‹ Henry EsmondChapitre 13 sur 43 · 1 · 12

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Dans la cavalcade de cette vieille princesse, se trouvoient deux gentilshommes : son fils, milord Firebrace, et l’ami de celui-ci, milord Mohun, qui tous deux furent accueillis avec beaucoup de cordialité par l’hospitalier seigneur de Castlewood. Milord Firebrace étoit un jeune seigneur foible de corps et d’esprit, de petite taille et d’intelligence bornée, à en juger d’après la conversation que le jeune Esmond eut avec lui ; mais l’autre étoit une personne du plus bel air, avec une mine hardie et belliqueuse, qui, à en croire la chronique du temps, lui avoit valu la conquête de plusieurs beautés à la mode. Il avoit combattu et vaincu en France aussi bien que dans les Flandres ; il avcit fait deux campagnes avec le prince de Bade sur le Danube, et avoit vu Vienne échapper au Turc ; et il parloit agréablement de ses exploits, et avec la mâle franchise d’un soldat, de façon à plaire à tous ses auditeurs de Castlewood, qui étoient peu habitués à rencontrer un si charmant compagnon.

La première fois qu’il vint, milord ne voulut pas entendre parler de son départ avant dîner, et il emmena les hommes pour les amuser, laissant sa femme faire les honneurs de la maison à la vieille marquise et à sa fille. Ils visitèrent les écuries, où milord Mohun fît l’éloge des chevaux, quoiqu’il n’y eût pas grand’chose à y voir ; ils parcoururent la vieille maison et les jardins, et refirent le siége qu’elle avoit soutenu du temps de Cromwell ; ils firent une partie de longue paume dans la vieille cour, où le lord Castlewood battit milord Mohun, qui dit qu’il aimoit la paume plus que tout, et qu’il reviendront bientôt à Castlewood pour avoir sa revanche. Après dîner, ils jouèrent aux boules et burent du punch dans l’allée verte ; et quand ils se séparèrent, ils étoient amis intimes, milord Castlewood embrassant l’autre lord avant qu’il montât à cheval, et le proclamant le meilleur compagnon qu’il eût rencontré depuis bien longtemps. Toute la soirée, en fumant sa pipe de tabac, Castlewood ne cessa de faire à Henry Esmond l’éloge de son nouvel ami, et à la lettre il ne cessa d’en parler que lorsque Sa Seigneurie fut trop ivre pour pouvoir articuler distinctement.

Le lendemain, au déjeuner, le même sujet revint sur le tapis ; et quand milady s’avisa de dire qu’il y avoit dans l’air et le ton du lord Mohun quelque chose de libre qui lui inspiroit de la méfiance, son mari partit d’un de ses éclats de rire, accompagné d’un de ses jurements, disant qu’il n’avoit jamais aimé homme, femme ou bête, dont elle ne devînt infailliblement jalouse ; que Mohun étoit le plus charmant garçon de l’Angleterre ; qu’il espéroit le revoir souvent pendant qu’il l’avoit pour voisin, et qu’il feroit savoir à Mohun ce que milady Prude avoit dit de lui.

« Vraiment, dit lady Castlewood, j’aime assez sa conversation. Elle est plus amusante que celle de la plupart des gens que je connois. Elle m’a paru trop libre, j’en conviens, moins à cause de ce qu’il disoit que de ce qu’il donnoit à entendre.

— Bah ! Votre Seigneurie ne connoît pas le monde, répondit son époux ; et vous avez toujours été aussi facile à effaroucher que lorsque vous n’aviez que quinze ans.

— Vous ne me trouviez pas de défaut, quand je n’avois que quinze ans.

— Corbleu, madame, vous n’êtes plus d’âge à porter bavette, et m’est avis que je suis juge de la compagnie que ma femme doit voir, dit milord en frappant sur la table.

— Eh mais ! Francis, je n’ai jamais pensé autrement, » répliqua milady en se levant et faisant une révérence pleine de dignité, où, s’il y avoit obéissance, il y avoit aussi bravade, et dans laquelle un témoin attachant un profond intérêt au bonheur de ce couple, comme le faisoit Harry Esmond, pouvoit voir combien ils étoient irrévocablement séparés, et quel abîme de dissension et de discorde s’étoit ouvert entre eux !

