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Il y avoit à peine une vingtaine de personnes dans la cathédrale, outre le doyen et quelques ecclésiastiques, et les chantres, jeunes et vieux, qui chantoient la belle prière du soir. Mais le docteur Tusher étoit un des officiants, et lisoit au lutrin, avec un ton d’autorité, et une grande perruque noire ; et dans les stalles, toujours en mante noire de veuve, étoit assise la chère maîtresse d’Esmond, son fils à côté d’elle, fort grandi et vraiment un noble jeune homme, avec les yeux de sa mère et les cheveux châtains bouclés de son père, qui tomboient sur son point de Venise, une jolie peinture à faire pour Van Dyck. Le portrait de milord vicomte, fait à Paris, dans la suite, par M. Rigaud, ne donne qu’une version françoise de sa mâle et franche figure angloise. Quand il relevoit les yeux, il en sortoit deux rayons de saphir, tels qu’aucune palette de peintre n’a, je crois, de couleur qui en approche. Ce jour-là il n’y eut pas beaucoup de chances de voir cette beauté particulière de la physionomie de mon jeune lord ; car la vérité est qu’il tint ses yeux fermés presque tout le temps, et que, l’antienne étant passablement longue, il s’étoit endormi.
Mais, la musique ayant cessé, milord s’éveilla et regarda autour de lui, et ses yeux tombèrent sur M. Esmond, qui étoit assis en face de lui, contemplant avec beaucoup d’attendrissement et de mélancolie les deux personnes qui avoient tenu une si grande place dans son cœur pendant tant d’années ; lord Castlewood, avec un tressaillement, tira la manche de sa mère (elle venoit à peine de lever la tête de dessus son livre), et dit : « Regardez, maman ! » si haut, qu’Esmond put l’entendre de l’autre côté de l’église, et le vieux doyen sur la stalle où il trônait. Lady Castlewood jeta un coup d’œil du côté que son fils lui indiquoit, et leva un doigt pour avertir Frank ; Esmond sentit le rouge lui couvrir tout le visage, et le cœur lui battre en se voyant regardé par cette chère dame. Le reste des prières fut promptement terminé ; M. Esmond ne les entendit point, non plus que sa maîtresse, bien probablement, dont la mante fut ramenée plus soigneusement sur son visage, et qui ne releva plus la tête jusqu’à ce que le service fût fini, la bénédiction donnée, et M. le doyen et sa procession d’ecclésiastiques, hors de la chapelle intérieure. Le jeune Castlewood escalada les stalles avant que le clergé fût tout à fait sorti, et, courant à Esmond, il l’embrassa vivement. « Mon cher, mon très-cher vieux Harry, dit-il, êtes-vous revenu ? Avez-vous été à la guerre ? Vous m’emmènerez quand vous y retournerez ! Pourquoi ne pas nous avoir écrit ? Venez voir ma mère. »
Esmond ne put guère dire qu’un : « Dieu vous bénisse, mon garçon ! » car son cœur étoit plein et reconnoissant de toute cette tendresse que lui témoignoit le jeune homme ; et il étoit aussi ému à la vue de Frank que tremblant à l’idée de cette autre entrevue qui alloit avoir lieu : car il ne savoit pas si la veuve le repousseroit comme elle avoit fait avec tant de cruauté l’année d’avant.
« C’est aimable à vous de nous revenir, Harry, dit lady Esmond. Je pensois que vous pourriez bien venir.
— Nous avons lu que la flotte arrivoit à Portsmouth. Pourquoi n’êtes-vous pas venu de Portsmouth ? » demanda Frank, ou milord vicomte, comme il faut l’appeler maintenant.
Esmond y avoit pensé aussi. Il auroit donné un de ses yeux pour revoir sa chère maîtresse ; mais, croyant qu’elle lui avoit interdit sa maison, il lui avoit obéi, et étoit resté à distance.
« Vous n’aviez qu’à demander, et vous saviez que je viendrois, » dit-il.
