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Après un repos d’une couple de jours, le lord Mohun fut si bien rétabli de sa blessure, qu’il put annoncer son départ pour le lendemain matin. En effet, il prit congé de Castlewood, se proposant de se rendre à Londres à petites journées, et de coucher deux nuits en route. Son hôte le traita avec une courtoisie étudiée et cérémonieuse, différente assurément des manières habituellement franches et sans façon de milord ; mais il n’y eut pas lieu de supposer que les deux lords se séparassent autrement que bons amis, quoique Harry Esmond remarquât que milord vicomte ne vit l’autre lord qu’en compagnie, et qu’il sembloit éviter d’être seul avec lui. Et il n’accompagna pas non plus lord Mohun à quelque distance, comme c’étoit sa coutume avec la plupart de ses amis, qu’il accueilloit toujours avec empressement et perdoit avec regret ; mais il se contenta, lorsque les chevaux de Sa Seigneurie furent annoncés, et que leur maître parut botté pour prendre congé des dames de Castlewood, de descendre à la suite du lord Mohun les degrés jusqu’à ses chevaux, et de le saluer et de lui souhaiter un bon voyage dans la cour. « Je vous verrai à Londres avant qu’il soit longtemps, Mohun, dit milord avec un sourire, et alors nous réglerons nos comptes ensemble.
— Ne vous en tourmentez pas, Frank, » dit l’autre avec bonhomie ; et, tendant la main, il parut un peu surpris de l’air digne et refrogné dont son hôte reçut ses adieux ; et là-dessus, il partit, suivi de ses gens.
Harry Esmond fut témoin de ce départ, qui étoit bien différent de l’arrivée de milord, pour laquelle on avoit fait de grands préparatifs (la vieille maison se requinquant de son mieux pour l’accueillir), et il y eut ce jour là une tristesse et une contrainte chez tout le monde, qui remplit M. Esmond de sombres pressentiments et de vagues appréhensions. Lord Castlewood se tint debout à la porte, regardant le lord et ses gens comme ils passoient sous la voûte de la porte extérieure. Quand il fut là, lord Mohun se retourna encore une fois, et milord vicomte leva lentement son chapeau et salua. Son visage avoit un aspect singulièrement livide, à ce que trouva Henry. Il jura et chassa à coups de pied ses chiens, qui venoient sauter autour de lui ; puis il alla à la fontaine qui étoit au milieu de la cour, s’appuya contre un pilier et regarda dans le bassin. Comme Esmond se rendoit à sa chambre, autrefois celle du chapelain, qui étoit de l’autre côté de la cour, et tournoit pour entrer par la porte basse, il vit lady Castlewood, qui, à travers les rideaux de la grande fenêtre du salon situé au-dessus, contemploit milord occupé à regarder la fontaine. Il régnoit dans la cour un silence tout particulier ; et la scène resta longtemps dans la mémoire d’Esmond : le ciel brillant au-dessus ; les arcs-boutants du bâtiment, et le cadran solaire jetant son ombre sur le memento mori doré inscrit au-dessous ; les deux chiens, un lévrier gris et un épagneul presque blanc, l’un la face levée vers le soleil, et l’autre flairant dans l’herbe et les pierres ; et milord penché au-dessus de la fontaine, dont on entendoit le bruit. Il est étrange que cette scène et le bruit de cette fontaine restent si bien gravés dans la mémoire d’un homme qui a vu tant de choses pleines d’éclat et même de danger, dont il n’a gardé aucune impression.
Ce fut lady Castlewood, — elle avoit ri toute la matinée, et avoit été particulièrement gaie et animée devant son mari et son hôte, — qui, dès que les deux gentilshommes sortirent de sa chambre, courut à Henry, changeant tout à coup de physionomie, et, la face et les yeux pleins de souci, elle lui dit : « Suivez-les, Harry, je suis sûre que quelque chose va mal. » Et ce fut ainsi qu’Esmond devint un espion aux ordres de sa maîtresse ; et il se retira chez lui, pour se donner le temps de tâcher de composer une histoire qui la calmât, car il ne pouvoit s’empêcher d’appréhender qu’il ne se préparât quelque querelle sérieuse entre les deux gentilshommes.
Et alors, pour plusieurs jours, la petite société de Castlewood s’assit à table comme d’ordinaire, cette inquiétude, quoique invisible et sans nom, n’en étant pas moins toujours présente à l’esprit d’au moins trois des assistants. Milord étoit excessivement doux et aimable. Toutes les fois qu’il quittoit la chambre, sa femme le suivoit des yeux. Il étoit avec elle d’une courtoisie et d’une bonté mêlées de tristesse, et fort remarquables chez un homme aussi brusque et rude de manières qu’il l’étoit habituellement. Il l’appeloit souvent et tendrement de son nom de baptême, étoit très-doux avec les enfants, surtout avec le garçon, qu’il n’aimoit pas. Et lui qui généralement étoit si peu assidu à l’église, il y alloit et en accomplissoit tous les devoirs (jusqu’à écouter le sermon du docteur Tusher) avec une grande dévotion.
