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Depuis que milady Mary Wortly Montagu a rapporté de Turquie la pratique de l’inoculation (plusieurs pensent que c’est une pratique dangereuse, et que c’est se jeter inutilement dans la gueule du loup), je crois que la rigueur de la petite vérole, ce terrible fléau du monde, s’est un peu amortie de notre côté, et je me rappelle, dans mon temps, des centaines de jeunes et belles personnes qui ont été conduites au tombeau, ou qui ne se sont relevées de cette maladie qu’effroyablement cicatrisées et défigurées. Plus d’un charmant visage a laissé ses roses sur le lit où l’avoit cloué cette affreuse et flétrissante peste. Dans ma jeunesse, elle entroit dans un village et détruisoit la moitié des habitants : à son approche, on peut bien s’imaginer que non-seulement la beauté, mais que la force étoit alarmée, et fuyoit qui pouvoit. Un jour, l’an 1694 (j’ai de bonnes raisons de m’en souvenir), le docteur Tusher accourut au château de Castlewood, la face consternée, disant que la maladie avoit fait son apparition dans le village, chez le forgeron, et qu’une des servantes y étoit prise de la petite vérole.
Le forgeron, indépendamment de sa forge et de ses fers pour les chevaux, avoit un cabaret tenu par sa femme, et ses pratiques étoient assises sur des bancs devant la porte et regardoient la forge tout en buvant leur bière. Or il y avoit dans cette taverne une jolie fille que les garçons de l’auberge appeloient Nancy Sievewright, un beau brin de fille, au teint frais, dont la face étoit aussi rouge que les roses trémières qui décoroient les palissades du jardin derrière la taverne. À cette époque, Harry Esmond étoit un garçon de seize ans, et de façon ou d’autre, dans ses promenades et excursions, il lui arrivoit souvent de rencontrer la jolie figure de Nancy Sievewright ; s’il n’avoit pas quelque chose à faire faire chez le forgeron, il alloit boire de l’ale aux Trois-Châteaux, où il trouvoit quelque prétexte pour voir cette pauvre Nancy. La pauvre créature, Harry n’entendoit pas à mal, et elle non plus, bien sûr ; mais la vérité est qu’ils se rencontroient toujours, dans les ruelles, ou près du ruisseau, ou près des palissades du jardin, ou autour de Castlewood. C’étoit « Dieu ! monsieur Henry ! » et « Comment vous portez-vous, Nancy ? » mainte et mainte fois la semaine. C’est surprenant, l’attraction magnétique qui réunit les gens si loin qu’ils soient. Je rougis quand je songe maintenant à la pauvre Nancy, avec son corsage rouge, ses belles joues violettes et sa jupe de grosse toile, et que je faisois des plans, et que je lui tendois des piéges, et que je préparois des discours dans mon cœur, que j’avois rarement le courage de prononcer en présence de cette humble enchanteresse, qui ne savoit que traire une vache, et ouvroit de grands yeux étonnés quand je lui débitais un de mes beaux discours tirés de Waller ou d’Ovide. Pauvre Nancy ! du brouillard des années écoulées ressort ton honnête face de campagnarde, et je me rappelle ta tendre voix comme si je l’avois entendue hier.
Quand le docteur Tusher apporta la nouvelle que la petite vérole étoit aux Trois-Châteaux, où un vagabond, à ce qu’on disoit, avoit donné la maladie, la première pensée de Henry Esmond fut de s’alarmer pour la pauvre Nancy, et ensuite d’être honteux et inquiet pour la famille de Castlewood, craignant d’être cause qu’elle ne gagnât ce mal ; car le fait est que M. Henry étoit resté assis, ce jour-là, une heure dans une salle de derrière où Nancy Sievewright étoit avec un petit frère qui se plaignoit d’un mal de tête et étoit dans la torpeur ou pleurant, soit sur une chaise au coin du feu, soit sur les genoux de Nancy, soit sur les miens.