Elle lui donna la main, sa jolie petite main ; elle n’y avoit que son anneau de mariage. La querelle étoit apaisée. L’année de chagrin et de brouille étoit passée. Ils n’avoient jamais été séparés. Sa maîtresse n’étoit jamais sortie de son esprit pendant tout ce temps. Non, pas une seule fois. Non, pas en prison ; ni au camp ; ni sur le rivage devant l’ennemi ; ni en mer sous les étoiles, à l’heure solennelle de minuit ; ni quand il épioit le splendide lever de l’aurore ; pas même à table où il étoit à boire avec ses amis, ni au théâtre là-bas où il essayoit de se persuader que d’autres yeux étoient plus brillants que ceux de sa maîtresse. Des yeux plus brillants, il pouvoit y en avoir, et de plus beaux visages, mais non de si chers, mais non une voix si douce que celle de sa bien-aimée maîtresse, qui avoit été pour lui une sœur, une mère, une divinité, pendant sa jeunesse, non plus une divinité à présent, car il connoissoit ses foiblesses ; et par la pensée, par la souffrance et par l’expérience qu’elle donne, il étoit plus âgé qu’elle maintenant ; mais plus tendrement chérie comme femme qu’elle n’avoit jamais été adorée comme déesse. Qu’est-ce ? où gît-il, ce secret qui rend une petite main plus chère que toutes les autres ? Qui pourra expliquer ce mystère ? Elle étoit là, son fils à son côté, son cher garçon. Elle lui prit la main dans les deux siennes ; il sentit ses larmes. C’étoit l’extase du raccommodement.
« Voici le magister, dit Frank ; voici Tusher. »
Tusher apparut, en effet, faisant crier ses souliers à hauts talons. M. Tom s’étoit dépouillé de son aube ou surplis, et arrivoit en soutane et en grande perruque noire. Comment Harry Esmond avoit-il pu un moment être jaloux de cet homme ?
« Donne-nous ta main, Tom Tusher, » dit-il.
Le chapelain fit une très-profonde et majestueuse révérence. « Je suis charmé de voir le capitaine Esmond, dit-il. Milord et moi avons lu le Reddas incolumem precor, et nous vous l’avons appliqué, en vérité. Vous revenez chargé des lauriers de Cadix ; quand j’ai su que c’étoit là votre destination, j’ai souhaité, en vérité, d’être un autre Septimius. Milord vicomte, Votre Seigneurie se rappelle : Septimi, Gades aditure mecum !
— Il est un coin de la terre que j’aime mieux que Cadix, Tusher, dit M. Esmond ; c’est celui où Votre Révérence a une cure, et où s’est passée notre jeunesse.
— Une maison qui a pour moi tant de souvenirs sacrés, dit M. Tusher (et Harry se souvint du fouet que lui donnoit là le père de Tom), une maison voisine de celle de mon respecté patron, de ma très-honorée patronne, est une demeure qui doit m’être toujours chère. Mais, madame, le bedeau attend pour fermer les portes sur Votre Seigneurie.
— Et Harry vient souper à la maison. Hourra ! hourra ! s’écria milord. Maman, si je courois dire à Béatrix de mettre ses rubans. Béatrix est demoiselle d’honneur, Harry, et elle se rengorge, la péronnelle !
— Vous n’eûtes jamais de goût pour l’Église, Harry, dit la veuve, de sa douce voix, comme ils s’en alloient ensemble (il sembloit maintenant qu’ils ne s’étoient jamais quittés, et aussi qu’ils avoient été séparés des siècles). J’ai toujours pensé que ce n’étoit pas là votre vocation, et que c’étoit dommage de vous bannir au monde. Vous n’auriez fait que languir et vous ronger à Castlewood ; et il vaut mieux pour vous que vous vous fassiez un nom vous-même. Je l’ai souvent dit à mon cher lord. Comme il vous aimoit ! Ce fut milord qui vous fit rester avec nous.
— Je ne demandois pas mieux que de rester toujours auprès de vous, dit M. Esmond.
— Mais aller valoit mieux, Harry. Quand le monde ne pourra vous donner la paix, vous saurez où la trouver ; mais un homme de votre forte imagination et de vos ardents désirs doit essayer du monde avant d’en être las. On n’auroit pas dû songer (ou, si on y a jamais songé, ç’a été seulement par mon égoïsme) à vous faire rester comme chapelain d’un gentilhomme campagnard et comme précepteur d’un petit garçon. Vous êtes du sang des Esmond, cousin ; et ce sang a toujours été bouillant dans la jeunesse. Voyez Francis. Il n’a que quinze ans, et j’ai peine à le garder dans mon nid. Il ne parle que de guerre et de plaisir, et il brûle de servir dans la prochaine campagne. Peut-être la fera-t-il avec le jeune lord Churchill. Lord Marlborough a été bon pour nous. Vous savez combien ils ont été aimables lors de mon malheur. J’en dois dire autant de la veuve de votre… de votre père. Nul de nous ne sait à quel point le monde est bon, avant que le chagrin soit venu nous éprouver. C’est grâce à milady Marlborough que Béatrix a sa charge à la cour ; et Frank est sous milord chambellan. Et la douairière, la veuve de votre père, a promis de pourvoir à votre entretien, n’est-ce pas ? »
Esmond répondit que oui. En tant que faveur présente, lady Castlewood étoit très-bonne pour lui. « Et, si elle changeoit d’idée, ajouta-t-il gaiement, comme il arrive aux dames, je suis de force à porter mon propre fardeau et à faire mon chemin de manière ou d’autre ; non par l’épée, bien probablement. Des milliers de personnes ont ce génie-là plus que moi, mais il est bien des voies par lesquelles un jeune homme qui a de l’intelligence et de l’éducation peut réussir dans le monde ; et, de façon ou d’autre, je suis assez sûr d’avancer. »
En effet, il avoit déjà trouvé des protecteurs dans l’armée, et parmi des gens très-capables de lui être utiles aussi ; et il exposa à sa maîtresse cette perspective flatteuse de fortune. Ils se promenoient comme s’ils n’eussent jamais été séparés, lentement, aux lueurs grises du crépuscule qui se refermoit sur eux.
