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Au nombre des personnes qui visitoient les deux officiers, étoit une ancienne connoissance de Henry Esmond, ce gentilhomme des gardes, qui avoit été si bon pour Henry quand la compagnie du capitaine Westbury avoit été en quartier à Castlewood, plus de sept ans auparavant. Dick le savant n’étoit plus Dick le cavalier maintenant, mais le capitaine Steele, des fusiliers de Lucas, et secrétaire de milord Cutts, ce fameux officier du roi Guillaume, l’homme le plus brave et le plus aimé de l’armée angloise. Les deux joyeux prisonniers avoient bu avec une société d’amis (car notre cave et celle des gardiens de Newgate aussi étoient incessamment approvisionnées de paniers de vin de Bourgogne et de Champagne qu’envoyoient les amis des colonels) ; et Henry, n’ayant goût ni à leur boisson ni à leur conversation, étant trop foible de santé pour l’un et trop triste d’humeur pour l’autre, étoit assis, un soir, à part dans sa petite chambre, à lire le peu de livres qu’il avoit, lorsque l’honnête colonel Westhury, tout rouge d’avoir bu, et toujours de bonne humeur, à jeun ou non, entra en riant dans la cellule de Henry et dit : « Holà, jeune rabat-joie ! voici un ami qui est venu te voir ; il priera avec toi, ou boira avec toi, ou boira et priera tour à tour. Dick, mon héros chrétien, voici le petit savant de Castlewood. »
Dick entra et baisa Esmond sur les deux joues, répandant sur le jeune homme, avec ses caresses, un parfum prononcé de vin d’Espagne brûlé.
« Eh quoi ! est-ce là ce petit homme qui parloit latin et qui nous alloit chercher nos boules ? Comme tu es grandi ! Je proteste que je t’aurois reconnu n’importe où. Et ainsi tu es devenu un brigand, un batailleur, et tu voulois te mesurer avec Mohun, pas vrai ? Je proteste que Mohun disoit hier au dîner des gardes, où nous étions en assez belle compagnie, que le jeune homme vouloit se battre avec lui, et étoit la meilleure lame des deux.
— Je voudrois avoir pu l’essayer et le prouver, monsieur Steele, » dit Esmond, pensant à son bienfaiteur mort, et ses yeux s’emplissant de larmes.
Àl’exception de cette seule lettre si cruelle qu’il avoit reçue de sa maîtresse, Esmond n’avoit rien appris d’elle, et elle sembloit déterminée à exécuter sa résolution de rompre avec lui et de le désavouer. Mais il en eut, tant bien que mal, des nouvelles par M. Steele, qui les lui apportait assidûment de la cour du prince et de la princesse, où notre honnête capitaine avoit été promu au poste d’huissier de la chambre. Quand il n’étoit pas de service, le capitaine Dick venoit souvent consoler ses amis en captivité ; sa bonne nature et une disposition amicale envers ceux qui étoient dans l’infortune le poussant, sans aucun doute, à faire ses visites, et la camaraderie et le bon vin à les prolonger.
« Ma foi, dit Westbury, le petit savant fut le premier à commencer la querelle, je me le rappelle maintenant, chez Lockit. J’ai toujours haï ce Mohun. Quelle étoit la cause réelle de cette querelle entre lui et le pauvre Frank ? Je gagerois que c’étoit une femme.
— C’étoit une querelle de jeu, sur ma parole, une querelle de jeu, dit Henry. Mon pauvre lord avoit perdu de fortes sommes contre son hôte à Castlewood. Ils eurent entre eux des mots piquans ; et, quoique lord Castlewood fût la meilleure âme du monde et la plus facile à vivre, il étoit très-vif ; et de là cette rencontre qui nous a tous amenés ici, dit M. Esmond, résolu à ne jamais reconnoître à ce duel d’autre motif que les cartes.
— Je n’aime point à mal parler d’un seigneur, dit Westbury ; mais, si milord Mohun n’en étoit pas un, je dirois que c’est pitié qu’il n’ait pas été pendu. Il était déjà familiarisé avec les dés et les femmes, à un âge où les autres enfans sont à l’école et reçoivent le fouet ; il en auroit remontré au plus vieux roué, des années avant d’avoir atteint sa croissance ; et il manioit le fleuret et même l’épée avant de s’être servi d’un rasoir. Il retint le pauvre Will Mountford à causer, le soir où ce sanguinaire Dick Hill lui perça le flanc. Il aura une mauvaise fin, ce jeune lord ; et il n’est pas de fin assez mauvaise pour lui, » dit l’honnête M. Westbury, dont la prophétie fut remplie douze ans après, le jour fatal où Mohun tomba, entraînant dans sa chute un des plus braves et des plus grands gentilshommes d’Angleterre.
