‹ Henry EsmondChapitre 14 sur 43 · 1 · 13

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Milord Mohun, sur les exploits et la réputation de qui il avoit été rapporté à l’Université de vilains bruits, revint encore demeurer à Castlewood, et parut plus intime que jamais avec milord. Une fois, au printemps, ces deux seigneurs étoient venus à cheval à Cambridge de Newmarket, où ils étoient allés pour les courses, et ils avoient honoré Harry Esmond d’une visite chez lui, après laquelle le docteur Montague, le principal du collége, qui avoit traité Harry avec un peu de hauteur, voyant sa familiarité avec ces personnages, et que milord Castlewood rioit et marchoit la main sur l’épaule de Harry, se radoucit envers M. Esmond, et daigna être très-civil pour lui ; et, quelques jours après son arrivée, Harry conta en riant cette histoire à lady Esmond, faisant remarquer combien il étoit étrange que des hommes fameux pour leur savoir et renommés dans toute l’Europe ne s’en courbassent pas moins ainsi devant un titre, et fussent à plat ventre devant un seigneur, si pauvre qu’il pût être. Là-dessus, mistress Béatrix releva la tête, et dit qu’il étoit séant que ceux de basse origine respectassent leurs supérieurs ; que les ecclésiastiques faisoient beaucoup trop les fiers, à ce qu’il lui sembloit ; et qu’elle aimoit mieux la façon dont les choses se passoient chez lady Sark, où le chapelain, quoiqu’il aimât le pouding, comme tous les ecclésiastiques, sortoit toujours de table avant qu’on le servît.

« Et quand je serai ecclésiastique, dit M. Esmond, ne m’en donnerez-vous pas, Béatrix ?

— Vous… c’est différent, répondit Béatrix. Vous êtes de notre sang.

— Mon père était un ecclésiastique, dit milady.

— Mais le mien est un pair d’Irlande, dit mistress Béatrix en secouant la tête. Que les gens se tiennent à leur place. Je suppose que vous voudrez que je demande à genoux la bénédiction de M. Thomas Tusher, qui vient d’être fait curé, et dont la mère étoit dame de compagnie ! »

Et elle sortit brusquement de la chambre, étant alors dans un de ses accès d’étourderie.

Lorsqu’elle fut partie, milady eut l’air si triste et si grave, que Harry lui demanda la cause de son souci. Elle répondit que ce n’étoit pas seulement pour ce qu’il avoit dit de Newmarket, mais parce qu’elle avoit remarqué, avec beaucoup d’anxiété et de terreur, que milord, depuis sa liaison avec le lord Mohun surtout, avoit repris son goût pour le jeu, auquel il avoit renoncé depuis son mariage.

« Mais les hommes promettent plus qu’ils ne sont capables de tenir dans le mariage, dit milady avec un soupir. Je crains qu’il n’ait perdu de fortes sommes ; et notre bien, qui a toujours été petit, s’amoindrit chaque jour, grâce à son insouciante prodigalité. J’ai ouï dire qu’à Londres il voyoit une fort extravagante compagnie. Depuis son retour, c’est un va-et-vient continuel de lettres et d’hommes de loi : il me semble être dans une constante inquiétude, quoiqu’il la cache sous une gaieté bruyante. J’ai regardé par… j’ai regardé par la porte, hier au soir, et… et auparavant, dit milady, et je les ai vus aux cartes après minuit : il n’est pas de fortune qui résiste à cette dissipation, encore moins la nôtre, qui est tellement diminuée que mon fils n’aura rien du tout, et ma pauvre Béatrix pas de dot !

— Je voudrois pouvoir vous venir en aide, madame, dit Harry Esmond soupirant, et formant ce vœu en vain et pour la millième fois de sa vie.