« Pardieu ! Mohun est le meilleur garçon de l’Angleterre ; et je l’inviterai à venir ici, ne fût-ce que pour faire enrager cette femme. Avez-vous jamais vu une aussi froide insolence, Harry ? Voilà comme elle me traite, s’écria-t-il, éclatant de fureur, les poings serrés et la face rouge. Je ne compte plus dans ma maison. Il faut que je sois l’humble serviteur de cette fille de prêtre. Par Jupiter ! j’aimerois mieux qu’elle me jetât son assiette à la tête que de ricaner comme elle fait. Elle me dégrade aux yeux de mes enfants avec ses damnés airs ; et je jurerois qu’elle dit à Frank et à Béatrix que leur père est un réprouvé, et qu’ils doivent avoir du mépris pour moi.

— En vérité, monsieur, je ne l’ai jamais entendue parler de vous qu’avec considération, objecta Harry Esmond.

— Non, Dieu me damne ! je voudrois qu’elle parlât. Mais jamais elle ne parle. Elle me méprise et tient sa langue. Elle s’éloigne de moi comme si j’avois la peste. Par George ! elle ne craignoit pas de l’attraper jadis. Et quand je venois lui faire la cour, vous auriez vu mademoiselle devenir toute rouge, toute rouge de joie, par George ! Que pensez-vous qu’elle me disoit, Harry ? Elle me disoit elle-même, quand je la plaisantois sur la damnée rougeur de ses joues riantes : « C’est comme cela qu’on fait à Saint-James ; j’arbore mon drapeau rouge lorsque vient mon roi. » J’étois son roi alors, vous voyez. Et maintenant, monsieur, regardez-la ! Je crois qu’elle seroit bien aise que je fusse mort ; et au fait je le suis pour elle depuis cinq ans, depuis que vous avez tous eu la petite vérole ; et jamais elle ne m’a pardonné de m’en être allé.

— Vraiment, milord, quoique ce fût difficile, je crois que ma maîtresse vous a pardonné, dit Harry Esmond ; et je me rappelle avec quelle anxiété elle guettoit le retour de Votre Seigneurie, et avec quelle tristesse elle se détourna quand elle vit votre air froid.

— Dieu me damne ! s’écria milord, voudriez-vous que je fusse resté à attendre la petite vérole ? À quoi diantre cela auroit-il servi ? Je sais braver le danger autant qu’un autre, mais pas le danger inutile, non, non. Pour rien, grand merci. Et… vous hochez la tête, et je devine fort bien votre pensée, monsieur l’ecclésiastique… Il y a eu… l’autre affaire qui a pu la fâcher. Mais est-ce qu’une femme ne doit jamais pardonner un faux pas à son mari ? Me prenez-vous pour un saint ?

— Non, en vérité, monsieur, dit Harry avec un sourire.

— Depuis ce temps-là, ma femme est aussi froide que la statue de Charing-Cross. Je te dis qu’il n’y a en elle aucune clémence, Henry. Sa froideur empoisonne ma vie, et me pousse pour me distraire à boire et à courir le pays. Mes enfants ne sont pas à moi, mais à elle, quand nous sommes ensemble. C’est seulement lorsqu’elle n’est plus là avec ses abominables regards de glace qui vous transpercent, qu’ils viennent à moi et que j’ose leur donner un baiser ; et c’est pour cela que je les emmène et que j’aime à les voir chez les autres, Harry. La vertu de cette orgueilleuse me tue. La vertu ! Donnez-moi une vertu qui sache pardonner ; donnez-moi une vertu qui ne soit pas préoccupée de se conserver, mais de rendre les autres heureux. Que diantre ! qu’est-ce qu’une ou deux blessures, quand on les reçoit en secourant un ami dans le malheur ? »

Et milord frappa de nouveau sur la table, et avala une grande gorgée. Henry Esmond s’émerveilloit tout en l’écoutant, et pensoit que ce pauvre prêcheur d’abnégation avoit pris la fuite devant la petite vérole que sa femme avoit supportée si gaiement, et qui avoit causé tant de désunion dans toutes les existences de cette maison. « Comme on prêche bien, se dit le jeune homme, et comme chacun se donne en exemple dans son propre sermon ! Comme chacun a sa version dans une dispute, et une version sincère, qui plus est ; et comme les deux parties ont raison ou tort à volonté ! » Harry avoit le cœur navré de voir les angoisses qui torturoient l’âme de ce bon et courageux ami et protecteur.