La petite lady Béatrix poussa des cris à la nouvelle du docteur Tusher, et milord lui-même s’écria : « Dieu me bénisse ! « C’étoit un homme brave et qui n’avoit peur de la mort sous aucun aspect, si ce n’est celui-ci. Il étoit très-fier de son teint rose et de sa belle chevelure, et l’idée de mourir de la petite vérole l’effrayoit plus que toute autre fin. « Nous prendrons les enfants et nous partirons demain pour Walcote. » C’étoit la petite maison que milord avoit eue de sa mère, près de Winchester.
« C’est la meilleure ressource en cas que la maladie se répande, dit M. Tusher. Il est terrible de songer qu’elle a commencé à la taverne. La moitié des gens du village y sont allés aujourd’hui, ou chez le forgeron, ce qui est la même chose. Mon clerc Simon loge avec eux. Je ne pourrai jamais monter en chaire et avoir ce garçon si près de moi. Je ne veux pas avoir cet homme près de moi.
— Si un de vos paroissiens, mourant de la petite vérole, vous envoyoit chercher, est-ce que vous n’iriez pas ? demanda milady en levant de dessus son métier à broder ses calmes yeux bleus.
— Par le Seigneur, moi, je n’irois pas, dit milord.
— Nous ne sommes point dans un pays de papistes, et un malade n’a pas un besoin absolu de confession, dit le docteur. Il est vrai que la confession est une consolation et un secours pour lui lorsqu’elle est possible, et qu’elle offre quelque espoir de bien ; mais lorsque la vie d’un ministre au milieu de ses ouailles est très-précieuse pour elles, il n’est pas tenu de la risquer (et avec elle la vie, l’avenir et le bonheur temporel et même spirituel de sa propre famille) pour l’amour d’un seul individu qui, vraisemblablement, n’est pas même en état d’entendre le message religieux dont le prêtre est porteur, étant sans éducation et dans la torpeur ou le délire de la maladie. Si milady ou milord, mon excellent ami et patron, en étoit atteint…
— Dieu nous en préserve ! s’écria milord.
— Amen ! dit le docteur Tusher. Amen à cette prière, mon bon lord ! car pour vous je donnerois ma vie. » Et, à en juger d’après l’air alarmé et la face violette du docteur, on auroit cru que ce sacrifice alloit lui être demandé à l’instant même.
Aimer les enfants et être doux avec eux, étoit un instinct plutôt qu’un mérite chez Henry Esmond, au point qu’il avoit presque honte de l’affection et de la foiblesse qu’il se sentoit pour eux, et ce jour-là le pauvre garçon, non-seulement avoit eu sur son genou son jeune ami, le frère de la laitière, mais il avoit fait des dessins et conté des histoires au petit Frank Castlewood, qui avoit occupé la même place pendant une heure après le dîner et n’étoit jamais las des contes de Henry et de ses peintures de soldats et de chevaux. Le bonheur voulut que, ce soir-là, Béatrix n’eût pas pris sa place habituelle, qu’elle étoit généralement assez contente d’avoir, sur les genoux de son précepteur. Car, dès son plus bas âge, Béatrix étoit jalouse de toute caresse faite à son petit frère Frank. Elle s’élançoit hors des bras de sa mère elle-même, si elle voyoit que Frank y eût été avant elle : au point que lady Esmond étoit obligée de ne pas montrer son amour pour son fils en présence de la petite fille et de les embrasser seuls l’un et l’autre. Elle devenoit pâle et rouge de fureur, si elle saisissoit des signes d’intelligence ou d’affection entre Frank et sa mère ; elle s’asseyoit à l’écart et ne parloit pas de toute une soirée, si elle pensoit que le petit garçon eût un meilleur fruit ou un plus gros gâteau qu’elle ; elle jetoit son ruban si elle lui en voyoit un, et, dès sa plus tendre enfance, assise sur sa petite chaise près de la grande cheminée, en face