‹ Henry EsmondChapitre 12 sur 43 · 1 · 11

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Àces troisièmes longues vacances, Esmond vint comme d’habitude à Castlewood, éprouvant toujours un vif frémissement de plaisir à se retrouver dans la maison où il avoit passé tant d’années, et vu se reposer sur lui les regards bienveillants de sa maîtresse. Elle vint au-devant de lui avec ses enfants, qu’elle avoit presque toujours avec elle lorsqu’elle le voyoit. Miss Béatrix étoit devenue si grande que Harry ne sut pas bien s’il devoit l’embrasser ou non ; et elle rougit et recula lorsqu’il voulut lui donner un baiser, quoiqu’elle l’acceptât et même le provoquât, lorsqu’ils furent seuls. Le jeune lord promettoit de ressembler à son père, mais avec les doux yeux de sa mère. Lady Castlewood elle-même aussi sembloit avoir grandi depuis que Harry ne l’avoit vue ; sa tournure étoit plus imposante, son corps avoit pris de l’embonpoint, sa physionomie, comme toujours affectueuse et sensible, avoit plus d’autorité et de décision que n’en avoit cette douce et innocente figure dont Harry gardoit un souvenir si reconnoissant. Le son de sa voix étoit tellement plus grave et plus triste lorsqu’elle lui souhaita la bienvenue, qu’il fit tressaillir Esmond : il la regarda avec surprise, et elle détourna ses regards de lui ; et depuis lors elle évita toujours de rencontrer ses yeux. Quelque chose qui indiquoit une douleur secrète, et qui remplit le cœur d’Esmond d’une inquiétude indéfinissable, sembloit parler par cette voix basse si saisissante, regarder par ces yeux clairs si tristes. L’accueil qu’elle fit au jeune homme fut si froid qu’il en fut peiné (lui qui auroit voulu tomber à ses genoux et baiser le bord de sa robe, tant étoit ardente la respectueuse affection qu’il avoit pour elle), et il répondit en balbutiant aux questions qu’en hésitant de son côté elle s’étoit mise à lui faire. Étoit-il heureux à Cambridge ? Avoit-il trop travaillé ? Elle espéroit que non. Il avoit beaucoup grandi, et avoit fort bonne mine.

« Il a une moustache ! s’écria master Esmond.

— Pourquoi ne porte-t-il pas une perruque comme milord Mohun ? demanda miss Béatrix. Milord dit que personne ne porte ses cheveux.

— Je crois que vous occuperez votre ancienne chambre, dit milady. J’espère que la femme de charge l’a préparée.

— Eh ! mais, maman, vous y avez été dix fois depuis trois jours vous-même, s’écria Frank.

— Et elle a coupé plusieurs des fleurs que vous avez plantées dans mon jardin… vous souvenez-vous, il y a tant d’années, quand j’étois une toute petite fille ? dit miss Béatrix, se dressant sur la pointe des pieds. Et maman les a mises sur votre fenêtre.

— Je me souviens que, lorsque vous vous rétablissiez de votre maladie, vous aimiez les roses, » dit la dame en rougissant comme une d’elles. Ils conduisirent tous Harry Esmond à sa chambre, les enfants courant devant et Harry marchant à côté de sa maîtresse, la main dans la main.

Son ancienne chambre n’avoit pas été médiocrement ornée et embellie pour le recevoir. Les fleurs étoient sur la fenêtre dans un vase de porcelaine, et il y avoit sur le lit une belle courtepointe neuve, que cette babillarde de Béatrix dit que maman avoit faite aussi. Un feu petilloit dans la cheminée, quoiqu’on fût au mois de juin. Milady avoit pensé que la chambre demandoit à être chauffée ; tous les soins avoient été pris pour le rendre heureux et le bien recevoir. « Et vous ne serez plus ici comme page, mais comme gentilhomme et comme parent, et vous vous promènerez avec papa et maman, » dirent les enfants. Et aussitôt que sa chère maîtresse et les enfants l’eurent laissé à lui-même, ce fut le cœur débordant d’amour et de reconnoissance, qu’il se jeta à genoux auprès de son petit lit et demanda à Dieu de bénir ceux qui étoient si bons pour lui.

