‹ Henry EsmondChapitre 16 sur 43 · 2 · 01

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Ceux-là peuvent imaginer, qui ont vu la mort frapper avant le temps des personnes révérées et chéries, et qui savent combien toute consolation est inutile, quelle fut l’angoisse de Henry Esmond, après avoir été acteur, à minuit, dans cette épouvantable scène de sang et d’homicide. Il n’auroit pu, il le sentoit, revoir en face sa chère maîtresse et lui raconter cette histoire. Il étoit reconnaissant que l’obligeant Atterbury eût consenti à lui porter cette triste nouvelle ; mais, en dehors de sa douleur qu’il emporta en prison, il avoit dans le cœur quelque chose qui le ranimoit secrètement et le consoloit.

Un grand secret avoit été révélé à Esmond par son malheureux parent au lit de la mort. S’il le dévoiloit, comme il pouvoit le faire en honneur et équité, la découverte ne feroit que causer de plus grands chagrins à ceux qu’il aimoit le mieux au monde, et qui étoient assez tristes déjà. Devoit-il plonger dans la honte et la perplexité tous ces êtres auxquels il étoit attaché par tant de tendres liens d’affection et de gratitude ? dégrader la veuve de son père ? attaquer et souiller l’honneur de son père et de son parent ? Et pourquoi ? pour un vain titre à porter aux dépens d’un enfant innocent, du fils de sa très-chère bienfaitrice ? Il avoit débattu la chose dans sa conscience, tandis que le pauvre lord mourant faisoit sa confession. D’un côté étaient l’ambition, la tentation, la justice même ; mais l’amour, la reconnaissance et la fidélité étoient de l’autre. Et quand la lutte eut cessé dans l’esprit de Henry, un sentiment de bonheur vertueux l’illumina ; et ce fut avec des larmes de reconnaissance aux yeux qu’il rendit grâces à Dieu de la décision qu’il lui avoit été donné de prendre.

« Quand j’étois renié par mon propre sang, pensa-t-il, ces chers amis me reçurent et furent pleins de bonté pour moi. Quand j’étois moi-même un orphelin sans nom, et que j’avois besoin d’un protecteur, j’en trouvai un dans cette bonne âme qui est allée rendre ses comptes, repentante du tort innocent qu’elle m’a fait. »

Et avec cette pensée consolante, il alla se consigner lui-même en prison, après avoir baisé les froides lèvres de son bienfaiteur.

Ce fut le troisième jour après qu’il étoit venu à la prison de Gate-house (où il ne souffroit pas médiocrement de sa blessure, qui étoit cruellement enflammée et douloureuse) et avec ces pensées et ces résolutions dont il a été parlé, pour l’abattre et aussi pour le consoler, que le gardien de Henry Esmond vint lui dire qu’une dame demandoit à lui parler ; et quoiqu’il ne pût voir sa figure, qui étoit enveloppée d’une coiffe noire, et qu’elle fût même voilée de la tête aux pieds, dans cette femme en grand deuil Esmond reconnut aussitôt sa chère maîtresse.

Il se leva du lit où il étoit étendu, étant très-foible ; et allant vers elle, comme le gardien qui se retiroit fermoit la porte sur lui et sur la visiteuse dans ce triste lieu, il avança la main gauche (car la droite étoit blessée et en écharpe), et il voulut prendre celle de sa bonne maîtresse, cette main qui lui avoit donné tant de témoignages d’amitié depuis tant d’années.

Mais lady Castlewood se recula, rejetant sa coiffe en arrière et s’appuyant contre la grande porte étançonnée que le geôlier venoit de refermer sur eux. Son visage étoit pâle comme la mort, à ce que vit Esmond ; et ses yeux, ordinairement si doux et si tendres, se fixoient sur lui avec un regard si tragique de douleur et de ressentiment, que le jeune homme, qui n’étoit point habitué à la malveillance de cette personne, fut forcé de détourner d’elle ses regards.

« Et voilà, monsieur Esmond, dit-elle, voilà où je vous revois ! et voilà à quoi vous m’avez réduite !

— Vous êtes venue me consoler dans mon malheur, madame, » dit-il, quoique, dans le fait, il sût à peine que lui dire, tant il étoit ému à son aspect.