« Il se promène dans sa chambre toute la nuit : pourquoi ? Henry, trouvez pourquoi, » disoit constamment lady Castlewood à son jeune parent.
« Il a envoyé trois lettres à Londres, dit-elle un autre jour.
— Elles étoient, madame, adressées à un homme de loi, » répondit Harry, qui connoissoit ces lettres, et avoit vu une partie de la correspondance, relative à un nouvel emprunt que faisoit milord ; et lorsque le jeune homme avoit fait des représentations à son patron, milord avoit dit qu’il ne se procuroit de l’argent que pour payer une vieille dette dont il falloit décharger la propriété.
Au sujet de l’argent, lady Castlewood n’étoit nullement inquiète. Peu de femmes tendres sentent vivement les embarras d’argent ; et même vous ne pouvez guère faire de plus grand plaisir à une femme que de lui faire mettre en gage ses diamants pour l’homme qu’elle aime ; et je me souviens d’avoir entendu M. Congreve dire de milord Marlborough que la raison pour laquelle milord avoit eu tant de succès comme jeune homme auprès des femmes, étoit qu’il recevoit de l’argent d’elles. « Il est peu d’hommes qui fassent pour elles un pareil sacrifice, » dit M. Congreve, qui connoissoit assez bien une partie du sexe.
Les vacances de Harry Esmond alloient finir, et, comme on l’a dit, il s’apprêtoit à retourner à l’Université pour son dernier terme avant de prendre son degré et d’entrer dans l’Église. Il s’étoit décidé à suivre cette carrière, non pas, il est vrai, avec le respect convenable pour un homme qui accepte de si saintes fonctions, mais dans un esprit mondain, et parce qu’il jugeoit sage d’adopter cette profession. Son raisonnement étoit qu’il devoit tout à la famille de Castlewood, et qu’il aimoit mieux être auprès d’elle que partout ailleurs ; qu’il pourroit être utile à ses bienfaiteurs, qui lui témoignoient la plus grande confiance et la plus grande affection en retour ; qu’il pourroit aider à élever le jeune héritier de la maison et lui servir de gouverneur ; qu’il pourroit continuer d’être l’ami et le conseiller de ses chers patron et maîtresse qui tous deux, vouloient bien dire qu’ils le regarderoient toujours comme tel ; et ainsi, en se rendant utile à ceux qu’il aimoit le mieux, il se proposoit de se consoler d’abandonner les projets d’ambition qu’il avoit pu nourrir. Il est vrai que sa maîtresse lui avoit dit qu’elle ne vouloit point qu’il la quittât ; et il n’avoit pas d’autre volonté que la sienne.
Lady Castlewood fut fort soulagée, dans les derniers jours de ces vacances mémorables, à la nouvelle donnée par milord, d’un ton insouciant, un matin que la poste lui avoit apporté des lettres de Londres, que le lord Mohun étoit allé à Paris et devoit faire un grand voyage en Europe ; et, quoique l’humeur sombre de lord Castlewood ne s’éclaircît pas, et qu’il ne changeât point de manières, cependant, cette cause d’anxiété étant écartée de l’esprit de sa femme, elle commença à reprendre un peu d’espoir et de calme, s’efforçant aussi, de tout son cœur et par tous les moyens qui étoient en son pouvoir, de rappeler la gaieté de milord et de dissiper sa mauvaise humeur.
Il l’expliqua lui-mème en disant qu’il n’étoit pas bien portant ; qu’il avoit besoin de voir son médecin ; qu’il iroit à Londres et consulteroit le docteur Cheyne. Il fut convenu que Sa Seigneurie et Harry Esmond, qui retournoit à l’Université, feroient route ensemble jusqu’à Londres ; et un lundi matin, le 10 d’octobre de l’année 1700, ils partirent pour Londres, à cheval. La veille, qui étoit un dimanche, la pluie tombant à torrents, la famille n’alla point à l’église ; et, le soir, milord lut le service à la maison, très-bien, et avec une gravité et un charme tout particuliers, prononçant la bénédiction du départ d’un ton aussi solennel que Harry l’eût jamais entendue. Et il baisa et embrassa sa femme et ses enfants avant qu’ils rentrassent dans leurs chambres, avec plus de tendresse qu’il n’avoit coutume d’en montrer, et avec une solennité, une sensibilité qui plus tard, lorsqu’ils y songèrent, ne leur fut pas d’une médiocre consolation.
Ils montèrent à cheval le lendemain matin, après des adieux de la famille aussi tendres que la veille au soir, couchèrent en route, et entrèrent à Londres au tomber de la nuit ; milord descendoit à la Trompette, dans le Cockpit, Whitehall, maison fréquentée des militaires dans son jeune temps, et dont Sa Seigneurie, depuis lors, avoit gardé l’habitude.
