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Aux lueurs incertaines jetées sur son obscure histoire par le récit entrecoupé de son pauvre patron, en proie aux remords et se débattant dans les angoisses de l’heure suprême, M. Esmond avoit pu voir une chose, c’est que sa mère étoit morte depuis longtemps ; et ainsi il n’étoit rien de relatif à elle ou à son honneur, terni par l’abandon et l’outrage de son mari, qui pût influencer son fils dans aucune des déterminations qu’il pourroit prendre pour faire valoir ou négliger ses propres droits. Il ressortait de l’aveu précipité de mon pauvre lord, qu’il n’avoit été informé des circonstances réelles de l’affaire que deux ans auparavant, lorsque M. Holt l’étoit venu voir et vouloit le faire entrer dans une de ces nombreuses conspirations que les meneurs secrets du parti du roi Jacques dans ce pays tentoient toujours pour enlever la vie ou le pouvoir au prince d’Orange ; conspirations si semblables à l’assassinat, si lâches dans les moyens, si criminelles dans la fin, que notre nation a certainement bien fait d’abjurer toute allégeance et fidélité à la malheureuse famille qui ne pouvoit revendiquer son droit que par de telles perfidies, de si noires intrigues et de si bas agents. Il y avoit des desseins contre le roi Guillaume qui n’étoient pas plus honorables que les embûches des coupe-jarrets et des voleurs de grand chemin. Il est humiliant de penser qu’un grand prince, possesseur d’un grand et sacré droit, et l’appui d’une grande cause, se soit abaissé jusqu’à des projets d’assassinat et à des trahisons, comme on en a la preuve dans les pouvoirs et signatures donnés par l’infortuné roi Jacques à ses partisans dans ce pays. Ce qu’eux et lui appeloient faire la guerre, n’étoit, en vérité, qu’instiguer au meurtre. Le noble prince d’Orange passa magnanimement au travers de ce foible réseau de conspirations dans lequel ses ennemis essayoient de l’envelopper : il sembloit que leurs lâches poignards se brisoient sur le sein de son indomptable résolution. Après la mort du roi Jacques, la reine et ses gens, à Saint-Germain, prêtres et femmes pour la plupart, continuèrent leurs intrigues en faveur du jeune prince, Jacques III, comme il étoit appelé en France et par son parti ici (ce prince, ou chevalier de Saint-George, étoit né la même année que le jeune élève d’Esmond, Frank, le fils de milord vicomte) ; et les affaires du prince, étant dans les mains des prêtres et des femmes, furent conduites comme les prêtres et les femmes les conduisent, artificieusement, cruellement, faiblement, et à une issue infailliblement mauvaise. La morale de l’histoire des jésuites est, je pense, aussi salutaire qu’aucune qu’on ait jamais écrite : les plus artificieux, les plus sages, les plus laborieux et les plus adroits du monde à dresser un complot, il arrive immanquablement un jour où l’indignation publique soulevée renverse du pied leur fragile édifice, et met en fuite ses lâches ennemis. M. Swift a bien décrit cette passion pour l’intrigue, cet amour du secret, de la médisance et du mensonge, qui est le propre des gens foibles, parasites des foibles cours. C’est la nature de ces gens de haïr et d’envier les forts, et de conspirer leur ruine ; et la conspiration réussit fort bien, et tout présage la chute satisfaisante de la grande victime, jusqu’à ce qu’un jour Gulliver, se levant, fait tomber l’hostile petite vermine, et s’en va sans le moindre mal. Ah ! les soldats irlandois avoient bien le droit de dire après la Boyne : « Changeons de rois, et nous recommencerons le combat. » Vraiment, la partie n’étoit pas égale. C’étoit un homme faible mené par les prêtres, mené par les femmes, avec les chétifs alliés et les chétives armes que sa pauvre nature l’avoit poussé à choisir, luttant contre les plans, la tactique, la sagesse et le cœur d’un héros.