du coin où lady Castlewood étoit ordinairement occupée à broder, elle lançoit des sarcasmes enfantins sur la faveur qu’on montroit à son frère. Quand cela se passoit en présence de lord Castlewood, il s’en amusoit ; il feignoit de préférer Frank, il le berçoit, le baisoit, et éclatoit de rire de la jalousie de Béatrix. Mais la vérité est que milord n’étoit pas souvent témoin de ces scènes, et qu’il ne troubloit pas beaucoup le paisible coin du feu où sa femme passoit les longues soirées. Milord chassoit tout le jour quand la saison le permettait ; il fréquentoit tous les combats de coqs et toutes les foires du pays, et il faisoit vingt milles pour voir jouer une partie de dés ou deux rustres se casser la tête dans une lutte au bâton ; il aimoit mieux rester au parloir à boire de l’ale et du punch avec Jack et Tom que d’être dans le salon de sa femme, ou, s’il y venoit, il n’y apportoit trop souvent que des yeux injectés de sang, un hoquet et une démarche chancelante. L’administration du château et de la propriété, le soin des quelques tenanciers et des pauvres du village, et les comptes du domaine, étoient aux mains de milady et de son jeune secrétaire, Harry Esmond ; milord étoit chargé des écuries, du chenil et de la cave, et il emplissoit celle-ci et la vidoit aussi.
Or il arriva que, le jour même où le pauvre Harry Esmond avoit eu également sur ses genoux le fils du forgeron et le fils du noble pair, la petite Béatrix, qui venoit assez volontiers vers son précepteur avec son livre et son cahier, avoit refusé d’y venir, voyant la place occupée par son frère, et, heureusement pour elle, s’étoit assise au bout de la chambre, loin de lui, jouant avec un épagneul qu’elle avoit (et pour lequel elle se prenoit, par boutades, d’une grande affection), et parlant à Harry Esmond par-dessus l’épaule, tandis qu’elle feignoit de caresser le chien, disant que Fido l’aimeroit, et qu’elle aimeroit Fido, et rien que Fido, toute sa vie.
Quand la nouvelle fut apportée que le petit garçon des Trois-Châteaux étoit malade de la petite vérole, le pauvre Harry Esmond éprouva une violente inquiétude, non pas tant pour lui que pour le fils de sa maîtresse, qu’il pouvoit avoir mis en danger. Béatrix, qui avoit boudé suffisamment (et qui, toutes les fois qu’un étranger paroissoit, commençoit, dès le plus bas âge, à faire des grâces pour attirer son attention), son frère étant allé se coucher, voulut prendre place sur le genou d’Esmond : car, bien que le docteur fût fort obséquieux pour elle, elle ne l’aimoit pas, parce qu’il avoit de grosses bottes et des mains sales, disoit la jeune impertinente, et parce qu’elle détestoit d’apprendre le catéchisme.
Mais comme elle s’avançoit vers Esmond du coin où elle avoit boudé, il recula et mit entre elle et lui le fauteuil qu’il avoit occupé, disant en français à lady Castlewood, avec laquelle il avoit beaucoup lu et qu’il avoit perfectionnée dans cette langue : « Madame, il ne faut pas que l’enfant m’approche ; je dois vous dire que j’ai été aujourd’hui chez le forgeron, et que j’ai tenu son petit garçon sur mes genoux.
— Où vous avez pris mon fils ensuite, dit lady Castlewood, rougissant de colère. Je vous remercie, monsieur, de le mettre en pareille compagnie. Béatrix, dit-elle en anglois, je vous défends de toucher M. Esmond. Venez, enfant… Venez dans votre chambre. Venez dans votre chambre… Je souhaite le bonsoir à Votre Révérence ; et vous, monsieur, ne feriez-vous pas mieux d’aller retrouver vos amis de la taverne ? »
Ses yeux, ordinairement si doux, lançoient des éclairs en disant cela, et elle releva sa tête (qui étoit communément baissée) d’un air de princesse.
