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Lorsqu’ils arrivèrent à la maison de Walcote, la clarté des fenêtres annonçoit un accueil amical ; la nappe étoit mise pour le souper dans le parloir de chêne ; il sembloit que le pardon et l’amour attendissent le retour du prodigue. Deux ou trois figures connues de domestiques étoient aux aguets sous le portique ; la vieille femme de charge étoit là, et le jeune Lockwood de Castlewood, avec la livrée de milord, orange et bleu. La chère maîtresse d’Esmond lui pressa le bras lorsqu’ils passèrent dans le vestibule. Ses yeux brilloient sur lui d’une tendresse inexprimable. « Soyez le bienvenu, » fut tout ce qu’elle dit, lorsqu’elle releva la tête, en repoussant en arrière ses blonds cheveux et sa coiffe noire. Un doux sourire rose colora ses joues ; Harry se dit qu’il ne l’avoit jamais vue si charmante. Ses traits étoient illuminés d’une joie plus éclatante que sa beauté ; elle prit une main de son fils qui étoit dans le vestibule à attendre sa mère ; elle ne quitta pas le bras d’Esmond.
« Soyez le bienvenu, Harry ! répéta le jeune lord après elle. Nous sommes tous ici pour vous dire cela. Voici la vieille Pincot ; n’a-t-elle pas embelli ? »
Et Pincot, qui étoit plus vieille et non plus belle que de coutume, fit une révérence au capitaine, comme elle appela Esmond, et dit à milord de vouloir bien finir.
« Et voici Jack Lockwood. Il fera un fameux grenadier, Jack ; et moi aussi ; nous nous enrôlerons sous vos ordres, cousin. Aussitôt que j’ai dix-sept ans, je vais à l’armée ; tous les gentilshommes vont à l’armée. Voyez qui vient ici ! Oh ! oh !… Il éclata de rire… C’est mistress Trix, avec un ruban neuf ; je savois qu’elle en mettroit un dès qu’elle sauroit que le capitaine vient souper. »
Ce gai colloque avoit lieu dans le vestibule de Walcote-house, au milieu duquel est un escalier qui descend d’une galerie découverte, où donnent les portes des chambres à coucher ; et, d’une de ces portes, une bougie en main, parut mistress Béatrix, la lumière tombant en effet sur le ruban rouge qu’elle portoit, et sur un cou de la blancheur la plus éclatante du monde.
Esmond avoit laissé un enfant ; il retrouva une femme, d’une taille au-dessus de la moyenne, et arrivée à une perfection si éblouissante de beauté, que ses yeux pouvoient bien témoigner surprise et enchantement de la voir. Il y avoit dans les siens un éclat si vif et si doux, que j’ai vu toute une assemblée la suivre comme cédant à un attrait irrésistible ; et, le soir où l’illustre duc vint au théâtre après Ramillies, ce fut sur elle et non sur lui (elle se trouva entrer au même moment de l’autre côté de la salle) que se tournèrent tous les regards. Sa beauté étoit celle d’une brune ; c’est-à-dire que ses yeux, ses cheveux, ses sourcils et ses cils étoient bruns ; sa chevelure bouclée flottoit en riches ondulations sur ses épaules ; mais son teint étoit d’une blancheur aussi éblouissante que la neige aux rayons du soleil, à l’exception de ses joues, qui étoient d’un rouge brillant, et de ses lèvres, dont le vermillon étoit encore plus foncé. Sa bouche et son menton étoient trop grands et trop prononcés, disoit-on, et cela pouvoit être pour une déesse de marbre, mais non pour une femme dont les yeux étoient du feu, dont le regard étoit de l’amour, dont la voix étoit un chant des plus doux, dont les formes étoient parfaites de symétrie, de santé, de décision, d’activité ; dont le pied, lorsqu’il se posoit sur la terre, étoit ferme mais flexible, et dont les mouvements, lents ou rapides, étoient toujours d’une grâce achevée ; agile comme une nymphe, altière comme une reine, tantôt douce, tantôt impérieuse, tantôt sarcastique, il n’y avoit pas un de ses mouvements qui ne fût beau.
En songeant à elle, celui qui écrit ces lignes se sent rajeunir, et revoit en souvenir un parfait modèle.
Elle arriva donc tenant sa robe de son beau bras rond, et un flambeau devant elle, et descendant lentement le degré à la rencontre d’Esmond.
