‹ Henry EsmondChapitre 20 sur 43 · 2 · 05

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La première expédition à laquelle M. Esmond eut l’honneur de prendre part ressembloit plutôt à une des invasions projetées par le redouté capitaine Avory, ou le capitaine Kid, qu’à une guerre entre des têtes couronnées, conduite par des généraux de qualité et d’honneur. Le premier jour de juillet 1702, une grande flotte de cent cinquante voiles partit de Spithead, sous le commandement de l’amiral Shovell, ayant à bord douze mille hommes de troupes, avec Sa Grâce le duc d’Ormond comme capitaine général de l’expédition. Un de ces douze mille héros, n’ayant jamais été sur mer auparavant, ou du moins une fois seulement dans son enfance, lorsqu’il étoit venu en Angleterre de ce pays inconnu où il étoit né, un de ces douze mille, le jeune enseigne du régiment de fusiliers du colonel Quin, étoit dans un état de prostration corporelle fort peu héroïque quelques heures après le départ ; et un ennemi qui auroit monté à l’abordage auroit eu bon marché de lui. De Portsmouth, nous relâchâmes à Plymouth, et prîmes de nouveaux renforts. Nous étions à la hauteur du Finistère le 31 de juillet, à ce que lui apprennent les tablettes d’Esmond ; et le 8 d’août nous découvrions le rocher de Lisbonne. À ce moment, l’enseigne étoit devenu aussi hardi qu’un amiral, et une semaine après il avoit le bonheur d’être au feu pour la première fois, et à l’eau aussi, son bateau ayant coulé dans le ressac de la baie de Toros, où les troupes débarquoient. Notre jeune soldat en fut quitte pour le bain que prit son habit neuf, car les Espagnols ne tinrent pas contre nos troupes, et n’étoient pas de force à le faire.

Mais la campagne, si elle ne fut pas fort glorieuse, fut fort agréable. De nouvelles scènes de la nature, sur mer et sur terre, une vie d’action commençant alors pour la première fois, occupèrent et excitèrent le jeune homme. Les nombreux accidents et la routine de la vie à bord, les devoirs militaires, les nouvelles connoissances qu’il fit parmi ses compagnons d’armes et parmi les officiers de la flotte, servirent à égayer son esprit et à le sortir de cet abattement égoïste où ses malheurs récents l’avoient plongé. Il lui sembloit que l’Océan le séparoit de ses soucis, et il sourit à l’ère nouvelle qui se levoit pour lui. Les blessures se guérissent vite dans un cœur de vingt-deux ans ; les espérances se raniment de jour en jour, et le courage se relève, en dépit d’un homme. Peut-être, lorsque Esmond songeoit à son accablement et à sa tristesse d’autrefois, et combien il les avoit crus sans remède, lorsqu’il étoit en prison quelques mois auparavant, il étoit presque mortifié au fond de l’âme de se voir si gai.

Voir par ses propres yeux les hommes et les pays, vaut mieux que de lire tous les livres de voyages qu’il y ait au monde ; et ce fut avec une joie extrême que le jeune homme se trouva faisant son grand tour, et en vue de peuples et de villes dont il avoit lu des relations dans son enfance. Pour la première fois, il contemploit la guerre dans sa fierté, sa pompe, ses circonstances, sinon dans tous ses dangers. Il voyoit de ses yeux ces dames et ces cavaliers espagnols qu’il avoit vus en imagination dans cette immortelle histoire de Cervantes, qui avoit fait les délices de ses jeunes loisirs. Il y a quarante ans que M. Esmond a assisté à ces scènes, mais elles sont demeurées aussi fraîches dans sa mémoire que le jour où il les vit de ses yeux de jeune homme. Le nuage de tristesse qui s’étoit appesanti sur lui et avoit assombri les dernières années de sa vie, sembla s’éclaircir durant cette fortunée campagne. Son énergie parut s’éveiller et se développer sous un joyeux sentiment de liberté. Son cœur étoit-il heureux en secret d’avoir échappé à sa chère mais ignoble servitude domestique ? Étoit-ce que l’infériorité à laquelle le condamnoit l’idée de sa basse naissance s’évanouissoit au su de ce secret qui, bien qu’il fût forcé de le garder pour lui-même, suffisoit pourtant à le consoler et à le remonter ? En tout cas, notre jeune militaire étoit tout différent du triste petit commensal du bienveillant ménage de Castlewood, et du mélancolique étudiant des promenades de la Trinité, mécontent de sa destinée et de la carrière dans laquelle cette destinée le poussoit, et pensant avec une secrète indignation que la soutane et le rabat, et le saint ministère lui-même auquel il s’étoit jadis destiné, n’étoient, par le fait, que les marques d’un esclavage qui devoit durer autant que sa vie. Car, il avoit beau se le déguiser à lui-même, il avoit toujours senti qu’être chapelain de Castlewood, c’étoit être un inférieur à Castlewood, et que son existence ne seroit qu’une longue servitude sans espoir. Aussi étoit-il loin d’envier à son ancien ami Tom Tusher ce que celui-ci regardoit sans doute comme une bonne fortune. Quand c’eût été une mitre et Lambeth que lui auroient offert ses amis, au lieu d’un petit bénéfice et d’une cure de campagne, il se seroit senti aussi esclave dans un cas que dans l’autre, et il étoit tout à fait heureux et reconnoissant d’être libre.