Par M. Steele donc, qui apportoit les bruits publics ainsi que ses propres nouvelles particulières, Esmond apprit les mouvemens de son infortunée maîtresse. Le cœur de Steele étoit d’une composition fort inflammable ; et le gentilhomme huissier parloit en termes d’admiration sans bornes de la veuve (cette superbe femme, disoit-il) et de sa fille, qui, aux yeux du capitaine, étoit une beauté encore supérieure. Si la pâle veuve, que le capitaine Richard, dans son enthousiasme poétique, appeloit une Niobé en pleurs, une Sigismonde, une Belvedera éplorée, étoit un des objets les plus adorables et les plus pathétiques que ses yeux eussent jamais vus, ou pour lesquels son cœur se fût attendri, ses mûres perfections et sa beauté n’étoient rien, comparées aux promesses de ce charme extrême que le bon capitaine apercevoit dans sa fille. C’étoit matre pulchra filia pulchrior. Steele, pendant qu’il étoit de service dans l’antichambre de son prince, composoit des sonnets en l’honneur des attraits de la mère et de la fille. Il en parloit pendant des heures à Henry Esmond ; et, par le fait, il auroit pu choisir peu de sujets plus propres à intéresser le malheureux jeune homme, dont le cœur etoit maintenant, comme toujours, dévoué à ces dames, et qui étoit reconnoissant envers tous ceux qui les aimoient, ou qui faisoient leur éloge, ou qui leur vouloient du bien.
Ce n’est pas que sa fidélité fût récompensée par aucune marque de bienveillance ou même d’apaisement, de la part d’une maîtresse inflexible, après dix années d’amour et de bienfaits. Le pauvre jeune homme n’ayant point de réponse, excepté celle de Tusher, à la lettre qu’il avoit écrite, et étant trop fier pour écrire encore, ouvrit une partie de son cœur à Steele, en qui nul malheureux ne pouvoit trouver un auditeur plus bienveillant ou un émissaire plus zélé ; décrivit, en termes, sans aucun doute, pathétiques, car ils venoient imo pectore, et firent pleurer abondamment le pauvre Dick, sa jeunesse, sa constance, son tendre dévouement a cette maison qui l’avoit élevé ; son affection, comment acquise et combien payée de retour jusqu’à hier, et, autant qu’il le pouvoit, les circonstances et les causes de cette déplorable querelle qui avoit fait d’Esmond un détenu, une veuve et des orphelins de ceux qui lui étoient le plus chers au monde. Dans des termes qui pouvoient bien émouvoir un cœur plus dur que celui de son confident (car son propre cœur étoit à moitié brisé en parlant), il décrivit une partie de ce qui avoit eu lieu dans cette unique et triste entrevue que sa maîtresse lui avoit accordée ; comme quoi elle l’avoit quitté avec colère et presque avec imprécation, elle dont les paroles et les pensées jusqu’alors n’avoient été que bénédiction et bienveillance ; comme quoi elle l’avoit rendu responsable de ce sang versé, en échange duquel il eût volontiers sacrifié le sien (et vraiment en cela le lord Mohun, le lord Warwick et tous les gentilshommes qui avoient pris part à l’affaire, aussi bien que le bruit du dehors, à ce que lui dit Steele, justifioient le malheureux jeune homme) ; et de tout son cœur, et avec des larmes, il supplia M. Steele d’informer sa maîtresse de la douleur de son parent, et de la faire revenir du cruel ressentiment qu’elle lui témoignoit. À moitié fou de la douleur que lui causoit cette injustice qui contrastoit avec mille doux souvenirs de tendresse et de confiance passées, lesquels rendoient sa misère présente encore plus amère, le pauvre malheureux passa bien des jours de solitude et des nuits d’insomnie dans une sorte d’impuissant désespoir et de rage contre son inique fortune. C’étoit la plus douce des mains qui l’avoit frappé, la plus indulgente, la plus compatissante nature qui le persécutoit. « J’aimerois autant, disoit-il, m’être reconnu coupable de ce meurtre et en avoir subi la peine comme tout autre criminel, que d’avoir à endurer la torture à laquelle ma maîtresse me soumet. »
Quoique le récit de l’histoire d’Esmond et ses passionnés appels et représentations tirassent tant de larmes des yeux de Dick, ils n’eurent aucun effet sur la personne qu’ils avoient pour but d’émouvoir. L’ambassadeur d’Esmond revint de la mission dont le pauvre jeune gentilhomme l’avoit chargé, avec une figure longue et un hochement de tête qui disoient qu’il n’y avoit aucun espoir pour le prisonnier ; et rarement un malheureux détenu de cette prison de Newgate, attendant tout tremblant un sursis à son exécution, se sentit plus abattu que M. Esmond, innocent et condamné.
