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L’homme à la livrée orange, à galons et retroussis bleus, avoit été mis aux ordres d’Esmond lorsqu’il sortit de prison, et prenant le mince bagage du jeune gentilhomme, il le conduisit hors de cet odieux Newgate, et, par Fleet-conduit, à la Tamise, où une paire de rames fut appelée, et ils remontèrent la rivière jusqu’à Chelsea. Jamais le soleil n’avoit semblé si brillant à Esmond, ni l’air si frais et si vivifiant. Temple-Garden, le long duquel ils voguoient, lui faisoit l’effet du jardin d’Éden, et l’aspect des quais, des débarcadères et des édifices au bord de l’eau, Somerset-house et Westminster (où le magnifique nouveau pont venoit d’être commencé), la Tour et le palais de Lambeth, et cette scène animée et brillante de la Tamise fourmillant de bateaux et de barques, remplissoient son cœur de plaisir et de gaieté, comme pouvoit bien le faire un si beau spectacle à quelqu’un qui avoit été prisonnier si longtemps, et avec tant de sombres pensées doublant la tristesse de sa captivité. Ils arrivèrent enfin au joli village de Chelsea, où la noblesse avoit plus d’une belle maison de campagne ; et ils parvinrent à la maison de milady vicomtesse : une gaie maison neuve, dans la rangée qui faisoit face à la rivière, avec un beau jardin derrière, et une agréable vue vers le Surrey et vers Kensington, où s’élève le noble et ancien palais du lord Warwick, l’adversaire réconcilié de Harry.
Là, dans le salon de Sa Seigneurie, le jeune homme revit quelques-unes des peintures qui avoient été à Castlewood, et qu’elle en avoit emportées depuis la mort de son époux, le père de Harry. Spécialement, et à la place d’honneur, étoit le portrait, par sir Peter Lely, de l’honorable mistress Isabella Esmond en Diane, vêtue de satin jaune, avec un arc à la main et un croissant à son front, et des chiens gambadant autour d’elle. Il avoit été peint à l’époque où d’augustes Endymions étoient dits trouver faveur auprès de cette vierge chasseresse ; et comme les déesses ont une jeunesse éternelle, celle-ci crut jusqu’au jour de sa mort n’avoir pas vieilli, et persista à supposer que le portrait lui ressembloit toujours.
Après qu’il eut été introduit auprès d’elle par le gentilhomme de la chambre, qui remplissoit mainte autre fonction dans le modeste ménage de Sa Seigneurie, et après un intervalle convenable, cette vénérable Diane daigna apparoître au jeune homme. Un More, en habit turc, avec des bottes rouges et un collet d’argent sur lequel étoient gravées les armes de la vicomtesse, la précédoit et portoit son coussin ; puis venoit sa dame d’honneur ; une petite meute d’épagneuls aboyant et frétillant précédoit l’austère chasseresse, puis voyez, la vicomtesse elle-même « répandant des parfums. » Esmond se rappela de son enfance ce riche arôme de musc qu’exhaloit sa belle-mère (car on la peut appeler ainsi). De même que le ciel devient de plus en plus rouge vers le coucher du soleil, de même, au déclin de ses ans, les joues de milady douairière prenoient une teinte plus foncée. Sa figure étoit illuminée de vermillon, qui paroissoit d’autant plus brillant à cause du blanc employé pour le faire ressortir. Elle portoit les boucles qui avoient été à la mode du temps du roi Charles, tandis que les dames du roi Guillaume avoient des coiffures pareilles aux tours de Cybèle. Ses yeux dardoient leurs rayons du milieu de cet étrange édifice de plâtre, de peinture et de pommade. Telle étoit milady vicomtesse, veuve du père de M. Esmond.