L’homme le plus brave que j’aie connu dans l’armée, et qui avoit assisté à toutes les affaires du roi Guillaume, ainsi qu’aux campagnes du grand duc de Marlborough, ne put jamais être amené à nous raconter aucun de ses faits d’armes, si ce n’est qu’une fois le prince Eugène lui ordonna de monter dans un arbre pour reconnoître l’ennemi, exploit qu’il ne put accomplir à cause des bottes de cavalerie qu’il portoit ; et qu’un autre jour il fut presque fait prisonnier à cause de ces bottes à genouillère qui l’empêchèrent de se sauver. Le présent narrateur imitera cette louable réserve, et son intention n’est pas de s’appesantir sur ses hauts faits militaires, qui, franchement, ne furent pas très-différents de ceux de mille autres gentilshommes. Cette première campagne de M. Esmond ne dura que peu de jours ; et, comme on a écrit dessus une vingtaine de livres, il est permis d’être très-bref ici.

Quand notre flotte arriva en vue de Cadix, notre commandant envoya un bateau avec pavillon blanc et une couple d’officiers au gouverneur de Cadix, don Scipion de Brancaccio, avec une lettre de Sa Grâce, dans laquelle elle espéroit que, comme don Scipion avoit jadis servi avec les Autrichiens contre les François en Angleterre, Son Excellence se déclareroit maintenant contre le roi de France et pour l’Autrichien dans la guerre entre le roi Philippe et le roi Charles. Mais Son Excellence, don Scipion, écrivit une réponse dans laquelle il annonçoit qu’ayant servi son ancien roi avec honneur et fidélité, il espéroit montrer la même loyauté et le même dévouement envers son présent souverain, le roi Philippe V ; et, lorsque cette lettre fut prête, les officiers qu’on avoit menés voir la ville, et l’alameda, et le théâtre, où ont lieu les combats de taureaux, et les couvents, où les œuvres admirables de don Barthélemi Murillo inspirèrent à l’un d’eux un vif sentiment d’admiration et de plaisir, tel qu’il n’en avoit jamais éprouvé auparavant, pour cet art divin de la peinture ; et lorsqu’ils eurent vu toutes ces curiosités, et qu’une belle collation et du chocolat eurent été servis aux gentilshommes anglois, ils furent reconduits à leur chaloupe avec toute la courtoisie possible, et furent les deux seuls officiers de l’armée angloise qui virent à cette époque cette fameuse cité.