Les enfants, qui font toujours les rapporteurs dans les maisons, l’eurent bientôt mis au fait de la petite histoire de la famille. Papa avoit été deux fois à Londres. Papa étoit souvent dehors à présent. Papa avait emmené Béatrix à Westlands, où elle avoit été reconnue plus grande que la seconde fille de sir George Harper, qui avoit pourtant deux ans de plus. Papa avoit emmené Béatrix et Frank à Bellminster, où Frank avoit boxé avec le fils de lord Bellminster et avoit eu le dessus, à ce que raconta en riant milord à Henry, plus tard. Plusieurs messieurs étoient venus demeurer chez papa, et papa avoit fait venir de Londres un nouveau jeu, un jeu françois, appelé un billard, auquel le roi de France jouoit très-bien ; et lady Castlewood la douairière avoit envoyé un présent à miss Béatrix ; et papa avoit acheté une nouvelle chaise, avec deux petits chevaux, qu’il menoit lui-même, indépendamment du carrosse dans lequel alloit maman ; et le docteur Tusher étoit un vieux grognon, et ils n’aimoient pas du tout à prendre des leçons de lui ; et papa n’étoit pas pour qu’on prît des leçons, et il rioit quand il les voyoit à leurs livres ; mais maman aimoit qu’ils en prissent et elle leur en donnoit : « Et je ne crois pas que papa aime beaucoup maman, » dit miss Béatrix avec ses grands yeux. Elle étoit venue tout contre Harry Esmond en babillant de la sorte et elle s’étoit assise sur son genou, et avoit examiné tout le détail de sa toilette et tous les traits bons ou mauvais de son peu remarquable visage.

« Il ne faut pas dire que papa n’aime pas beaucoup maman, dit le garçon à cet aveu. Maman n’a jamais dit cela, et maman vous a défendu de le dire, miss Béatrix. »

C’étoit là, sans doute, ce qui expliquoit la tristesse qui se peignoit dans les yeux de lady Castlewood et les plaintives vibrations de sa voix. Qui ne connoît des yeux illuminés jadis par l’amour et où sa flamme a cessé de briller, des lampes ne brûlant plus, qui jadis étoient tenues en bon état ? Tout le monde en a chez soi. Ces mémentos ternissent nos plus splendides appartements ; ces figures-là jettent une ombre sur notre soleil. Ainsi les serments qu’on a échangés, et le ciel invoqué, et les cérémonies de l’Église, et la ferme croyance, et l’amour, si tendre et si fidèle qu’il ne douta jamais de son éternité, tout cela ne sert de rien pour rendre l’amour éternel : il meurt, en dépit des bans et du prêtre ; et j’ai souvent pensé qu’il devroit avoir les consolations de la religion pendant sa maladie, et un service funèbre, et l’extrême-onction, et un Abi in pace. Il suit son cours, comme toutes les choses ici-bas : il a son commencement, son progrès et sa décadence. Sa fleur s’entr’ouvre et s’épanouit au soleil, et puis se fane et meurt. Stréphon et Chloé languissent de part et d’autre, s’unissent dans une commune extase ; et bientôt vous apprenez que Chloé pleure, et que Stréphon lui a cassé sa houlette sur le dos. Pouvez-vous la raccommoder de façon à ce qu’il ne reste pas de traces de la rupture ? Tous les prêtres de l’hyménée, toutes les incantations aux dieux n’y peuvent rien !