« Vraiment, monsieur, dit-il, je voudrois bien que ma maîtresse pût vous entendre parler comme vous venez de le faire ; elle auroit appris là de quoi rendre sa vie plus heureuse. »

Mais milord n’accueillit l’ouverture que par un de ses jurements et par un sarcasme ; il dit que le révérend Harry étoit un bon garçon, mais que, quant aux femmes, elles se ressembloient toutes, que c’étoient des coquines sans cœur. C’est ainsi qu’un homme jette par terre un beau vase, et le méprise parce qu’il est brisé. Il peut n’avoir plus de prix, c’est vrai ; mais qui l’avoit en garde, et qui l’a mis en pièces ?

Harry, qui auroit donné sa vie pour voir ses bienfaiteurs heureux, se demanda, maintenant qu’il voyoit dans quel état d’esprit étoit milord, et qu’il lui restoit encore beaucoup d’amour au cœur à offrir à sa femme, au cas qu’elle le voulût accepter, s’il ne pourroit pas être un moyen de réconciliation entre les deux personnes qu’il révéroit le plus au monde. Et il chercha comment il feroit connaître à sa maîtresse une partie de sa pensée, et l’avertiroit que, selon lui du moins, son mari étoit encore pour elle un admirateur, et même un amant.

Mais il trouva le sujet très-difficile à manier, lorsqu’il se hasarda à faire sa remontrance, ce qu’il fit du ton le plus grave (car une longue confiance et des preuves réitérées de dévouement et de loyauté lui avoient donné une sorte d’autorité dans la maison, qu’il reprit aussitôt qu’il y revint) ; et dans un discours qui auroit dû avoir quelque effet, car il partoit vraiment du cœur, il s’aventura à insinuer doucement à son adorée maîtresse qu’elle faisoit tort à son mari par la mauvaise opinion qu’elle avoit de lui, et que le bonheur de toute sa famille tenoit à ce qu’il la désabusât.

Elle, qui étoit d’ordinaire si calme et si douce, si pleine de sourires et d’aimables attentions, éclata à ces paroles du jeune Esmond, et se leva de son siége en le regardant avec une hauteur et une indignation qu’il ne lui avoit jamais vu déployer. Elle n’étoit plus du tout la même en ce moment ; c’étoit une princesse courroucée de l’insulte d’un vassal.

« M’avez-vous jamais entendue proférer une parole qui pût faire tort à mon mari ? demanda-t-elle vivement d’une voix stridente et en frappant du pied.

— Non, vraiment, dit Esmond, les yeux baissés.

— Venez-vous à moi comme son ambassadeur, vous ? continua-t-elle.

— Je voudrois voir la paix entre vous par-dessus toute chose au monde, répondit Henry, et j’accepterois toute ambassade dont ce seroit le but.

— Ainsi vous êtes le médiateur de milord, poursuivit-elle, sans tenir compte de ce qu’il disoit. On vous envoie pour me faire rentrer dans l’esclavage, et m’informer que milord daigne rendre ses bonnes grâces à sa servante ? Il est las de Covent-Garden, n’est-ce pas, puisqu’il revient au logis, et il voudroit qu’on tuât le veau gras ?

— C’est là un bon précédent, sans aucun doute, dit Esmond.

— Pour un fils, oui ; mais milord n’est pas mon fils. C’est lui qui m’a mise de côté. C’est lui qui a brisé notre bonheur, et il m’invite à le réparer. C’est lui qui s’est montré à moi enfin tel qu’il étoit, et non tel que je l’avois cru. C’est lui qui vient devant mes enfants abruti par le vin, qui quitte notre compagnie pour celle des coureurs de tavernes et de mauvais lieux, qui abandonne sa maison pour cette ville là-bas et pour les amis qu’il s’y est faits, et qui, lorsqu’il est las d’eux, revient ici, et s’attend à être reçu par moi à deux genoux. Et c’est vous qu’il envoie comme chambellan ! Quelle glorieuse ambassade ! Monsieur, je vous fais mon compliment de cette nouvelle place.