Il lui fit un salut aussi profond que sa dignité et sa parenté le méritoient, s’avança avec la plus grande gravité, et baisa encore une fois cette main sur les doigts de laquelle étinceloient une vingtaine de bagues, se rappelant le temps jadis où cette main tremblante le faisoit trembler. « Marquise, dit-il en s’inclinant et un genou en terre, est-ce seulement la main que je puis avoir l’honneur de baiser ? » Car, indépendamment de ce rire intérieur que la vue de cette étonnante vieille figure pouvoit bien provoquer en lui, il y avoit aussi du bon vouloir, et l’affection naturelle du sang. Elle avoit été la femme de son père, et étoit la fille de son grand-père. Elle l’avoit toléré autrefois, et étoit bonne pour lui maintenant à sa manière. Et à présent que la barre de bâtardise n’occupoit plus les pensées d’Esmond, et que cet opprobre secret ne pesoit plus sur son esprit, il se plaisoit à sentir les liens de famille et à les reconnoître, vain peut-être au fond du cœur du sacrifice qu’il avoit fait, et de la pensée que lui, Esmond, étoit en réalité le chef de sa maison, et empêché seulement par sa propre magnanimité de faire valoir ses droits.
Du moins, depuis qu’il avoit appris ce secret de son pauvre patron à ce lit de mort près duquel il étoit debout, il s’étoit senti une indépendance qu’il n’avoit pas connue auparavant, et qui depuis ne l’abandonna plus. Ainsi il appela sa vieille tante marquise, mais d’un air à faire croire que c’étoit le marquis d’Esmond qui lui donnoit ce titre.
Lut-elle dans les yeux du jeune gentilhomme, qui n’avoient plus peur des siens et de leur autorité surannée, qu’il savoit ou soupçonnoit la vérité sur sa naissance ? Elle tressaillit de surprise en voyant ce changement de manières ; dans le fait, c’étoit un maintien tout différent de celui de l’étudiant de Cambridge qui lui avoit rendu visite deux années auparavant, et qu’elle avoit congédié avec cinq pièces qu’elle lui avoit envoyées par le gentilhomme de la chambre. Elle le regarda, puis trembla un peu plus que de coutume, peut-être, et dit : « Soyez le bienvenu, cousin, » d’une voix effrayée.
La résolution du jeune homme avoit été d’abord, comme il a été dit, de se conduire dans la vie comme si le secret de sa naissance ne lui étoit point connu ; mais il changea soudain et fort sagement de détermination. Il demanda à Sa Seigneurie de renvoyer les assistants, et lorsqu’ils furent seuls : « Soyez le bienvenu, neveu, est au moins, madame, ce qui m’est dû, dit-il. Un grand tort nous a été fait, à vous et à moi, et à ma pauvre mère, qui n’est plus.
— Je déclare devant Dieu que j’en fus innocente, s’écria-t-elle, abandonnant tout de suite sa cause. Ce fut votre vaurien de père qui…
— Qui imprima ce déshonneur à notre famille, dit M. Esmond. Je le sais fort bien. Je ne veux troubler personne. Ceux qui sont en possession ont été mes chers bienfaiteurs, et n’ont pas pris part d’intention au tort qui m’a été fait. Le feu lord, mon cher patron, ne sut la vérité que peu de mois avant sa mort, quand le P. Holt lui en porta la nouvelle.
— Le misérable ! il l’avoit eue en confession ! il l’avoit eue en confession ! s’écria la douairière.
— Non pas. Il l’apprit ailleurs aussi bien qu’en confession, répondit M. Esmond. Mon père, quand il fut blessé à La Boyne, dit la vérité à un prêtre françois, qui se cachoit après la bataille, aussi bien qu’au prêtre dans la maison duquel il mourut. Celui-ci ne crut pas devoir divulguer le fait jusqu’à sa rencontre avec M. Holt à Saint-Omer, et ce dernier garda la chose pour lui, attendant de savoir si ma mère vivoit ou non. Elle est morte depuis des années, à ce que m’a dit mon pauvre patron à l’article de la mort, et je ne doute pas de sa parole. Je ne sais pas même si je pourrois prouver un mariage. Je le pourrois que je ne le voudrois pas. Je ne me soucie pas d’entacher notre nom, ni d’affliger ceux que j’aime, quelque mal qu’ils me traitent. Le fils de mon père, madame, n’aggravera point le tort que mon père vous a fait. Continuez d’être sa veuve, et accordez-moi vos bontés. C’est tout ce que je vous demande, et je ne reparlerai plus jamais de tout ceci.
