‹ Henry EsmondChapitre 11 sur 43 · 1 · 10

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Milord, qui dit qu’il aimeroit à revoir les lieux où s’étoit passée sa jeunesse, eut la bonté d’accompagner Harry Esmond dans son premier voyage à Cambridge. Leur route étoit de passer par Londres, où milord vicomte fit rester Harry quelques jours, afin de lui donner une idée des plaisirs de la ville avant qu’il entrât dans ses études universitaires ; et, tandis qu’ils étoient là, le patron de Harry conduisit le jeune homme chez milady douairière, à Chelsea, près de Londres, la bonne dame de Castlewood ayant spécialement recommandé que les deux voyageurs fissent une visite respectueuse dans ce quartier.

Sa Seigneurie la vicomtesse douairière occupoit une belle maison à Chelsea, avec jardin derrière et regardant la Tamise, vue toujours brillante et animée avec ses essaims de matelots, de barques et de bateaux de toute espèce. Harry eut envie de rire en reconnoissant dans le parloir le vieux tableau, à lui si bien connu, de sir Peter Lely, où la veuve de son père étoit représentée en vierge chasseresse avec un arc et un carquois dorés, et chargée seulement de cette petite quantité de draperies qu’il paroît que les vierges avoient coutume de porter du temps au roi Charles.

Milady douairière avoit quitté ce costume de chasseresse lorsqu’elle s’étoit mariée. Mais, quoiqu’elle eût maintenant considérablement dépassé la soixantaine, je crois qu’elle pensoit que la nymphe tout aérienne de la peinture pouvoit encore aisément se reconnoître dans la vénérable personne qui donnoit audience à Henry et à son patron.

Elle fit au jeune homme un accueil encore plus favorable qu’à ce dernier, car il lui plut de tenir conversation en françois, langue que milord Castlewood ne possédoit pas très-bien, et elle exprima sa satisfaction de voir que M. Esmond pouvoit la parler couramment. C’étoit la seule qui fût propre à une conversation polie, daigna-t-elle dire, et qui convînt à des personnes de haute distinction.

Milord rit plus tard, lorsqu’ils partirent, de la conduite de sa parente. Il dit qu’il se rappeloit le temps où elle parloit l’anglois assez vite, et il plaisanta à sa joyeuse manière de la perte qu’il avoit faite en n’épousant pas une si charmante femme que celle-là.

Milady vicomtesse voulut bien demander à Sa Seigneurie des nouvelles de sa femme et de ses enfants ; elle avoit ouï dire que lady Castlewood avoit eu la petite vérole ; elle espéroit qu’elle n’étoit point aussi défigurée qu’on le disoit.

Àcette remarque sur la maladie de sa femme, milord vicomte tressaillit et devint rouge ; mais la douairière, en demandant si la jeune dame étoit défigurée, s’étoit tournée vers son miroir et y examinoit sa vieille face ridée avec une telle grimace de satisfaction, que tout ce que ses hôtes purent faire fut de ne pas rire à son respectable nez.

Elle s’informa de la profession à laquelle Harry se destinoit ; et milord ayant dit que le jeune homme devoit entrer dans les ordres et avoir le bénéfice de Castlewood quand le vieux docteur Tusher le laisseroit vacant, elle ne fit voir aucun mécontentement à l’idée que Harry deviendroit un ecclésiastique anglican, et même elle parut plutôt bien aise de le voir ainsi pourvu. Elle recommanda à M. Esmond de ne point oublier de lui faire visite lorsqu’il passeroit par Londres, et elle poussa la gracieuseté jusqu’à envoyer une bourse, avec vingt guinées pour lui, à la taverne où milord étoit descendu (le Lévrier, dans Charing-Cross) ; et à cet utile cadeau pour son parent, elle ajouta le présent d’une petite poupée pour la petite fille de milord, Béatrix, qui commençoit à avoir passé l’âge des poupées, et étoit presque aussi grande que sa vénérable parente.

Après avoir vu la ville et été aux théâtres, milord Castlewood et Esmond partirent pour Cambridge, employant deux agréables jours à ce voyage. Ces nouvelles voitures si rapides n’étoient point encore établies, qui font tout le trajet de Londres à l’Université en un seul jour ; néanmoins la route fut agréable et parut assez courte à Henry Esmond, et il s’est toujours rappelé avec reconnoissance ces heureux jours de congé que son bon protecteur lui donna.