« Elle a mis ses bas écarlates et ses souliers blancs, dit milord, qui continuoit de rire. Ô ma belle maîtresse ! est-ce avec cela que vous voulez captiver le capitaine ? »
Elle approcha, dardant des sourires sur Esmond, qui n’avoit plus de regards que pour ses yeux. Elle avançoit, la tête tendue, comme si elle attendoit de lui un baiser comme il lui en donnoit lorsqu’elle étoit enfant.
« Arrêtez, dit-elle, je suis devenue trop grande ! Soyez le bienvenu, cousin Harry 1 »
Et elle lui fit une révérence narquoise, s’abaissant presque jusqu’à terre avec une grâce infinie, et regardant en l’air avec les yeux les plus brillants et le plus charmant sourire. Elle étoit comme un foyer rayonnant d’amour. Harry la contemploit dans le ravissement où est le premier amoureux dans la description de Milton.
« N’est-ce pas ? » dit tout bas en françois milady, d’une voix douce, sans quitter le bras de Harry.
Celui-ci se retourna en tressaillant, et rougit en rencontrant les yeux clairs de sa maîtresse. Il l’avoit oubliée, absorbé par l’admiration de la filia pulchrior.
« Jambe droite en avant, pied en dehors, ainsi : maintenant faites la révérence, et montrez les bas rouges, Trix. Ils ont des coins d’argent, Harry. C’est la douairière qui les a envoyés. Elle a été les mettre, s’écrie milord.
— Chut, stupide enfant que vous êtes ! » dit miss, étouffant son frère de baisers ; et alors il fallut qu’elle vînt baiser sa maman, tout en regardant Harry par-dessus l’épaule maternelle. Et si elle ne le baisa pas, elle lui donna ses deux mains, et y prit une de celles du jeune homme, et dit : « Oh ! Harry, nous sommes si… si heureux que vous soyez venu !
— Il y a des bécasses pour souper, dit milord. Hourra ! c’étoit un sermon à creuser l’estomac.
— Et c’est le 29 de décembre ; et notre Harry est de retour.
— Hourra, vieille Pincot ! » dit de nouveau milord ; et les lèvres de ma chère lady avoient l’air d’être agitées par une prière. Elle voulut que Harry menât Béatrix dans la salle du souper, elle-même allant avec mon jeune lord vicomte ; et à cette partie carrée s’adjoignit aussitôt Tom Tusher, que quatre convives au moins, sur cinq, auroient voulu dehors. Il s’en alla, toutefois, dès que les sucreries furent servies, et alors, près du grand feu pétillant, sa maîtresse ou Béatrix, avec ses grâces rougissantes, lui emplissant son verre, Harry fit le récit de sa campagne, et passa la plus délicieuse soirée de sa vie. Le soleil étoit levé bien longtemps avant lui, tant son sommeil avoit été profond, doux et restaurant. Il s’éveilla comme si les anges eussent veillé à son chevet toute la nuit. Je présume qu’une créature aussi pure et aussi aimante qu’un ange avoit béni son sommeil par ses prières.
Le lendemain matin le chapelain lut les prières à la petite famille de Walcote, comme c’étoit la coutume ; Esmond crut remarquer que mistress Béatrix n’écoutoit pas beaucoup l’exhortation de Tusher ; ses yeux erroient partout durant le service ; du moins, chaque fois qu’il leva la tête, il les rencontra. Peut-être n’étoit-il pas non plus très-attentif à Sa Révérence le chapelain. « Ç’auroit pu être là ma vie, pensoit-il ; ç’auroit pu être là mon devoir jusqu’à ma vieillesse. Eh bien, n’auroit-ce pas été agréable d’être avec ces chers amis et de ne plus m’en séparer ? Jusqu’à ce que, jusqu’à ce que l’amant prédestiné vienne emmener la jolie Béatrix… » Et la meilleure partie de l’exposition de Tom Tusher, qui pouvoit être pleine de savoir et d’éloquence, fut tout à fait perdue pour le pauvre Harry, grâce à cette vision de l’amant prédestiné qui mit le prédicateur en déroute.
Pendant tout le temps des prières, Béatrix resta agenouillée à peu de distance devant Harry Esmond. Les bas rouges avoient été remplacés par une paire de bas gris dans des souliers noirs qui faisoient paroître ses pieds pour le moins aussi jolis. Toutes les roses du printemps n’auroient pu rivaliser avec l’éclat de son teint ; Esmond se disoit qu’il n’avoit rien vu de pareil au radieux éclat de ses yeux. Milady vicomtesse paroissoit fatiguée, comme d’avoir veillé, et son visage étoit pâle.
