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Ce qu’admiroit Harry, ce qui le subjuguoit dans son joli cousin, c’étoit (pourquoi y auroit-il résisté ?) cet air calme de patronage que prenoit mon jeune lord, comme si commander étoit son droit incontesté, et que tous ceux qui étoient au-dessous de son rang dussent se courber devant le vicomte de Castlewood.
« Je connois ma place, Harry, disoit-il. Je ne suis point orgueilleux ; les élèves du collège de Winchester prétendent que je suis orgueilleux ; mais je ne le suis pas. Je suis simplement Francis James, vicomte Castlewood dans la pairie d’Irlande. J’aurois pu être (savez-vous cela ?) Francis James, marquis et comte d’Esmond, dans celle d’Angleterre. Le feu lord refusa ce titre qui lui étoit offert par mon parrain, feu Sa Majesté. Vous devriez savoir cela, vous êtes de notre famille, vous savez ; vous ne pouvez rien à votre barre senestre, Harry, mon cher garçon, et vous appartenez à une des meilleures familles d’Angleterre, en dépit de cela ; et vous avez pris fait et cause pour mon père ; et, par le ciel ! je vous rendrai la pareille. Vous ne serez jamais sans ami, Harry, tant que Francis James, vicomte Castlewood, aura un schelling. Nous sommes en 1703, je serai majeur en 1709. Je retournerai à Castlewood ; je vivrai à Castlewood ; je rebâtirai la maison. Ma fortune sera passablement refaite à cette époque. Le feu vicomte a mal administré mon bien et l’a laissé en fort mauvais état. Ma mère vit serré, comme vous voyez, et me tient sur un pied qui ne convient guère à un pair de ces royaumes ; car je n’ai que deux chevaux, un gouverneur, et un homme qui est à la fois valet de chambre et groom. Mais quand je serai majeur, il sera mis ordre à tout cela, Harry. Notre maison sera ce qu’elle doit être. Vous viendrez toujours à Castlewood, n’est-ce pas ? Vous aurez toujours vos deux chambres de la cour réservées pour vous ; et si quelqu’un s’avise de vous traiter dédaigneusement, Dieu me damne ! il aura affaire à moi. Je me marierai de bonne heure ; Trix sera duchesse à cette époque, très-probablement ; car un boulet de canon peut emporter Sa Grâce au premier jour, vous savez.
— Comment ? dit Harry.
—— Chut, mon cher ! dit milord vicomte. Vous êtes de la famille ; vous nous êtes fidèle, par George ! et je vous dis tout. Blandford l’épousera, ou… » Et ici il mit sa petite main sur son épée. « Vous comprenez le reste. Blandford sait lequel de nous est la meilleure lame. À l’épée, ou au sabre, ou à l’épée et à la dague, s’il veut : je suis en état de le battre. Je l’ai mis à l’épreuve, Harry ; et, ma foi, il sait que je suis un homme dont on ne se joue pas.
— Mais vous ne voulez pas dire, répliqua Henry, dissimulant son envie de rire, mais non son étonnement, que vous pouvez forcer lord Blandford, le fils du premier personnage de ce royaume, à épouser votre sœur à la pointe de l’épée ?
— Je veux dire que nous sommes cousins du côté maternel, quoiqu’il n’y ait pas là de quoi se vanter. Je veux dire qu’un Esmond vaut bien un Churchill, et que, quand le roi reviendra, la sœur du marquis d’Esmond peut rivaliser avec la fille de n’importe quel seigneur du royaume. Il n’y a que deux marquis dans toute l’Angleterre, William Herbert, marquis de Powis, et Francis James, marquis d’Esmond ; et écoutez bien, Harry, jurez-moi de ne jamais parler de ceci. Donnez-m’en votre parole de gentilhomme ; car vous êtes un gentilhomme, quoique vous soyez un…
— Eh bien ? eh bien ? dit Harry, un peu impatienté.
— Eh bien donc, quand, après la mort de feu mon père, ma mère alla avec nous à Londres, demander justice contre vous tous (quant à Mohun, j’aurai son sang, aussi sûr que mon nom est Francis, vicomte Esmond), nous allâmes demeurer chez notre cousine, milady Marlborough, avec qui nous étions en querelle de date immémoriale. Mais quand arriva la catastrophe, elle prit parti pour son sang ; la vicomtesse douairière prit aussi parti pour son sang, et vous aussi. Eh bien, monsieur, tandis que ma mère sollicitoit l’ex-prince d’Orange, car jamais je ne l’appellerai roi, et tandis que vous étiez en prison, nous demeurions chez milord Marlborough, qui n’étoit que fort peu là, étant avec l’armée en Hollande. Et alors… Ah ça, Harry, vous ne le répéterez pas ? »
Harry renouvela son serment de se taire.