Au sortir de cette vie factice du collége, de ces visions de palmes universitaires, dans lesquelles il étoit plongé depuis deux ans, Harry Esmond, de retour au château, se trouvoit tout à coup transporté au milieu de cette tragédie réelle de la vie, qui l’absorboit et l’intéressoit plus que tout ce que son maître lui avoit enseigné. Les personnes qu’il aimoit le plus au monde et auxquelles il devoit le plus vivoient mal ensemble. La plus douce et la meilleure des femmes n’étoit pas bien traitée et versoit des pleurs en secret ; l’homme qui la rendoit misérable par ses négligences, sinon par ses violences, étoit le bienfaiteur et le patron de Harry. Dans les familles où, au lieu de cette sainte flamme intérieure de l’amour, règne la discorde, toute la maison devient hypocrite et chacun ment à son voisin. Le mari, à moins que ce ne soit la femme, ment lorsque entre une visite, et grimace la réconciliation ou la politesse. La femme ment (dans le fait, c’est sa besogne, et de sourire, si fort qu’elle soit battue), elle renfonce ses larmes et ment à son seigneur et maître ; elle ment en disant au petit Jacky de respecter son cher papa ; elle ment en assurant à grand-papa qu’elle est parfaitement heureuse. Les domestiques mentent, en prenant des figures sérieuses derrière la chaise de leurs maîtres, et en feignant d’ignorer les batailles qu’on se livre ; et ainsi, du matin au soir, la vie se passe à mentir. Et les prétendus sages appellent cela les égards dus à la morale, et indiquent Baucis et Philémon comme des modèles à suivre.

Si milady ne parla pas de ses chagrins à Henry Esmond, milord fut loin d’être aussi réservé après boire, et il s’exprima très-librement, en engageant Harry, avec son cynisme habituel et sa crudité de langage, à se méfier de toutes les femmes, les traitant de tricheuses, de coquines et autres épithètes caractéristiques. Il est vrai que c’étoit la mode du jour, je dois en convenir ; et il n’est pas un écrivain un peu célèbre de mon temps, à l’exception du pauvre Dick Steele, qui ne parle d’une femme comme d’un esclave, et ne la méprise et ne la traite comme telle. M. Pope, M. Congreve, M. Addison, M. Gay, chantent tous sur ce ton, chacun suivant sa nature et sa politesse ; et le plus violent et le plus injurieux dans ses attaques est le docteur Swift, qui parla d’elles comme il les traita.

Une bonne partie des querelles et des haines qui éclatent entre les gens mariés viennent, selon moi, de la fureur du mari, révolté de découvrir que son esclave et sa compagne de lit, qui doit se prêter à tous ses désirs et a juré aux autels de l’honorer et de lui obéir, lui est supérieure ; et que c’est lui, et non pas elle, qui devroit être le subordonné des deux : c’est dans ces controverses, je crois, que gisoit la cause de l’animosité de milord contre sa femme. Lorsqu’il la délaissa, elle commença à penser par elle-même, et ses pensées ne furent pas favorables à son époux. Après l’illumination, quand on a éteint cette lampe de l’amour dont nous venons de parler, et que vous regardez le tableau à la clarté du jour, quel barbouillage ! Quelle maladroite imitation de la nature ! Combien d’hommes et de femmes en arrivent là, supposez-vous ? Et s’il est pénible pour une femme de se trouver accouplée pour la vie à un rustre et tenue d’aimer et d’honorer un lourdaud, il est peut-être encore plus fâcheux pour l’homme lui-même de voir poindre dans sa brumeuse intelligence l’idée que son esclave et son souffre-douleur lui est supérieure en réalité ; que la femme qui fait ses volontés et qui se soumet à son humeur devroit être son maître ; qu’elle a une foule de pensées qui dépassent la portée de sa lourde cervelle ; et que, dans cette tête qui repose sur l’oreiller voisin du sien, couvent des milliers de sentiments, de pensées mystérieuses, de mépris et de rébellions à l’état latent, dont il ne fait que soupçonner confusément l’existence, lorsque les yeux de la dame en laissent échapper quelque chose ; des trésors d’amour condamnés à périr sans qu’une main les ramasse ; de charmantes fantaisies, et des images de beautés qui ne demanderoient qu’à croître et à fleurir ; un brillant esprit qui auroit l’éclat du diamant si on pouvoit le mettre au soleil : et le tyran qui en est possesseur comprime tout cet essor, repousse tous ces esclaves dans leur obscur cachot, et s’irrite au-dehors de ce que sa prisonnière est rebelle, de ce que sa sujette est désobéissante et intraitable. Ainsi la lampe étoit éteinte au château de Castlewood, et le seigneur et la dame du lieu se voyoient l’un l’autre tels qu’ils étoient. Avec la maladie qui avoit altéré la beauté de milady, avoit disparu le feu de milord pour elle ; l’égoïsme et l’infidélité de son mari avoient dissipé son rêve insensé d’amour et de respect. L’amour ? Qui peut aimer ce qui est vil et indigne d’amour ? Le respect ? Qui peut respecter ce qui est grossier et sensuel ? Tous les serments du mariage prêtés devant tous les curés, cardinaux, ministres, muftis et rabbins du monde, ne sauroient enchaîner à cette monstrueuse obligation. Ce couple vivoit donc séparé : la femme heureuse qu’il lui fût permis d’aimer et de soigner ses enfants (qui de son plein gré n’étoient jamais loin d’elle), et reconnoissante d’avoir sauvé de tels trésors du naufrage où avoit péri la meilleure partie de son cœur.