Comme il avoit été convenu entre le prisonnier et son conseil dans leurs consultations, M. Steele avoit été à la maison de la douairière dans Chelsea, où il a été dit qu’étoient la vicomtesse et ses orphelins, avoit vu milady vicomtesse et avoit plaidé la cause de son infortuné parent. « Et je crois que j’ai bien parlé, mon pauvre garçon, dit M. Steele ; car qui ne parleroit bien dans une pareille cause et devant un si beau juge ? Je n’ai pas vu la charmante Béatrix… À coup sûr, sa fameuse homonyme de Florence n’étoit pas à moitié aussi belle… Le jeune vicomte seulement étoit dans la chambre avec le lord Churchill, le fils aîné de milord de Marlborough. Mais ces jeunes gentilshommes allèrent au jardin, je pouvois les voir de la fenêtre, joutant l’un contre l’autre avec de longs bâtons dans un simulacre de tournoi… Le chagrin ne touche que légèrement la jeunesse, et je me souviens d’avoir battu le tambour sur le cercueil de mon propre père… Milady vicomtesse regarda les deux garçons qui jouoient, et dit : « Vous voyez, monsieur, on enseigne aux enfants à employer comme jouets des instruments de mort, et à se faire un divertissement du meurtre. » Et en disant cela elle étoit si ravissante, et elle étoit là un si triste et si bel exemple de la doctrine dont je suis un humble prêcheur, que si je n’avois pas dédié mon petit volume du Héros chrétien (je vois, Harry, que vous n’en avez pas coupé les feuillets : le sermon est bon, croyez-moi, quoique la vie du prédicateur puisse n’y point répondre) ; je dis que si je n’avois dédié le volume à lord Cutts, j’aurois demandé la permission de placer le nom de milady sur la première page. Je ne crois pas avoir jamais vu de violet aussi beau que celui de ses yeux, Harry. Son teint a la nuance de la rose rosée, elle a une main à fossettes et un poignet si exquis, et je ne mets pas en doute…
— Êtes-vous venu pour me parler des fossettes de la main de milady ? interrompit tristement M. Esmond.
— Une aimable créature dans l’affliction me semble toujours doublement aimable, » dit le pauvre capitaine, qui, en effet, n’étoit que trop souvent dans un état à voir double ; et ainsi arrêté, il reprit le fil rompu de son histoire : « Quand j’expliquai mon affaire, dit M. Steele, et que je contai à votre maîtresse ce que tout le monde sait, et ce que de l’autre côté on s’étoit empressé de reconnoître, que vous aviez essayé de vous mettre entre les deux lords, et de prendre pour vous la querelle de votre patron ; quand je rapportai les louanges généralement données à votre bravoure, indépendamment du témoignage particulier de milord Mohun, il me sembla que la veuve écoutoit avec quelque intérêt, et que ses yeux, — je n’ai jamais vu un pareil violet, Harry, — se levèrent une ou deux fois sur les miens. Mais après que j’eus parlé quelque temps sur ce sujet, elle m’interrompit soudain par un cri de douleur : « Plût au ciel, monsieur, dit-elle, que je n’eusse jamais entendu ce mot de bravoure dont vous vous êtes servi, ou que je n’en connusse pas le sens ! Milord seroit encore ici sans cela ; ma maison seroit heureuse, mon pauvre enfant auroit un père. C’est ce que vous autres hommes appelez bravoure qui est entré chez moi et a poussé mon mari sur la cruelle épée qui l’a tué. Vous ne devriez point prononcer ce mot devant une chrétienne, monsieur, une pauvre veuve mère d’orphelins, qui vivoit heureuse jusqu’à ce que le monde fût entré chez elle, ce monde pervers et impie, qui prend le sang de l’innocent et laisse aller le coupable en liberté. »
« Cette dame, en parlant de ce ton, monsieur, continua M. Steele, paroissoit plus émue d’indignation que de douleur. « Compensation ! » reprit-elle les joues et les yeux enflammés de colère ; « quelle compensation votre monde donne-t-il à la veuve pour la perte de son mari, aux enfants pour le meurtre de leur père ? Le misérable qui a fait le coup n’a pas même une punition. Conscience ! quelle conscience a-t-il, celui qui peut entrer dans la maison d’un ami, prodiguer tout bas le mensonge et l’insulte à une femme qui ne lui a jamais fait de mal, et poignarder le tendre cœur qui se fioit à lui ? Les pairs de milord… milord Infâme, milord Scélérat, milord Assassin, se sont réunis pour le juger, et ils l’ont renvoyé avec un mot ou deux de reproche, renvoyé dans le monde pour y poursuivre les femmes de son libertinage et de ses mensonges, et pour assassiner les hôtes sans défiance qui l’hébergent. Le jour où milord… milord Assassin (jamais je ne prononcerai son nom) fut mis en liberté, une femme fut exécutée à Tyburn pour vol dans une boutique. Mais un homme peut voler à un autre homme sa vie, ou à une dame son honneur, et n’encourir aucune peine ! Je prends mon enfant, cours au trône, et, à genoux, demande justice, et le roi me refuse. Le roi ! il n’est pas mon roi, il ne le sera jamais. Lui-même, il a volé le trône du roi son père, du vrai roi, et il est resté impuni, comme font les grands. »
« Je songeai alors à parler pour vous, continua M. Steele, et je m’interposai en disant : « Il y a eu quelqu’un, madame, qui, du moins, a voulu placer sa poitrine entre l’épée de votre époux et celle de milord Mohun. Votre pauvre jeune parent, Harry Esmond, m’a raconté qu’il essaya de prendre pour lui la querelle.