Une heure après l’arrivée de milord (ce qui prouvoit que sa visite avoit été arrangée à l’avance), l’homme d’affaires de milord arriva de Gray’s-Inn ; et, pensant que son patron pouvoit désirer d’être seul avec l’homme de loi, Esmond alloit les quitter ; mais milord dit qu’il en avoit pour peu d’instants ; il présenta M. Esmond personnellement à l’homme de loi, qui avoit été celui de la famille du temps de l’ancien lord, et qui dit qu’il avoit payé l’argent, comme il en avoit été chargé ce jour-là, à milord Mohun lui-même, en son logement de Bow-street ; que Sa Seigneurie avoit exprimé quelque surprise, attendu qu’il n’étoit pas d’usage d’employer des hommes de loi, avoit-il dit, dans de pareilles transactions entre gens d’honneur ; mais néanmoins il avoit rendu le billet de milord vicomte, que l’homme de loi tenoit à la disposition de son client.
« Je croyois que le lord Mohun étoit à Paris ! s’écria M. Esmond, tout alarmé et tout surpris.
— Il est revenu sur mon invitation, dit milord ; nous avons des comptes à régler ensemble.
— Je prie le ciel qu’ils soient finis, monsieur, dit Esmond.
— Oh ! tout à fait, répliqua l’autre en regardant le jeune homme dans les yeux. Il étoit assez tourmentant au sujet de l’argent que je vous ai dit avoir perdu contre lui au jeu. Et maintenant le voilà payé, et nous sommes quittes, et, quand nous nous reverrons, nous serons bons amis.
— Milord, s’écria Esmond, je suis sûr que vous me trompez, et qu’il y a une querelle entre le lord Mohun et vous.
— Une querelle !… allons donc ! nous souperons ensemble ce soir même et nous boirons bouteille. On est toujours de mauvaise humeur quand on perd la somme que j’ai perdue. Mais la voici payée, et ma colère est partie avec elle.
— Où souperons-nous, monsieur ? dit Harry.
— Nous ! Les gens doivent attendre qu’on les invite, dit milord viccmte en riant. Allez à Duke-street voir M. Betterton. Vous aimez le théâtre, je le sais. Laissez-moi suivre mes propres idées ; et demain matin nous déjeunerons ensemble, avec l’appétit que nous aurons, comme dit la comédie.
— Parle ciel ! milord, je ne vous quitterai pas ce soir, dit Harry Esmond. Je crois savoir la cause de votre dispute. Je vous jure que ce n’est rien. Le jour même que cet accident est arrivé à lord Mohun, je lui en parlois. Je sais qu’il n’y a rien eu que pure galanterie de sa part.
— Vous savez qu’il n’y a eu que pure galanterie entre lord Mohun et ma femme ! dit milord d’une voix de tonnerre ; vous saviez cela, et vous ne me l’avez pas dit !
— J’en savois plus là-dessus que ma chère maîtresse elle-même, monsieur, mille fois plus. Comment elle qui étoit innocente comme un enfant auroit-elle pu deviner le but caché des soins d’un misérable ?
— C’est un misérable, vous en convenez, et il vouloit me prendre ma femme.
— Monsieur, elle est aussi pure qu’un ange, s’écria le jeune Esmond.
— Ai-je rien dit contre elle ? s’écria milord. Ai-je jamais douté qu’elle fût pure ? C’eût été le dernier jour de sa vie, si je l’avois fait. Vous imaginez-vous que je la croie capable de manquer à son devoir ? Non, elle n’est pas assez passionnée pour cela. Elle ne pèche ni ne pardonne jamais. Je connois son caractère ; et maintenant que je l’ai perdue, par le ciel ! je l’aime dix mille fois plus que je n’ai jamais fait… oui, lorsqu’elle étoit jeune et belle comme un ange… quand elle me sourioit dans la maison de son vieux père, et qu’elle étoit à attendre que je revinsse de la chasse… quand je tombois la tête sur ses petits genoux et que j’y pleurois comme un enfant, et que je jurois de me réformer et de ne plus boire, et de ne plus jouer, et de ne plus suivre les femmes ; lorsque tous les hommes de la cour avoient coutume de la suivre, lorsqu’elle étoit plus belle, avec son enfant, par George ! que la madone de la chapelle de la Reine. Je ne la vaux pas, je le sais. Qui est-ce qui la vaut ? Par le ciel ! je l’ai fatiguée et ennuyée, je le sais fort bien. Je ne pouvois pas causer avec elle. Vous autres, gens d’esprit et de livres, vous le savez, et moi non ; je sentois que je ne le pouvois pas. Quand vous n’étiez qu’un garçon de quinze ans, en vous entendant causer de votre poésie et de vos livres, j’entrois dans une telle rage que j’aurois pu vous étrangler. Mais vous avez toujours été un bon enfant, Harry, et je vous aimois, vous savez que je vous aimois. Et je sentois qu’elle n’étoit point à moi, et les enfants non plus. Et je me mis à m’abrutir, à jouer, à boire, à faire toutes sortes de diableries, de désespoir et de fureur. Et voilà qu’arrive ce Mohun, et il lui plaît, je sais qu’il lui plaît.
— En vérité, et sur mon âme, vous avez tort, monsieur, s’écria Esmond.