Elle avança un peu, mais resta silencieuse et tremblante, le regardant de dessous ses vêtements noirs, avec ses petites mains blanches fortement serrées, des lèvres tremblantes et des yeux creux.

« Non pour me faire des reproches, continua-t-il après une pause, mon chagrin est suffisant comme il est.

— Retirez votre main, ne me touchez pas, s’écria-t-elle. Voyez ! il y a du sang dessus !

— Je voudrois qu’ils l’eussent tout pris, dit Esmond, si vous n’êtes plus bonne pour moi.

— Où est mon mari ? cria-t-elle. Rendez-moi mon mari, Henry. Pourquoi êtes-vous resté là à le voir assassiner à minuit ? Pourquoi le traître qui l’a fait s’est-il échappé ? Vous, le champion de notre maison, qui offriez de mourir pour nous ; vous qu’il aimoit, à qui il se fioit, et à qui je l’avois donné en garde ; vous qui aviez juré dévouement et reconnoissance, et je vous croyois, oui, je vous croyois, pourquoi êtes-vous ici, et mon noble Francis parti ? Pourquoi êtes-vous venu parmi nous ? Vous n’y avez apporté que peines et regret, et repentir, amer, amer repentir, en retour de notre amour et de nos bontés. Vous ai-je jamais fait tort, Henry ? Vous n’étiez qu’un enfant orphelin la première fois que je vous vis, la première fois qu’il vous vit, lui qui étoit si bon, et noble, et confiant. Il vouloit vous renvoyer ; mais, comme une sotte femme, je le suppliai de vous permettre de rester. Et vous prétendiez nous aimer, et nous vous croyions, et vous avez fait le malheur de notre maison, et le cœur de mon mari s’est retiré de moi ; et je l’ai perdu, grâce à vous, je l’ai perdu, l’époux de ma jeunesse, dis-je. Je le vénérois ; vous savez que je le vénérois, et il étoit changé pour moi. Ce n’étoit plus mon Francis d’autrefois, mon cher, cher soldat. Il m’aimoit avant que je vous visse, et je l’aimois ; oh ! Dieu m’est témoin combien je l’aimois ! Pourquoi ne vous a-t-il pas renvoyé loin de nous ? ce fut à cause de sa bonté, qui ne pouvoit rien me refuser alors. Et tout jeune que vous étiez, oui, et foible et seul, c’étoit mal, je savois que c’étoit mal de vous garder. Je le lisois sur votre figure et dans vos yeux. Je voyois qu’ils nous présageoient malheur, et le malheur est arrivé, comme je le savois. Pourquoi ne mourûtes-vous pas quand vous eûtes la petite vérole, et que je vins moi-même vous veiller, et que vous ne me reconnûtes point dans votre délire, et que vous m’appeliez quoique je fusse à votre côté ? Tout ce qui est advenu depuis a été le juste châtiment de mon coupable cœur, mon coupable cœur jaloux. Oh ! je suis punie, terriblement punie ! mon époux gît dans son sang, assassiné pour m’avoir défendue, mon bon, mon généreux lord, et vous étiez là, et vous l’avez laissé mourir, Henry ? »

Ces paroles prononcées, dans l’égarement de sa douleur, par une personne qui étoit ordinairement si calme et ne parloit qu’avec un doux sourire et une voix caressante, frappèrent l’oreille d’Esmond ; et l’on dit qu’il en répéta un grand nombre dans la fièvre qu’il eut à la suite de sa blessure, et peut-être de l’émotion que lui firent des reproches si violens et si peu mérités. Il sembloit que ses sacrifices mêmes et son amour pour cette dame et pour sa famille dussent tourner à mal et devenir un grief ; que sa présence parmi eux fût réellement une cause de chagrin, et la prolongation de sa vie un sujet de malheur et d’amertume pour la leur. Tandis que lady Castlewood parloit avec aigreur, rapidement, sans une larme, il n’ouvrit point la bouche pour réclamer ; mais il s’assit sur le pied de son lit de prison, d’autant plus peiné de penser que c’étoit cette main douce et chérie qui le poignardoit si cruellement, et sans force contre ce fatal assaut. Chaque mot qu’elle prononçoit frappoit toutes les cordes de sa mémoire, et l’ensemble de son enfance et de sa jeunesse passoit devant ses yeux, tandis que cette dame, hier si tendre et si douce, ce bon ange qu’il avoit aimé et adoré, se tenoit devant lui, le poursuivant de ses paroles blessantes et de ses regards pleins d’animosité.