— Mais vous êtes un noble jeune homme, s’écria milady, parlant en françois, comme c’étoit son habitude lorsqu’elle étoit agitée.
— Noblesse oblige, dit M. Esmond en lui faisant un profond salut. Il est encore en ce monde des personnes auxquelles, en retour de leur affection pour moi, j’ai souvent dit avec effusion que je donnerois pour elles ma vie. Serai-je maintenant leur ennemi, et leur chercherai-je querelle pour un titre ? Qu’importe qui l’a ? Il est toujours dans la famille.
— Qu’y a-t-il donc dans cette petite prude de femme qui fait que les hommes raffolent d’elle ? s’écria milady douairière. Elle a été ici un mois à solliciter le roi. Elle est jolie et bien conservée ; mais elle n’a pas le bel air. À la cour de feu Sa Majesté, tous les hommes prétendoient l’admirer, et elle n’étoit guère qu’une petite poupée de cire. Elle est mieux à présent, et on la prendroit pour la sœur de sa fille. Mais à qui en avez-vous tous pour la porter aux nues ? M. Steele, qui étoit de service auprès du prince George, la voyant qui alloit avec ses deux enfants à Kensington, a écrit un poème en son honneur ; et il dit qu’il portera ses couleurs, et se vêtira de noir à l’avenir. M. Congreve dit qu’il écrira une Veuve en deuil, qui vaudra mieux que sa Fiancée en deuil. Quoique leurs maris se soient querellés et battus quand ce misérable Churchill déserta le roi (chose pour laquelle il mériteroit d’être pendu), lady Marlborough est aussi devenue folle de la petite veuve ; elle m’a insultée dans mon propre salon, en disant que ce n’étoit pas la vieille veuve, mais la jeune vicomtesse qu’elle étoit venue voir. On veut que le petit Castlewood et le petit lord Churchill soient amis intimes, et ils se sont déjà boxés deux ou trois fois comme des frères. Puis ç’a été ce vaurien de jeune Mohun qui, revenant l’an dernier des provinces, où il l’avoit déterrée, en a perdu l’esprit tout l’hiver, a dit que c’étoit une perle devant des pourceaux, et a tué ce pauvre imbécile de Frank. La querelle étoit toute au sujet de sa femme. Je sais qu’elle étoit toute à son sujet. Y a-t-il eu quelque chose entre elle et Mohun, neveu ? Dites-le-moi maintenant ; y a-t-il eu quelque chose ? Pour ce qui est de vous, je ne vous demande pas de répondre aux questions. »
M. Esmond rougit. « La vertu de milady est pure comme celle d’une sainte au ciel, madame, s’écria-t-il.
— Eh ! mon neveu, bien des saintes vont au ciel après avoir eu beaucoup à se repentir. Je crois que vous êtes comme tout le reste de ces fous, et éperdument amoureux d’elle.
— Assurément, je l’ai beaucoup aimée et honorée devant tout le monde, répondit Esmond ; je ne vois pas de mal à cela.