— Elle reçoit des lettres de lui, repartit milord ; voyez, Harry. » Et il tira un papier avec une tache brune de sang. « Ce papier est tombé de sa poche le jour où il ne s’est pas tué. Un des grooms l’a ramassé à terre, et me l’a remis. Le voici dans leur damné jargon de comédie : « Divine Gloriana, pourquoi regarder avec tant de froideur votre esclave qui vous adore ? N’avez-vous aucune compassion des tortures que vous m’avez vu souffrir ? N’accordez-vous aucune réponse à des billets qui sont écrits avec le sang de mon cœur ? » Elle a eu d’autres lettres de lui.
— Mais elle n’a répondu à aucune, s’écrie Esmond.
— Ce n’est pas la faute de Mohun, dit milord, et je me vengerai de lui, aussi vrai que Dieu est au ciel !
— Pour une ou deux paroles légères, risquerez-vous l’honneur de votre femme et le bonheur de votre famille, milord ? objecta Esmond d’un ton suppliant.
— Bah !… il ne sera pas question de l’honneur de ma femme, dit milord ; nous avons bien d’autres sujets de querelle. Si Dieu me prête vie, ce misérable sera puni ; si je meurs, ma famille ne s’en trouvera que mieux : ce ne sera qu’un dissipateur de moins à entretenir dans le monde ; et Frank est mieux élevé que son père. Mon parti est pris, Harry Esmond, et, quoi qu’il advienne, je suis tranquille, je laisse ma femme et vous pour tuteurs aux enfants. »
Voyant que milord étoit déterminé à poursuivre cette querelle, et qu’aucune instance ne l’en pouvoit détourner, Harry Esmond (d’une nature plus chaude et plus impétueuse que maintenant, car le souci et la réflexion et les cheveux gris l’ont calmé) pensa qu’il étoit de son devoir d’assister son bon et généreux patron, et dit : « Milord, si vous êtes décidé à la guerre, vous n’y devez pas aller seul. C’est le devoir de notre maison d’assister son chef ; et je ne pardonnerois ni à moi ni à vous si vous ne m’appeliez pas, ou que je fusse loin de vous au moment du danger.
— Mais, Harry, mon pauvre garçon, vous devez être ecclésiastique, dit milord, prenant affectueusement Esmond par la main, et ce seroit grand’pitié que vous vous mêlassiez de cette affaire.
— Votre Seigneurie pensa jadis à être d’Église, répondit Harry, et les ordres de votre père ne vous empêchèrent pas de vous battre à Castlewood contre les Têtes-Rondes. Vos ennemis sont les miens, monsieur ; je sais manier le fleuret passablement bien, comme vous avez vu, et ne croyez pas que j’aurai peur quand le bouton sera ôté. »
Et alors Harry expliqua, non sans rougir et hésiter (car la matière étoit délicate, et il craignoit d’avoir offensé son patron en se mettant en avant dans la querelle) comme quoi il avoit fait lui-même des remontrances au lord Mohun, et avoit proposé de se mesurer avec lui si besoin étoit, et si on ne pouvoit le décider à se retirer paisiblement de cette dispute. « Et je l’aurois battu, monsieur, dit Harry en riant. Il n’auroit pu parer la botte que j’ai rapportée de Cambridge. Essayons-la une demi-heure, par forme de répétition. Je puis l’enseigner à Votre Seigneurie ; c’est le point le plus délicat du monde, et, si vous le manquez, votre adversaire vous passe son épée au travers du corps.
— Par George ! Harry, vous devriez être le chef de la maison, dit milord d’un air sombre. Vous auriez été meilleur lord Castlewood qu’un paresseux ivrogne tel que moi, ajouta-t-il en passant sa main sur ses yeux et attachant sur son parent des regards pleins d’affection.
— Mettons habit bas, et faisons une demi-heure d’escrime avant la nuit, dit Harry après avoir serré avec reconnoissance la main virile de son patron.
— Vous n’êtes encore qu’un petit bout d’homme, dit milord avec gaieté ; mais, sur ma foi, je crois que vous pourriez faire son affaire à ce compagnon. Non, mon enfant, continua-t-il, je n’userai pas de vos feintes et de vos moyens de tuer les gens ; je sais me servir assez bien de mon épée aussi, et je viderai ma querelle à ma manière.
— Mais je serai là pour veiller à ce que tout se passe dans les règles, s’écria Harry.
— Oui, Dieu vous bénisse ! vous serez là.
— Quand est-ce, monsieur ? dit Harry ; car il voyoit que la chose avoit été réglée secrètement et d’avance par milord.