« Je voudrois être à la place de milord, murmura-t-il : Ce n’a pas été ma faute si je n’y suis pas, madame ; mais la destinée est plus forte que nous tous, et elle a voulu ce qui est arrivé. Il auroit mieux valu pour moi mourir quand j’avois la maladie.

— Oui, Henry, » dit-elle ; et en parlant elle le regardoit d’un œil à la fois si tendre et si triste, que le jeune homme, levant les bras au ciel, retomba en arrière éperdu, cachant sa tête sous le couvre-pied de son lit. En se tournant, il frappa le mur de sa main blessée, et déplaça la ligature ; et il sentit son sang s’échapper de nouveau. Il s’est souvenu d’avoir éprouvé un plaisir secret de cet accident, et de s’être dit : « Si je mourois maintenant, qui est-ce qui me pleureroit ? »

Cette hémorragie, ou le chagrin et le désespoir dans lequel étoit le malheureux jeune homme au moment de l’accident, durent amener une syncope ; car il ne conserva guère de tout cela aucun souvenir, si ce n’est de quelqu’un, sa maîtresse probablement, qui lui saisissoit la main, et puis d’un bourdonnement dans ses oreilles lorsqu’il s’éveilla, et de deux ou trois personnes de la prison autour de son lit, où il gisoit dans une mare de sang provenant de son bras. Sa plaie fut bandée de nouveau par le chirurgien de la prison qui s’étoit trouvé sur les lieux ; et la femme du directeur et sa domestique, deux bonnes âmes, restèrent auprès du malade. Esmond vit sa maîtresse encore dans la chambre lorsqu’il sortit de son évanouissement ; mais elle s’en alla sans rien dire : cependant la femme du directeur lui dit qu’elle étoit restée assise chez elle pendant quelque temps, et qu’elle n’avoit quitté la prison que lorsqu’elle avoit appris qu’Esmond paroissoit devoir aller mieux.

Plusieurs jours après, lorsque Esmond fut remis d’une fièvre qu’il eut, et qui le prit cette nuit-là assez fortement, la femme de l’honnête gardien apporta à son malade un mouchoir fraîchement lavé et repassé, et au coin duquel il reconnut le chiffre et la couronne de vicomtesse de milady. « Cette dame l’avoit attaché autour de son bras lorsqu’il s’étoit trouvé mal, et avant d’appeler du secours, dit la femme du gardien. Pauvre dame ! elle étoit bien triste de la perte de son mari. Il a été enterré aujourd’hui, et beaucoup de carrosses de la noblesse ont suivi le convoi, ceux de milord Marlborough et de milord Sunderland, et maint officier des gardes, dans lesquels il servoit du temps de l’ancien roi ; et milady a été, avec ses deux enfants, trouver le roi à Kensington, et a demandé justice contre milord Mohun, qui se cache, et contre milord comte de Warwick et Holland, qui est prêt à se livrer et à subir son jugement. »

Telles étoient, entremêlées de protestations de son honnêteté et de celle de Molly sa servante (qui étoit incapable d’avoir volé à M. Esmond certain mauvais bouton de manche, en or, qu’on n’avoit point retrouvé après son évanouissement), les nouvelles que la femme du gardien apporta à son locataire. Il suivit en idée à son tombeau prématuré ce brave cœur, ce tendre ami, ce galant homme, honnête de parole et généreux de pensée (si foible de dessein, mais combien en est-il de plus forts que lui ?), qui lui avoit donné pain et abri quand il n’en avoit pas ; famille et affection quand il en étoit privé ; et qui, s’il lui avoit caché un secret capital, avoit fait ce dont il s’étoit repenti avant de mourir, une faute sans doute, mais une faute suivie de remords, et dictée par une tentation presque irrésistible.