— Qui le peut ? Dieu seul, dit lady Esmond, Dieu seul, dans les mains de qui nous sommes. »

Et cela est vrai, et pour la manière dont il gouverne sa famille, et pour sa conduite envers sa femme et ses enfants, sujets dont il est le monarque, quiconque observe le monde doit songer, en tremblant quelquefois, au compte que plus d’un homme aura à rendre. Car, dans notre société, il n’est pas de loi qui entrave le roi du coin du feu. Il est maître de la fortune, du bonheur, presque de la vie. Il est libre de punir, de rendre heureux ou malheureux, de ruiner ou de torturer. Il peut tuer une femme graduellement, sans avoir plus d’explications à donner que le grand seigneur qui fait noyer un esclave à minuit. Il peut faire, de ses enfants, des esclaves et des hypocrites, ou des amis et des hommes libres, ou les pousser à la révolte et à l’inimitié contre la loi naturelle de l’amour. J’ai entendu des politiques et des oracles de cafés causer gazette en main, et se railler de la tyrannie du roi de France, et de l’empereur, et je me demandois comment ces hommes (qui sont des monarques aussi dans leur genre) gouvernoient leurs sujets au logis, où tout homme exerce un pouvoir absolu. Quand les annales de chaque petit règne seront montrées au Maître suprême, de qui relève notre souveraineté, on verra au jour des histoires de tyrans domestiques aussi cruels qu’Amurat, et aussi féroces que Néron, et aussi insouciants et dissolus que Charles.

Si le patron de Harry Esmond péchoit, c’étoit de cette façon dernière, par trop de facilité de mœurs plutôt que par cruauté ; et il auroit pu être ramené à de meilleurs sentiments, s’il avoit eu le temps de pousser son repentir jusqu’à une réforme durable.

Voyant milord et son ami lord Mohun en liaison si étroite, mistress Béatrix se prit à être jalouse de ce dernier ; et les deux gentilshommes s’amusoient souvent l’un l’autre à rire, à leur façon bruyante et grossière, des accès de colère de l’enfant et de ses marques de déplaisir. « Quand tu seras assez âgée, tu épouseras lord Mohun, » disoit le père de Béatrix : sur quoi la petite faisoit la moue et disoit : « J’aimerois mieux épouser Tom Tusher. » Et parce que le lord Mohun étoit toujours d’une extrême galanterie pour milady Castlewood, qu’il faisoit profession d’admirer avec ferveur, un jour, en réponse à cette vieille plaisanterie de son père, Béatrix dit : « Je crois que milord aimeroit mieux épouser maman que moi, et qu’il attend votre mort pour la demander en mariage. »

Ces paroles furent dites d’un ton léger et pétulant, un soir après souper, comme la famille étoit réunie près de la grande cheminée. Les deux lords, qui jouoient aux cartes, tressailloient ; milady devint rouge comme l’écarlate, et ordonna à mistress Béatrix d’aller se coucher ; sur quoi la petite fille, prenant, selon son habitude, l’air le plus innocent, dit : « Vraiment, je n’avois pas de mauvaise intention ; maman parle certainement beaucoup plus à Harry Esmond qu’à papa, et elle a pleuré quand Harry est parti, et elle ne le fait jamais quand c’est papa qui part ; et, hier au soir, elle a causé si longtemps avec lord Mohun, et elle nous a renvoyés de la chambre, et elle pleuroit quand nous sommes rentrés, et…

— Au diable ! s’écria milord Castlewood, perdant patience. Sortez de la chambre, petite vipère que vous êtes ! »

Et il se leva et jeta les cartes sur la table.

« Demandez à lord Mohun ce que je lui ai dit, Francis, dit milady, se levant la frayeur sur le visage, mais pourtant avec beaucoup de candeur et de touchante dignité dans le regard et dans la voix. Venez avec moi, Béatrix. »

Béatrix se leva précipitamment aussi : elle étoit en larmes. « Chère maman, qu’ai-je fait ? demanda-t-elle. Certes, je ne pensois pas à mal. »

Et elle s’attacha à la robe de sa mère, et toutes deux s’en allèrent en sanglotant.

« Je vais vous répéter ce que me disoit votre femme, Frank, s’écria milord Mohun. Notre jeune ecclésiastique Harry peut l’entendre ; et, aussi vrai que j’espère le ciel, je ne change pas un mot à ce qui a été dit. Hier au soir, les larmes aux yeux, votre femme me supplioit de ne plus jouer avec vous aux dés ni aux cartes, et vous savez mieux qu’un autre si ce qu’elle demandoit n’étoit pas pour votre bien.

— Sans doute c’étoit pour mon bien, Mohun, dit milord d’une voix sèche et dure. Sans doute, vous êtes le modèle des hommes, et le monde sait quel saint vous êtes. »

Milord Mohun étoit séparé de sa femme, et avoit eu plusieurs affaires d’honneur, dont les femmes, comme d’ordinaire, avoient été la cause.