— Voici ce dont on est convenu : j’ai envoyé un courrier à Jack Westbury pour lui dire que j’avois particulièrement besoin de lui. Il sait pourquoi, et sera ici dans peu, et boira sa part de cette bouteille de vin d’Espagne. Alors nous irons au théâtre de Duke-street, où nous rencontrerons Mohun ; puis nous irons tous souper à la Rose ou au Lévrier. Puis nous demanderons des cartes, et là probablement il y aura une querelle au jeu, et alors, Dieu nous assiste ! ou un infâme gueux de traître sortira de ce monde, ou ce sera un pauvre diable de vaurien qui ne se soucie guère d’y rester. Je ferai mieux d’en partir ; Hal, ma femme en sera bien plus heureuse quand je n’y serai plus, dit milord avec un gémissement qui déchira le cœur de Harry Esmond, au point de le faire éclater en sanglots sur la main affectueuse de son patron. L’affaire a été réglée avec Mohun, avant qu’il quittât la maison, je veux dire Castlewood, poursuivit milord. Je lui ai porté la lettre que j’avois lue, et je lui ai reproché sa perfidie, et il n’a pu la nier ; seulement il a dit que ma femme étoit innocente.
— Et elle l’est ; devant le ciel, milord, elle l’est ! s’écrie Harry.
— Sans doute, sans doute. Elles le sont toujours, dit milord. Sans doute, quand elle a ouï dire qu’il étoit tué, elle s’est évanouie par hasard.
— Mais, milord, mon nom à moi est Harry, s’écria Esmond rouge comme du feu. Vous avez dit à milady que Harry étoit tué.
— Damnation ! me battrai-je aussi avec vous ? s’écrie milord en fureur. Petit serpent réchauffé à mon feu, allez-vous me piquer, vous ?… Non, mon garçon, vous êtes un honnête garçon ; vous êtes un brave garçon (et ici il versa de rage des larmes encore plus cruelles a voir), vous êtes un honnête garçon, et je vous aime ; et, par les cieux ! je suis si malheureux que je ne me soucie pas quelle épée me tuera. Assez, voici Jack Westbury. Bien, Jack ! soyez le bienvenu, mon vieux garçon ! C’est mon parent, Harry Esmond.
— Qui vous apportoit vos boules à Castlewood, monsieur, » dit Harry en saluant. Et les trois gentilshommes s’assirent et burent la bouteille de vin d’Espagne qui avoit été servie pour eux.
« Harry est le numéro trois, dit milord. Ne soyez pas inquiet de lui, Jack. »
Et le colonel jeta un regard comme pour dire : « En vérité, je le vois à sa mine. » Et alors milord expliqua tout au long la chose. Quand il s’étoit querellé avec lord Mohun, il devoit à Sa Seigneurie une somme de seize cents livres, et lord Mohun avoit dit qu’il attendroit que milord vicomte l’eût payé. Milord s’étoit procuré les seize cents livres et les avoit envoyées le matin même à lord Mohun, et, avant de partir de chez lui, il avoit mis ses affaires en ordre, et maintenant étoit tout prêt à attendre l’issue de la querelle.
Quand nous eûmes bu une couple de bouteilles de vin d’Espagne, une voiture fut demandée, et les trois gentilshommes allèrent au théâtre du Duc, comme il avoit été convenu. La pièce étoit une de celles de M. Wycherley, l’Amour au bois.
Harry Esmond n’a jamais pensé depuis à cette pièce sans une sorte de terreur, et à mistress Bracegirdle, l’actrice qui jouoit le rôle de la jeune fille dans la comédie. Elle étoit déguisée en page, et vint et se tint devant les gentilshommes qui étoient assis sur le théâtre, et elle regardoit par-dessus son épaule avec une paire d’yeux noirs pleins de malice, et elle plaisanta milord, et demanda ce qu’avoient ces messieurs de province, et s’il avoit reçu de mauvaises nouvelles de la foire aux bœufs.
Dans les entr’actes, les gentilshommes traversèrent la scène et causèrent librement. Il y en avoit deux de la société de lord Mohun, le capitaine Macartney, en uniforme, et un gentilhomme en habit de velours bleu et argent, en perruque blonde, avec une riche garniture de point de Venise, milord comte de Warwick et Holland. Milord avoit des oranges, qu’il mangeoit et offroit aux actrices en badinant avec elles. Et mistress Bracegirdle, quand milord Mohun dit quelque chose de grossier, se tourna vers lui et lui demanda ce qu’il faisoit là, et si lui et ses amis étoient venus tuer encore quelqu’un, comme ils avoient fait le pauvre Will Mountford. Le visage de milord se rembrunit à ce reproche, et prit un aspect funeste et méchant. Ceux qui le virent s’en souvinrent, et le dirent plus tard.
Quand la pièce fut finie, les deux sociétés se joignirent, et milord Castlewood proposa alors d’aller à une taverne et d’y souper. Celle de Lockit, le Lévrier, dans Charing-Cross, fut la maison choisie. Tous les six en prirent le chemin ; les trois lords ouvrant la marche, le capitaine de lord Mohun, et le colonel Westbury, et Harry Esmond marchant derrière. En route, Westbury parla à Henry Esmond de son ancien ami Dick le savant, qui avoit eu de l’avancement, et étoit cornette des gardes, et avoit écrit un livre intitulé le Héros chrétien, et avoit été pour sa peine la risée de tous les gardes, car le héros chrétien violoit sans cesse les commandements, dit Westbury, et avoit déjà eu un ou deux duels. Et, baissant le ton, Westbury supplia le jeune M. Esmond de ne prendre aucune part à la querelle. « Il n’était pas besoin de plus d’un second, dit le colonel, et le capitaine ou lord Warwick pouvoit aisément se retirer. » Mais Harry dit que non ; il étoit décidé à pousser l’affaire jusqu’au bout. Le fait est qu’il avoit un plan en tête qui, pensoit-il, pourroit empêcher milord vicomte d’en venir aux mains.