Dans une donc de ces nombreuses missions de lâches (car, comme je les vois aujourd’hui, je ne puis les appeler autrement), M. Holt étoit venu à Castlewood proposer à milord quelque plan infaillible pour perdre le prince d’Orange, dans lequel milord vicomte, tout royaliste qu’il étoit, avoit refusé avec indignation d’entrer. Autant que M. Esmond put le recueillir de ses lèvres mourantes, Holt avoit apporté à milord un plan d’insurrection, et l’offre de renouveler, en sa personne, le titre de marquis que le roi Jacques avoit conféré au précédent vicomte ; et, sur son refus de se laisser corrompre, la menace avoit été faite par Holt de déposséder entièrement milord vicomte de sa terre et de son titre de Castlewood. À l’appui de cette étourdissante prétention, que le patron de Henry Esmond voyoit élever pour la première fois, Holt vint, armé du la déclaration de l’ancien lord mourant, après l’affaire de la Boyne, à Trim, en Irlande, faite à la fois au prêtre irlandois et à un ecclésiastique françois de l’ordre de Holt, qui étoit avec l’armée du roi Jacques. Holt montra, vrai ou faux, le certificat de mariage du feu vicomte Esmond avec ma mère, dans la ville de Bruxelles, l’an 1677, quand le vicomte, alors Thomas Esmond, servoit dans l’armée angloise en Flandre ; il pouvoit prouver, disoit-il, que cette Gertrude, abandonnée depuis longtemps par son mari, étoit en vie, et religieuse professe en 1685, à Bruxelles, en laquelle année Thomas Esmond épousa la fille de son oncle, Isabella, appelée maintenant vicomtesse douairière de Castlewood ; et, le laissant douze heures réfléchir à cette étourdissante nouvelle (ce furent les expressions du pauvre lord mourant), il disparut avec ses papiers de la manière mystérieuse dont il étoit entré. Esmond savoit bien comment : par cette fenêtre à travers laquelle il avoit vu passer le Père ; mais il n’étoit pas besoin de donner ces explications à mon pauvre lord, il falloit seulement recueillir de sa bouche expirante les paroles qu’il ne seroit bientôt plus en état de prononcer.
Avant que les douze heures fussent sonnées, Holt lui-même étoit prisonnier, impliqué dans la conspiration de sir John Fenwick, et enfermé à Hexton d’abord, d’où il fut transféré à la Tour ; laissant le pauvre lord vicomte, qui ne savoit pas que l’autre fût arrêté, dans une continuelle appréhension de son retour, et prêt (ainsi que le déclara milord Castlewood, prenant Dieu à témoin, et avec des larmes dans ses yeux mourants) à se dessaisir de sa terre et de son titre en faveur du propriétaire légitime, et à se retirer dans la maison de Walcote avec sa famille. « Et plût à Dieu que je l’eusse fait ! disoit le pauvre lord ; je ne serois pas ici maintenant, blessé à mort, un malheureux homme perdu ! »
Milord attendit de jour en jour, et, comme on le peut supposer, aucun messager ne vint ; mais, au bout d’un mois, Holt trouva moyen de lui envoyer de la Tour un message à cet effet : qu’il devoit considérer comme non avenu tout ce qui avoit été dit, et que les choses resteroient comme elles étoient.