Le général essaya l’effet d’une autre proclamation sur les Espagnols, dans laquelle il annonça que nous ne venions que dans l’intérêt de l’Espagne et du roi Charles, et que nous ne voulions faire pour nous-mêmes aucune espèce de conquête ni d’établissement en Espagne. Mais toute cette éloquence fut perdue pour les Espagnols, à ce qu’il sembla : le capitaine général de l’Andalousie ne voulut pas plus nous écouter que le gouverneur de Cadix ; et en réponse à la proclamation de Sa Grâce, le marquis de Villadarias en lança une autre que ceux qui savoient l’espagnol trouvèrent la meilleure des deux ; et de ce nombre étoit Harry Esmond, qui avoit été instruit jadis par son bon jésuite, et avoit maintenant l’honneur de traduire pour Sa Grâce ces inoffensifs documents de guerre. Il y avoit un trait un peu dur pour Sa Grâce et même pour d’autres généraux au service de Sa Majesté, dans la dernière phrase du don, à savoir que « lui et son conseil avoient à suivre le généreux exemple de leurs ancêtres, qui n’avoient jamais cherché leur élévation dans le sang ou dans la fuite de leurs rois. Mori pro patria étoit sa devise, que le duc pouvoit communiquer à la princesse qui gouvernoit l’Angleterre. »

Que les troupes fussent ou non irritées de cette repartie, toujours est-il que quelque chose les mit en fureur, car, ne pouvant Parvenir à prendre Cadix, nos gens s’emparèrent de Port-Sainte-Marie et le saccagèrent, brûlant les magasins des marchands, se soûlant avec les vins fameux qui étoient là ; pillant les couvents et les maisons paisibles, assassinant et faisant pis. Et le seul sang que versa M. Esmond dans cette déplorable campagne, fut celui d’une sentinelle angloise qu’il terrassa d’un coup de demi-pique, au moment où il însultoit une pauvre nonne tremblante. Va-t-elle devenir une beauté ? ou une princesse ? ou peut-être la mère d’Esmond qu’il avoit perdue et n’avoit jamais vue ? Hélas ! non, c’étoit une pauvre vieille hydropique à la respiration sifflante, avec une verrue sur le nez. Mais, ayant été instruit de bonne heure dans une partie de la religion romaine, il n’eut jamais pour elle l’horreur qu’ont montrée quelques protestants et qu’ils semblent regarder comme une partie de notre culte.

Après le sac et le pillage de Sainte-Marie, et un assaut contre un fort ou deux, les troupes se rembarquèrent toutes et mirent fin à leur expédition, plus brillamment, en tous cas, qu’elle n’avoit commencé. Apprenant que la flotte françoise étoit dans la baie de Vigo avec un grand trésor, nos amiraux, Rooke et Hopson, y poursuivirent l’ennemi ; les troupes débarquèrent et emportèrent les forts qui protégeoient la baie, Hopson passant le premier la chaîne du port à bord de son vaisseau le Torbay, et le reste des vaisseaux, anglois et hollandois, le suivant. Vingt vaisseaux furent brûlés ou pris dans le port de Redondilla, et une bien plus grande quantité de butin qu’on n’avoit espéré ; des hommes qui n’étoient que pauvres avant cette expédition furent riches depuis ; et on eut si souvent occasion de remarquer que les officiers de Vigo revenoient les poches pleines d’argent, que le fameux Jack Shafto, qui fit une telle figure dans les cafés et aux tables de jeu de Londres, et qui disoit avoir été soldat à Vigo, avoua, lorsqu’il fut sur le point d’être pendu, que Bagshot-Heath avoit été son Vigo, et qu’il n’avoit parlé de la Redondilla que pour détourner les regards de l’endroit véritable où étoit son butin. Au surplus, Hounslow ou Vigo, qu’importe ? Le dernier fut une triste affaire, quoique M. Addison ait chanté ses louanges en latin. La muse du digne homme avoit l’œil sur la meilleure chance ; et je doute que le côté perdant l’inspirât beaucoup.