« Et maintenant nous approchons de la maison, continua-t-elle. Je savois que vous viendriez, Harry, quand… quand ce ne seroit que pour me pardonner de vous avoir parlé injustement après cet horrible… horrible malheur. J’étois à moitié folle de douleur quand je vous vis. Ce misérable, dont je ne puis jamais prononcer le nom, l’a dit lui-même, que vous aviez essayé de détourner la querelle, et que vous vouliez la prendre pour vous, mon pauvre enfant : mais c’étoit la volonté de Dieu que je fusse punie, et que mon cher lord pérît.
— Il m’a donné sa bénédiction à son lit de mort, dit Esmond. Dieu soit béni de ce legs !
— Amen, amen ! cher Henry, dit la dame en lui prenant le bras. Je le savois. M. Atterbury, de Sainte-Brigitte, qui fut appelé auprès de lui, me l’a dit. Et j’ai remercié Dieu aussi, et je m’en suis toujours souvenue depuis dans mes prières.
— Vous m’auriez épargné plus d’une nuit d’amertume, si vous me l’aviez dit plus tôt, repartit M. Esmond.
— Je le sais, je le sais, répondit-elle d’un ton de si charmante humilité, qu’Esmond se repentit d’avoir jamais osé lui en faire un reproche. Je sais combien mon cœur a été coupable ; et j’ai souffert aussi, mon cher. Je m’en suis confessée à M. Atterbury, je n’en dois plus parler. Il… j’ai dit que je ne vous écrirois pas et que je n’irois pas vous trouver, et qu’il valoit mieux même rester séparés, puisque nous l’étions. Mais je savois que vous reviendriez, je l’avoue. Ce n’est la faute de personne. Et aujourd’hui, Henry, dans l’antienne, lorsqu’ils chantoient : « Quand le Seigneur changea la captivité de Sion, nous étions comme ceux qui rêvent, » je me disois : « Oui, comme ceux qui rêvent. » Et alors on continua : « Ceux qui sèment dans les pleurs, récolteront dans la joie ; et celui qui va en avant et pleure, reviendra certainement au logis en se réjouissant, rapportant ses gerbes avec lui. » Je levai alors les yeux de dessus mon livre, et je vous vis. Je savois que vous viendriez, mon cher, et j’ai vu le soleil entourer votre tête d’une auréole d’or. »
Elle sourit, en le regardant, d’un étrange sourire. La lune s’étoit levée sur ces entrefaites, brillant d’un vif éclat dans le ciel glacé. Il put voir alors, pour la première fois, sa charmante figure portant la trace du chagrin.
« Savez-vous quel jour c’est ? continua-t-elle. C’est le 29 de décembre, c’est le jour de votre naissance. Mais, l’an dernier, nous n’avons pas bu à votre santé, non, non. Milord étoit glacé par la mort, et mon Harry étoit menacé de mourir ; et j’avois la fièvre au cerveau, et nous n’avions pas de vin. Mais à présent, à présent vous êtes revenu, rapportant vos gerbes avec vous, mon cher. » Elle fondit tout à coup en larmes à ces mots ; elle rioit et sanglotoit sur le cœur du jeune homme, s’écriant d’un air égaré : « Rapportant vos gerbes avec vous, vos gerbes avec vous ! »
Quelque chose de semblable à ce qu’il avoit éprouvé lorsque, à minuit, sur le pont du vaisseau, il contemploit au-dessus de sa tête les profondeurs étoilées, dans une extase de fervente admiration pour cette splendeur et cette beauté infinies, il le ressentit en voyant la profondeur de ce pur dévouement, qui se révéloit à lui tout entier pour la première fois et remplissoit son cœur de reconnoissance. Bouté divine ! qui étoit-il, créature foible et sans amis, pour qu’un tel amour lui fût prodigué ? Ce n’est pas en vain, ce n’est pas en vain qu’il a vécu, il y auroit insensibilité et ingratitude à le penser, celui à qui est donné un tel trésor. Qu’est-ce que l’ambition comparée à cela ? une égoïste vanité. Être riche, être célèbre, à quoi cela sert-il, au bout d’une année, quand d’autres noms retentissent plus haut que le vôtre, quand vous êtes gisant sous la terre, avec vos vains titres gravés sur votre cercueil ? L’amour seul vous survit ; seul il accompagne votre mémoire de ses bénédictions secrètes, ou vous précède et intercède pour vous. Non omnis moriar, si mourant je vis encore dans un ou deux tendres cœurs ; et je ne suis pas perdu, et je ne vis pas sans espoir, si une sainte âme trépassée m’aime toujours et prie pour moi.