Ces enfants n’avoient eu d’autres précepteurs que leur mère, et le docteur Tusher, pour la théologie, de temps en temps, et ils avoient fait plus de progrès qu’on ne pouvoit s’y attendre sous une institutrice aussi indulgente et aussi tendre que lady Castlewood. Béatrix chantoit et dansoit comme une nymphe. Sa voix faisoit les délices de son père après dîner. Elle menoit toute la maison avec de petits airs d’impératrice que ses parents encourageoient en riant. Elle connoissoit depuis longtemps le pouvoir de ses yeux brillants, et faisoit des expériences de coquetterie, in corpore vili, sur des paysans et des voisins de campagne, en attendant qu’elle pût conquérir et la ville et la cour. Elle mit un ruban neuf pour recevoir Harry Esmond, lui lança des œillades et de gracieux sourires, au grand amusement du jeune homme et de son père, qui rioit de son gros rire et l’excitoit à jouer cette comédie. Lady Castlewood observoit sa fille d’un air grave et triste ; la petite n’étoit pas très-convenable dans ses réponses à sa mère, mais ardente à protester de son amour et à promettre de s’amender, et aussi disposée à pleurer après une petite querelle amenée par son étourderie, jusqu’à ce qu’elle fût rentrée en grâce, qu’à risquer de mécontenter l’excellente dame par de nouveaux accès d’incessante vanité. Quand sa mère la regardoit tristement, elle se réfugioit auprès de la chaise de son père, dont le rire aviné la rassuroit. Elle savoit déjà les exciter l’un contre l’autre, et la friponne se complaisoit dans le mal qu’elle avoit de si bonne heure le talent de faire.

Le jeune héritier de Castlewood étoit gâté par son père et par sa mère. Il recevoit leurs caresses comme font les hommes, comme si elles lui étoient dues. Il avoit ses faucons et son chien épagneul, son petit cheval et ses bigles. On lui avoit enseigné à monter à cheval, et à boire, et à tirer au vol ; et il avoit une petite cour, les fils du piqueur et du garde forestier, comme il convenoit à un héritier présomptif, prenant exemple sur milord son père. S’il avoit mal à la tête, sa mère étoit aussi effrayée que si la peste eût été dans la maison. Milord en rioit et s’en moquoit, et un jour (c’étoit le lendemain du nouvel an, et après un excès de mince pie), il dit avec quelques-uns de ses jurements habituels : « Dieu me damne, Harry Esmond ! vous voyez comme milady se tourmente de la migraine de Frank. Eh bien, c’étoit de moi qu’elle étoit inquiète et effrayée jadis, mon garçon (passez-moi le flacon, Harry), si j’avois mal à la tête. Elle ne se soucie plus de ma tête à présent. Voilà comme elles sont, les femmes… elles sont toutes de même, Harry, toutes des coquettes au fond du cœur. Tenez-vous-en au collége, tenez-vous en au punch et à l’ale ; et ne voyez jamais de femme qui soit plus belle qu’une vieille souillon de chambrière : c’est le conseil que je vous donne.