— Et elle vous a fermé la porte au nez ; elle a donné le bénéfice à cet horrible ourson, au fils de cet horrible ours de Tusher, et elle dit qu’elle ne vous reverra jamais. Monsieur mon neveu, nous sommes toutes comme cela. Quand j’étois jeune femme, je puis bien dire que j’ai été le sujet d’un millier de duels. Et quand le pauvre M. de Souchy se noya dans le canal de Bruges, parce que je dansois avec le comte Springbock, je ne pus tirer de mes yeux une seule larme, et je dansai jusqu’à cinq heures du matin. Ce fut le comte, non, ce fut milord Ormond qui paya les violons, et Sa Majesté me fit l’honneur de danser toute la nuit avec moi. Comme vous avez grandi ! Vous avez le bel air. Vous êtes brun. Nos Esmond sont tous bruns. Le fils de la petite prude est blond ; son père l’étoit aussi, blond et stupide. Vous étiez un vilain petit drôle quand vous vîntes à Castlewood ; vous étiez tout yeux, comme un jeune corbeau. Notre intention étoit que vous fussiez prêtre. Ce terrible P. Holt, quelles frayeurs il me faisoit quand j’étois malade. À présent j’ai un directeur commode, l’abbé Douillette, un cher homme. Nous faisons maigre le vendredi, toujours. Mon cuisinier est un digne et pieux homme. Vous, comme de raison, vous êtes dans les bons principes. On dit que le prince d’Orange est vraiment fort malade. »
C’est ainsi que la vieille douairière poursuivit sans remords de son babil M. Esmond, tout abasourdi de sa présente volubilité, qui contrastoit avec la hauteur qu’elle lui témoignoit précédemment. Mais, pour le moment, elle l’avoit pris en faveur, et elle s’étoit mis en tête, non-seulement de l’aimer, autant toutefois que le permettoit sa nature, mais d’avoir peur de lui ; et il se trouva aussi familier avec elle, comme jeune homme, qu’il avoit été craintif et silencieux comme enfant. Les effets répondirent aux paroles. Elle l’introduisit dans sa société, qui étoit fort nombreuse, composée des partisans du roi Jacques, comme de raison, et beaucoup de bruyantes intrigues avoient lieu autour de ses tables de jeu. Elle présenta M. Esmond comme son parent à plusieurs personnes considérables ; elle lui fournit assez libéralement de l’argent, qu’il ne se fit pas scrupule d’accepter d’elle, considérant leur parenté et les sacrifices qu’il faisoit lui-même en faveur de la famille. Mais il étoit résolu à ne pas s’attacher plus longtemps à la jupe d’une femme ; et peut-être avoit-il pensé aux moyens de se distinguer et de se faire un nom, puisque sa bizarre fortune lui en avoit refusé un. Un dégoût de son ancienne vie de livres et de calme, un amer sentiment de révolte à l’idée de cet esclavage auquel il avoit bien voulu se condamner pour l’amour de ceux dont la dureté envers lui faisoit saigner son cœur, un désir inquiet de voir les hommes et le monde, le faisoient songer à la profession militaire, en tous cas, lui faisoient désirer de faire quelques campagnes, et, en conséquence, il pressa sa nouvelle protectrice de lui avoir un brevet d’enseigne ; et, un jour, il eut l’honneur de se trouver nommé, en cette qualité, au régiment des fusiliers du colonel Quin, dans l’armée d’Irlande.
La commission de M. Esmond avoit à peine trois semaines de date, lorsque arriva au roi Guillaume cet accident, qui mit fin à la vie du plus grand, du plus sensé, du plus brave, du plus clément souverain qu’ait jamais eu l’Angleterre. C’était la mode du parti hostile d’attaquer la réputation de ce grand prince durant sa vie ; mais la joie que ce parti et tous ses ennemis d’Europe montrèrent à sa mort est une preuve de la terreur qu’il leur inspiroit. Tout jeune qu’étoit Esmond, il fut assez sage (et assez généreux aussi, disons-le) pour ne point s’associer à l’indécente allégresse qui éclata parmi les adhérents du roi Jacques, à Londres, à la mort de cet illustre prince, de cet invincible guerrier, de cet homme d’État si sage et si modéré. La fidélité à la famille du roi exilé étoit traditionnelle, ainsi qu’il a été dit, dans la maison à laquelle M. Esmond appartenoit. La veuve de son père avoit toutes ses espérances, ses sympathies, ses souvenirs, ses préjugés, du côté du roi Jacques ; et, à coup sûr, nul conspirateur ne revendiquoit ces droits du roi ou ne médisoit de ses adversaires plus bruyamment à une table de quadrille ou de thé. La maison de Sa Seigneurie fourmilloit d’ecclésiastiques, avec ou sans déguisement, de colporteurs de nouvelles de Saint-Germain, et de curieux qui savoient les derniers bruits de Versailles, et même la force exacte de