Esmond prit son mouchoir quand sa garde le quitta, et bien probablement le baisa, et regarda le futile ornement brodé au coin. « Il t’a coûté assez de chagrin, pensa-t-il, chère lady si aimante et si sensible. Te l’enlèverai-je, à toi et à tes enfants ? Non, jamais ! Garde-le, et porte-le, mon petit Frank, mon joli garçon. Si je ne parviens pas à me faire un nom, je puis bien mourir sans en avoir. Quelque jour, quand ma chère maîtresse lira dans mon cœur, je serai justifié ; ou si ce n’est pas ici et à présent, eh bien, ce sera ailleurs, la où l’honneur ne nous suit pas, mais où l’amour règne éternel. »

Il est inutile de narrer ici, puisque les rapports des hommes de loi les ont déjà relatés, les détails et l’issue du procès qui suivit le déplorable homicide de milord Castlewood. Des deux lords engagés dans cette triste affaire, le second, milord comte de Warwick et Holland, qui s’étoit battu avec le colonel Westbury et avoit été blessé par lui, fut acquitté par ses pairs devant qui il fut traduit (sous la présidence du lord steward, lord Somers) ; et le principal, le lord Mohun, étant reconnu coupable de meurtre (à quoi, il est vrai, il avoit été forcé, et dont il se repentoit très-sincèrement), réclama le bénéfice de clergie, et fut ainsi déchargé sans qu’il lui fût infligé aucune peine. La veuve du seigneur tué, à ce qu’on nous raconta en prison, montra une énergie extraordinaire ; et, quoiqu’elle eût dix ans à attendre avant que son fils fût d’âge à la venger, elle déclara qu’elle auroit vengeance du meurtrier de son mari : tant et si soudainement le chagrin, le ressentiment et le malheur paroissoient l’avoir changée ! Mais la fortune, bonne ou mauvaise, à ce que je crois, ne change pas les hommes et les femmes, elle ne fait que développer leur caractère. Comme il y a mille idées dans un homme qu’il ne connoît pas avant d’avoir pris une plume pour écrire, de même le cœur est un secret pour celui ou celle qui l’a dans sa poitrine. Qui de nous ne s’est surpris des tentations de vengeance, ou d’action, ou de colère, bien ou mal motivées, dont les germes étoient en lui à l’état latent et à son insu, jusqu’à ce que l’occasion les développât ? À la mort de son époux, un changement sembla s’opérer dans toute la conduite et dans les idées de lady Castlewood ; mais de ceci nous parlerons en temps utile et bientôt.

Tandis que les lords étoient traduits devant leurs pairs, à Westminster, conformément à leurs priviléges, étant amenés de la Tour dans des barques et avec des cortéges d’apparat, et accompagnés de lieutenants et de hallebardiers, les autres personnes compromises dans cette malheureuse querelle furent jugées à Newgate, comme il étoit séant, et, étant tous déclarés coupables, réclamèrent également le bénéfice de clergie. La sentence, dans ces cas, est, comme nous savons tous, que le coupable reste un an en prison, ou selon le plaisir du roi, et soit brûlé dans la main, ou simplement marqué d’un fer froid ; ou bien cette partie de la peine est entièrement remise par la gracieuseté du souverain. C’est ainsi que Henry Esmond se trouva criminel et prisonnier à l’âge de vingt-deux ans ; quant aux deux colonels, ses camarades, ils prirent la chose fort légèrement. Les duels étoient une partie de leurs occupations ; et ils ne pouvoient, en honneur, refuser aucune invitation de cette sorte.