« Eh ! dit milord qui étoit debout près du feu, et même dans l’état où on le voyoit généralement à cette heure de la soirée, eh ! Rachel, d’où vient cette colère ? Les femmes ne doivent jamais être en colère. N’est-ce pas, docteur Tusher ? quoique cela fasse du bien de voir Rachel en colère. Dieu me damne, lady Castlewood, vous êtes diablement belle en colère.
— C’est, milord, parce que M. Henry Esmond, ne sachant que faire de son temps ici, et n’ayant pas de goût pour notre compagnie, a été à la taverne, où il a quelques amis. »
Milord répondit par un jurement et par un éclat de rire : « Ah ! jeune sournois, vous avez été voir Nancy Sievewright. Damné petit hypocrite, qui auroit cru cela de lui ? Dites donc, Tusher, il a été aux trousses…
— Assez, milord, dit milady ; ne m’insultez pas par ce langage…
— Sur ma parole, dit le pauvre Harry, près de pleurer de honte et de mortification, l’honneur de cette jeune fille est parfaitement intact…
— Oh ! comme de juste, comme de juste, dit milord, de plus en plus gai et de plus en plus gris. Sur son honneur, docteur… Nancy Sieve…
— Allez coucher mistress Béatrix, s’écria milady à mistress Tucker, sa femme de chambre, qui entroit avec le thé de sa maîtresse. Mettez-la dans ma chambre… non, dans la vôtre, ajouta-t-elle vivement. Allez, mon enfant ; allez, dis-je : pas un mot ! »
Et Béatrix, tout à fait surprise d’un ton si soudain d’autorité dans la bouche d’une personne qui élevoit rarement la voix, sortit avec une mine effarée, et attendit, pour fondre en larmes, qu’elle fût à la porte avec mistress Tucker.
Pour cette fois, sa mère fit peu d’attention à ses sanglots, et continua de parler avec chaleur. « Milord, dit-elle, ce jeune homme… votre protégé… vient de me dire en françois… il a été honteux de parler dans sa langue… qu’il a été toute la journée à la taverne, où il a tenu sur son genou ce petit malheureux qui a maintenant la petite vérole ; et il revient tout empesté de cet endroit, oui, tout empesté… et, sans vergogne, prend mon fils sur ses genoux, et s’assoit à côté de moi, oui, de moi. Il est fort possible qu’il ait tué Frank… tué notre enfant. Pourquoi est-il venu déshonorer notre maison ? Pourquoi est-il ici ? Qu’il s’en aille… qu’il s’en aille, dis-je, ce soir, et ne souille plus ces lieux. »
Elle n’avoit jamais dit un mot désobligeant à Henry Esmond, et ces paroles cruelles portèrent un tel coup au pauvre garçon, qu’il demeura quelques instants comme égaré de douleur et de rage, de se voir si injustement blessé par cette main. Il devint tout pâle, de rouge qu’il étoit.
« Je ne puis rien à ma naissance, madame, dit-il, ni à mes autres malheurs. Et quant à votre fils, si… si mon approche le souille maintenant, il n’en a pas toujours été ainsi. Bonsoir, milord. Que le Ciel vous bénisse, vous et les vôtres, pour votre bonté envers moi ! J’ai abusé de la bienveillance de milady, et je vais partir. »
Et, ployant le genou, Harry Esmond prit la rude main de son bienfaiteur et la baisa.
« Il veut aller à la taverne ; qu’il y aille, s’écria milady.