M. Esmond fut inscrit comme pensioner au collége de la Trinité à Cambridge, auquel fameux collége milord avoit appartenu aussi dans sa jeunesse. Le docteur Montague en étoit le principal à cette époque, et il reçut milord vicomte avec une grande politesse ; ainsi fit M. Bridge, qui fut choisi pour tutor de Harry. Tom Tusher, qui étoit du collège Emmanuel, et qui étoit alors de seconde année, vint présenter ses devoirs à milord, et prendre Harry sous sa protection ; et un appartement commode lui ayant été donné dans la grande cour, tout à côté de la porte et près du logement du fameux M. Newton, le patron de Harry prit congé de lui avec beaucoup de paroles affectueuses et de bénédictions, et un avertissement de se mieux conduire à l’Université que milord n’avoit fait lui-même.

Il est inutile de s’étendre dans ces Mémoires sur les particularités de la vie de collége de Harry Esmond. Elle ressembla à celle d’une centaine de jeunes gens de ce temps-là. Mais il avoit le malheur d’être plus âgé d’une couple d’années que la plupart de ses camarades ; et son mode précédent d’éducation solitaire, les circonstances de sa vie, et les habitudes pensives et mélancoliques qu’il y avoit naturellement prises, l’éloignèrent, en grande partie, de compagnons plus jeunes et plus ardents que lui. Son précepteur, qui étoit courbé jusqu’à terre, lorsqu’il promenoit milord sur les tapis verts du collége, changea de conduite dès que ce seigneur eut le dos tourné, et fut, du moins Harry le pensa, dur et impérieux. Quand les élèves s’assembloient dans leurs greges au collége, Harry se trouvoit seul au milieu de ce petit troupeau ; ils partirent d’un grand éclat de rire lorsqu’on lui fit lire du latin, ce qu’il fit, n’en connoissant pas d’autre, avec la prononciation étrangère que lui avoit donnée son ancien maître, le jésuite. M. Bridge, le précepteur, le fit l’objet des plaisanteries grossières auxquelles il aimoit à se livrer. La fierté au jeune homme fut blessée, et sa vanité mortifiée ; et il se trouva, pour quelque temps, aussi solitaire dans ce lieu qu’il l’avoit jamais été à Castlewood, où il brûloit de retourner. Sa naissance étoit une source de honte pour lui, et il se croyoit en butte aux dédains et aux sarcasmes des jeunes et des vieux, qui sans doute l’eussent mieux traité, s’il les eût abordés plus franchement. Et maintenant qu’il reporte ses regards, dans des jours plus calmes, sur cette période de sa vie qu’il trouvoit si malheureuse, il peut voir que sa fierté et sa vanité furent pour beaucoup dans les mortifications qu’il attribuoit au mauvais vouloir des autres. Le monde traite avec bonhomie les gens qui en ont, et je n’ai jamais vu un misanthrope le bouder et le quereller, qui ne fût dans son tort. Tom Tusher donna à Henry une foule de bons avis à ce sujet, car Tom avoit du bon sens et un bon caractère ; mais M. Harry crut devoir traiter son ancien avec beaucoup de dédain superflu et de mépris absurde, et ne voulut pour rien renoncer à ses chers griefs, auxquels, bien probablement, personne ne croyoit que lui. Quant à l’honnête docteur Bridge, le précepteur, il s’aperçut, après avoir essayé de faire de l’esprit aux dépens de son élève, que le jeune homme ne prêtoit pas à la chose, et que le rire n’étoit pas toujours de son côté. Le maître et l’élève n’en furent pas meilleurs amis ; mais Esmond y gagna ceci, que M. Bridge se décida à le laisser tranquille ; et, pourvu qu’il suivît ses offices, qu’il fît les exercices de collége exigés de lui, Bridge étoit charmé de ne pas voir la face maussade de Harry dans la classe et de le laisser lire et bouder à part lui dans sa chambre.

Un ou deux poëmes en latin et en anglois, qui furent déclarés n’être pas sans mérite, et un discours latin (car M. Esmond écrivoit mieux cette langue qu’il ne la prononçoit), lui valurent un peu de réputation auprès des autorités de l’Université et parmi les jeunes gens, qui commencèrent à en faire plus de cas qu’il ne méritoit. Quelques victoires remportées sur leur ennemi commun, M. Bridge, les lui concilièrent et le firent regarder comme le champion de leur année contre les anciens. Ceux d’entre eux auxquels il s’ouvrit ne le trouvèrent pas si sombre et si hautain qu’ils l’avaient cru au premier abord ; et don Dismallo, comme on l’appeloit, devint bientôt un personnage de quelque importance dans son collége, et fut, à ce qu’il suppose, déclaré par les anciens comme un assez dangereux caractère.