« — Venez-vous de sa part ? » demanda la dame (à ce que continua M. Steele), se levant d’un air sévère et imposant. « Je croyois que vous veniez de la part de la princesse. J’ai vu M. Esmond dans sa prison, et je lui ai fait mes adieux. Il a amené le malheur dans ma maison. Il n’auroit jamais dû y entrer.
« — Madame, madame, il n’est point à blâmer, » intervins-je, poursuivit M. Steele.
« — Le blâmé-je, monsieur ? demanda la veuve. Si c’est lui qui vous a envoyé, dites que j’ai demandé conseil là où… » Elle avoit la joue très-pâle en disant cela, et la voix tremblante… « Là où tous ceux qui le demandent l’obtiennent ; et ce conseil c’est de rompre avec lui et de ne plus le revoir. Nous nous sommes vus dans la prison pour la dernière fois, au moins de bien des années. Il se peut que dans la suite des temps, lorsqu’à force de nous agenouiller, de pleurer et faire acte de contrition, nous aurons réformé nos cœurs coupables, monsieur, et obtenu notre pardon, il se peut que nous nous revoyions, mais pas maintenant. Après ce qui s’est passé, je ne pourrois supporter sa vue. Je fais des vœux pour lui, mais je lui fais aussi mes adieux ; et s’il a pour nous cette… cette considération dont il parle, je le supplie de me la prouver en m’obéissant en ceci.
« — Je briserai le cœur du jeune homme, madame, avec cette dure parole. »
« La dame secoua la tête, continua mon bon savant. « Les cœurs des jeunes gens, monsieur Steele, ne sont pas ainsi faits, dit-elle ; M. Esmond trouvera d’autres… d’autres amis. La maîtresse de cette maison s’est fort radoucie à l’égard du fils du feu lord, ajouta-t-elle en rougissant, et m’a promis, c’est-à-dire a promis de prendre soin de sa fortune. Tant que j’y vivrai, après l’horrible aventure qui a eu lieu, Castlewood ne doit jamais plus être sa demeure, jamais. Je ne voudrais pas non plus qu’il m’écrivît… à moins que… non, je ne veux plus qu’il m’écrive, et je ne veux plus le voir. Portez-lui, si vous voulez, mes derniers… Chut ! pas un mot de ceci devant ma fille. »
« Ici la belle Béatrix entra revenant de la rivière, les joues florissantes de santé, et ne paraissant que plus charmante et plus fraîche dans les habits de deuil qu’elle portait. Et milady vicomtesse dit :
« Béatrix, c’est M. Steele, gentilhomme huissier de Son Altesse le prince. Quand paraît votre nouvelle comédie, monsieur Steele ? »
« J’espère que tu seras hors de prison pour la première représentation, Harry. »
Le sentimental capitaine conclut ce triste récit en disant : « Ma foi, la beauté de filia pulchrior chassa pulchram matrem de ma tête ; et cependant, quand je redescendis la rivière, et que je songeai à toutes deux, la pâle dignité et la grâce exquise de la matrone eurent le dessus, et je la trouvai encore plus noble que la vierge ! »
Nos prisonniers vivoient fort bien à Newgate, et bien différemment des pauvres diables qui y étoient enfermés. (Son insensibilité pour leur misère, pour leur gaieté plus effrayante encore, pour leurs imprécations et leurs blasphèmes, a frappé depuis Esmond d’une sorte de honte, comme prouvant combien sa propre douleur l’avoit rendu égoïste pendant son emprisonnement, et combien il s’y étoit absorbé complètement). Si les trois gentilshommes vivoient bien sous les soins du directeur de Newgate, c’étoit parce qu’ils payoient bien ; et, en effet, la dépense de la plus chère table d’hôte ou de la plus grande taverne de Londres n’auroit pas produit un compte plus long que celui de l’auberge des Menottes, comme l’appeloit le colonel Westbury. Nos trois chambres étoient celles qui sont dans le corps de logis au-dessus de la porte de Newgate, au second étage qui, en remontant Newgate-street, regarde Cheapside et l’église de Saint-Paul. Et nous avions la permission de nous promener sur le toit, et de là nous pouvions voir Smithfield et l’école des Bluecoatboys (des habits bleus), et les jardins, et les Chartreux, où, à ce que se rappeloit Harry Esmond, Dick le savant et son ami Tom Tusher avoient fait leurs études.
