre, d’autant plus brillant par le contraste de l’obscurité présente et de la solitude d’où il n’est pas possible de s’échapper.

Toute l’attention que lady Castlewood parut donc prendre à la mélancolie de Harry Esmond, au départ de Tom Tusher, fut d’essayer, par une gaieté qui ne lui étoit point habituelle, de dissiper sa tristesse. Elle rendit ses trois élèves (dont elle étoit le principal) plus gais qu’ils n’avoient jamais été, et plus dociles aussi, apprenant tout et lisant beaucoup plus qu’ils n’avoient eu coutume de faire. « Car qui sait, disoit-elle, ce qui peut arriver, et si nous pourrons garder longtemps un si savant précepteur ? » Frank Esmond dit que pour sa part il ne désiroit point d’en apprendre davantage, et que le cousin Harry pourroit fermer son livre quand il lui plairoit, s’il vouloit venir pêcher ; et la petite Béatrix déclara qu’elle enverroit chercher Tom Tusher, et qu’il seroit trop content de venir à Castlewood, si Harry tenoit à s’en aller.

Enfin il arrive un jour un messager de Winchester, porteur d’une lettre du doyen, avec un grand sceau noir, pour dire que sa sœur étoit morte, et qu’elle avoit laissé sa fortune de deux mille livres sterling à ses six nièces, les filles du doyen ; et maintes fois depuis, Harry Esmond s’est rappelé la rougeur de sa bonne maîtresse à cette communication, et le regard animé qu’elle jeta sur lui. Elle ne feignit aucune douleur de la mort de cette parente, dont sa famille et elle étoient séparées depuis nombre d’années.

Quand milord apprit cette nouvelle, il ne fit pas non plus une très-longue figure. « L’argent viendra fort à propos pour meubler la salle de musique et la cave qui baisse beaucoup, et pour acheter à Votre Seigneurie un carrosse et une paire de chevaux à deux fins. Et, Béatrix, vous aurez une épinette ; et, Frank, vous aurez un petit cheval de la foire de Hexton ; et, Harry, vous aurez cinq guinées pour acheter des livres, dit milord, qui étoit généreux avec son argent, et aussi avec celui des autres. Je voudrois que votre tante mourût une fois par an, Rachel ; nous pourrions bien dépenser votre argent, et celui de vos sœurs aussi.

— Je n’ai qu’une tante, et… et j’ai un autre emploi de cet argent, milord, dit milady en rougissant beaucoup.

— Un autre emploi, ma chère ! et depuis quand savez-vous ce que c’est que l’argent ? s’écria milord. Et que diable est-ce que je vous refuse quand vous en avez besoin ?

— Mon intention est de donner cet argent… Ne pouvez-vous deviner, milord ? »

Milord jura un de ses plus gros jurons qu’il ne savoit pas du tout ce qu’elle vouloit dire.

« Je le destine à Harry Esmond pour aller au collége. Cousin Harry, dit milady, il ne faut pas rester plus longtemps dans ce triste endroit : pour vous-même et pour nous, Harry, vous avez un nom à vous faire.

— Dieu me damne ! Harry est bien ici, dit milord, ayant pour un moment l’air de mauvaise humeur.

— Est ce que Harry s’en va ? Ce n’est pas pour tout de bon que vous dites qu’il s’en va ? s’écrient d’une même voix Frank et Béatrix.

— Mais il reviendra, et cette maison sera toujours la sienne, reprend milady, ses yeux bleus animés d’une bonté céleste ; et ses élèves l’aimeront toujours, n’est-ce pas ?

— Pardieu, Rachel, vous êtes une brave femme ! dit milord, saisissant la main de milady, ce qui la fit beaucoup rougir, et reculer en mettant ses enfans devant elle. Je vous souhaite toutes sortes de prospérités, mon cousin, continua-t-il en donnant à Harry Esmond un coup cordial sur l’épaule. Je ne veux pas entraver votre chance. Allez à Cambridge, garçon ; et quand Tusher mourra, vous aurez son bénéfice, si vous n’êtes pas mieux pourvu à cette époque. Nous meublerons la salle à manger et nous achèterons les chevaux une autre année. Je t’en donnerai un de l’écurie : prends celui que tu voudras, excepté le mien et le hongre bai, et les chevaux de voiture ; et que Dieu t’assiste, mon garçon !