Miss Béatrix remarqua ces signes d’indisposition dans sa mère, et les déplora. « Je suis une vieille femme, dit milady avec un sourire affectueux ; je ne puis espérer d’avoir l’air aussi jeune que vous, ma chère.
— Elle n’aura jamais l’air aussi bon que vous, quand elle vivroit cent ans, dit milord, prenant sa mère par la taille et lui baisant la main.
— Est-ce que j’ai l’air bien méchant, cousin ? » dit Béatrix en se tournant en plein vers Esmond, sa jolie figure si près de lui, que sa charmante chevelure parfumée lui touchoit le menton.
Elle posoit le bout de ses doigts sur la manche de Henry, et il mit l’autre main sur la sienne.
« Je suis comme votre miroir, dit-il, je ne saurois vous flatter.
— Il veut dire que vous êtes toujours à le regarder, ma chère, » dit malicieusement la mère.
Àcette parole, Béatrix quitta Esmond pour courir à sa mère, qu’elle baisa, fermant de sa jolie main la bouche à milady.
« Et Harry est fort bon à voir, dit milady regardant le jeune homme avec ses tendres yeux.
— Si une figure heureuse est bonne à voir, dit-il, vous en voyez une. »
Milady répondit « Amen, » avec un soupir ; et Henry supposa que la mémoire de feu son époux revenoit et la replongeoit dans la tristesse ; car ses traits perdirent leur sourire et reprirent leur air de mélancolie.
« Eh ! mais, Harry, comme nous avons bonne mine dans notre écarlate et argent, et sous notre perruque noire ! s’écrie milord. Ma mère, je suis las de porter mes cheveux. Quand aurai-je une perruque ? Où avez-vous eu votre steinkerque ?
— C’est de la dentelle de milady douairière, dit Harry ; elle me l’a donnée avec nombre d’autres belles choses.
— Milady douairière n’est pas une si mauvaise femme, » dit miss Béatrix.
Son frère partit d’un éclat de rire. « Je lui répéterai ce que vous dites la ; pardieu ! Trix, je le répéterai, s’écrie-t-il.
— Elle saura bien que vous n’avez pas eu l’esprit de l’inventer, milord, dit Béatrix.
— Nous ne nous querellerons pas le premier jour que Harry est ici, n’est-ce pas, mère ? dit le jeune lord. Nous verrons si nous pouvons aller jusqu’au nouvel an sans nous battre. Mangez un peu de ce pâté de Noël ! et voici le gobelet ; non, c’est Pincot avec le thé.
— Le capitaine veut-il en prendre une tasse ? demanda mistress Béatrix !
— Dis donc, Harry, poursuit milord, je te montrerai mes chevaux après déjeuner ; et nous irons ce soir prendre des oiseaux au filet, et lundi il y a un combat de coqs à Winchester (aimez-vous les combats de coqs, Harry ?) entre les gentilshommes du Sussex et les gentilshommes du Hampshire, où figureront vingt et un coqs, à dix livres le combat, et cinquante livres le vingt et unième.
— Et que ferez-vous, Béatrix, pour amuser notre cousin ? demande milady.
— Je l’écouterai, dit Béatrix ; je suis sûre qu’il a cent choses à nous conter. Et je suis jalouse déjà des dames espagnoles. Était-elle bien belle, la nonne que vous avez arrachée à Cadix des mains des soldats ? Votre valet en a parlé hier au soir dans la cuisine, et mistress Betty me l’a raconté ce matin en me peignant. Et il dit que vous devez être amoureux, car vous restiez sur le pont toute la nuit, et vous griffonniez des vers tout le jour sur vos tablettes. »
Harry fit la réflexion que, s’il avoit eu besoin d’un sujet de vers la veille, aujourd’hui il en avoit trouvé un ; et que toutes les Lindamira et les Ardelia des poètes n’étoient point à moitié aussi belles que cette jeune créature ; mais il ne le dit point tout haut. Toutefois, quelqu’un le dit pour lui.
Ce fut sa chère lady qui, après le repas, et lorsque les jeunes gens furent partis, se mit à causer de ses enfants avec M. Esmond, et de leurs caractères à l’un et à l’autre, et de ses expériences et de ses craintes à leur endroit. « Ce n’est pas tant qu’ils sont à la maison, dit-elle, et dans le nid de leur mère, que j’ai peur pour eux ; c’est quand ils seront partis pour ce monde où je ne pourrai les suivre. Béatrix commencera son service l’an prochain. Vous avez pu entendre parler de quelque chose au sujet de milord Blandford. C’étoient deux enfants, et ce n’est qu’un vain propos. Je sais que ma parente ne permettra jamais qu’il épouse une fille aussi pauvre que doit l’être notre Béatrix. C’est à peine s’il est une princesse en Europe qu’elle croie assez bonne pour lui, tant elle est ambitieuse.