« Je ne suis point un saint, mais votre femme est une sainte ; et je puis répondre de mes actions comme d’autres doivent répondre de leurs paroles, dit milord Mohun.

— Par Dieu ! milord, vous en répondrez, s’écria l’autre en se levant.

— Nous avons un autre petit compte à régler auparavant, milord, » dit lord Mohun. Sur quoi Harry Esmond, alarmé des conséquences que pouvoit avoir cette déplorable querelle, adressa les représentations les plus véhémentes à lord Castlewood et à son adversaire. « Bonté divine ! dit-il, milord, allez-vous tirer l’épée contre votre ami dans votre propre maison ? Pouvez-vous mettre en doute l’honneur d’une dame qui est aussi pure que le ciel, et qui mourroit plutôt mille fois que de vous faire injure ? Est-ce que les paroles oiseuses d’un enfant jaloux doivent brouiller deux amis ? Est-ce que ma maîtresse, autant qu’elle l’a osé faire, n’a pas conjuré Votre Seigneurie, puisqu’il faut dire la vérité, de rompre son intimité avec milord Mohun, et de renoncer à une habitude qui peut causer la ruine de votre famille ? Est-ce que sans sa maladie milord Mohun ne vous auroit pas quitté ?

— Sur ma foi, Frank, un homme qui a la goutte au pied ne peut pas courir après les femmes des autres, » s’écria milord Mohun, qui étoit effectivement dans cet état ; et ce fut dit avec un rire et un regard si franc et si comique sur son pied emmaillotté, que l’autre, se frappant le front du poing, fut pris de cette gaieté contagieuse, et dit avec son jurement habituel : « Dieu me damne ! Harry, je te crois. » Et ceci mit fin à la querelle, et les deux gentilshommes, qui tout à l’heure avoient l’épée à la main, en abaissèrent la pointe et se serrèrent la main.

Beati pacifici. « Ramenez-nous milady, » dit le patron de Harry.

Esmond sortit, trop heureux d’être porteur de si bonnes nouvelles. Il la trouva à la porte ; elle y étoit à écouter, mais elle se retira comme il venoit. Elle lui prit les deux mains ; les siennes étoient froides comme marbre. Elle sembloit près de tomber sur l’épaule d’Esmond. « Merci, et que Dieu vous bénisse, mon cher frère Harry ! » dit-elle. Elle lui baisa la main, et Esmond y sentit tomber des larmes ; et l’ayant conduite dans la chambre, et jusqu’à milord, le lord Castlewood, avec une effusion de sensibilité et de tendresse comme il n’en avoit pas montré depuis bien longtemps, serra sa femme sur son cœur et se pencha sur elle, l’embrassa et lui demanda pardon.

« Il est temps pour moi d’aller au perchoir. Je prendrai mon gruau au lit, » dit milord Mohun ; et il s’en alla en clochant d’une façon comique, appuyé sur le bras de Harry Esmond. « Par George ! cette femme est une perle, dit-il, et il faudroit être un pourceau pour n’en pas faire cas. Avez-vous vu cette marchande d’oranges, cette souillon qu’Esmond… » Mais ici M. Esmond l’interrompit, disant qu’il ne lui appartenoit pas de connoître ces sortes d’affaires.

Le valet de chambre de milord entra pour faire son service auprès de son maître, qui ne fut pas plutôt en bonnet de nuit et en robe de chambre, qu’il eut une autre visite que son hôte avoit voulu à toute force lui envoyer ; c’étoit lady Castlewood elle-même, avec la rôtie et le gruau, que son mari lui avoit dit de faire et de porter de ses propres mains au malade.

Lord Castlewood resta à suivre des yeux sa femme comme elle alloit faire cette commission, et, de son côté, Harry Esmond ne put s’empêcher de le contempler, et remarqua sur le visage de son patron une expression d’amour, de chagrin et de souci, qui émut fort le jeune homme. Les mains de lord Castlewood tombèrent à ses côtés, et sa tête sur sa poitrine, et bientôt il dit :

« Vous avez entendu ce qu’a dit Mohun, Harry ?

— Que milady étoit une sainte ?