— Que je sois damné, s’il y va ! dit milord. Je ne vous aurois pas cru si effroyablement ingrate, Rachel. »
Pour toute réponse, elle fondit en larmes et quitta la chambre en jetant sur Harry Esmond un rapide regard, tandis que milord, sans y faire attention et toujours en belle humeur, relevoit son jeune client (car mille bontés avoient fait que le jeune garçon révéroit milord comme un père) et mettoit sa large main sur l’épaule de Harry Esmond.
« Elle a toujours été ainsi, dit milord ; la seule idée d’une femme la rend folle. Je me suis mis à boire à cause de cela, par Jupiter… pas d’autre raison que celle-là ; car elle ne sauroit être jalouse d’un tonneau de bière ou d’une bouteille de rhum, n’est-ce pas docteur ? Dieu me damne ! regardez les servantes… regardez un peu les servantes de la maison. (Milord prononça tous ces mots comme s’ils n’en faisoient qu’un : — Regardez-un-peu-les-svantes-de-la-maison. A-vous-jamais-vu-pareilles-svantes ?) Vous ne prendriez pas femme à Castlewood maintenant, n’est-ce pas, docteur ? » Et milord éclata de rire.
Le docteur, qui avoit regardé milord Castlewood les yeux presque fermés, dit : « Mais, plaisanterie à part, et comme ecclésiastique, milord, je ne saurois traiter gaiement ce sujet, et, comme pasteur de ce troupeau, je ne puis qu’être chagrin à l’idée de voir s’égarer une brebis aussi jeune.
— Monsieur, dit le jeune Esmond, ne pouvant maîtriser son indignation, elle m’a dit que vous-même vous étiez une vieille horreur, et que vous aviez voulu l’embrasser dans la laiterie.
— Fi donc, Henry ! s’écria le docteur Tusher, devenant aussi rouge qu’un coq d’Inde, tandis que milord continuoit à pouffer de rire. Si vous écoutez les mensonges d’une fille perdue…
— Elle est aussi honnête qu’aucune femme d’Angleterre, et aussi pure pour moi, s’écria Henry, et aussi aimable, et aussi bonne. N’avez-vous pas honte de la calomnier ?
— Loin de moi de le faire ! repartit le docteur. Dieu me fasse la grâce de m’être trompé sur cette fille et sur vous, monsieur, qui avez une intelligence vraiment précoce ! mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit en ce moment. Il paraît que ce petit garçon des Trois-Châteaux a la petite vérole, qu’il l’avoit quand vous êtes allé à la taverne, pour des raisons toutes personnelles, et que vous êtes resté avec l’enfant sur vous pendant quelque temps, et immédiatement après avec mon jeune lord. »
Le docteur éleva la voix en disant cela, et se tourna vers milady, qui étoit revenue la figure très-pâle et un mouchoir à la main.
« Tout cela est très-vrai, monsieur, dit lady Esmond en regardant le jeune homme.
— Il est à craindre qu’il n’ait rapporté l’infection avec lui.
— De la taverne, oui, dit milady.
— Dieu me damne ! je n’y ai pas songé quand je vous ai donné l’accolade, garçon, s’écria milord en reculant. Tenez-vous à distance, Harry, mon garçon ; cela ne sert à rien de se jeter dans la gueule du loup, vous savez. »
Milady le regarda avec surprise, et aussitôt s’avançant vers Harry Esmond, elle lui prit la main. « Je vous demande pardon, Henry, dit-elle ; je vous ai parlé bien durement. Je n’ai pas le droit de me mêler de vos… de vos… » Milord laissa échapper un jurement. « Ne pouvez-vous laisser ce garçon tranquille, milady ? »
Elle rougit un peu, et pressa foiblement la main du jeune homme en la laissant aller. « C’est inutile, milord, dit-elle ; Frank étoit sur son genou pendant qu’il dessinoit, et couroit constamment de Henry à moi. Le mal est fait, s’il existe.
— Pas pour moi, Dieu me damne ! s’écria milord. J’ai fumé (et il ralluma sa pipe avec un charbon), et cela écarte l’infection ; et, comme la maladie est dans le village… la peste soit d’elle… je désire que vous le quittiez. Nous irons demain à Walcote, milady.