Mais le cas étoit différent avec M. Esmond. Sa vie étoit changée par le coup d’épée qui avoit détruit celle de son cher patron. Comme il étoit en prison, le vieux docteur Tusher tomba malade et mourut, et lady Castlewood nomma Thomas Tusher au bénéfice vacant, après avoir dit mille fois à Henry Esmond que ce seroit lui qui l’auroit ; qu’ils ne se quitteroient jamais ; qu’il élèveroit son fils ; qu’être un prêtre de campagne, comme le saint George Herbert ou le pieux docteur Ken, étoit le bonheur et le meilleur lot dans la vie ; que, s’il y tenoit absolument (quoique, pour sa part, elle avouât être de l’opinion de la reine Bess, qu’un évêque ne devoit pas se marier, et à plus forte raison un prêtre), elle trouveroit une bonne femme pour Henry Esmond ; et cent jolies perspectives présentées les soirs au coin du feu, dans d’affectueuses causeries, tandis que les enfants jouoient dans la salle. Tous ces plans étoient renversés aujourd’hui. Thomas Tusher écrivit à Esmond, pendant qu’il étoit en prison, pour annoncer que sa protectrice lui avoit conféré le bénéfice que son révérend père avoit eu pendant nombre d’années ; qu’après les tragiques événements qui avoient eu lieu (desquels Tom parloit avec une horreur fort édifiante), elle ne pourroit jamais voir dans la chaire du vénérable Tusher, ou à la table du fils, l’homme qui étoit responsable de la mort du père ; que Sa Seigneurie le chargeoit de dire qu’elle prioit pour le repentir et le bonheur mondain de son parent ; qu’il étoit libre de disposer d’elle pour l’aider dans tout plan de vie qu’il se proposeroit ; mais que, de ce côté de la tombe, elle ne le reverroit plus jamais. Et Tusher, pour sa part, ajoutoit que Henry auroit ses prières comme un ami d’enfance, et lui recommandoit, tandis qu’il étoit en prison, de lire certains ouvrages de théologie, que Sa Révérence déclaroit être très-salutaires pour les pécheurs dans sa lamentable condition.

Et c’étoit là le retour pour une vie de dévouement, c’étoit là la fin de tant d’années de commerce affectueux et de fidélité passionnée. Henry auroit voulu mourir pour son patron, et il etoit presque regardé comme son meurtrier : Dieu sait tout ce qu’il avoit sacrifié à sa maîtresse sans qu’elle le sût, et elle le rejetoit ! il avoit doté sa famille de tout ce qu’ils possédoient, et elle parloit de lui faire l’aumône comme à un domestique ! Le chagrin de la perte de son patron, les ennuis de sa position présente et les doutes sur sa position future, tout cela s’effaçoit devant le sentiment de l’outrage si complet qu’il avoit à endurer, et devant l’angoisse plus vive de cette torture.

Il répondit de sa prison à M. Tusher pour féliciter Sa Révérence de sa nomination au bénéfice de Castlewood, lui recommandant ironiquement de suivre les traces de son admirable père, dont la robe lui étoit échue, remerciant Sa Seigneurie de son offre d’aumône, dont il falloit espérer qu’il n’auroit pas besoin, et la suppliant de se rappeler que, si jamais elle changeoit de détermination envers lui, il seroit prêt a lui donner des preuves d’une fidélité qui n’avoit jamais chancelé et qui n’auroit jamais dû être mise en question par cette maison. « Et si nous ne nous rencontrons plus, ou que ce soit seulement comme étrangers dans ce monde, disoit en concluant M. Esmond, sentence contre la cruauté et l’injustice de laquelle je dédaigne d’appeler, elle saura plus tard qui lui étoit fidèle, et si elle avoit aucune cause de suspecter l’amour et le dévouement de son parent et serviteur. »

Après l’envoi de cette lettre, l’esprit du pauvre garçon fut plus à l’aise qu’auparavant. Le coup avoit été frappé, et il l’avoit supporté. Sa cruelle déesse avoit secoué ses ailes et s’étoit envolée, et l’avoit laissé seul et sans amis, mais virtute sua. Et il avoit, pour se relever, à la fois le sentiment de son droit et celui de ses griefs, de son honneur et de son infortune. Comme j’ai vu des hommes s’éveiller et courir aux armes, quand résonne un bruit de trompette ; dans l’occurrence, un cœur mâle bondit avec résolution, affronte d’un air intrépide le danger qui menace, et, soit vaincu, soit vainqueur, le regarde toujours face à face. Ah ! nul ne connoît sa force ou sa faiblesse, jusqu’à ce que l’occasion les mette à l’épreuve. S’il est des pensées et des actes de sa vie au souvenir desquels un homme rougisse de honte, il en est assurément d’autres qu’il peut être fier d’avouer et de se rappeler : ce sont des injures oubliées, des tentations vaincues (de temps en temps) et des difficultés surmontées à force de patience.