C’étoit l’habitude de milord de lancer à table force plaisanteries de cette nature, en présence de sa femme et de ses enfants, de grossiers sarcasmes que milady détournoit souvent, ou que parfois elle feignoit de ne point entendre, ou qui, de temps en temps, portaient coup (comme on pouvoit le voir à la rougeur et aux yeux pleins de larmes de la pauvre victime), ou qui encore lui faisoient perdre son sang-froid, et la poussoient à riposter d’une voix tremblante de colère. Le couple n’étoit pas heureux, et on n’étoit pas heureux de se trouver en tiers. Hélas ! faut-il que l’amour et la loyauté du jeune âge finissent par l’aigreur et la banqueroute ? Voir un jeune couple qui s’aime, ce n’est pas étonnant ; mais voir un vieux couple qui s’aime, il n’est pas de plus doux spectacle. Harry Esmond devint le confident de l’un et de l’autre : c’est-à-dire, milord lui conta tous ses griefs (dont véritablement il ne devoit se prendre qu’à lui-même), et Harry devina ceux de milady ; son affection l’amenoit aisément à pénétrer l’hypocrisie sous laquelle lady Castlewood alloit si volontiers déguisée, et à discerner les souffrances de son cœur sous le sourire de son visage. C’est une dure obligation pour les femmes, que ce masque auquel le monde les condamne ; mais il n’est pas de plus grand crime pour une femme qui est maltraitée et malheureuse, que de laisser voir qu’elle l’est. Le monde exige impitoyablement qu’elle fasse bonne contenance, et il faut que, comme les veuves du Malabar, elle aille souriante et fardée se sacrifier avec son mari, ses proches étant les plus ardents à la pousser à son devoir, et à étouffer, sous leurs acclamations et leurs applaudissements, ses cris d’angoisse.

Ainsi, sans trop savoir comment, Harry Esmond se trouva initié au triste secret du ménage de son patron. Ce secret avoit passé sous ses yeux deux années auparavant, et alors il n’étoit pas en état d’y rien comprendre ; mais la lecture, la réflexion et l’expérience des hommes l’avoient vieilli, et un des plus profonds chagrins d’une vie qui, franchement, n’avoit jamais été bien heureuse, lui vint au cœur en voyant cette infortune à laquelle il ne pouvoit offrir qu’une pitié stérile.

Il a été dit que milord ne voulut jamais prêter serment de fidélité ni siéger comme pair du royaume d’Irlande, où, par le fait, il n’avoit qu’une seigneurie nominale ; il refusa aussi une pairie angloise dont le gouvernement du roi Guillaume avoit essayé de tenter sa loyauté.

Il eût sans doute accepté cette pairie, sans les vives remontrances de milady, qui avoit plus d’empire sur les opinions que sur la conduite de son mari, et qui, étant une femme simple de cœur, incapable d’avoir deux poids et deux mesures, ne pouvoit songer à dévier de sa fidélité à la famille exilée, ou à reconnoître aucun autre souverain que le roi Jacques ; et, quoiqu’elle acquiesçât à la doctrine de l’obéissance au pouvoir régnant, aucune séduction, croyoit-elle, ne la décideroit à reconnoître le prince d’Orange comme monarque légitime, ni à laisser son époux le reconnoître en cette qualité. Si bien que milord Castlewood refusa le serment presque toute sa vie, bien que son abnégation lui causât plus d’un regret et le rendît fort maussade.

L’année qui suivit la révolution, et pendant toute la vie du roi Guillaume, on sait qu’il y eut constamment des intrigues pour la restauration de la famille exilée ; mais si milord Castlewood y prit part, ce qui est probable, ce ne fut que pour peu de temps, et alors que Harry Esmond étoit trop jeune pour être admis à des secrets de cette importance.

Mais dans l’année 1695, quand sir John Fenwick, le colonel Lowick et autres, eurent l’idée de tendre un guet-apens au roi Guillaume sur son passage de Hampton-Court à Londres, et qu’il se forma un complot dans lequel entrèrent un grand nombre de seigneurs et de personnes de qualité, le P. Holt, le jésuite qui avoit converti Henry, parut à Castlewood, et amena avec lui un jeune ami, un gentilhomme qu’il étoit aisé de voir que milord et le Père traitoient avec une déférence particulière. Harry Esmond vit ce gentilhomme, et eut occasion de le reconnoître plus tard, comme on le verra en son lieu ; et il est à peu près certain maintenant que milord vicomte étoit pour quelque chose dans les affaires qui tenoient toujours le P. Holt en haleine et le faisoient aller et venir sous une douzaine de noms et de déguisements. Le compagnon du Père se faisoit appeler le capitaine Jacques ; et ce fut sous un nom et sous un aspect bien différent que Harry Esmond le vit par la suite.