— Qu’il y a deux comptes à régler. J’ai fait des sottises depuis cinq ans, Harry Esmond. Depuis que vous avez amené cette maudite petite vérole dans la maison, il y a une fatalité qui m’a poursuivi, et j’aurois mieux fait d’en mourir, et de ne pas m’enfuir devant elle comme un poltron. Je laissai Béatrix avec ses parents, et j’allai à Londres ; et je tombai au milieu de voleurs, Harry, et je me remis à jouer aux cartes et aux dés, auxquels je n’avois pas touché depuis mon mariage, non, pas depuis que j’étois dans la garde du duc, avec ces effrénés bandits. Et j’ai joué de plus en plus, m’enfonçant chaque jour davantage dans l’abîme ; et maintenant je dois à Mohun deux mille livres ; et, quand je les aurai payées, je ne serai plus guère qu’un mendiant. Je n’aime pas regarder mon fils en face : il me hait, je sais qu’il me hait. Et j’ai dépensé la petite dot de Béatrix ; et Dieu sait ce qui arrivera si je vis. Ce que je puis faire de mieux, c’est de mourir, et de libérer la portion du bien qui est rachetable pour mon fils. »

Mohun étoit aussi maître à Castlewood que le propriétaire du château lui-même ; et ses équipages remplissoient les écuries où, à la vérité, il y avoit place pour beaucoup plus de chevaux que le patron ruiné de Harry Esmond n’en pouvoit avoir. Lord Mohun étoit arrivé à cheval avec ses gens ; mais, lorsque sa goutte se déclara, il fit venir de Londres une chaise légère qu’il y avoit, attelée d’une paire de petits chevaux, et allant aussi vite, sur les bonnes routes, qu’un traîneau de Lapon. Quand cette voiture arriva, Sa Seigneurie fut fort empressée d’emmener dedans lady Castlewood, et il le fit maintes fois, allant comme le vent, au grand contentement de sa compagne, qui aimoit ce mouvement rapide et les saines brises des dunes qui sont tout près de Castlewood et s’étendent de là vers la mer. Comme cet amusement lui plaisoit fort, et que son époux, loin de témoigner aucune méfiance de son intimité avec lord Mohun, l’encourageoit à l’accompagner, comme s’il vouloit, par cet excès de confiance, réparer les injustices où sa jalousie l’avoit entraîné, lady Castlewood prit sans scrupule cette innocente distraction, et elle parut d’autant plus libre avec lord Mohun, et d’autant plus satisfaite de sa compagnie, qu’elle avoit à lui tenir compte de certain sacrifice que sa galanterie avoit bien voulu lui faire.

Voyant les deux gentilshommes les cartes en main tous les soirs, Harry Esmond déploroit un jour, devant sa maîtresse, la persistance de cette funeste passion ; et il engageoit sa maîtresse, maintenant qu’elle étoit réconciliée avec son mari, à lui faire entendre qu’il devroit ne plus jouer.

Mais lady Castlewood, souriant avec malice et gaieté, dit qu’elle lui parleroit bientôt, et que, du moins pour quelques soirs encore, on pouvoit le laisser s’amuser.

« Vraiment, madame, dit Harry, vous ne savez pas ce qu’il vous en coûte ; et il est aisé, pour quiconque connoît le jeu, de voir que lord Mohun est de beaucoup le plus fort des deux.

— Je le sais, dit milady, persistant dans sa bonne humeur ; il est non-seulement le plus fort joueur, mais le plus charmant joueur du monde.

— Madame, madame, s’écria Esmond s’irritant de ce sang-froid, les dettes d’honneur doivent se payer un jour ou l’autre, et mon maître se ruinera, s’il continue.

— Harry, vous dirai-je un secret ? répliqua milady avec une expression de bonté et de satisfaction toujours dans les yeux. Francis ne se ruinera pas s’il continue ; il se récupérera s’il continue. Je me repens d’avoir dit et pensé du mal de lord Mohun, quand il étoit ici l’an passé. Il est plein d’obligeance et de bons sentiments, et je suis convaincue que nous le ramènerons dans une meilleure voie. Je lui ai prêté Tillotson et votre favori l’évêque Taylor, et il est fort touché, dit-il, et, comme preuve de son repentir (et là est mon secret), que pensez-vous qu’il fasse avec Francis ? Il laisse le pauvre Frank regagner son argent. Il a déjà gagné les quatre derniers soirs ; et milord Mohun dit qu’il ne sera pas l’instrument de la ruine du pauvre Frank et de mes chers enfants.