Ils allèrent au comptoir de la taverne, et demandèrent une salle particulière et du vin et des cartes, et, quand le garçon les eut apportés, ils se mirent à boire et à proposer des santés, et, tant que les domestiques furent dans la chambre, ils parurent très-bons amis.
Le plan de Harry Esmond étoit simplement d’entrer en conversation avec lord Mohun, de l’insulter, et ainsi d’avoir la primauté dans la querelle. Lors donc qu’on proposa les cartes, il offrit de jouer. « Bah ! dit milord Mohun (si c’étoit pour épargner Harry ou qu’il ne se souciât pas de tâter de la botte de jésuite, on ne le saura jamais), les jeunes gens de collége ne doivent pas jouer ces sortes de jeux. Vous êtes trop jeune.
— Qui ose dire que je suis trop jeune ? s’écria Harry. Est-ce que Votre Seigneurie a peur ?
— Peur ! » s’écria lord Mohun.
Mais mon bon lord vicomte vit le coup. « Je vous jouerai dix moidores, Mohun, dit-il. Mon petit ami, nous ne jouons pas ici des groats, comme vous faites à Cambridge. »
Et Harry, qui n’avoit pas une telle somme dans sa poche (car son salaire de demi-année étoit toujours dépensé avant d’être échu), se retira furieux et vexé dans l’âme de n’avoir pas assez d’argent pour mettre au jeu.
« Je jouerai une couronne contre le jeune gentilhomme, dit le capitaine de lord Mohun.
— Je croyois les couronnes assez rares chez les gentilshommes de l’armée, dit Harry.
— Donne-t-on le fouet au collége ? dit le capitaine.
— On le donne aux sots, dit Harry, et on bâtonne les bravaches, et on jette les roquets à l’eau.
— Ma foi, il y en a alors qui en réchappent, » dit le capitaine, qui étoit Irlandois ; et tous les gentilshommes se mirent à rire, et ne firent que fâcher encore plus le pauvre Harry.
Milord Monun bientôt moucha une chandelle. Ce fut quand les garçons apportèrent de nouvelles bouteilles et d’autres verres, et lorsqu’ils étoient encore dans la salle ; sur quoi milord vicomte dit : « Le diable vous emporte, Mohun ! vous êtes un damné maladroit. Rallumez la chandelle, garçon.
— Maladroit est une maladroite expression, milord, dit l’autre. Les gentilshommes de la ville n’emploient pas de telles paroles, ou ils font des excuses quand cela leur arrive.
— Je suis un gentilhomme de province, dit milord vicomte.
— Je le vois à vos manières, dit milord Mohun. Nul homme ne me dira maladroit.
— Je vous jette les mots à la face, milord, dit l’autre ; y enverrai-je aussi les cartes ?
— Messieurs ! messieurs ! devant les domestiques ! » s’écrient le colonel Westbury et le lord Warwick d’une même voix.
Les garçons sortent en toute hâte de la chambre. Ils racontent aux gens d’en bas la querelle d’en haut.
« En voilà assez, dit le colonel Westbury. Vos Seigneuries veulent-elles se rencontrer demain matin ?
— Milord Castlewood veut-il retirer ses paroles ? demanda le comte de Warwick.
— Milord Castlewood sera damné auparavant, dit le colonel Westbury.
— Alors nous n’y pouvons rien. Prenez note, messieurs, qu’il y a eu des paroles outrageantes, réparation demandée et refusée.
— Et refusée, dit milord Castlewood en mettant son chapeau. Où sera le rendez-vous ? Et quand ?
— Puisque milord me refuse satisfaction, ce que je regrette profondément, il n’est pas de meilleur temps qu’à présent, dit lord Mohun. Faisons venir des chaises et allons à Leicester-Field.
— Votre Seigneurie me fera-t-elle l’honneur d’échanger avec moi une passe ou deux ? dit le colonel Westbury en saluant très-bas milord de Warwick et Holland.
— L’honneur est pour moi, dit milord avec une profonde révérence, de me mesurer avec un gentilhomme qui a été à Mons et à Namur.
— Votre Révérence me permettra-t-elle de lui donner une leçon ? dit le capitaine.
— Non, non, messieurs, c’est assez de deux de chaque côté, dit le patron de Harry. Épargnez cet enfant, capitaine Macartney. »
Et il secoua la main de Harry, pour l’avant-dernière fois de sa vie.