Mais quoique Esmond, pour sa part, n’eût rien de ce butin fabuleux, le grand profit qu’il retira de la campagne fut le déploiement d’activité et le changement de scène qui le délivrèrent d’une bonne partie de sa mélancolie. Il apprit, en tous cas, à supporter gaiement sa destinée. Il rapporta une face brunie, un cœur assez résolu, et une agréable petite provision de connoissances et d’observations, de cette expédition qui finit à l’automne, où les troupes furent de retour en Angleterre ; et Esmond, quittant son poste de secrétaire du général Lumley, dont le commandement avoit cessé, et se séparant de cet officier avec mainte expression de bienveillance de la part du général, eut la permission d’aller à Londres voir s’il pouvoit pousser plus loin sa fortune ; et il se retrouva dans les quartiers confortables de sa tante la douairière, à Chelsea, et en plus grande faveur que jamais auprès de la vieille dame. Il se fit bien venir d’elle par un présent d’un peigne, d’un éventail et d’une mante noire, telle qu’en portent les dames de Cadix, et que milady vicomtesse déclara aller merveilleusement à son genre de beauté. Et elle fut grandement édifiée en entendant l’histoire de la nonne qu’il avoit secourue, et ne douta guère que la relique du roi Jacques, qu’il avoit toujours respectueusement portée dans son pupitre, ne l’eût préservé du danger, et n’eût détourné les balles de l’ennemi. Milady donna des régals en son honneur, élargit le cercle de ses présentations, et prit ses intérêts avec tant de chaleur et de succès, qu’elle eut pour lui la promesse d’une compagnie par le crédit de lady Marlborough, qui fit la grâce d’accepter un diamant de deux cents guinées que M. Esmond fut mis à même d’offrir à Sa Seigneurie par la générosité de sa tante, et qui promit de se charger de la fortune d’Esmond. Il eut l’honneur de faire, de temps en temps, son apparition dans le salon de la reine, et de fréquenter le lever de milord Marlborough. Ce grand homme accueillit le jeune Henry avec une faveur toute spéciale, à ce que dirent les camarades d’Esmond, et daigna dire qu’il avoit reçu les meilleurs rapports sur M. Esmond, tant pour le courage que pour l’habileté, sur quoi vous pouvez bien croire que le jeune gentilhomme fit un profond salut, et témoigna son ardent désir de servir sous le capitaine le plus distingué du monde.

Tandis que ses affaires prospéroient de la sorte, Esmond avoit aussi sa part de plaisir, et faisoit son apparition avec d’autres jeunes gentilshommes aux cafés, aux théâtres et au Mail. Il brûloit d’avoir des nouvelles de sa chère maîtresse et de sa famille : maintes fois, au milieu de la gaieté et des plaisirs de la ville, son cœur retournoit affectueusement vers elles ; et souvent, tandis que les jeunes gens de sa société se divertissoient à la taverne, et portaient des santés (comme c’étoit la mode du jour), tout en buvant, Esmond pensoit à des personnes, à deux jolies femmes, qu’il avoit pris l’habitude d’adorer presque, et vidoit son verre avec un soupir.

Sur ces entrefaites, la vieille vicomtesse s’étoit de nouveau lassée de la jeune, et chaque fois qu’elle parloit de la veuve de milord, c’étoit dans des termes qui n’avoient rien de flatteur pour cette pauvre dame : la jeune femme n’ayant plus besoin de sa protection, la vieille en disoit du mal. Un bon nombre des querelles de famille que j’ai vues dans ma vie (sauf toujours celles qui ont l’argent pour cause, et où cinq sols à partager brouillent souvent et poussent à la guerre les parents les plus affectionnés) viennent de jalousie et d’envie. Jack et Tom, nés de la même famille, et destinés à la même fortune, vivent très-cordialement ensemble, non pas jusqu’à ce que Jack soit ruiné et que Tom le délaisse, mais jusqu’à ce que Tom parvienne à une prospérité soudaine, que Jack ne peut lui pardonner. Dix fois sur une, c’est le malencontreux qui est fâché, et non l’autre qui est fautif. C’est Mme Jack, qui ne peut avoir qu’une chaise, et qui est blessée du nouveau carrosse à six chevaux de Mme Tom, et se récrie contre les airs de sa sœur, et monte son mari contre son frère. C’est Jack qui voit son frère donnant des poignées de main à un lord avec qui Jack voudroit bien lui-même échanger des prises de tabac, et qui rentre chez lui dire à sa femme combien ce pauvre Tom est gâté, à ce qu’il craint, et rien de plus qu’un pied-plat, un parasite, et un mendiant à cheval. Je me rappelle combien les beaux esprits de café étoient furieux contre Dick Steele, lorsqu’il prit sa voiture et sa belle maison dans Bloomsbury ; ils commencèrent à lui pardonner quand les recors furent après lui, et reprochèrent à M. Addison de vendre la maison de campagne de Dick. Et cependant Dick en prison, ou Dick au Parc, avec ses quatre juments et ses harnois plaqués, étoit exactement le même, doux, aimable, imprévoyant et jovial Dick Steele ; et cependant M. Addison avoit parfaitement raison de ravoir l’argent qui lui appartenoit, et de ne pas abandonner le montant de sa juste réclamation, pour que Dick allât le dépenser en vin de Champagne et en violons, en habits galonnés, en beaux meubles, et avec les parasites, juifs et chrétiens, mâles et femelles, qui s’accrochoient à lui. Comme d’après la fameuse maxime de M. de La Rochefoucauld : « Dans l’adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas. » Ainsi, d’autre part, leur bonheur nous est désagréable. S’il est difficile à un homme de supporter sa prospérité, il est plus difficile encore à ses amis de la supporter pour lui ; et il en est peu, ordinairement, qui puissent soutenir cette épreuve ; tandis qu’un des « précieux usages » de l’adversité est que c’est une grande réconciliatrice ; qu’elle ramène la bienveillance qui s’éloignoit, désarme l’animosité, et décide l’ennemi d’hier à mettre sa haine de côté et à tendre la main à un ancien ami tombé. Il existe de la pitié et de l’amour, aussi bien que de l’envie, dans le même cœur et pour la même personne. La rivalité s’arrête quand le compétiteur culbute ; et, selon moi, nous devrions regarder avec une humilité égale ces agréables et désagréables qualités de notre humanité. Elles sont conséquentes et naturelles, il y a de l’homme dans nos bons sentiments comme dans nos petitesses.