— Ce seroit une glorieuse ambassade et une heureuse ambassade aussi, si je pouvois vous remettre bien ensemble, vous et milord, repartit Esmond.

— Je présume que vous avez rempli votre mission maintenant, monsieur. C’en est une jolie que vous avez acceptée là. Je ne sais pas si c’est votre philosophie de Cambridge ou le temps qui a modifié votre manière de voir, continua lady Castlewood d’un ton toujours sarcastique. Peut-être vous aussi vous avez appris à boire, à vous gorger de vin ou de punch ; quelle est la boisson favorite de monsieur ? Peut-être vous aussi, vous vous arrêtez à la Rose, quand vous passez par Londres, et vous avez vos accointances dans Covent-Garden. Je vous rends mes devoirs, monsieur, au prince et à l’ambassadeur, au maître et… et au laquais.

— Grands dieux ! madame, s’écria Henry, qu’ai-je fait pour que vous m’insultiez ainsi pour la seconde fois ! Voulez-vous me faire rougir de ce dont j’étois fier, de vivre de vos bienfaits ? Après le plaisir de vous rendre un service (ce que je payerois de ma vie), vous savez que je n’en ai pas de plus grand que d’en recevoir un de vous. Quel mal vous ai-je fait pour me blesser ainsi, femme cruelle ?

— Quel mal ? dit-elle en regardant Esmond avec des yeux effarés. Eh ! mais aucun, aucun que vous ayez su, Harry, ou pu éviter. Pourquoi avez-vous apporté la petite vérole du village de Castlewood ? ajouta-t-elle après une pause. Vous n’avez pas pu faire autrement, n’est-ce pas ? Qui de nous sait où le destin nous conduit ? Mais nous étions heureux, Henry, jusque-là ! »

Et Harry sortit de cet entretien en se disant que la brouille de son patron et de sa bien-aimée maîtresse n’étoit pas irrévocable, et qu’ils avoient encore au cœur un grand attachement l’un pour l’autre.

L’intimité des lords Mohun et Castlewood parut s’accroître tant que le premier resta dans le pays ; et milord de Castlewood principalement n’avoit pas l’air heureux hors de la vue de son nouveau camarade. Ils chassoient, ils buvoient, ils jouoient ensemble aux boules et à la paume ; milord Castlewood alloit pour trois jours à Sark, et ramenoit milord Mohun à Castlewood, où vraiment Sa Seigneurie se faisoit bien venir de tout le monde, ayant une plaisanterie ou un nouveau jeu de garçon pour mademoiselle et son frère, tous les commérages de la ville pour milord, et de la musique et de la galanterie et force beau langage pour milady, et pour Harry Esmond, qui n’étoit jamais las de les lui entendre raconter, ses campagnes et la vie qu’il menoit à Vienne, à Venise, à Paris, et autres fameuses villes d’Europe qu’il avoit visitées tant en paix qu’en guerre. Et il chantoit en s’accompagnant sur le clavecin de milady, et jouoit aux cartes ou au trictrac, ou à son nouveau jeu de billard avec milord, qu’il battoit invariablement ; toujours d’une humeur parfaite, et ayant dans son maintien une certaine grâce virile, qui se ressentoit un peu peut-être des camps et de l’Alsace, mais qui avoit du charme et un cachet de distinction. Ses manières avec lady Castlewood étoient si dévouées et si respectueuses, qu’elle revint bientôt de la première impression de répugnance qu’elle avoit conçue contre lui ; et même, avant longtemps, elle commença à prendre intérêt à son salut et à espérer de le convertir, lui prêtant des livres de piété, qu’il promit d’étudier avec déférence. Avec elle, milord parloit de réforme, d’adopter une vie tranquille, de quitter la cour et la ville, quoiqu’il faille convenir que, lorsque les deux lords étoient ensemble à boire leur vin de Bourgogne après dîner, leur langage étoit fort différent, et qu’il étoit fort peu question de conversion du côté de milord Mohun. Lorsqu’ils en étoient à leur seconde bouteille, Harry Esmond avoit coutume de quitter ces deux nobles ivrognes, qui, bien qu’ils parlassent assez librement, Dieu le sait, en sa présence (bonté divine ! quelle série d’histoires sur l’Alsace et Spring-Garden, sur les tavernes et les maisons de jeu, et les dames de la cour, et mesdames des théâtres, il peut se rappeler d’avoir entendu dans ces édifiantes conversations !), bien que, dis-je, ils parlassent librement devant Esmond, cependant ils avoient l’air bien aise de le voir partir, et alors ils prenoient une autre bouteille, et puis ils se mettoient à jouer aux cartes, et puis milord Mohun venoit au salon retrouver milady, laissant son bon compagnon cuver son vin.