— Il n’est pas de princesse en Europe qui soit comparable à Béatrix, dit Esmond.
— En beauté ? non, peut-être que non, répondit milady. Elle est fort belle, n’est-ce pas ? Ce n’est pas la partialité maternelle qui m’abuse. Je vous observois hier quand elle a descendu le degré ; et je l’ai lu sur votre physionomie. Nous regardons quand vous ne supposez pas que nous regardions, et nous voyons plus clair que vous ne pensez, cher Harry ; et tout à l’heure, lorsqu’on a parlé de vos poésies (vous écriviez de jolis vers quand vous n’étiez encore qu’un enfant), vous vous disiez que Béatrix feroit un charmant sujet de vers, n’est-ce pas, Harry ? (Le jeune gentilhomme ne put que rougir pour toute réponse.) Et en effet ; et vous n’êtes pas le premier que sa jolie figure ait captivé. C’est vite fait. Une paire d’yeux aussi brûlants que les siens apprennent bientôt à connoître leur pouvoir, et en usent de très-bonne heure.
Et, le regardant elle-même avec des yeux perçants, la belle veuve le quitta.
Et il en est ainsi : une paire d’yeux brillants, avec une douzaine d’œillades, suffisent pour subjuguer un homme, pour l’asservir et l’enflammer, pour lui faire même oublier : ils l’éblouissent tellement, qu’aussitôt le passé devient obscur pour lui ; et il les prise tant, qu’il donneroit toute sa vie pour les posséder. Qu’est-ce que la tendresse affectueuse des plus chers amis, comparée à ce trésor ? La mémoire est-elle aussi forte que l’attente ? la jouissance, que la faim ? la reconnoissance, que le désir ? J’ai regardé les diamants de la couronne dans les garde-meubles de l’Europe, et j’ai songé à toutes les guerres qui s’étoient livrées à leur occasion ; aux souverains du Mogol déposés et étranglés pour eux ou rachetés par eux ; aux millions dépensés pour les acquérir ; et aux vies audacieuses perdues en déterrant ces jouets brillants dont je ne fais pas plus de cas que du bouton qui est à mon chapeau. Et de même il est d’autres babioles étincelantes (d’une eau rare aussi), pour lesquelles les hommes ont été occupés à se tuer et à se quereller depuis l’origine du monde, et qui ne durent qu’une vingtaine d’années, après quoi leur éclat est passé. Où sont maintenant les joyaux qui reluisoient sous le front de Cléopâtre, ou brilloient dans les orbites d’Hélène ?
Le surlendemain de l’arrivée d’Esmond à Walcote, Tom Tusher eut la permission d’aller en congé et partit, paré de ce qu’il avoit de mieux en fait de robes et de rabats, pour faire sa cour à la jeune femme que Sa Révérence désiroit epouser, et qui ne se trouva pas être la veuve d’un vicomte, mais celle d’un brasseur de Southampton, avec une couple de mille livres pour fortune ; car le cœur du digne Tom étoit sous une si excellente surveillance, que Vénus elle-même, sans dot, n’auroit jamais pu le faire palpiter. Il partit donc sur son cheval hongre au pas pesant, allant son petit bonhomme de chemin, en quête de ses amours, et laissant Esmond en compagnie de sa chère maîtresse, de Béatrix et du jeune lord, qui étoit charmé non-seulement de revoir un ancien ami, mais d’être délivré de son précepteur et de ses livres latins.