— Je n’ai aucune crainte, repartit milady ; je puis fort bien l’avoir eue étant enfant ; elle éclata dans notre maison alors ; et lorsque quatre de mes sœurs l’eurent chez nous, deux années avant notre mariage, j’y échappai, et deux de mes chères sœurs en moururent.
— Je n’en veux pas courir le risque, dit milord ; je suis aussi hardi que personne, mais ceci est trop fort.
— Prenez Béatrix avec vous et partez, dit milady. Pour nous, le mal est fait ; et Tucker peut nous servir, elle a eu la maladie.
— Vous prenez soin de les choisir assez laides, » dit milord ; sur quoi milady baissa la tête et eut l’air embarrassé ; et milord dit à Tusher de venir fumer une pipe dans le parloir de chêne.
Le docteur fit un profond salut à milady (il n’étoit pas chiche de salamalecs), et sortit à la suite de son patron en faisant crier ses souliers carrés.
Quand la dame et le jeune homme furent seuls, il y eut quelques instants de silence, durant lesquels il se tint debout à la cheminée, regardant sans trop le voir le feu qui s’éteignoit, tandis que Sa Seigneurie s’occupoit de son tambour et de ses aiguilles.
« Je suis fâchée, dit-elle après une pause, d’une voix dure et sèche, je suis fâchée, je le répète, de m’être montrée si ingrate par crainte pour mon fils. Ce n’étoit pas du tout mon désir que vous partissiez, assurément, à moins que vous ne vous plaisiez ailleurs. Mais vous devez voir, monsieur Esmond, qu’à votre âge et avec vos goûts, il est impossible que vous continuiez à rester sur le pied d’intimité où vous avez été dans cette maison. Vous avez souhaité d’aller à l’Université, et je crois qu’il est aussi bien de vous y envoyer. Je n’ai pas pressé la chose, vous regardant comme un enfant, ce que vous êtes, en effet, comme âge, tout à fait un enfant ; et je n’aurois jamais pensé à vous traiter autrement, sans… sans les circonstances qui sont venues au jour. Et je demanderai à milord de vous expédier aussi vite que possible ; et je continuerai les leçons de Frank aussi bien que je pourrai (je dois à mon père des remercîments pour le petit fonds d’instruction qu’il m’a donné, et à vous, certainement, pour tout ce que vous m’avez appris), et… et je vous souhaite une bonne nuit, monsieur Esmond. »
Et là-dessus elle fit un salut imposant, et, prenant sa chandelle, elle s’en alla par la porte sous tenture qui menoit à son appartement. Esmond resta près de la cheminée, la suivant d’un regard perdu. Le fait est qu’il sembla ne rien voir jusqu’à ce qu’elle fût partie ; et alors cette image se grava dans son esprit et resta pour jamais fixée dans sa mémoire. Il voyoit milady se retirant, le flambeau éclairant sa figure de marbre, sa lèvre écarlate qui trembloit, et ses cheveux d’or qui étinceloient. Il rentra dans sa chambre et se mit au lit, où il essaya de lire comme c’étoit son habitude ; mais il ne sut ce qu’il lisoit qu’après qu’il se fut rappelé l’aspect des caractères du livre (c’étoient les Essais de Montaigne), et que les événements de la journée, c’est-à-dire de la dernière heure de la journée, lui eurent passé devant les yeux ; car pour ce qui est du matin et de la pauvre laitière, il n’y songea pas une seule fois. Il ne put s’endormir qu’au jour, et il s’éveilla avec un violent mal de tête et nullement reposé.
Il n’est que trop vrai qu’il avoit apporté la contagion avec lui des Trois-Châteaux, et il étoit atteint de la petite vérole, qui n’épargna pas plus le château qu’elle n’avoit fait la chaumière.