— Et, au nom du ciel, que lui donnez-vous en retour de ce sacrifice ? demanda Esmond, frappé d’effroi, connoissant assez les hommes, et celui-ci en particulier, pour savoir qu’un aussi franc libertin ne donnoit rien pour rien. Au nom du ciel, comment comptez-vous le payer ?

— Le payer ? avec les bénédictions d’une mère et les prières d’une épouse ! » s’écria milady, en joignant les mains avec force.

Harry Esmond ne sut s’il devoit rire, se fâcher, ou aimer sa chère maîtresse plus que jamais pour l’innocence obstinée avec laquelle elle se plaisoit à considérer la conduite d’un homme du monde, dont il savoit mieux interpréter les desseins. Il dit à milady avec précaution, mais de manière à être bien compris d’elle, ce qu’il savoit de la vie passée de ce seigneur ; des autres femmes qu’il s’étoit efforcé et avoit réussi à séduire ; il parla de la conversation que lui-même, Harry, avoit eue avec lord Mohun, dans laquelle le lord s’étoit vanté de son libertinage, et avoit avoué à plusieurs reprises que pour lui toutes les femmes étoient de bonne prise (c’étoit l’expression de Sa Seigneurie) et que l’on pouvoit triompher de toutes sans exception. Et les prières et les remontrances de Harry n’aboutirent qu’à un accès de colère de la part de lady Castlewood, qui ne vouloit pas écouter ses accusations, disoit-elle, et répliqua que lui-même devoit être méchant et perverti, de supposer de mauvais desseins là où elle étoit sûre qu’il n’y en avoit aucun. « Et voilà ce qu’on gagne à se mêler des affaires d’autrui, » se dit Harry avec beaucoup d’amertume ; et sa perplexité et son ennui étoient d’autant plus grands, qu’il ne pouvoit parler à milord Castlewood lui-même d’un sujet de cette nature, ni se hasarder à lui donner des conseils ou le mettre en garde dans une affaire qui intéressoit à ce point son propre honneur, dont milord étoit naturellement le meilleur juge.

Mais, quoique lady Castlewood n’eût voulu écouter aucun des avis de son jeune parent, et les eût refusés d’un air d’indignation quand il les avoit offerts, Harry eut la satisfaction de voir qu’elle adoptoit l’idée qu’elle avoit paru rejeter : car, le lendemain, elle allégua un mal de tête, lorsque milord Mohun voulut l’emmener dans sa voiture, et, le lendemain, le mal de tête continua ; et le jour suivant elle proposa, en riant, que les enfants prissent sa place dans la chaise de Sa Seigneurie, disant que rien ne les charmeroit autant que cette promenade, et qu’elle ne devoit pas garder tout le plaisir pour elle. Milord les emmena avec beaucoup de bonne grâce, quoique assurément, au fond, il enrageât de dépit : non pas que son cœur fût fort sérieusement engagé dans ses desseins sur cette candide personne ; mais la vie de ces hommes est souvent une vie d’intrigue, et ils ne peuvent pas plus passer un jour sans poursuivre une femme, qu’un chasseur de renards sans aller à la chasse après déjeuner.

Sous une insouciance affectée de maintien, et quoiqu’il n’y eût de la part de son patron aucune démonstration extérieure de méfiance, Harry pourtant vit que lord Castlewood surveilloit son hôte de très-près, et il surprit des signes de soupçon et de fureur étouffée (à ce qu’il crut) qui ne présageoient rien de bon.

Esmond savoit combien son patron étoit chatouilleux sur le point d’honneur ; et il l’observoit presque comme un médecin observe un malade, il lui sembloit que celui-ci étoit lent à prendre la maladie, quoique, le poison une fois mêlé au sang, il ne pût le rejeter. Nous lisons dans Shakspeare (que l’auteur, pour sa part, considère comme bien au-dessus de M. Congreve, de M. Dryden, ou d’aucun des beaux esprits de ce temps) que, lorsque la jalousie est une fois déclarée, ni pavot, ni mandragore, ni tous les sirops assoupissants de l’Orient, ne peuvent ni l’apaiser ni la guérir.