Le jeune garçon parla des choses et des hommes, et passablement de lui-même, avec sa franchise habituelle. Il étoit aisé de voir que sa sœur et lui dominoient leur tendre mère ; mais, bien qu’ils se disputassent constamment la première place dans son affection, et que la bonne dame persistât à dire qu’elle les aimoit également, il n’étoit pas difficile de comprendre que Frank étoit son favori. Il menoit toute la maison (à l’exception toujours de la rebelle Béatrix) avec autant d’autorité qu’il en avoit dans son enfance sur les petits garçons du village, qu’il commandoit lorsqu’ils jouoient aux soldats, et qu’il bâtonnoit vigoureusement aussi comme le plus brutal des caporaux. Quant à Tom Tusher, Sa Révérence traitoit le jeune lord avec la politesse et la déférence qu’il avoit toujours montrées pour les grands, quel que fût leur âge ou leur taille. Vraiment, pour ce qui est de ce jeune garçon, il étoit impossible de ne le point aimer, tant avoient de franchise et d’attrait ses manières, sa beauté, sa gaieté, l’éclat de son rire et le son délicieux de sa voix. Partout où il alloit, il charmoit et dominoit. Je crois que son vieux grand-père, le doyen, et la maussade vieille femme de charge, mistress Pincot, étoient autant ses esclaves que l’étoit sa mère ; et, quant à Esmond, il se trouva bientôt soumis à une certaine fascination qu’exerçoit l’enfant, et asservi comme le reste de la famille. Le plaisir qu’il éprouvoit à se trouver et à causer avec Harry dépassoit celui qu’il avoit jamais goûté dans la société de tout autre homme, quel que fût le charme de sa conversation ou la renommée de son esprit. Sa présence étoit comme un rayon de soleil dans une chambre ; son rire, son babil, sa noble beauté et l’éclat de son regard, égayoient et charmoient d’une manière inexprimable. Au moindre récit de misère, ses mains étoient dans sa bourse, et il étoit toute sympathie et toute générosité. La façon dont les femmes l’aimèrent et le choyèrent, lorsqu’un an ou deux après il entra dans le monde, quoique encore enfant, et les folies qu’elles firent pour lui (comme, du reste, il en fit pour elles) rappeloient la carrière de Rochester, et surpassèrent les succès de Grammont. Ses créanciers même l’aimoient ; et les plus intraitables usuriers, et quelques-unes aussi des prudes les plus rigides, ne savoient rien lui refuser. Il n’étoit pas plus spirituel qu’un autre ; mais ce qu’il disoit, il le disoit comme nul autre ne le savoit dire. J’ai vu les femmes, à la comédie de Bruxelles, l’entourer dans le foyer ; et, lorsqu’il étoit assis sur le théâtre, il étoit plus regardé que les acteurs ; et je me souviens qu’à Ramillies, lorsqu’il fut blessé et tomba, un gros grand sergent écossois, à cheveux roux, jeta sa hallebarde, et fondant en larmes, ainsi qu’une femme, le releva comme un enfant et l’emporta loin du feu. Ce frère et cette sœur étoient le plus beau couple qu’on ait jamais vu ; mais, après qu’il se fut envolé du nid maternel, le couple fut rarement réuni.
Étant à dîner, deux jours après l’arrivée d’Esmond (c’étoit le dernier jour de l’année, et un jour si heureux pour Harry Esmond, que son bonheur compensoit toute la souffrance qu’il avoit endurée et oubliée), mon jeune lord, se versant rasade et invitant Harry à en faire autant, but à sa sœur, en la saluant du titre de marquise.
« Marquise ! dit Harry avec un douloureux étonnement, car il étoit curieux et jaloux déjà.
— Quelle absurdité, milord ! » dit Béatrix en secouant la tête.
Milady vicomtesse regarda pour un moment Esmond, et baissa les yeux.
« La marquise de Blandford, dit Frank, ne savez-vous pas ? Est-ce que le Dragon-Rouge ne vous l’a pas dit (milord appeloit de ce nom et de maint autre la douairière de Chelsea) ? Blandford a une boucle de ses cheveux : la duchesse l’a trouvé aux genoux de mistress Trix, et lui a appliqué un soufflet, et a dit que le docteur Hare lui donneroit le fouet.
— Je désire que M. Tusher vous fouette aussi, » dit Béatrix. Milady se contenta de dire : « J’espère que vous ne faites aucun de ces sots contes ailleurs qu’ici, Francis.
— C’est vrai, sur ma parole, continua Francis : voyez la mine refrognée de Harry, mère, et les joues de Béatrix qui sont aussi rouges que ses bas à coins d’argent.
— Je crois que nous ferons mieux de laisser ces messieurs boire et causer, » dit Béatrix, se levant de l’air d’une jeune reine, avec un grand frou-frou et un grand déploiement de draperies autour d’elle, et quittant la salle, suivie de sa mère.
Lady Castlewood regarda de nouveau Esmond, tout en se baissant pour donner un baiser à Frank. « Ne faites pas de ces sots contes, enfant, dit-elle ; ne buvez pas beaucoup de vin, monsieur ; Harry n’a jamais aimé à boire. »
Et elle s’en alla aussi, dans ses noirs habits, retournant en arrière vers le jeune homme son tendre et beau visage.