C’étoit un point d’honneur chez les élégants, à cette époque, de perdre ou gagner noblement aux courses, ou aux jeux de cartes et de dés, et vous n’auriez jamais pu deviner à la contenance de ces deux lords lequel avoit été heureux ou malheureux. Et lorsque milady insinuoit à milord qu’il jouoit plus qu’elle ne vouloit, la renvoyoit avec un « Bah ! » et juroit qu’il n’y avoit rien de plus égal que les chances du jeu, pourvu qu’on le prolongeât assez longtemps. Et il le prolongea assez longtemps, quant à lui, cela est certain. Un homme de qualité alors passoit souvent un quart de la journée à jouer, et un autre quart à boire : j’ai connu plus d’un charmant garçon, homme d’esprit qui plus est, prompt à la repartie et doué de mille grâces, qui auroit été embarrassé d’écrire autre chose que son nom.

Il n’est guère d’homme ou de femme, je suppose, pour peu qu’il réfléchisse, qui, en reportant ses regards sur le cours de sa vie passée, ne se rappelle quelque circonstance qui, tout insignifiante qu’elle a pu paroître dans le moment, n’en a pas moins changé toute sa carrière. Nous avons presque tous, comme dans la magnifique expression de M. Massillon au sujet du roi Guillaume, notre grain de sable qui nous détourne ou même nous renverse ; et ainsi ce fut un mot en l’air, une pure boutade d’enfant maussade, qui accumula tout un amas d’effroyables malheurs sur cette famille dont Harry Esmond faisoit partie.

En revenant à son cher Castlewood dans la troisième année de ses études académiques (où il avoit obtenu cette fois quelque distinction, son poème latin sur la mort de Gloucester, fils de la princesse de Danemark, lui ayant valu une médaille et son introduction dans la société des beaux-esprits de l’université), Esmond retrouva son petit ami, et son élève Béatrix devenue plus grande que sa mère, svelte et charmante jeune fille, avec des joues roses et florissantes de santé, avec des yeux brillants comme des étoiles dans l’azur, avec une ondoyante chevelure de bronze, s’enroulant autour du plus beau jeune front qui se pût voir ; et une mine et une tournure hautaine et élégante, telle que celle de la fameuse statue antique de la Diane chasseresse, à la fois hautaine, leste et impérieuse, avec des yeux et des flèches qui percent et qui tuent. Harry observa et admira cette jeune créature, et la compara dans son esprit à Artémis à l’arc retentissant et aux flèches lançant la mort sur les enfants de Niobé ; une autre fois, elle étoit timide et tendre comme la lune versant sur Endymion sa lueur amoureuse. Cette belle créature, cette splendide Phœbé, n’étoit encore que jeune, et n’avoit pas atteint tout son éclat ; mais la voyant croître et briller, notre gentilhomme de l’université, la tête pleine de poétiques fantaisies, le cœur peut-être battant de désirs infinis, admira cette jeune divinité, et la contempla, quoique seulement comme une étincelante étoile bien au-dessus de sa sphère, avec une volupté et un enthousiasme sans bornes. Elle avoit été coquette dès son plus bas âge, essayant ses caprices et ses jalousies, ses méchantes espiègleries et ses séduisantes câlineries sur tout ce qui étoit à sa portée ; faisant quereller entre elles ses bonnes, et essayant le pouvoir de ses yeux sur le groom derrière lequel on l’avoit mise en croupe.