« Eh bien, on s’amusoit là de toutes sortes de manières, voyez-vous. Milady Marlborough nous aimoit beaucoup, et elle disoit que je serois son page ; et elle a fait nommer Trix demoiselle d’honneur, et, tandis qu’elle étoit dans sa chambre à pleurer, nous étions toujours à nous amuser, voyez-vous ; et la duchesse étoit toujours à me baiser, ainsi que ses filles, et Blandford tomba terriblement amoureux de Trix, et il lui plaisoit ; et, un jour, il… il lui donna un baiser derrière une porte, c’est comme je vous le dis, et la duchesse le surprit, et elle leur allongea un tel soufflet, à lui et à Trix, j’aurois voulu que vous le vissiez ! Et alors elle dit qu’il falloit nous en aller sur-le-champ, et elle injuria maman, qui étoit, dit-elle, dans le secret ; mais ce n’étoit pas, elle ne songeoit à rien qu’à mon père. Et ainsi nous revînmes à Walcote, Blandford étant sous clef, et n’ayant pas la permission de voir Trix. Mais moi je parvins jusqu’à lui. Je grimpai le long de la gouttière, et j’entrai par la fenêtre dans la chambre où il pleuroit.
« Marquis, » dis-je, quand il me l’eut ouverte et qu’il m’eut aidé à entrer, c vous savez que je porte une épée ; » car je l’avois prise.
« — Oh ! vicomte ! dit-il, ô mon très-cher Frank ! » Et il se jeta dans mes bras, et fondit en larmes. « J’aime tant mistress Béatrix, que je mourrai si elle n’est pas à moi.
« — Mon cher Blandford, dis-je, vous êtes bien jeune pour songer au mariage ; » car il n’avoit que quinze ans, et un garçon de cet âge ne peut guère y songer, vous savez.
« — Mais j’attendrai vingt ans, si elle veut de moi, dit-il. Je ne me marierai jamais, non, jamais, jamais, jamais je ne me marierai à une autre qu’elle. Non, pas à une princesse, quand même ils voudroient m’en faire épouser une. Si Béatrix veut m’attendre, son Blandford jure de lui être fidèle. » Et il écrivit un papier (l’orthographe n’étoit pas bonne, car il écrivit : « Je suis prêt à siner de mon sant ; » ce qui, vous savez, Harry, ne s’écrit pas comme cela), et il y juroit de n’épouser aucune autre que l’honorable mistress Gertrude-Béatrix Esmond, sœur unique de son très-cher ami Francis James, quatrième vicomte Esmond. Et alors je lui donnai une boucle de ses cheveux.
— Une boucle de ses cheveux ! s’écrie Esmond.
— Oui. Trix m’en avoit donné une après la bataille avec la duchesse, le jour même. Comme je n’en avois pas besoin, je la lui donnai, et nous nous embrassâmes en nous quittant, et nous nous dîmes : « Adieu, frère ! » Et je m’en retournai par la gouttière ; et nous partîmes pour chez nous le soir même. Et il alla au Collége du Roi, à Cambridge, et moi je vais aussi à Cambridge bientôt ; et s’il ne tient pas sa promesse (car il n’a écrit qu’une fois depuis), il sait que je porte une épée, Harry. Venez, et allons voir le combat de coqs à Winchester.