C’étoient les pensées relatives à la vivante, bien plus qu’aucune douleur poignante relativement au mort, qui affectèrent Henry Esmond dans sa prison après son jugement ; mais on doit s’imaginer qu’il ne pouvoit mettre aucun de ses compagnons d’infortune dans la confidence de ses sentiments, et ils croyoient que c’étoient le remords et le chagrin de la perte de son patron qui tourmentoient le jeune homme, erreur dans laquelle il se plut à les laisser. Il étoit tellement morne et taciturne, que les deux officiers qui partageoient sa captivité l’abandonnoient le plus souvent à lui-même, goûtoient probablement fort peu ce qu’ils connoissoient de lui, se consoloient avec des dés, des cartes et la bouteille, et tuoient le temps à leur manière. Il sembla à Esmond avoir vécu des années dans cette prison, et être changé et vieux quand il en sortit. À certaines époques de la vie, nous vivons des années d’émotion en quelques semaines, et, quand nous regardons en arrière, ces temps-là nous apparoissent comme de grands gouffres entre l’ancienne vie et la nouvelle. Vous ne savez pas combien vous souffrez dans ces maladies critiques du cœur, jusqu’à ce que l’accès soit passé et que vous reportiez vos regards sur lui. Dans le moment, la douleur est du moins supportable. Le jour passe avec plus ou moins de souffrances, et la nuit s’achève tant bien que mal. C’est seulement par la suite que nous voyons quel a été le danger, comme un homme à la chasse ou cherchant son salut dans la fuite regarde le saut qu’il a fait, et s’étonne de ne s’être pas tué en le faisant. Ô sombres mois de douleur et de rage, d’injuste et cruelle souffrance ! il est vieux maintenant celui qui se souvient de vous. Depuis longtemps il a béni la douce main qui le blessa ; mais la marque est là, et la plaie n’est que cicatrisée : ni le temps, ni les larmes, ni les caresses, ni le repentir ne peuvent effacer la cicatrice. Nous sommes indociles à pardonner au chagrin, néanmoins. Reficimus rates quassas : nous nous aventurons encore sur l’Océan, et nous tentons de nouveaux hasards. Esmond regarda ses premières années comme un noviciat, et cette dernière épreuve comme une initiation avant d’entrer dans la vie, comme nos jeunes Indiens subissent silencieusement des tortures avant de passer au rang des guerriers dans la tribu.

Les officiers, cependant, qui n’étoient pas dans le secret du chagrin qui rongeoit leur jeune et silencieux ami, accoutumés qu’ils étoient à voir chaque jour quelqu’un de leurs camarades perdre ainsi la partie au jeu sanglant de l’épée, ne se montaient pas inconsolables du sort de leur ancien compagnon d’armes. Celui-ci racontoit d’anciennes aventures d’amour, ou de guerre, ou de plaisir, où le pauvre Frank Esmond s’étoit trouvé mêlé ; celui-là rappeloit comme quoi un constable avoit été dupé, ou un bravache de taverne battu ; tandis que la pauvre veuve de milord étoit sur sa tombe, l’adorant comme un véritable saint et comme un héros sans tache, à ce que disoient les visiteurs qui avoient des nouvelles de lady Castlewood ; et presque toute la ville venoit voir Westbury et Macartney.

Le duel, sa fatale conclusion, le jugement des deux pairs et des trois commoners, avoient fait beaucoup de bruit dans la ville. Les imprimés et les nouvelles à la main ne parloient que de cela. Les trois gentilshommes de Newgate étoient presque aussi assiégés que les évêques enfermés dans la Tour, ou un voleur de grand chemin avant son exécution. Nous avions la faculté de vivre dans la maison du directeur, comme il a été dit, tant avant le jugement qu’après la condamnation, attendant le bon plaisir du roi ; et la cause véritable de cette funeste querelle n’étoit point connue, tant milord et les deux personnes qui la connoissoient en avoient bien gardé le secret : mais chacun s’imaginoit que l’origine de la rencontre étoit une dispute au jeu. Sauf de l’air frais, les prisonniers avoient, moyennant finances, à peu près tout ce qu’ils pouvoient désirer. Des démarches avoient été faites pour qu’ils ne fussent pas confondus avec les condamnés vulgaires dont les chants licencieux, les rires bruyans et les imprécations faisoient retentir la partie de la prison où ils étoient enfermés pêle-mêle avec les malheureux détenus pour dettes.

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