Enfin les symptômes parurent si alarmants à ce jeune médecin (qui vraiment, tout jeune qu’il étoit, avoit tâté le pouls à tous ces bons cœurs de parents), que Harry pensa qu’il étoit de son devoir d’avertir lord Mohun, et de lui faire savoir que ses desseins étoient suspectés et surveillés. Un jour donc que Sa Seigneurie étoit d’assez mauvaise humeur, ayant envoyé prévenir lady Castlewood, qui avoit promis de sortir en voiture avec lui, et maintenant refusoit de venir, Harry dit : « Milord, si vous voulez bien me donner une place à côté de vous, je vous en remercierai ; j’ai beaucoup de choses à vous dire, et je désirerois de vous parler seul.

— Vous m’honorez en m’accordant votre confiance, monsieur Harry Esmond, » dit l’autre avec un grand salut.

Milord étoit toujours un parfait gentilhomme, et, tout jeune qu’il étoit, il y avoit dans les manières d’Esmond quelque chose qui montroit qu’il étoit gentilhomme aussi, et que nul ne devoit prendre de liberté avec lui. Ils sortirent donc tous deux, et montèrent dans la voiture qui attendoit dans la cour, avec les deux petits chevaux hanovriens café au lait, magnifiquement harnachés et mordant le frein.

« Milord, dit Harry Esmond, après qu’ils furent dans la campagne, et montrant le pied de lord Mohun, qui étoit enveloppé de flanelle et posé avec une certaine ostentation sur un coussin, milord, j’ai étudié la médecine à Cambridge.

— Vraiment, mon Révérend ? dit-il ; et allez-vous prendre un diplôme, et guérir vos camarades de la…

— De la goutte, interrompit Harry en le regardant au visage ; c’est un mal que je connois bien.

— J’espère que vous ne l’aurez jamais. C’est une infernale maladie, dit milord, et qui vous fait souffrir comme le diable. Ah ! » Et il fit une terrible grimace, comme s’il venoit de sentir un élancement.

« Votre Seigneurie feroit beaucoup mieux d’ôter toute cette flanelle ; elle ne sert qu’à enflammer le pied, continua Harry, regardant toujours son homme en face.

— Oh ! elle ne sert qu’à enflammer le pied ! croyez-vous ? dit l’autre d’un air innocent.

— Si vous vouliez ôter cette flanelle, et jeter cette absurde pantoufle, et porter une botte, continue Harry.

— Vous me recommandez des bottes, monsieur Esmond ? demande milord.

— Oui, des bottes et des éperons. J’ai vu, il y a trois jours, Votre Seigneurie courir assez vite dans la galerie, poursuit Harry. Je suis sûr que du gruau le soir n’est pas aussi agréable à prendre que du clairet pour Votre Seigneurie ; et, d’ailleurs, il laisse Votre Seigneurie de sang-froid pour le jour, tandis que mon patron s’échauffe et se trouble le cerveau à force de boire.

— Mort de ma vie ! monsieur, vous n’osez pas dire que je ne joue pas loyalement ? s’écrie milord en fouettant ses chevaux, qui partent au galop.

— Vous êtes de sang-froid quand milord est ivre, continue Harry ; Votre Seigneurie est plus forte que mon patron. Je vous ai observé en levant le nez de dessus mes livres.

— Oui-da, jeune Argus ! dit lord Mohun, qui aimoit Harry Esmond, et dont Harry aimoit aussi la compagnie, l’esprit, et une certaine hardiesse de manières. Ah ! jeune Argus, vous pouvez regarder de tous vos cent yeux, et vous verrez que nous jouons franc jeu. J’ai perdu une terre en une nuit, et j’ai perdu la chemise que j’avois sur le dos, et j’ai perdu ma perruque, et je suis rentré chez moi en bonnet de nuit ; mais personne ne peut dire que j’aie jamais pris un avantage que la règle ne m’accordoit point. J’ai joué à un coquin de pipeur de dés, en Alsace, ses oreilles, et je les ai gagnées, et j’en ai une dans de l’esprit-de-vin à mon logis de Bow-street. Harry Mohun jouera n’importe quoi avec n’importe qui, toujours, toujours.