Don Dismallo étoit un déterminé jeune jacobite, comme le reste de sa famille ; il se donnoit beaucoup d’airs absurdes de loyauté ; il invitoit ses jeunes amis à boire du vin de Bourgogne à la santé du roi, le jour de naissance du roi Jacques ; il prenoit le deuil le jour de son abdication, jeûnoit à l’anniversaire du couronnement du roi Guillaume, et faisoit mille folies dont il sourit maintenant lorsqu’il y songe.

Ces folies lui attiroient mainte remontrance de la part de Tom Tusher, qui fut toujours l’ami des pouvoirs existants, comme Esmond fut toujours en opposition avec eux. Tom étoit whig, tandis qu’Esmond étoit tory. Tom ne manquoit pas une leçon, et faisoit au censeur la plus profonde des révérences. Il n’est pas étonnant qu’il soupirât de l’insubordination de Harry, et qu’il fût mécontent quand les autres rioient de lui. N’étoit que Harry étoit connu pour avoir la protection de milord vicomte, Tom certainement eût rompu avec lui tout à fait. Mais l’honnête Tom ne se brouilla jamais avec un camarade, tant qu’il étoit l’ami d’un grand seigneur. Ce n’étoit pas calcul de la part de Tom, c’étoit inclination naturelle vers la grandeur. S’il flattoit, ce n’étoit point hypocrisie, c’étoit la tendance de son caractère, toujours parfaitement de bonne humeur, obligeant et servile.

Harry auroit dû être fort à son aise : car non-seulement sa maîtresse de Castlewood fournissoit régulièrement à ses besoins, mais la douairière de Chelsea lui faisoit son cadeau annuel, et chaque année à Noël recevoit Esmond dans sa maison près de Londres ; mais, en dépit de ces libéralités, Esmond étoit toujours sans le sou, tandis que c’étoit merveille de voir avec quelle petite pension de son père Tom Tusher trouvoit moyen de faire bonne figure. Il est vrai que Harry dépensoit, donnoit et prêtait son argent très-largement, ce que ne faisoit point Thomas. Je crois qu’il ressembloit sous ce rapport au fameux duc de Marlborough, qui, ayant reçu dans sa jeunesse un présent de cinquante livres de quelque folle qui s’étoit éprise de sa bonne mine montra nombre d’années après l’argent à Cadogan dans un tiroir où il l’avoit déposé le jour qu’il avoit vendu son honneur imberbe pour se le procurer. Je ne veux pas dire que Tom ait jamais tiré un parti si avantageux de sa bonne mine, car la nature ne l’avoit pas particulièrement doué d’agréments physiques, et il fut toujours un modèle de moralité, ne perdant aucune occasion de donner les meilleurs avis à son jeune camarade, genre de cadeaux dont il n’étoit pas chiche, c’est une justice à lui rendre. Non pas qu’il ne fût aussi à sa manière un joyeux compagnon : il aimoit les plaisanteries, quand par bonheur il les comprenoit, et il prenoit largement sa part d’une bouteille lorsqu’un autre la payoit, et particulièrement s’il y avoit dans la compagnie un jeune lord pour la boire. En pareil cas, il n’y avoit pas de plus solide buveur dans l’Université que M. Tusher ; et il étoit édifiant à voir, tout frais rasé et l’air pimpant, chantant Amen ! le matin de bonne heure à la chapelle. Dans ses lectures, le pauvre Harry se permettoit de courir après les neuf Muses, et aussi vraisemblablement il étoit peu favorisé d’aucune d’elles ; tandis que Tom Tusher, qui n’avoit pas plus de dispositions pour la poésie qu’un garçon de charrue, néanmoins, à force de persévérance et d’obséquiosité auprès de la divine Calliope, gagna un prix et quelque considération dans l’Université, et un titre de fellow dans son collége, en récompense de ses études. À cette époque de sa vie, M. Esmond acquit le peu de lecture dont il puisse se vanter, et il passoit une bonne partie de ses journées à dévorer avidement tous les livres sur lesquels il pouvoit mettre la main. De cette façon décousue, les œuvres de la plupart des poëtes anglois, françois et italiens, lui passèrent sous les yeux, et il eut aussi une teinture de la langue espagnole, sans parler des langues anciennes, qu’il possédoit passablement, le latin du moins.