Ce fut l’année d’après qu’éclata la conspiration Fenwick, qui est à présent du domaine de l’histoire, et qui finit par l’exécution de sir John et de plusieurs autres, qui subirent courageusement la peine de leur trahison, et qui furent accompagnés à Tyburn par le père de milady, le doyen Armstrong, M. Collier, et autres intrépides ecclésiastiques non assermentés, qui leur donnèrent l’absolution au pied du gibet.

On sait que, lors de l’arrestation de sir John, on découvrit les noms d’un grand nombre de gentilshommes impliqués dans la conspiration, et qu’avec une sagesse et une clémence pleines de noblesse, le prince brûla la liste des conspirateurs qu’on lui avoit remise, et dit qu’il n’en vouloit pas savoir davantage. Or, ce fut après cela que milord Castlewood jura sur ses grands dieux que jamais il ne s’engageroit dans aucune entreprise contre un homme si brave et si miséricordieux ; et il le dit à Holt, quand cet infatigable prêtre le vint voir et voulut le faire entrer dans une conspiration nouvelle. Après cela, milord ne parla plus du roi Guillaume que comme du plus sensé, du plus brave et du plus grand des hommes, ce qu’il étoit. Milady Esmond, pour sa part, dit qu’elle ne pardonneroit jamais au roi, premièrement d’avoir dépossédé son beau-père du trône, et secondement, de n’avoir pas été fidèle à sa femme, la princesse Marie. En vérité, je crois que si Néron ressuscitait, qu’il devînt roi d’Angleterre et se conduisît bien dans son ménage, les femmes lui pardonneroient. Milord ne fit que rire des objections de sa femme ; ce type de vertu n’étoit pas précisément son affaire.

La dernière conférence de M. Holt avec Sa Seigneurie eut lieu lorsque Harry revint du collége passer au château ses premières vacances (Harry ne vit son ancien précepteur qu’une demi-heure, et n’échangea pas avec lui un mot en particulier), et leur entretien, quel qu’il fût, laissa milord vicomte dans un grand trouble d’esprit ; à tel point que sa femme et son jeune parent, Henry Esmond, ne purent s’empêcher de le remarquer.

Après le départ de Holt, milord rudoya Esmond, et ensuite le traita avec la plus grande déférence ; il évita les questions et la compagnie de sa femme, et regarda ses enfants d’un air sombre et inquiet, en murmurant : « Pauvres enfants ! pauvres enfants ! » de façon à remplir d’alarmes ceux dont la vie se passoit à épier ses regards et à lui obéir. Et cet air sombre, chacune des personnes qui s’intéressoient au lord Castlewood l’interpréta à sa manière.

Milady, avec un rire de cruelle amertume, dit : « Je suppose que la personne de Hexton a été malade ou lui a fait une scène » (car l’infatuation de milord pour mistress Marwood n’étoit que trop connue). Le jeune Esmond craignit que ce ne fussent des embarras d’argent, car il avoit été initié à l’état de ses affaires, et que la cause des tourments de lord Castlewood ne fût dans ses dépenses, toujours plus grandes que son revenu

Un des motifs pour lesquels milord vicomte avoit pris en amitié le jeune Esmond étoit tout accidentel ; et cette circonstance, dont il n’a pas encore été question, fut fort heureuse pour Henry. Très-peu de mois après l’arrivée de milord à Castlewood, en hiver, il advint que le petit Frank, qui étoit encore en jupon, trottant par la chambre, un jour que son père après boire s’étoit endormi sans s’inquiéter de lui, se traîna jusque dans la cheminée, et le bonheur voulut qu’Esmond fût envoyé par sa maîtresse pour chercher l’enfant, juste au moment où un tison avoit mis le feu aux vêtements du petit bambin qui poussoit des cris ; et Esmond, se jetant sur lui, arracha l’habit de l’enfant qui avoit eu plus de peur que de mal ; mais certainement il étoit providentiel qu’une personne résolue fût entrée en cet instant, car sans cela l’enfant couroit grand risque de mourir brûlé, milord ayant le sommeil fort lourd après dîner, et n’ayant pas au réveil le sang-froid nécessaire à un homme qui a un danger à braver.