— Vous jouez un jeu dangereux, milord, dans la maison de mon patron, dit Harry, et tous les enjeux ne sont pas sur les cartes.

— Que voulez-vous dire, monsieur ? s’écrie milord, se tournant, le rouge au visage.

— Je veux dire, répond Harry d’un ton sarcastique, que votre goutte va bien, si tant est que vous l’ayez jamais eue.

— Monsieur ! s’écrie milord, s’échauffant.

— Et, à parler franchement, je crois que Votre Seigneurie n’a pas plus la goutte que je ne l’ai. En tous cas, un changement d’air vous fera du bien, milord Mohun. Et je vous dis tout net que vous feriez mieux de partir de Castlewood.

— Et vous a-t-on chargé de me rendre ce message ? s’écrie le lord Mohun. Frank Esmond vous a-t-il donné cette commission ?

— Personne ne me l’a donnée. C’est l’honneur de ma famille qui me l’a donnée.

— Et vous êtes prêt à répondre de ceci ? s’écrie l’autre, fouettant ses chevaux avec fureur.

— Tout prêt, milord ; Votre Seigneurie va faire verser la voiture, si elle fouette de la sorte.

— Par George, vous avez du cœur ! s’écria milord en éclatant de rire. Je suppose que c’est cette infernale botte de jésuite qui vous rend si hardi, ajouta-t-il.

— C’est la paix de la famille que j’aime le mieux au monde, dit avec chaleur Harry Esmond ; c’est l’honneur d’un noble bienfaiteur, le bonheur de ma chère maîtresse et de ses enfants. Je leur dois tout dans la vie, milord, et je la donnerois pour n’importe lequel d’entre eux. Qui vous pousse à porter le trouble dans ce paisible ménage ? Pourquoi rester de mois en mois à la campagne ? Pourquoi feindre la maladie et inventer des prétextes de demeurer ? Est-ce pour gagner l’argent de mon patron ? Est-ce pour vous insinuer dans le cœur candide d’une vertueuse dame ? Autant vouloir à vous seul emporter la Tour d’assaut. Mais vous pouvez lui faire du tort, autoriser les propos par vos vues illégitimes, et je ne nie pas qu’il ne soit en votre pouvoir de la rendre malheureuse. Épargnez ces êtres innocents et quittez-les.

— Par le Seigneur, je crois que tu as toi-même des vues sur la jolie puritaine, maître Harry, dit milord avec son rire plein de gaieté et d’insouciance, et comme s’il avoit écouté avec intérêt l’appel passionné du jeune homme. Dis-moi cela à l’oreille, Harry. Es-tu toi-même amoureux d’elle ? Harry Esmond seroit-il de chair comme nous tous ?

— Milord, milord, s’écria Harry, le sang au visage et les larmes aux yeux, je n’ai pas eu de mère, mais j’aime cette dame comme une mère. J’ai pour elle le culte qu’un dévot a pour un saint. Entendre parler d’elle légèrement me semble un blasphème. Oseriez-vous penser ainsi de votre propre mère, ou souffririez-vous que personne en parlât ainsi ? M’imaginer qu’un homme ait d’elle une opinion flétrissante, cela me fait horreur. Je vous supplie, je vous conjure de la quitter. Il arrivera malheur !

— Malheur, bah ! » dit milord, en donnant un nouveau coup de fouet aux chevaux qui, cette fois, car nous étions arrivés aux dunes, prirent un galop que rien ne put arrêter. Les rênes se rompirent dans les mains de lord Mohun, et les bêtes détalèrent comme des furieuses, la voiture balancée d’avant en arrière, et les personnes qui étoient dedans se retenant de leur mieux à ses flancs, jusqu’à ce que, voyant devant elles un grand ravin où elles dévoient inévitablement verser, elles n’eurent pas d’autre moyen de salut que de sauter hors de la chaise, chacune de son côté. Harry Esmond en fut quitte pour une chute sur l’herbe, qui fut si rude, qu’il en resta tout étourdi pour un instant ; après quoi il se releva fort mal à l’aise et saignant du nez, mais sans autre résultat fâcheux. Le lord Mohun ne fut pas si heureux ; il étoit tombé la tête contre une pierre, et gisoit par terre sans donner signe de vie.