Ainsi vous pouvez lire la phrase de ces deux manières, ou que la plus âgée des deux parentes d’Esmond pardonna à la plus jeune sa beauté, quand cette beauté eut perdu quelque chose de sa fraîcheur, peut-être, et oublia la plupart de ses griefs contre l’autre, quand l’objet n’en fut plus prospère et enviable ; ou bien, avec plus de bienveillance (mais on arrive au même total, dans les deux cas), qu’Isabelle se repentit de sa malveillance envers Rachel, quand Rachel fut malheureuse, et, s’évertuant en faveur de la pauvre veuve et de ses enfants, leur ouvrit sa maison et son cœur. Les dames furent tout à fait bonnes amies tant que la plus foible eut besoin de protection. Avant le départ d’Esmond pour sa première campagne, sa maîtresse étoit toujours en termes d’amitié (quoique une pauvre petite poupée, une femme évidemment sans énergie, etc.) avec la vieille lady Castlewood, et on accordait que mistress Béatrix étoit une beauté.

Mais, entre la première année du règne de la reine Anne et la seconde, les deux plus jeunes dames avoient beaucoup changé pour le pis, du moins au dire de la plus âgée. Rachel, vicomtesse de Castlewood, n’avoit pas plus de traits qu’un pouding, et ceux de mistress Béatrix avoient horriblement grossi, et elle perdoit toute sa beauté. Le petit lord Blandford (elle ne vouloit jamais l’appeler lord Blandford ; son père étoit lord Churchill ; le roi, qu’il avoit trahi, l’avoit fait lord Churchill, et il étoit toujours lord Churchill) auroit pu lui faire les yeux ; mais sa mère, cette mégère de Sarah Jennings, ne vouloit pas entendre parler d’une telle folie. Lady Marlborough l’avoit fait nommer fille d’honneur de la cour de la princesse, mais elle s’en repentiroit. La veuve Francis (elle n’étoit que mistress Francis Esmond) étoit une intrigante et artificieuse coquine, dénuée de cœur. Elle gâtoit son bambin de garçon, et finiroit par épouser son chapelain.

« Quoi ! Tusher ! s’écria M. Esmond, éprouvant une étrange émotion de fureur et d’étonnement.