Au comptoir de la taverne, tous les gentilshommes s’arrêtèrent, et milord dit en riant à la femme de comptoir que ces cartes étoient une terrible occasion de querelle, mais que la dispute étoit finie à présent, et qu’ils alloient chez lord Mohun, dans Bow-street, boire une bouteille de plus avant de se mettre au lit.
Une demi-douzaine de chaises furent appelées, et les six gentilshommes y entrant, l’ordre fut donne secrètement aux porteurs d’aller à Leicester-Field, où les gentilshommes furent déposés en face de la taverne de l’Étendard. Il étoit minuit, et la ville étoit couchée en ce moment, et on ne voyoit que quelques lumières aux fenêtres des maisons ; mais la nuit étoit assez claire pour le malheureux dessein qui amenoit nos gens ; et tous six entrèrent dans ce fatal square, les porteurs se tenant en dehors de la grille et gardant la porte, afin que personne ne troublât la rencontre.
Tout ce qui arriva là a été de notoriété publique, et est relaté dans les annales de notre pays pour servir de leçon aux hommes sans frein. Après un engagement qui ne dura pas plus de deux minutes, à ce que jugea Harry Esmond (quoique, étant occupé lui-même de la pointe de son propre adversaire, qui étoit agile, il puisse ne pas avoir bien apprécié la durée du temps), un cri des porteurs qui fumoient au dehors leurs pipes et, appuyés sur la grille, observoient dans l’ombre le combat, annonça qu’il étoit arrivé quelque catastrophe ; ce qui fit qu’Esmond abaissa son épée et regarda autour de lui, et qu’en ce moment son ennemi le blessa à la main droite. Mais le jeune homme ne fit pas attention à cette blessure, et courut à l’endroit où il voyoit que son cher maître étoit tombé.
Milord Mohun étoit debout près de lui.
« Êtes-vous grièvement blessé, Frank ? demandoit-il d’une voix creuse.
— Je crois que je suis un homme mort, dit milord étendu à terre.
— Non, non, cela n’est pas, dit l’autre ; et je prends Dieu à témoin, Frank Esmond, que je vous eusse demandé pardon, si vous m’en eussiez offert une chance. Dans… dans la première cause de notre rupture, je jure que personne que moi n’étoit à blâmer, et… et que milady…
— Chut ! dit mon pauvre lord vicomte, se levant sur son coude et parlant d’une voix faible. C’étoit une dispute au jeu, ce jeu maudit. Harry, mon garçon, êtes-vous blessé aussi ? Que Dieu t’assiste ! je t’aimois, Harry, et il faut que tu veilles sur mon petit Frank… et… et que tu portes ce petit cœur à ma femme. »
Et ici mon cher lcrd chercha dans son sein un médaillon qu’il y portoit, et, en y fouillant, il retomba évanoui.
Nous en fûmes tous terrifiés, le croyant mort ; mais Esmond et le colonel Westbury dirent aux porteurs d’entrer dans le champ ; et milord fut porté chez un M. Aimes, chirurgien, dans Long-Acre, qui tenoit un bain, et là la maison fut éveillée et on y fit entrer la victime de cette querelle.
Milord vicomte fut mis au lit, et sa blessure fut examinée par le chirurgien, qui avoit l’air bon et habile. Quand il eut fini avec milord, il banda la main de Harry Esmond qui, à force de perdre du sang, s’étoit trouvé mal aussi dans la maison et dut rester quelque temps sans connoissance ; et, quand le jeune homme revint à lui, vous pouvez bien penser qu’il demanda avidement des nouvelles de son cher patron : sur quoi le chirurgien le porta dans la chambre où gisoit le lord Castlewood, qui avoit déjà envoyé chercher un prêtre, et désiroit ardemment, disoit-on, de parler à son parent. Il étoit couché sur un lit, très-pâle et tout défait, avec ce fatal regard fixe qui annonce la mort ; et faisant signe à grand’peine de la main aux autres personnes de se retirer, et s’écriant : « Seulement Harry Esmond, » sa main retomba sans force sur le couvre-pied, lorsque Harry s’avança, se mit à genoux, et la baisa.
« Tu es presque un prêtre, Harry, murmura milord vicomte avec un faible sourire et un serrement de sa main froide. Sont-ils tous partis ? Laisse-moi te faire ma confession au lit de la mort. »
Et avec cette mort sacrée qui attendoit en quelque sorte au pied du lit, comme un imposant témoin de ses paroles, la pauvre âme mourante exhala ses derniers vœux au sujet de sa famille, son humble contrition de ses fautes, et sa charité envers le monde qu’il quittoit. Certaines choses qu’il dit affligèrent Harry Esmond autant qu’elles l’étonnèrent. Et milord vicomte, s’affoiblissant visiblement, étoit au milieu de ces étranges confessions, quand l’ecclésiastique que milord avoit envoyé chercher, M. Atterburÿ, arriva.
Ce gentleman n’étoit encore parvenu à aucune grande dignité de l’Église, mais étoit simplement prédicateur à Saint-Bride, où il attiroit toute la ville par ses éloquents sermons. Il étoit filleul de milord, qui avoit été l’élève de son père ; il étoit venu plus d’une fois d’Oxford en visite à Castlewood, et c’étoit sur son avis, je crois, que Harry Esmond avoit été envoyé à Cambridge plutôt qu’à Oxford, endroit dont M. Atterbury, quoiqu’il en fût un membre distingué, ne disoit que du mal.