Puis, vers le milieu de ses études universitaires, il se mit à faire des lectures en vue de la profession à laquelle l’appeloit une prudence toute mondaine plutôt que son inclination, et la controverse théologique le jeta dans une grande perplexité. Pendant le cours de ses lectures (qui ne furent jamais poursuivies avec le sérieux ou la ferveur que cette étude exige), notre jeune homme se trouva, au bout d’un mois, papiste, et il alloit proclamer sa foi ; mais le mois suivant, il étoit protestant, avec Chillingworth ; et le troisième, sceptique, avec Hobbs et Bayle : tandis que l’honnête Tom Tusher ne permit jamais à son esprit de s’égarer hors de la voie prescrite dans l’Université, accepta de tout son cœur les trente-neuf articles, et en auroit signé et juré trente-neuf autres en toute obéissance. L’obstination de Harry à ce sujet, et le désordre de ses idées et de sa conversation, choquèrent et affligèrent tellement son ancien ami, qu’il survint entre eux de la froideur et de l’éloignement, en sorte qu’ils ne devinrent guère que de simples connoissances, d’amis intimes qu’ils avoient été d’abord à leur entrée au collège. La politique, aussi, jouoit un grand rôle à l’Université ; et là-dessus, également, les opinions étoient diverses. Quoique de la Haute-Église, Tom faisoit profession d’être un grand partisan du roi Guillaume ; tandis que Harry étoit arrivé au collège avec ses opinions de tory, qui étoient celles de sa famille, et auxquelles il doit ajouter une dangereuse admiration pour Olivier Cromwell, prenant tantôt parti pour lui et tantôt pour le roi Jacques dans les discussions que les jeunes gentlemen avoient dans les chambres les uns des autres, où ils débattoient l’état de la nation, couronnoient et déposoient les rois, et portoient la santé des héros et des beautés des temps passés et présents en sablant l’ale du collége.

Ainsi, soit les circonstances de sa naissance, soit la mélancolie naturelle de sa disposition, Esmond vécut beaucoup seul durant son séjour à l’Université, n’ayant pas assez d’ambition pour se distinguer dans les études de collége, et ne se souciant pas de se mêler aux amusements et aux enfantillages des étudiants qui, pour la plupart, avoient deux ou trois années de moins que lui. Cependant, il étoit fort sensible à la bienveillance qu’on lui témoignoit, comme il l’étoit au dédain et à l’injustice ; et, quoique seul en général, il eut pourtant une ou deux amitiés très-chaudes pour ses camarades de cette époque.

Un de ces camarades étoit un singulier personnage qui résidoit à l’Université, quoiqu’il n’en fût pas membre, et étoit professeur d’une science à peine reconnue pour telle dans le cours ordinaire de l’éducation de collége. C’étoit un officier français réfugié, qui avoit été chassé de son pays natal à l’époque des persécutions contre les protestants, et qui étoit venu a Cambridge, où il enseignoit l’art de l’escrime, et avoit ouvert une salle d’armes. Quoiqu’il se proclamât protestant, on disoit que M. Moreau étoit un jésuite déguisé ; dans le fait, il étoit arrivé avec de chaudes recommandations auprès du parti tory, qui étoit assez fort dans cette Université, et étoit vraisemblablement un des nombreux agents que le roi Jacques avoit dans le pays. Esmond trouva la conversation de cet officier beaucoup plus à son goût que celle des théologiens de collége de la salle commune ; il ne se lassoit pas de lui entendre raconter les campagnes de Turenne et de Condé, auxquelles M. Moreau avoit pris part ; et étant familiarisé avec la langue françoise depuis son jeune âge, et dans un endroit où peu de personnes la parloient, sa compagnie devint fort agréable au brave vieux maître d’armes, dont il étoit l’élève favori et sous lequel il finit par devenir d’une très-passable force dans la noble science de l’escrime.

Àla prochaine inscription, Esmond alloit pouvoir prendre son degré de bachelier ès arts, et ensuite, en temps convenable, revêtir la soutane et le rabat que sa bonne maîtresse vouloit lui voir porter. Tom Tusher étoit lui-même, à cette époque, un ecclésiastique et un fellow de son collége ; et Harry se disoit qu’il céderoit bien volontiers à Tom son droit sur le bénéfice de Castlewood, et que la chaire n’étoit nullement sa vocation. Mais comme, avant toutes choses, il étoit soumis à sa chère maîtresse et savoit qu’un refus de sa part lui feroit de la peine, il se détermina à ne point laisser voir sa répugnance pour les fonctions cléricales ; et c’est dans cette peu satisfaisante disposition d’esprit qu’il alla passer les dernières vacances qu’il devoit avoir à Castlewood avant d’entrer dans les ordres.

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