Harry n’auroit jamais pu payer sa part de ce prodigieux compte que leur hôte apportait toutes les semaines ; car il n’avoit que trois pièces dans sa poche la veille de ce fatal duel, lorsque les gentilshommes étaient aux cartes et offrirent d’en jouer cinq. Mais tandis qu’il étoit encore malade en prison, après que lady Castlewood l’y avoit visité, et avant son jugement, il arriva un homme, en habit orange et galons bleus, livrée que portaient toujours les Esmond ; et il apporta un paquet cacheté pour M. Esmond, qui contenoit vingt-quatre guinées, et un billet disant qu’il lui avoit été nommé un conseil, et qu’il recevroit encore de l’argent lorsqu’il en auroit besoin.
C’étoit une drôle de lettre de cette savante, comme elle étoit ou comme elle s’appeloit, la vicomtesse douairière de Castlewood, écrite dans l’étrange et barbare françois qui étoit celui de mainte autre belle dame de ce temps, témoin Sa Grâce de Portsmouth. Le fait est que l’orthographe n’étoit pas d’un usage très-général dans le monde d’alors, et les lettres de milord Marlborough prouvent que, pour sa part, il n’étoit pas très-fort sur cette branche de la grammaire.
« Mong Coussin, écrivoit milady vicomtesse douairière, je scay que vous vous etes bravement batew et grievment bléssay — du costé de feu M. le Vicomte. M. le Compte de Varique ne se playt qua parlay de vous : M. de Moon auçy. Il di que vous avay voulew vous bastre avecque luy — que vous estes plus fort que luy sur l’ayscrimme — quil’y a surtout certaine Botte que vous scavay quil n’a jammay sceu pariay : et que c’en eut été fay de luy si vouseluy vous vous fussiay battews ansamb. Aincy ce pauv Vicompte est mort. Mort et peutayt — Mon coussin, mon coussin ! jay dans la tayste que vous n’estes quung pety Monst — angcy que les Esmonds ong tousjours esté. La veuve est chay moy. J’ay recuilly cet’ pauve famme. Elle est furieuse cont vous, allans tous les jours chercher le Roy (d’icy) démandant à gran cri revanche pour son Mary. Ell ene veux voyre ni entende parlay de vous : pourtant elle ne fay qu’en parlay milfoy par jour. Quand vous seray hor prison venay me voyre. J’auray soing de vous. Si cette petite Prude veut se défaire de song pety Monste (hélas je craing quil ne soy trotar !) je m’en chargeray. J’ay encor quelqu interay et quelques escus de costay.
« La Veuve se raccommode avec Miladi Marlboro qui est tout puiçante avecque la Reine Anne. Cet dam sentéraysent pour la petite prude ; qui pour étant a un fi du même asge que vous savay.
« En sortant de prisong venez icy. Je ne puy vous recevoir chaymoy à cause des mechansetés du monde, may pre du moy vous aurez logement.
« Isabelle Vicomptesse d’Esmond.
Cette dame prenoit quelquefois le titre de marquise d’Esmond, en vertu des lettres patentes qui avoient été conférées par le feu roi Jacques au père de Harry Esmond ; et, en cette qualité, elle avoit sa queue portée par la femme d’un chevalier, un gobelet à couvercle d’essai pour boire dedans, et un essuie-main à franges.
Celui qui étoit du même âge que le petit Francis, que nous appellerons dorénavant le vicomte Castlewood, étoit S. A. R. le prince de Galles, né la même année et le même mois que Frank, et tout récemment proclamé à Saint-Germain roi de la Grande-Bretagne, de France et d’Irlande.