Depuis lors, le père, témoignant hautement ses remords et sa honte de n’être bon à rien qu’à s’enivrer, et son admiration pour Harry, que Sa Seigneurie traitoit de héros pour un service dont le mérite étoit fort mince, eut les plus tendres égards pour le sauveur de son fils, et Harry devint tout à fait de la famille. Ses brûlures furent soignées avec la plus grande sollicitude par sa bonne maîtresse, qui dit que le ciel l’avoit envoyé pour être l’ange gardien de ses enfants, et qu’elle l’aimeroit toute sa vie.

Et ce fut après cela, et par suite de la très-grande affection qui s’étoit développée dans cette petite famille, plutôt qu’à cause des exhortations du doyen Armstrong (quoiqu’elles ne fussent pas d’un foible poids sur lui), que Harry adopta tout à fait la religion de sa maison et de sa chère maîtresse, dont il a toujours fait profession depuis. Quant aux propos du docteur Tusher, qui se vantoit d’avoir été l’instrument de cette conversion (même à cet âge si tendre, M. Esmond avoit un tel mépris pour le docteur, que, si Tusher lui avoit recommandé de croire quelque chose ce qu’il ne faisoit pas, ne se mêlant jamais de rien, Harry en eût à l’instant même mis en doute la vérité.)

Milady buvoit rarement du vin ; mais à certains jours de l’année, tels que les jours de naissance (le pauvre Harry n’en avoit pas) et les anniversaires, elle en prenoit un peu, et le 29 de décembre étoit un de ces jours. À la fin donc de cette année 96, ce pouvoit être environ une quinzaine après la dernière visite de M. Holt, lord Castlewood étant fort sombre d’esprit et assis à table, milady, ordonnant à un domestique de lui apporter un verre de vin et regardant son mari avec un de ses plus doux sourires, dit :

« Milord, ne voulez-vous pas vous verser rasade et me permettre de vous proposer une santé ?

— Laquelle, Rachel ? dit-il, tendant son verre pour qu’on le remplît.

— C’est aujourd’hui le 29 de décembre, dit milady avec son air de tendre reconnoissance ; et la santé que je porte est : « Harry béni soit-il, qui a sauvé la vie à mon enfant ! »

Milord regarda Henry dans les yeux et vida son verre ; mais il le déposa aussitôt avec bruit sur la table, et, se levant avec une sorte de gémissement, il sortit de la salle. Qu’avoit-il ? Nous vîmes tous qu’il étoit en proie à quelque chagrin.

La prudence de milord l’avoit-elle rendu plus riche, ou lui étoit-il survenu des legs qui lui permettoient d’avoir un plus grand établissement que celui assez modeste qui étoit déjà trop pour ses moyens ? Harry Esmond ne pouvoit le dire ; mais la maison de Castlewood étoit maintenant sur un pied beaucoup plus coûteux qu’elle ne l’avoit été dans les premières années de l’avénement de milord au titre de la famille. Il y avoit plus de chevaux à l’écurie et plus de domestiques au château, et on y recevoit beaucoup plus de monde qu’anciennement, où l’on avoit assez de peine à tenir la maison comme il convenoit au rang de Sa Seigneurie, sans faire de dettes. Et il ne falloit pas une grande pénétration pour voir que plusieurs des nouvelles connoissances du vicomte n’étoient point agréables à la dame du lieu : non pas qu’elle ne fût très-courtoise envers elles, comme elle l’étoit toujours pour tout le monde ; mais c’étaient des personnes qui ne pouvoient lui plaire, et dont une dame si raffinée et si réservée ne pouvoit guère désirer la société pour ses enfants. C’étaient des ivrognes de squires du voisinage, qui brailloient leurs chansons sous ses fenêtres et se grisoient avec le punch et l’ale de milord ; c’étoient des officiers de Hexton, en compagnie desquels notre petit lord apprenoit à jaser et à boire et à jurer aussi, d’une manière qui faisoit trembler la délicate dame pour son fils. Esmond essayoit de la consoler en lui disant ce que lui avoit appris son expérience du collége : que tôt ou tard, dans le cours de la vie, un homme doit tomber dans cette sorte de compagnie et de conversation ; et que peu importait qu’il l’entendît à douze ans ou à vingt, les jeunes gens qui quittoient le plus tard la jupe de leur mère n’étant pas généralement les moins mauvais sujets. Mais c’était de sa fille que lady Castlewood étoit le plus inquiète, et du danger dont elle croyoit la petite Béatrix menacée par le laisser-aller de son père (il faut avouer que milord, particulièrement depuis ces malheureuses dissensions domestiques, étoit violent dans son langage avec les enfants lorsqu’il étoit en colère, comme il étoit trop familier, pour ne pas dire grossier, lorsqu’il étoit de bonne humeur), et par la compagnie que l’insouciant lord faisoit voir à la petite.