Elle étoit la favorite et le tourment de son père et de sa mère. Elle intriguoit auprès d’eux secrètement ; elle leur prodiguoit ses tendresses et les leur refusoit, les assiégeoit de larmes, de sourires, de baisers, de cajoleries. Lorsque sa mère étoit fâchée, ce qui arrivoit souvent, elle voloit à son père, et, s’en faisant un abri, poursuivoit de là sa victime ; quand ils étoient fâchés tous les deux, elle portoit ses caresses aux domestiques, ou guettoit l’instant de reconquérir les bonnes grâces de ses parents, soit en provoquant par surprise leur rire et leur bonne humeur, soit en les apaisant par sa soumission et par une artificieuse humilité. Elle étoit sævo læta negotio, comme cette volage déesse que décrit Horace, et dont la joie malicieuse a été si noblement dépeinte par un de nos grands poètes, qui, tout fameux et héroïque qu’il étoit, ne fut point assez fort pour résister aux tortures des femmes.

Il n’y avoit pas plus de trois ans que la petite, qui n’en avoit alors que dix, avoit presque réussi a faire quereller Henry Esmond avec son camarade, le bon et flegmatique Thomas Tusher, qui, de son propre gré, ne se querelloit jamais avec personne, en répétant à ce dernier je ne sais quel mauvais bon mot que Harry avoit fait sur lui (c’étoit bien la plus insignifiante plaisanterie, quoi qu’elle faillît mettre les deux amis aux prises, et je crois que l’espiègle en eût été ravie), et à dater de ce jour Tom se tint à distance d’elle ; et elle avoit pour lui des égards, et le cajoloit avec persévérance toutes les fois qu’ils se rencontroient. Mais Harry fut beaucoup plus facilement apaisé, parce qu’il avoit plus d’affection pour elle ; et lorsqu’elle commettoit quelque méchanceté, ou se servoit de paroles blessantes, ou faisoit de la peine à ses amis, elle s’excusoit de sa faute, non pas en l’avouant et en la regrettant, mais en niant qu’elle fût coupable, et en protestant de son innocence avec tant d’insistance et avec un tel air d’ingénuité, qu’il étoit impossible de ne la point croire. Dans son enfance, ce n’étoient que des espiègleries ; mais avec l’âge, son pouvoir devint plus fatal, comme un petit chat joue d’abord avec une balle, et ensuite fond sur un oiseau et le tue. Il ne faut pas s’imaginer que Harry Esmond eût toute cette expérience à l’époque peu avancée de sa vie dont il écrit en ce moment l’histoire ; beaucoup de choses notées ici ne lui furent connues que plus tard. Presque tout ce que Béatrix faisoit ou défaisoit lui paroissoit bon, ou du moins pardonnable, alors et même des années après.

Il se trouva alors que Harry Esmond revint passer à Castlewood ses dernières vacances, avec l’espoir probable d’être nommé fellow à son collége, et résigné à faire son chemin dans cette carrière. C’étoit dans la première année du présent siècle, M. Esmond (autant qu’il connoissoit l’époque de sa naissance) ayant alors vingt-deux ans. Il trouva son élève grandie en beauté comme nous l’avons dit, et promettant plus encore ; son frère, le fils de milord, un beau et brave garçon plein de cœur, de générosité et de franchise, et bon pour tout le monde, excepté peut-être pour sa sœur, avec laquelle Frank étoit en guerre (et par sa faute à elle) ; adorant sa mère, dont il étoit la joie, et prenant parti pour elle dans les malheureuses dissensions conjugales qui ne cessoient plus à présent, tandis que, comme de raison, miss Béatrix se rangeoit du côté de son père. Quand les chefs de famille se brouillent, il faut naturellement que leurs inférieurs portent les couleurs de l’un ou l’autre parti ; et même dans les conférences des domestiques à l’antichambre ou à l’écurie, Harry, qui avoit un esprit précoce d’observation, pouvoit voir quels étoient les partisans de milord et quels ceux de milady, et deviner assez bien comment on discutoit leur déplorable querelle. Nos laquais s’établissent nos juges. Les intrigues de milord ne sont jamais si secrètes que son valet ne les sache ; et la femme de milady porte l’histoire privée de sa maîtresse à la halle aux médisances, et l’échange contre les secrets des autres soubrettes.

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