« Si… s’il en est ainsi, chère lady, reprit M. Esmond, pourquoi vous quitterois-je jamais ? Si Dieu m’a fait cette grande faveur, et que de près ou de loin, comme je le sais maintenant, le cœur de ma chère maîtresse veuille bien me suivre, laissez-moi goûter ce bonheur de près et ne m’en séparer qu’avec la vie. Venez ; quittez cette Europe, ce lieu qui a pour vous tant de tristes souvenirs. Commençons une nouvelle vie dans un nouveau monde. Mon bon lord parloit souvent de cette terre que le roi Charles nous a donnée… a donnée à son ancêtre, en Virginie. Frank nous la donnera. Personne ne demandera là s’il y a une tache à mon nom, et ne s’informera, dans les bois, quel est mon titre.
— Et mes enfants, et mon devoir, et mon bon père, Henry ? s’écria-t-elle. Il n’a plus que moi maintenant ; car bientôt ma sœur le quittera, et le vieillard sera seul. Il est conformiste depuis le règne de la nouvelle reine ; et ici, à Winchester, où on l’aime, on a fondé une église pour lui. Quand les enfants me quitteront, je resterai avec lui. Je ne saurois les suivre dans ce grand monde où ils sont appelés, et qui m’effraye. Ils viendront me voir ; et vous aussi, de temps à autre, Henry ; oui, de temps à autre, comme à présent, au saint temps de l’Avent, où je vous ai vu et béni encore une fois.
— Je quitterois tout pour vous suivre, dit M. Esmond ; et ne pouvez-vous être aussi généreuse pour moi, chère lady ?
— Chut, enfant ! dit-elle, et ce fut avec le ton et le regard doux et plaintif d’une mère qu’elle parla. Le monde commence pour vous. Mais moi, j’ai été si foible et si coupable, que je dois le quitter, et expier mes péchés à force de prières, cher Henry. Si nous avions des maisons de religion comme il y en avoit autrefois, et comme bien des membres de notre Église en voudroient ravoir, je pense souvent que je me retirerois dans une d’elles et que je passerois ma vie dans la pénitence. Mais je vous aimerois toujours ; oui, il n’y a point de péché dans un amour tel que le mien maintenant ; et mon cher lord qui est au ciel peut lire dans mon cœur ; et il sait les pleurs qui ont effacé mon péché ; et maintenant, maintenant mon devoir est ici, auprès de mes enfants tant qu’ils auront besoin de moi, et auprès de mon pauvre vieux père, et…
— Et pas auprès de moi ? dit Henry.
— Chut, répéta-t-elle, et elle porta sa main à sa lèvre. J’ai été votre garde-malade. Vous n’avez pas pu me voir, Harry, quand vous aviez la petite vérole, et je suis venue m’asseoir auprès de vous. Oh ! j’ai demandé au ciel de mourir, mais c’eût été en état de péché, Henry. Oh ! c’est horrible de se reporter à ce temps. À présent c’est passé, et j’ai eu mon pardon. Quand vous aurez encore besoin de moi, j’irai aussi loin qu’il le faudra. Quand votre cœur sera blessé, alors venez à moi, mon cher. Taisez-vous ! laissez-moi tout dire. Vous ne m’avez jamais aimée, cher Henry ; non, vous ne m’aimez pas en ce moment, et j’en remercie le ciel. Je vous observois, et je le voyois à mille signes. Vous rappelez-vous combien vous étiez aise d’aller au collége ? C’est moi qui vous y envoyai. Je l’ai dit à mon père, et à M. Atterbury aussi, quand je lui ai parlé à Londres. Et ils m’ont tous deux donné l’absolution ; tous deux, et ce sont de saints hommes ayant le pouvoir de lier et de délier. Et ils m’ont pardonné, comme mon cher lord me pardonna avant d’aller au ciel.
— Je crois que les anges ne sont pas tous au ciel, » dit Esmond. Et comme un frère serre une sœur contre son sein, et comme une mère se presse contre le cœur de son fils, ainsi pour quelques instants la bien-aimée maîtresse d’Esmond vint à lui et le bénit.