Pas très-loin de Castlewood est le château de Sark, où vivoit la marquise de Sark, qui étoit connue pour avoir été la maîtresse du feu roi Charles ; et dans cette maison, que fréquentoient, il est vrai, une grande partie des gentilshommes du pays, milord voulut à toute force non-seulement aller lui-même, mais emmener sa fille et son fils pour jouer avec les enfants. Béatrix et Frank ne demandoient pas mieux, car la maison étoit magnifique et l’accueil fort gracieux. Mais milady, avec raison assurément, pensa que les enfants d’une mère telle qu’avoit été cette fameuse lady Sark n’étoient pas une compagnie convenable pour les siens, et elle en dit son avis à son époux. Le ton qu’il prenoit lorsqu’il étoit contrecarré n’étoit pas des plus doux : bref, il y eut à ce sujet une querelle de famille, comme il y en avoit eu sur maint autre point. La dame fut obligée de céder, car la volonté de milord faisoit loi, et elle ne pouvoit pas, à cause de leur âge tendre, expliquer à ses enfants pourquoi elle étoit opposée à cette partie de plaisir, ni même leur dire qu’elle le fût ; mais, en outre, elle eut la secrète mortification de les voir revenir enchantés de leurs nouveaux amis, tout chargés de présents et brûlant qu’on leur permît de retourner dans un lieu de délices tel que le château de Sark. Elle se disoit que chaque année cette compagnie seroit plus dangereuse pour sa fille ; car d’enfant Béatrix commençoit à devenir femme, et sa beauté se développoit de jour en jour, ainsi que plus d’un défaut de caractère.

Harry Esmond se trouva être le témoin d’une des visites que la vieille dame de Sark fit à la dame du château de Castlewood, où elle arriva en grand apparat, avec six chevaux alezans et des rubans bleus, et un page sur chaque marchepied du carrosse, un écuyer et des valets armés à cheval devant et derrière elle. Sans le déplaisir qu’on lisoit sur la figure de lady Castlewood, il eût été amusant d’observer la conduite des deux ennemies : la froide patience de la jeune, et l’inaltérable bonne humeur de la vieille, qui ne voulut jamais prendre à mal aucune des intentions de sa rivale, et qui ne cessa de sourire et de rire, et de cajoler les enfants, et de faire des compliments aux hommes, aux femmes, aux enfants, même aux chiens, même aux chaises et aux tables de Castlewood, tant elle étoit déterminée à y admirer toutes choses. Elle fit l’éloge des enfants, et exprima le vœu, comme bien elle pouvoit, que sa propre famille eût été aussi bien élevée que ces chérubins. Elle n’avoit jamais vu de teint pareil à celui de la chère Béatrix, quoique assurément elle y eût bien droit de par son père et sa mère. Celui de lady Castlewood étoit vraiment une merveille de fraîcheur, et lady Sark soupira de n’être point née blonde ; et remarquant Harry Esmond, et le fascinant de son regard suranné, elle le complimenta sur son esprit, qu’elle dit pouvoir deviner à ses jeux et à son front ; et elle fit vœu de ne jamais l’inviter à Sark, tant qu’elle y auroit sa fille.

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