la prochaine expédition que le roi de France devoit envoyer de Dunkerque, et qui devoit engloutir le prince d’Orange, son armée et sa cour. Elle avoit reçu le duc de Berwick, lorsqu’il avoit débarqué ici en 96. Elle gardoit le verre dans lequel il avoit bu, ayant fait vœu de ne s’en servir que pour boire à la santé du roi Jacques III, au retour de Sa Majesté ; elle avoit des souvenirs de la reine, et des reliques du saint qui, si l’histoire étoit vraie, n’avoit pas toujours été un saint, en tant qu’il s’agissoit d’elle et de bien d’autres. Elle croyoit aux miracles opérés sur sa tombe, et avoit une centaine d’histoires authentiques de cures miraculeuses effectuées par les rosaires du bienheureux roi, les médailles qu’il portoit, les boucles de ses cheveux, et quoi encore ? Esmond se rappeloit une vingtaine de contes merveilleux que la crédule vieille femme lui avoit contés. Il y avoit l’évêque d’Autun, qui avoit été guéri d’une maladie qu’il avoit depuis quarante ans, et qui le quitta après qu’il eut dit la messe pour le repos de l’âme du roi. Il y avoit M. Marais, un chirurgien en Auvergne, qui avoit une paralysie aux deux jambes, qui fut guérie par l’intercession du roi. Il y avoit Philippe Pitet, des Bénédictins, qui avoit une toux suffocante qui le tua presque ; mais il implora le secours du ciel par les mérites et l’intercession du bienheureux roi, et il sentit aussitôt une sueur abondante qui se répandoit sur tout son corps, et il fut parfaitement rétabli. Et il y avoit la femme de M. Lépervier, maître de danse du duc de Saxe-Gotha, qui fut entièrement soulagée d’un rhumatisme par l’intercession du roi, miracle qu’on ne pouvoit mettre en doute, car le chirurgien et son apprenti avoient attesté, sous serment, qu’ils n’avoient en aucune façon contribué à la cure. De ces contes, et de mille autres semblables, M. Esmond ne croyoit que ce que bon lui sembloit ; la foi plus grande de sa parente étoit de force à tout avaler. Le parti de la haute Église angloise n’adoptoit pas ces légendes. Mais la vérité et l’honneur l’enchaînoient, croyoit-il, aux intérêts du roi exilé ; et la famille bannie n’avoit pas de plus chaud soutien que cette bonne lady de Castlewood, chez laquelle Esmond avoit été élevé. Elle influençoit son mari, beaucoup plus peut-être que ne le savoit milord, qui admiroit prodigieusement sa femme quoiqu’il lui fût infidèle, et qui, n’aimant pas à se donner la peine de penser par lui-même, adoptoit assez volontiers les opinions qu’elle lui choisissoit. Simple et constante de cœur comme elle étoit, la soumission à tout autre souverain que le véritable étoit impossible. Servir le roi Guillaume par intérêt eût été une monstrueuse hypocrisie, une trahison. Sa conscience si pure n’auroit pas plus consenti à cela qu’à un vol, qu’à un faux, ou à toute autre action basse. Lord Castlewood auroit pu être gagné, assurément, mais non jamais sa femme ; et il subordonnoit sa conscience à celle de milady, en pareil cas, comme il faisoit dans tous ceux où la tentation n’étoit pas trop forte. Et c’étoit par affection et par reconnoissance, bien vraisemblablement, et par ce dévouement ardent pour sa maîtresse, qui caractérisoit toute la jeunesse d’Esmond, que le jeune homme souscrivit à cet article de foi et à maint autre que sa tendre bienfaitrice lui avoit prescrits. Si elle eût été whig, il l’eût été ; si elle eût suivi M. Fox, et qu’elle se fût faite quaker, nul doute qu’il n’eût renoncé aux manchettes et à la perruque, et abjuré épées, habits galonnés et bas à coins. Dans les disputes des étudiants à l’Université, où les partis étoient très-montés, Esmond étoit noté comme jacobite, et, très-probablement par vanité autant que par affection, se rangeoit au côté de sa famille.
Presque tout le clergé du pays et plus d’une moitié de la nation étoient de ce côté. Notre nation est la plus loyale du monde assurément ; nous admirons nos rois, et nous leur sommes fidèles longtemps après qu’ils ont cessé d’être sincères avec nous. C’est une merveille pour quiconque reporte ses regards sur l’histoire des Stuarts, de voir comme ils se sont arraché eux-mêmes la couronne du front ; comme ils se sont ôté chances sur chances ; quels trésors de loyauté ils ont dissipés, et comme ils ont fatalement travaillé à consommer leur propre ruine. Si jamais hommes eurent des serviteurs fidèles, ce furent eux ; si jamais hommes gaspillèrent les occasions, ce furent eux ; et de tous les ennemis qu’ils eurent, ils furent eux-mêmes les plus funestes.