Notre messager trouva le bon prêtre déjà à l’étude, à cinq heures du matin, et il s’empressa de se rendre à la maison où gisoit mon pauvre lord vicomte, Esmond le veillant et recevant les dernières paroles de sa bouche mourante.
Milord, instruit de l’arrivée de M. Atterbury et serrant la main d’Esmond, demanda à être seul avec le prêtre ; et Esmond les quitta pour qu’ils eussent cette solennelle entrevue. Vous pouvez être sûr que ses propres prières et ses regrets accompagnèrent ce bienfaiteur expirant. Milord lui avoit dit quelque chose qui confondoit le jeune homme, l’avoit informé d’un secret qui l’affligeoit vivement. Vraiment, après l’avoir entendu, il avoit de grands sujets de doute et d’effroi, d’angoisse d’esprit aussi bien que de résolution. Tandis que ce colloque entre M. Atterbury et son pénitent avoit lieu, le jeune compagnon de lord Castlewood étoit en proie à une terrible perplexité. Au bout d’une heure, plus peut-être, M. Atterbury sortit de la chambre, regardant Esmond dans les yeux et tenant un papier.
« Il est sur le point de paraître devant son juge, dit tout bas le prêtre. Il a purgé sa conscience avec moi. Il pardonne et il croit, et fait restitution. Sera-ce en public ? Appellerons-nous un témoin pour le signer ?
— Dieu sait, sanglota le jeune homme ; mon très-cher lord ne m’a fait que du bien toute sa vie. »
Le prêtre mit le papier dans la main d’Esmond. Celui-ci le regarda. Sa vue étoit trouble.
« C’est une confession, dit-il.
— C’est ce que vous voudrez, » dit M. Atterbury.
Il y avoit du feu dans la chambre, où le linge séchoit pour les bains, et il y en avoit un tas dans un coin, tout imbibé du sang de mon cher lord. Esmond alla au feu et y jeta le papier. C’étoit une grande cheminée avec des tuiles vernissées de Hollande. Comme on se rappelle ces bagatelles dans des moments si imposants ! l’endroit du livre qu’on a lu dans un grand chagrin, le goût du dernier plat que nous avons mangé avant un duel, ou quelque rencontre ou adieu suprême. Sur les tuiles hollandaises au bain étoit une grossière peinture représentant Jacob en gants de poil, escroquant à Isaac le droit d’aînesse d’Esaü. Le papier qui brûlait éclaira cette scène.
« Ce n’est qu’une confession, monsieur Atterbury, » dit le jeune homme. Il appuya sa tête contre le manteau de la cheminée ; un torrent de larmes lui vint aux yeux : c’étoient les premières qu’il eût versées depuis qu’il gardoit son patron, épouvanté de cette calamité et plus encore de ce que lui avoit dit le pauvre gentilhomme mourant, et choqué à l’idée d’affliger de cette double infortune ceux qu’il aimoit le mieux.
« Allons le trouver, » dit M. Esmond.
Et, en conséquence, ils passèrent dans la pièce voisine, où en ce moment le jour, qui venoit de poindre, montra la pauvre figure pâle de milord et ses yeux égarés et supplians, qui avoient cet imposant et fatal aspect d’une dissolution imminente. Le chirurgien étoit avec lui. Il étoit entré dans la chambre comme Atterbury en sortoit. Milord vicomte tourna ses yeux malades vers Esmond. L’autre étoit suffoqué d’entendre ce râle dans sa gorge.
« Milord vicomte, dit M. Atterbury, M. Esmond ne veut pas de témoins, et il a brûlé le papier.
— Mon très-cher maître ! » dit Esmond, s’agenouillant et lui. prenant la main et la baisant.
Milord vicomte se redressa sur son séant et jeta ses bras autour d’Esmond : « Dieu b… bénisse… » fut tout ce qu’il put dire. Le sang jaillit de sa bouche, inondant le jeune homme. Son très-cher lord n’étoit plus. Il étoit parti avec une bénédiction sur ses lèvres, et amour, et repentir, et bonté dans son cœur mâle.
« Benedicti benedicentes, » dit M. Atterbury.
Et le jeune homme, s’agenouillant au bord du lit, sanglota un amen.
« Qui la préviendra de ceci ? » fut la pensée qui vint ensuite M. Esmond. Et là-dessus il supplia M. Atterbury d’aller à Castlewood. Il ne pouvoit se présenter lui-même devant sa maîtresse avec cette terrible nouvelle. M. Atterbury y consentant avec obligeance, Esmond écrivit à la hâte un billet sur ses tablettes au valet de chambre de milord, lui disant de préparer es chevaux pour M. Atterbury, et de le suivre, et d’envoyer la valise d’Esmond à la prison de Gate-house, où il avoit résolu d’aller se livrer.