« … Mais, écoutez bien, ajouta-t-il en riant, après un moment de silence, je ne crois pas que Trix en meure de chagrin. Bonté divine ! elle ne voit pas un homme sans lui faire des œillades ; et ce jeune sir Wilmot Crawley, de Queen’s Crawley, et Anthony Henley, d’Alresford, étoient à couteaux tirés à cause d’elle, à l’assemblée de Winchester, il y a un mois. »
Cette nuit, le sommeil de M. Harry fut loin d’être aussi agréable et aussi doux qu’il l’avoit été les deux premiers soirs de son arrivée à Walcote. « Ainsi ces yeux brillants ont déjà lui sur un autre, pensa-t-il, et ces jolies lèvres, ou les joues tout au moins, ont commencé l’œuvre pour laquelle elles furent créées ! Voici une fille qui n’a pas seize ans, et un jeune gentilhomme est déjà à pleurer sur une boucle de ses cheveux, et deux squires de campagne sont prêts à se couper la gorge pour avoir l’honneur de danser avec elle. Quel insensé je suis de badiner avec cette passion et de me brûler les ailes à cette absurde flamme ! Des ailes ! pourquoi ne pas dire des béquilles ? Il n’y a entre nous que huit ans de différence, sans doute ; mais j’ai vécu trente ans de plus. Comment pourrois-je jamais espérer de plaire à une si charmante créature, avec mes rudes manières et ma mine refrognée ? Quand j’aurois tout le mérite possible, et que je me serois fait un nom, pourroit-elle jamais m’écouter ? Elle doit être madame la marquise, et je dois rester un bâtard sans nom. Oh ! mon maître, mon maître (ici il se mit à songer, avec un douloureux emportement, au vœu qu’il avoit fait à son pauvre lord mourant) ! Oh ! ma maîtresse, si chère et si bonne, serez-vous contente du sacrifice que vous fait le pauvre orphelin que vous aimez, et qui vous aime tant ? »
Et alors lui vint une tentation plus violente. « Un mot de moi, pensa Henry, une syllabe d’explication, et tout cela pourroit changer ; mais non, je l’ai juré au lit de mort de mon bienfaiteur. Pour l’amour de lui et des siens, pour l’amour sacré et la bonté des anciens jours, je lui ai donné ma parole, et puisse la miséricorde divine me donner la force de la tenir ! »
Le lendemain, quoique Esmond n’eût rien laissé voir de ce qui se passoit dans son âme, mais s’efforçât d’être plus gai qu’à l’ordinaire lorsqu’il se retrouva avec ses amis au repas du matin, sa chère maîtresse, dont il sembloit que les yeux clairs ne laissoient rien échapper de ses émotions, s’aperçut que quelque chose le troubloit, car elle le regarda plus d’une fois avec anxiété pendant le déjeuner, et lorsqu’après il remonta chez lui, elle ne tarda point à le suivre, et frappa à sa porte.
En entrant, elle fut à l’instant au fait de tout ; car elle trouva notre jeune gentilhomme qui faisoit ses paquets, par suite de la résolution qu’il avoit prise pendant la nuit, de se soustraire au plus vite à la tentation.
Elle referma très-soigneusement la porte sur elle, et alors elle s’y appuya, très-pâle, ses mains croisées derrière elle, regardant le jeune homme qui étoit à genoux occupé à remplir sa valise. « Est-ce que vous partez sitôt ? » dit-elle.
Il se releva, en rougissant, peut-être, d’être pris en quelque sorte sur le fait ; et prenant une de ses jolies petites mains, c’étoit celle où étoit son anneau de mariage, il la baisa.
« Il vaut mieux qu’il en soit ainsi, très-chère lady, dit-il.
— Je savois que vous partiez, à déjeuner. Je… je pensois que vous auriez pu rester. Qu’est-il arrivé ? Pourquoi ne pouvez-vous pas rester plus longtemps avec nous ? Que vous a dit Frank ? vous avez causé tard ensemble hier au soir.
— On ne m’a donné qu’une permission de trois jours à Chelsea, dit Esmond, aussi gaiement qu’il put. Ma tante, elle veut bien que je l’appelle ma tante, est ma maîtresse à présent ; je lui dois ma lieutenance et mon habit galonné. Elle m’a pris en grande faveur, et mon nouveau général doit dîner demain à Chelsea, le général Lumley, madame, qui m’a nommé son aide de camp, et aux ordres de qui je dois être. Voyez, voici une lettre de la douairière ; la poste l’apporta hier au soir ; et je ne voulus point en parler, de peur de troubler la gaieté de notre dernière entrevue. »
Milady jeta un coup d’œil sur la lettre, et la posa avec un sourire qui avoit quelque chose de méprisant. « Je n’ai pas besoin de lire cette lettre, dit-elle (par le fait, elle fit aussi bien ; car la missive de Chelsea, dans le jargon françois ordinaire de la pauvre douairière, lui accordoit un congé plus long qu’il ne disoit. « Je vous donne, disoit Sa Seigneurie, oui jour, pour vous fatigay parfaictement de vos parens fatigans. »). Je n’ai pas besoin de lire cette lettre, dit-elle. Qu’est-ce que Frank vous a dit hier au soir ?
— Il m’a dit peu de choses que je ne connusse, répondit M. Esmond ; mais ce peu de choses m’a fait réfléchir, et voici le résultat de mes réflexions : je n’ai aucun droit au nom que je porte, chère lady ; et c’est seulement par tolérance qu’il m’est permis de le garder. Si je pensois une heure à ce qui peut-être vous a traversé l’esprit…
— Oui, j’y ai pensé, Harry, dit-elle ; j’y ai pensé et j’y pense. J’aimerois mieux vous donner le nom de mon fils qu’au plus grand prince de l’Europe, oui, qu’au plus grand prince. Car quel autre est aussi bon et aussi brave ? quel autre l’aimeroit autant que vous ? Mais il est des raisons qu’une mère ne peut dire.