Cette mésaventure étoit arrivée au moment où les deux gentilshommes revenoient au château ; et milord Castlewood, qui sortait pour se promener avec son fils et sa fille, rencontra les poneys ramenant la voiture au galop, les pieds embarrassés dans les rênes rompues. Les gens de milord les arrêtèrent. Ce fut le jeune Frank qui aperçut l’habit rouge de lord Mohun qui étoit étendu à terre, et tout le monde courut à cet infortuné gentilhomme et à Esmond, qui maintenant étoit debout au-dessus de lui. Sa vaste perruque et son chapeau à plumes étoient tombés, et il saignoit abondamment d’une blessure au front ; un cadavre ou peu s’en falloit !

« Grand Dieu ! il est mortl dit milord. Que quelqu’un coure à toute bride et amène un médecin… Arrêtez. Je vais retourner et je ramènerai Tusher : il connoit la chirurgie. »

Et milord partit au galop avec son fils derrière lui.

Àpeine étoient-ils partis, que Harry Esmond, qui ne faisoit que de revenir à lui, se souvint d’un accident semblable dont il avoit été témoin en allant à cheval de Newmarket à Cambridge ; et défaisant la manche de l’habit de milord, Harry, avec un canif, lui ouvrit une veine du bras, et fut grandement soulagé, après un moment, de voir le sang couler. Le blessé fut près d’une demi-heure avant de reprendre connoissance, auquel temps le docteur Tusher et le petit Frank arrivèrent, et trouvèrent milord, non plus un cadavre, mais aussi pâle que s’il en étoit un.

Au bout de quelque temps, et lorsqu’il fut en état de supporter le mouvement, on mit le lord sur le cheval d’un groom, et on donna l’autre à Esmond, les gens marchant de chaque côté de milord pour le soutenir en cas de besoin, et le digne docteur Tusher avec eux. Le petit Frank et Harry, sur le même cheval, alloient au pas.

Comme nous nous en retournions au château, l’enfant dit : « Nous avons rencontré maman, qui se promenoit sur la terrasse avec le docteur, et papa l’a effrayée, et lui a dit que vous étiez mort…

— Que j’étois mort ? demande Harry.

— Oui. Papa a dit : « Voici le pauvre Harry qui est tué, ma chère ; » sur quoi maman jette un grand cri, et tombe à terre ; et je l’ai crue morte aussi. Et vous n’avez jamais vu papa dans un pareil état : il a juré ses grands dieux ; et il est devenu tout pâle ; et puis il s’est mis à rire, et il a dit au docteur de prendre son cheval, et à moi de suivre le docteur ; et nous l’avons quitté. Et j’ai regardé en arrière, et je l’ai vu qui jetoit à maman de l’eau de la fontaine. Oh ! elle a été si effrayée ! »

Méditant sur cette curieuse histoire (car le nom de lord Mohun étoit Henry aussi, et ils s’appeloient souvent entre eux Frank et Henry), et passablement troublé et inquiet, Esmond revint au château. Sa chère lady étoit encore sur la terrasse, une de ses femmes avec elle, et milord n’y étoit plus. Il s’y trouvoit des degrés et une petite porte donnant sur la route. Milord Mohun passa, ayant l’air d’un spectre, un mouchoir sur sa tête, et sans son chapeau ni sa perruque, qu’un groom portait ; mais sa politesse ne l’abandonna pas, et il fît un salut à la dame qui étoit au-dessus.

« Grâce au ciel, vous êtes sauvé ! dit-elle.

— Et Harry aussi, maman, dit le petit Frank. Hourra ! »

Harry Esmond descendit de cheval pour courir à sa maîtresse, le petit Frank en fit autant, et l’un des grooms prit charge des deux bêtes, tandis que l’autre, chapeau et perruque en main, marchoit à côté de la bride de milord jusqu’à la grande porte, qui étoit à un demi-mille de là.

« Oh ! mon garçon ! quelle frayeur vous m’avez faite ! » dit lady Castlewood, lorsque Harry Esmond vint à elle, en l’accueillant d’un de ses brillants regards et d’une voix pleine de tendresse ; et elle fut assez bonne pour baiser le jeune homme (c’étoit la seconde fois qu’elle lui faisoit cet honneur), et elle rentra à la maison entre lui et son fils, les tenant chacun par une main.

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