« Ma foi ! c’est la vérité, dit Frank en buvant à petits traits d’un air de grand seigneur. Que pensez-vous de ce vin de Lisbonne, véritable collares ? Il vaut mieux que votre capiteux vin de Porto ; nous l’avons eu d’un des vaisseaux espagnols qui vinrent de Vigo, l’an dernier : ma mère l’a acheté à Southampton, où étoit le vaisseau la Rose, capitaine Hawkins.
— Eh ! mais, c’est sur ce vaisseau que je suis revenu, dit Harry.
— Et il a rapporté un bon garçon et un bon vin, repartit milord. Dis donc, Harry, je voudrois bien que tu n’eusses pas cette maudite barre senestre.
— Et pourquoi pas la barre senestre ? demanda l’autre.
— Supposez que j’aille à l’armée et que je sois tué (tout gentilhomme va à l’armée), qui prendra soin des femmes ? Trix ne restera jamais à la maison ; ma mère est amoureuse de vous, oui, je crois que ma mère est amoureuse de vous. Elle faisoit toujours votre éloge, et parloit toujours de vous ; et, quand elle est allée à Southampton voir le vaisseau, j’ai découvert son secret. Mais vous voyez que c’est impossible : nous sommes du plus ancien sang d’Angleterre ; nous sommes venus avec le Conquérant ; nous avons été simplement baronnets ; mais qu’est-ce que cela prouve ? Nous l’avons été de force. Jacques I força la main à notre bisaïeul. Nous sommes au-dessus des titres ; nous autres de la vieille noblesse angloise, nous n’en avons pas besoin ; la reine peut faire un duc à volonté. Voyez le père de Blandford, le duc Churchill, et la duchesse Jennings, qu’étoient-ils, Harry ? Dieu me damne, monsieur, que sont-ils, pour faire les renchéris avec nous ? Où étoient-ils, quand notre ancêtre escortoit le roi Henry à Azincourt, et remplissoit la coupe du roi de France après Poitiers ? Par George ! monsieur, pourquoi Blandford n’épouseroit-il pas Béatrix ? Pardieu ! il épousera Béatrix, ou il me dira pourquoi. Nous nous allierons au meilleur sang de l’Angleterre, et seulement au meilleur sang de l’Angleterre. Vous êtes un Esmond, et vous ne pouvez rien à votre naissance, mon garçon. Entamons une autre bouteille. Quoi ! pas davantage ? J’ai bu les trois quarts de celle-ci pour ma part. Nous avons passé plus d’une nuit ensemble, mon père et moi ; vous l’avez soutenu comme un homme, Harry. Vous avez été fidèle à votre sang : vous ne pouvez rien à votre malheur, vous savez ; personne ne peut rien à cela. »
Le plus âgé des convives dit qu’il vouloit rejoindre la table à thé de sa maîtresse. Le plus jeune, le teint coloré et le verbe haut, se mit à entonner un fragment de chanson et sortit de la salle. Esmond l’entendit bientôt qui appeloit ses chiens, et les caressoit et leur parloit ; et une foule de regards et de gestes, d’allures et d’inflexions de voix, le firent souvenir du feu lord, le père de Frank.
Et ainsi se passa la soirée de la Saint-Sylvestre ; la famille se sépara longtemps avant minuit, lady Castlewood se rappelant, sans doute, les précédentes veilles du nouvel an, où on portoit des santés, et où le rire circuloit en compagnie de celui pour qui les années passées, présentes, et futures étoient tout un désormais ; et c’est pourquoi elle ne se soucia pas de rester avec ses enfants et d’entendre les cloches de la cathédrale sonner la naissance de l’année 1703. Esmond entendit leur carillon de sa chambre, où il méditoit à la clarté de son feu, et il en écouta jusqu’aux dernières notes, contemplant de sa fenêtre la ville et les grandes tours grises de la cathédrale qui se détachoient sur un ciel glacé, et au-dessus les étoiles aux lueurs aiguës.
La vue de ces globes brillants le fit penser sans doute à d’autres astres. « Et ainsi donc ses yeux ont déjà fait du ravage, songea Esmond. Sur qui ? qui peut me le dire ? » Heureusement, son cousin étoit là, et Esmond vit qu’il n’auroit aucune difficulté à connoître l’histoire de mistress Béatrix, grâce au babil ingénu de son frère.