— Prenez l’alezan saure, Harry ; c’en est un bon. Papa dit que c’est le meilleur de l’écurie, dit le petit Frank sautant et battant des mains. Venez le voir dans l’écurie. »

Et l’autre, dans sa joie et son empressement, se disposoit à quitter sur-le-champ la chambre pour faire ses apprêts de voyage.

Lady Castlewood le suivit d’un regard triste et pénétrant. « Il voudroit déjà être parti, milord, » dit-elle à son mari.

Le jeune homme, honteux, revint sur ses pas. « En vérité, dit-il, je voudrois toujours rester, si Votre Seigneurie me l’ordonnoit.

— Et tu serois un sot pour ta peine, cousin, dit milord. Bah ! bah ! camarade, va voir le monde. Jette ta gourme, et prends la meilleure chance que le destin t’envoie. Je voudrois revenir à ton âge pour pouvoir aller au collége, et goûter l’ale de Trumpington.

— Notre maison est en effet bien ennuyeuse, s’écria milady avec un certain accent de tristesse et peut-être même de sarcasme. Une vieille maison maussade à moitié ruinée, et le reste à moitié meublé seulement ; une femme et deux enfans ne sont qu’une pauvre compagnie pour des gens habitués à mieux. Nous ne sommes bonnes, messieurs, qu’à être vos servantes, et vos plaisirs nécessairement doivent être ailleurs qu’au logis.

— Que je sois maudit, Rachel, si je sais si vous parlez sérieusement ou non ! dit milord.

— Sérieusement, milord, dit-elle en continuant de serrer contre elle un de ses enfans. Y a-t-il grand sujet de plaisanter ? »

Et elle fit une imposante révérence, et jetant sur Harry Esmond un superbe regard qui sembloit dire : « Souvenez-vous ; vous me comprenez, vous, s’il ne me comprend pas, » elle quitta la chambre avec ses enfants.

« Depuis qu’elle a découvert cette maudite affaire de Hexton, dit milord… et puissent être pendus ceux qui la lui ont dite ! ce n’est plus la même femme. Elle qui étoit aussi humble qu’une gardeuse de vaches, elle est aussi fière qu’une princesse. Suivez mon conseil, Harry Esmond, et tenez-vous loin des femmes. Depuis que j’ai eu affaire à ces drôlesses-là, elles ne m’ont donné que des dégoûts. J’avais une femme à Tanger avec laquelle, comme elle ne parloit pas un mot de mon langage, vous auriez cru que je pourrois mener une vie paisible. Mais elle essaya de m’empoisonner, parce qu’elle étoit jalouse d’une juive. Il y avoit votre tante, car elle étoit votre tante, la tante Jézabel ; votre père a mené une jolie existence avec elle ; et voici milady. Quand je la vis montée en croupe derrière le doyen son père, elle sembloit et étoit un tel enfant, qu’une poupée de douze sous auroit pu lui plaire. Et maintenant vous voyez ce qu’elle est, à bas les mains, droite comme un I, haute et puissante dame ; une impératrice ne seroit pas plus superbe. Passez-nous le flacon, Harry, mon garçon. Un pot de bière et une rôtie le matin, dit mon hôte. Une rôtie et un pot de bière à midi, dit ma chère. Dieu me damne, Polly aime un pot d’ale, et relevé d’eau-de-vie, par Jupiter ! a

Dans le fait, je suppose qu’ils le buvoient ensemble ; car milord avoit souvent de la peine à parler dès midi au dîner ; et au souper, le soir, il ne parloit plus du tout.

Le départ de Harry Esmond résolu, il sembla que lady Castlewood aussi se réjouissoit de le perdre ; car plus d’une fois, lorsque le jeune garçon, honteux peut-être de son ardeur secrète à partir (en tous cas pris de tristesse à l’idée de quitter ceux dont il avoit reçu tant de preuves d’affection et de bienveillance inestimable), essaya d’exprimer sa reconnoissance à sa maîtresse et ses regrets de s’éloigner de ceux qui avoient donné un abri et des soins à un orphelin sans nom et sans asile, lady Castlewood coupa court à ses protestations de tendresse et à ses lamentations, et ne voulut pas qu’il fût question de chagrin, ne se préoccupant que de la réputation de Harry et de son avenir. « Notre petit legs vous fera vivre quatre ans en gentilhomme. La Providence céleste, votre propre mérite, votre travail, votre honneur devront faire le reste. Castlewood sera toujours un asile pour vous, et ces enfants, que vous avez instruits et aimés, ne désapprendront pas à vous aimer aussi. Et, Harry, dit-elle (et ce fut l’unique fois qu’en parlant elle eut une larme dans l’œil et un tremblement dans la voix), il peut arriver selon le cours de la nature, que je leur sois enlevée ; et leur père… et… et ils auront besoin de vrais amis et de protecteurs. Promettez-moi de leur rester fidèle… comme… comme je crois que je vous l’ai été ; et que l’ardente prière et la bénédiction d’une mère vous accompagnent !