« Ce fut une cruelle tentation, dit mon pauvre lord. Depuis que je suis parvenu à ce maudit titre de Castlewood, qui ne m’a jamais porté bonheur, j’ai dépensé bien plus que le revenu de cette terre, et de mon patrimoine aussi. Je fis le calcul de toutes mes ressources jusqu’au dernier schelling, et je vis que jamais je ne pourrois vous rembourser, mon pauvre Harry, vous dont j’avois eu la fortune depuis douze ans. Il eût fallu que ma femme et mes enfants sortissent de la maison déshonorés et comme des mendiants. Dieu sait que ç’a été pour moi et pour les miens un bien triste asile. Comme un lâche, je me rattachai à ce répit que me donnoit Holt. Je cachai la vérité à Rachel et à vous. Je tâchai de gagner de l’argent à Mohun, et ne fis que m’endetter davantage ; j’osois à peine te regarder en face quand je te voyois. Voilà deux ans que cette épée est suspendue sur ma tête. Je jure que je me sentis heureux quand la lame de Mohun m’entra dans le flanc. »
Après être resté dix mois à la Tour, Holt, contre qui on n’avoit rien pu trouver, excepté qu’il étoit prêtre jésuite, connu pour être dans les intérêts du roi Jacques, fut mis à bord d’un vaisseau par l’incorrigible clémence du roi Guillaume, qui lui promit, toutefois, de le faire pendre, s’il remettoit jamais le pied sur le rivage anglois. Plus d’une fois, lorsqu’il étoit en prison lui-même, Esmond s’étoit demandé où pouvoient être les papiers que le jésuite avoit montrés à son patron, et qui étoient d’un si grand intérêt pour lui-même. Ils n’avoient point été trouvés sur la personne de M. Holt quand ce Père avoit été arrêté ; car, s’il en eût été ainsi, les lords du conseil les auroient vus, et cette histoire de famille seroit depuis longtemps devenue publique. Au surplus, Esmond n’avoit pas souci de voir ces papiers. Sa résolution étant prise, sa pauvre mère morte, que lui importait qu’il existât des documents prouvant son droit à un titre qu’il étoit déterminé à ne point réclamer, et dont il avoit fait vœu de ne jamais dépouiller la famille qu’il aimoit le mieux au monde ? Peut-être étoit-il plus fier de ce sacrifice qu’il ne l’eût été des honneurs auxquels il avoit résolu de renoncer. Et puis, tant que ces titres ne se produisoient pas, le parent d’Esmond, le cher jeune Francis, étoit l’honorable et incontesté propriétaire des domaines et titre de Castlewood. La simple parole d’un jésuite ne pouvoit l’emporter sur la prise de possession de Frank, et ainsi l’esprit d’Esmond étoit réellement à l’aise de penser que les papiers ne se retrouvoient pas, et qu’en leur absence sa chère maîtresse et son fils étoient les légitimes lady et lord de Castlewood.
Fort peu de temps après son élargissement, M. Esmond se fit un devoir de se rendre à ce village d’Ealing où il avoit passé ses plus jeunes années dans ce pays, et de voir si ses anciens tuteurs étoient toujours vivants et habitaient encore cet endroit. Mais le seul souvenir qu’il retrouva du vieux M. Pastoureau fut une pierre dans le cimetière, qui disoit qu’Athanase Pastoureau, natif de Flandre, avoit été enterré là, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. La petite maison du vieillard, qu’Esmond se rappeloit parfaitement, et le jardin où dans son enfance il avoit passé tant d’heures à jouer et à rêver, et où il avoit été mainte fois battu par sa mégère de mère adoptive, étoient occupés maintenant par une tout autre famille ; et ce fut avec difficulté qu’il apprit dans le village ce qu’étoient devenus la veuve et les enfants de Pastoureau. Le clerc de la paroisse se souvenoit d’elle ; ce vieillard avoit à peine changé dans les quatorze années qui s’étoient passées depuis qu’Esmond ne l’avoit vu ; il paroît qu’elle s’étoit consolée assez vite de la mort de son vieux mari, qu’elle menoit, en en prenant un nouveau plus jeune qu’elle, qui dépensoit son argent et la maltraitait elle et ses enfants. La fille étoit morte ; un des garçons s’étoit engagé ; l’autre étoit en apprentissage. Le vieux M. Rogers, le clerc, ajoutoit avoir ouï dire que mistress Pastoureau étoit morte aussi. Il y avoit sept ans qu’elle et son mari avoient quitté Ealing ; et ainsi c’en étoit fait des espérances qu’avoit eues M. Esmond d’obtenir de cette famille des renseignements sur sa parenté. Il donna au vieux clerc une couronne pour ses nouvelles, souriant de penser au temps où ses petits camarades et lui s’enfuyoient du cimetière, ou se cachoient derrière les tombes à l’approche de cette imposante autorité.