— Oui, Tusher, le fils de ma suivante, et qui a toutes les qualités de son père, le laquais en noir, et de sa mère accomplie, la dame de compagnie, s’écria milady. Que supposez-vous qu’une veuve sentimentale, qui vit dans ce sombre cachot de Castlewood, où elle gâte son enfant, tue les pauvres avec ses drogues, a des prières deux fois par jour et ne voit personne que son chapelain, que supposez-vous qu’elle puisse faire, si ce n’est de se laisser faire la cour par cet horrible ecclésiastique, avec ses grands pieds carrés et ses hideux petits yeux verts ? Cela s’est vu, mon cousin. Quand j’étois jeune fille à Castlewood, tous les chapelains étoient amoureux de moi ; ils n’ont pas autre chose à faire. »

Milady continua sur ce ton, quoique, franchement, Esmond n’eût aucune idée de ce qu’elle ajouta, tant il étoit préoccupé de ses premières paroles. Ëtoient-elles vraies ? Ni la totalité, ni la moitié, ni la dixième partie de ce qu’avoit dit la babillarde vieille femme, n’étoit la vérité. Cela pouvoit-il être ? Esmond n’avoit pas d’oreille pour autre chose, quoique sa protectrice ne cessât de bavarder pendant une heure.

Quelques jeunes gens de la ville, avec lesquels Esmond avoit fait connoissance, avoient promis de le présenter à la plus charmante des actrices, et à la plus gaie et à la plus agréable des femmes, mistress Bracegirdle, au sujet de laquelle l’ancien adversaire de Harry, Mohun, avoit tiré l’épée, quelques années avant sa brouille avec mon pauvre lord. Le fameux M. Congreve avoit honoré de sa haute approbation, à laquelle il n’y avoit pas à redire, cette délicieuse personne ; elle jouoit dans les comédies de Dick Steele, et finalement, pendant vingt-quatre heures après l’avoir vue, M. Esmond se sentit ou se crut aussi violemment amoureux de cette aimable brunette, que l’étoient mille autres jeunes gens de la ville. L’avoir vue, c’étoit brûler de la contempler encore ; et obtenir le précieux privilège de sa connoissance étoit un plaisir dont l’idée seule mit en feu le cœur du jeune lieutenant. Un homme ne peut vivre sous la tente avec des camarades sans découvrir que, lui aussi, il a vingt-cinq ans. Un jeune homme ne sauroit être abattu par le chagrin et le malheur de telle sorte, qu’il ne commence une belle nuit à dormir profondément, et qu’un beau jour, quand vient l’heure du dîner, il n’ait envie de manger un bifteck. Le temps, la jeunesse et la bonne santé, de nouveaux liens et l’entrain de l’action et d’une campagne avoient à peu près mis fin au deuil d’Esmond ; et ses camarades disoient que don Lugubre, comme ils l’appeloient, c’étoit plus don Lugubre. Aussi, quand on faisoit la partie de dîner à la Rose et d’aller ensuite au théâtre, Esmond étoit aussi content qu’un autre de prendre sa part de la bouteille et de la comédie.

Comment se faisoit-il que les nouvelles de la vieille tante, ou peut-être bien ce propos au sujet de Tom Tusher, produisissent une si étrange et si soudaine impression sur l’ancien camarade de Tom ? Ne s’étoit-il pas juré mille fois que la dame de Castlewood, qui l’avoit traité jadis avec tant de bonté, et puis l’avoit abandonné si cruellement, lui étoit et devoit lui rester désormais indifférente ? Sa fierté et son esprit de justice ne l’avoient-ils pas aidé depuis longtemgs à guérir la souffrance de cet abandon ?… étoit-ce même à présent une souffrance ? Pas plus tard que la veille au soir, en traversant les champs et les prés de Pall-Mall à Chelsea, n’avoit-il pas composé deux ou trois couplets d’une chanson où il célébroit les yeux bruns de Bracegirdle, et les proclamoit mille fois plus beaux que les plus brillants yeux bleus qui eussent jamais langui sous les cils d’une insipide beauté blonde ? Mais Tom Tusher ! Tom Tusher, le fils de la dame de compagnie, lever les yeux sur sa maîtresse ! Tom Tusher oser penser à la veuve de Castlewood ! La fureur et le mépris remplissoient le cœur de M. Harry à cette seule idée ; l’honneur de la famille dont il étoit le chef lui faisoit un devoir d’empêcher une si monstrueuse alliance, et de châtier le parvenu qui méditoit une telle insulte à leur maison. Il est vrai que M. Esmond se targuoit souvent de principes républicains et se rappeloit maints beaux discours qu’il avoit faits au collége et ailleurs, dont le texte étoit le mérite et non la naissance ; mais Tom Tusher prendre la place du noble Castlewood, pouah ! c’étoit aussi monstrueux que la veuve du roi Hamlet quittant ses habits de deuil pour Claudius. Esmond se rioit de toutes les veuves, de toutes les épouses, de toutes les femmes ; et, si les bans étoient sur le point d’être publiés, comme ils l’étoient sans doute, dès le dimanche suivant, à l’église de Walcote, Esmond juroit qu’il seroit présent pour crier non ! à la face de la congrégation, et pour exercer en particulier sa vengeance sur les oreilles du futur.