— Que Dieu me soit en aide comme je le serai, madame ! dit Harry Esmond en tombant à genoux et baisant la main de sa maîtresse. Si vous voulez que je reste, je resterai. Qu’importe si je fais ou non mon chemin dans la vie, ou si un pauvre bâtard meurt aussi inconnu qu’il l’est maintenant ? Il suffit que j’aie votre affection et votre bienveillance assurément ; et vous rendre heureuse est un devoir suffisant pour moi.

— Heureuse ! dit-elle ; mais vraiment je devrois l’être avec mes enfants, et…

— Vous ne l’êtes pas ! s’écria Esmond ; car il savoit quelle vie elle menoit, quoique sa maîtresse et lui n’eussent jamais échangé une parole à ce sujet. À défaut de bonheur, vous pourriez avoir du bien-être. Laissez-moi rester et travailler pour vous ; laissez-moi rester et être votre serviteur.

— En vérité, il vaut mieux que vous partiez, dit milady en riant et mettant pour une minute sa main sur la tête du jeune homme. Vous ne resterez pas dans un si triste séjour. Vous irez au collége et vous vous distinguerez comme il sied à votre nom. Voilà comme vous me plairez le mieux ; et… et si mes enfants ont besoin de vous, ou que j’aie besoin de vous moi-même, vous nous reviendrez ; et je sais que nous pouvons compter sur vous.

— Que le ciel m’abandonne si vous ne le pouvez pas, dit Harry en se relevant.

— Et mon chevalier soupire après un dragon qu’il puisse combattre, » dit milady en riant : paroles qui firent tressaillir et rougir Harry Esmond ; car il songeoit précisément qu’il voudroit bien rencontrer immédiatement quelque occasion de lui prouver son dévouement. Et il lui fut agréable de penser que sa maîtresse l’avoit appelé son chevalier, et bien souvent il se rappela cette circonstance, et pria le ciel de permettre qu’il fût pour elle un loyal chevalier.

La fenêtre de la chambre à coucher de milady donnoit sur la campagne, et de là on pouvoit voir les collines violettes au delà du village de Castlewood, la verte prairie entre ce village et le château, et le vieux pont jeté sur la rivière. Quand Harry Esmond partit pour Cambridge, le petit Frank courut à côté de son cheval jusqu’au pont, et là Harry s’arrêta un moment et reporta ses regards vers la maison où s’étoit passée la meilleure partie de sa jeunesse. Elle étoit devant lui avec ses tours grises, une ou deux tourelles brillant au soleil, les arcs-boutants et les murs de la terrasse projetant de grandes ombres bleues sur le gazon. Et Harry s’est souvenu tout le reste de sa vie d’avoir vu sa maîtresse le regardant de sa fenêtre, et les boucles châtain de la petite Béatrix se détachant sur la robe blanche de sa mère. Toutes deux lui dirent adieu de la main, et le petit Frank sanglota de regret de le quitter. Oui, il seroit le loyal chevalier de sa maîtresse, il en fit vœu dans son cœur ; et il répondit à leur adieu en agitant son chapeau. Les gens du village avaient aussi leurs adieux à lui faire. Ils savoient que maître Harry alloit au collége, et la plupart eurent de lui un mot aimable. Je ne m’arrête point à dire quelles aventures il se mit à imaginer et quelle carrière il ouvrit devant ses pas avant d’avoir fait trois milles. Il n’avoit pas encore lu les ingénieux contes arabes de M. Galland ; mais soyez sûr que l’honnête Alnaschar n’est pas le seul qui bâtisse des châteaux en l’air, qui fonde de belles espérances et qui les fasse crouler aussi.

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