Àl’avénement de la princesse Anne, la nation fatiguée fut tout aise de se reposer de toutes ces guerres, controverses et conspirations, et d’accepter, en la personne d’une princesse du sang royal, un compromis entre les partis qui divisoient le royaume. Les tories pouvoient servir sous elle, la conscience en repos ; quoique tory elle-même, elle représentoit le triomphe de l’opinion whig. Le peuple anglois, qui aime toujours que ses princes soient attachés à leur famille, fut charmé de penser que la princesse étoit fidèle à la sienne ; et jusqu’aux derniers jour et heure de son règne, et sans cette fatalité qu’il hérita de ses pères avec leurs droits à la couronne d’Angleterre, le roi Jacques III eût pu la porter. Mais il ne sut jamais attendre une occasion, ni en profiter quand il l’avoit ; il étoit aventureux lorsqu’il falloit être prudent, et prudent lorsqu’il falloit tout oser. C’est avec une sorte de rage contre son inaptitude qu’on pense à sa triste histoire. Les destins s’occupent-ils plus spécialement des rois que du commun des hommes ? On est tenté de le croire, quand on considère l’histoire de cette race royale, pour qui tant de fidélité, tant de valeur, tant de sang ont été si inutilement prodigués.
Le roi mort, la princesse Anne (la fille de la laide Anne Hyde, comme l’appeloit notre douairière de Chelsea) fut proclamée à son de trompes, par les hérauts, dans toute la ville, de Westminster à Ludgate-Hill, aux immenses acclamations du peuple.
La semaine d’après, milord Marlborough fut promu à la Jarretière et au grade de capitaine général des forces de Sa Majesté au dedans et au dehors. Cette nomination ne fit qu’enflammer la fureur de la douairière, ou, comme elle pensoit, sa fidélité pour son souverain légitime. « La princesse n’est qu’une marionnette aux mains de cette furie de femme, qui vient dans mon salon m’insulter en face. Que peut-il advenir à un pays qui est livré à une pareille femme ? dit la douairière. Quant à ce traître à double face, milord Marlborough, il a trahi tous les hommes et toutes les femmes à qui il a eu affaire, excepté son horrible femme qui le fait trembler. C’en est fait d’un pays lorsqu’il est dans les griffes de tels misérables. »
La vieille parente d’Esmond saluoit de cette manière le nouveau pouvoir ; mais il survint au moins quelque prospérité à une famille qui en avoit grand besoin, par l’avancement de ces fameux personnages qui firent du bien aux créatures plus humbles qui eurent la chance d’être dans leurs bonnes grâces. Avant que M. Esmond quittât l’Angleterre, au mois d’août, et étant alors à Portsmouth où il avoit rejoint son régiment, et occupé à faire l’exercice, s’initiant à la pratique et aux mystères du mousquet et de la pique, il apprit qu’une pension sur le bureau du timbre avoit été obtenue par son ancienne maîtresse bien-aimée, et que la jeune mistress Béatrix étoit aussi entrée à la cour. La visite de la pauvre veuve à Londres avoit eu du moins ce bon résultat, non pas de la venger des ennemis de son mari, mais de la réconcilier avec d’anciens amis, qui la plaignoient et paroissoient disposés à la servir. Quant à ceux qui avoient partagé la prison d’Esmond et sa récente infortune, le colonel Westbury étoit parti avec le capitaine général pour la Hollande ; le capitaine Macartney étoit maintenant à Portsmouth, avec son régiment de fusiliers et les forces commandées par Sa Grâce le duc d’Ormond, à destination de l’Espagne, disoit-on ; milord Warwick étoit retourné chez lui ; et lord Mohun, loin d’être puni de l’homicide qui avoit causé tant de chagrin et de changement dans la famille Esmond, étoit allé, en compagnie de la brillante ambassade de lord Macclesfield, auprès de l’électeur de Hanovre, porter la Jarretière à Son Altesse et une lettre de compliments de la reine.