Au lieu donc d’aller dîner à la Rose ce soir-là, M. Esmond ordonna à son domestique de lui faire un portemanteau et de lui avoir des chevaux, et il étoit à Farnham, à moitié chemin sur la route de Walcote, à trente milles de là, avant que ses camarades fussent à souper après la comédie. Il recommanda à son valet de ne pas souffler mot aux gens de milady Castlewood de l’expédition qu’il entreprenoit ; et, comme Chelsea étoit loin de Londres, que les routes étoient mauvaises et infestées de voleurs, et qu’Esmond avoit souvent l’habitude, lorsqu’il étoit d’une partie de plaisir, de coucher chez quelqu’un de ses amis en ville, il n’étoit aucunement besoin que sa vieille tante fût tourmentée de son absence ; le fait est que rien ne faisoit plus de plaisir à la vieille dame que de penser que « mon cousin, » le jeune pécheur incorrigible, étoit occupé a boxer la garde, ou à battre le pavé de Saint-Gilles. Lorsqu’elle n’étoit point à ses livres de dévotion, elle trouvoit qu’Etheridge et Sedley étoient une très-bonne lecture. Elle avoit une centaine de jolies histoires au sujet de Rochester, de Harry Jermyn et de Hamilton ; et, si seulement Esmond eût voulu s’enfuir avec une femme, même celle d’un bourgeois, c’est ma conviction que la douairière auroit mis ses diamants en gage (les plus beaux allèrent à Notre-Dame de Chaillot) afin de payer les dommages.

La petite maison de milord, à Walcote, qu’il habitoit avant d’avoir pris son titre et occupé la maison de Castlewood, est à un mille environ de Winchester, et sa veuve étoit retournée à Walcote, après la mort de milord, comme à un endroit qui lui étoit toujours cher, et où s’étoient passés ses premiers et ses plus heureux jours, qui étoit plus gai que Castlewood, trop grand pour ses ressources amoindries, et qui lui offroit de plus la protection de l’ex-doyen, son père. Le jeune vicomte y avoit fait un an d’études, au fameux collége du lieu, avec M. Tusher pour gouverneur. Telles étoient les nouvelles que M. Esmond avoit eues dans le cours de l’année précédente par la vieille vicomtesse, la veuve de son père : de la jeune, il n’avoit jamais eu un mot.

Deux ou trois fois du vivant de son bienfaiteur, Esmond avoit été à Walcote ; et maintenant, ne prenant qu’une couple d’heures de repos à l’auberge sur la route, il fut sur pied longtemps avant la pointe du jour, et fit une telle diligence, qu’il étoit à Walcote à deux heures de l’après-midi. Il se rendit à l’auberge du village, où il descendit de cheval, et envoya de là prévenir M. Tusher qu’un voyageur de Londres avoit à lui parler d’affaire pressante. Le messager revint dire que le docteur étoit en ville, bien probablement à dire les prières dans la cathédrale. Milady vicomtesse y étoit aussi ; elle alloit tous les jours faire ses prières à la cathédrale.

Les chevaux appartenoient à la poste de Winchester. Esmond se remit en selle et poursuivit sa route jusqu’au George, d’où, laissant son grognon de domestique heureux, du moins, de dîner, il se rendit à pied droit à la cathédrale. L’orgue jouoit ; le jour, un jour d’hiver, commençoit à devenir gris, lorsqu’il passa par-dessous l’arche de la rue, dans la cour de la cathédrale, et entra dans ce vieux et solennel édifice.

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