— Je les connois, dit M. Esmond, l’interrompant avec un sourire. Je sais qu’il y a sir Wilmot Crawley, de Queen’s Crawley, et M. Anthony Henley de La Grange, et milord marquis de Blandford, qui paroît être le prétendant favorisé. Vous me demanderez de porter les faveurs de madame la marquise et de danser à la noce de Sa Seigneurie.
— Oh ! Harry, Harry, ce n’est aucune de ces folies qui m’effraye, s’écria lady Castlewood. Lord Churchill n’est qu’un enfant ; son éclat, au sujet de Béatrix, n’étoit qu’une folie d’écolier. Ses parents aimeroient mieux le voir enterré que marié à une fille d’un rang au-dessous du sien. Et pensez-voùs que ie voudrois m’abaisser à mendier un mari pour la fille de Francis Esmond ; ou me soumettre à voir entrer ma fille en contrebande dans cette orgueilleuse famille, pour être cause d’une querelle entre le fils et les parents, et n’être traitée que comme une inférieure ? J’aurois honte d’une telle bassesse. Béatrix en rougiroit aussi. Ah ! Henry, la faute n’est pas en vous, mais en elle. Je vous connois tous deux, et je vous aime ; ai-je besoin d’être honteuse de cet amour maintenant ? Non, jamais, jamais, et ce n’est pas vous, cher Harry, qui êtes indigne. C’est pour ma pauvre Béatrix que je tremble, c’est son humeur volontaire qui m’effraye ; c’est son caractère jaloux (on dit que je suis jalouse aussi, mais, grâce à Dieu, je suis guérie de ce péché), c’est sa vanité que ni paroles ni prières de moi ne sauroient guérir ; il faudra pour cela la souffrance, l’expérience, et le remords après. Oh ! Henry, elle ne rendra pas heureux celui qui l’aimera. Partez, mon fils ; quittez-la ; aimez-nous toujours et pensez à nous ; pour moi, mon cher, vous savez que ces murs contiennent tout ce que j’aime au monde.
Dans la suite, Esmond trouva-t-il vraies les paroles que sa tendre maîtresse lui disoit dans l’amertume du cœur ? Il avoit reçu un avertissement ; mais je présume que d’autres en eurent avant lui et depuis ; et il en profita comme en profitent la plupart des hommes. Mon jeune lord vicomte fut extrêmement contrarié lorsqu’il apprit que Harry ne pourroit pas aller avec lui au combat de coqs, étant forcé de partir pour Londres ; mais milord se consola, sans aucun doute, quand les coqs du Hampshire remportèrent la victoire ; et il assista à chacune des batailles, et triompha comme il faut des gentilshommes du Sussex.
Comme Esmond se dirigeoit vers la ville, son domestique, allant à lui, l’informa en ricanant que mistress Béatrix avoit préparé une robe neuve et des bas bleus, qu’elle comptoit mettre pour le dîner, et qu’elle étoit entrée en fureur et avoit donné un soufflet à sa femme de chambre, lorsqu’elle avoit su qu’il partoit. La femme de chambre de mistress Béatrix, dit cet homme, étoit descendue à l’office, en pleurant, et la marque du coup encore sur la joue ; mais Esmond lui ordonna formellement d’aller reprendre sa place et de se taire, et il continua sa route, ayant par lui-même assez de pensées pour l’occuper, les unes tristes, les autres plus chères et plus agréables qu’on ne sauroit dire.
Sa maîtresse, dont il avoit été éloigné un an, étoit redevenue sa très-chère maîtresse. La famille dont il avoit été séparé, et qu’il aimoit avec le plus tendre dévouement, étoit redevenue sa famille. Si la beauté de Béatrix brilloit à ses yeux, c’étoit d’un éclat tout amical, et il pouvoit la regarder avec autant de plaisir qu’il en éprouvoit après avoir vu les beaux portraits des madones souriantes du couvent de Cadix, lorsqu’il y avoit été envoyé avec un drapeau ; et, quant à sa maîtresse, il étoit difficile de dire de quel œil il la regardoit. C’étoit un bonheur de l’avoir vue ; ce n’étoit pas un grand supplice de la quitter ; une tendresse filiale, un amour qui tenoit à la fois du respect et de la protection, remplissoient son âme lorsqu’il songeoit à elle ; et de près ou de loin, et de ce jour-là à aujourd’hui, et d’aujourd’hui jusqu’à l’heure de la mort, et au delà, il demande au ciel que cette flamme sacrée puisse brûler toujours.