Qui étoit sa mère ? quel nom avoit-elle porté ? quand était-elle morte ? Esmond brûloit de trouver quelqu’un qui pût répondre à ces questions, et il songea même à les adresser à sa tante la vicomtesse, qui avoit innocemment pris le nom qui appartenoit de droit à la mère de Henry. Mais elle ne savoit rien ou ne vouloit rien savoir sur ce sujet, et vraiment M. Esmond ne pouvoit la presser beaucoup d’en parler. Le P. Holt étoit le seul homme qui pût l’éclairer, et Esmond sentit qu’il devoit attendre que quelque nouvelle chance ou quelque nouvelle intrigue le mît face à face avec son vieil ami, ou ramenât cet inquiet et infatigable esprit en Angleterre.
Sa nomination au grade d’enseigne et les préparatifs nécessaires pour la campagne firent bientôt diversion aux pensées du jeune gentilhomme. Sa nouvelle protectrice le traitoit avec beaucoup de bienveillance et de libéralité ; elle promit de l’aider de son crédit, et aussi de sa bourse, à avoir promptement une compagnie ; elle lui dit de se procurer un bel équipement, tant en habits qu’en armes, et elle se plut à l’admirer quand il fit sa première apparition dans son uniforme rouge à galons, et à lui permettre de la baiser à l’occasion de cette intéressante investiture. « Le rouge, dit-elle en relevant sa vieille tête, a toujours été la couleur portée par les Esmond. » Aussi Sa Seigneurie la porta-t-elle très-fidèlement jusqu’à la fin sur ses propres joues. Elle vouloit qu’il fût vêtu, disoit-elle, comme il seyoit au fils de son père, et elle paya très-volontiers son chapeau de cinq livres, sa perruque noire à boucles, et ses belles chemises de toile de Hollande, et ses épées, et ses pistolets montés en argent. Depuis le jour où il étoit né, le pauvre Harry n’avoit jamais eu si bonne mine ; sa généreuse mère adoptive lui remplit sa bourse de guinées, que le capitaine Steele et quelques esprits de choix aidèrent Harry à dépenser en partie dans un régal que Dick commanda (et même auroit payé, s’il n’avoit pas été sans argent quand le compte fut demandé, et l’hôte ne vouloit plus lui faire crédit) à la Jarretière, tout contre la porte du Palais, dans Pall-Mall.
La vieille vicomtesse, en vérité, si elle avoit fait tort jadis à Esmond, sembloit disposée à le dédommager par sa bonté présente ; elle l’embrassa à profusion lorsqu’il partit, pleura abondamment, lui recommanda d’écrire par chaque courrier, et lui donna une inestimable relique, qu’elle le supplia de porter autour de son col, une médaille bénie par je ne sais quel pape, et portée par feu Sa Majesté sacrée le roi Jacques. Ainsi Esmond arriva à son régiment en meilleur équipage que la plupart des jeunes officiers. Il étoit plus âgé aussi que la plupart de ceux qui étoient plus anciens que lui, et avoit un autre avantage qui n’appartenoit qu’à fort peu d’officiers à cette époque, dont beaucoup étoient tout au plus en état d’écrire leurs noms : il avoit lu beaucoup, tant chez lui qu’à l’Université ; il possédoit deux ou trois langues, et avoit en outre cette éducation que ne donnent ni les livres ni les années, mais que quelques hommes retirent des leçons silencieuses de l’adversité. C’est une grande maîtresse d’école, comme le savent bien des pauvres diables qui ont tendu la main à sa férule et ont pleurniché sur leur leçon devant sa chaire imposante.