‹ Henry EsmondChapitre 24 sur 43 · 2 · 09

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M. Esmond se rendit donc à Londres où, si la douairière avoit été fâchée du brusque congé qu’il avoit pris d’elle, elle fut extrêmement satisfaite de son prompt retour.

Il alla immédiatement faire sa cour à son nouveau général, le général Lumley, qui le reçut gracieusement, ayant connu son père, et aussi, à ce qu’il voulut bien lui dire, ayant eu les meilleurs rapports sur M. Esmond de l’officier dont il avoit été l’aide de camp a Vigo. Durant cet hiver, M. Esmond fut promu à une lieutenance dans le régiment de fusiliers du brigadier Webb, alors en Flandre avec son colonel ; mais étant maintenant attaché à la suite de M. Lumley, Esmond ne rejoignit son régiment que plus d’un an après, et à son retour de la campagne de Blenheim, qui eut lieu l’année suivante. La campagne commença de très-bonne heure, nos troupes sortant de leurs quartiers avant que l’hiver fût tout à fait fini, et investissant la ville de Bonn, sur le Rhin, sous le commandement du duc. Sa Grâce rejoignit l’armée dans un profond chagrin, un crêpe au bras, et sa maison en deuil ; et le bâtiment même qui amena le commandant en chef apporta des lettres des troupes qui le précédoient, et une à Esmond de sa chère maîtresse, qui ne l’intéressa pas peu.

Le jeune marquis de Blandford, fils de Sa Grâce, qui étoit entré au Collège du Roi à Cambridge (où milord vicomte étoit allé aussi, à la Trinité, avec M. Tusher comme gouverneur), avoit eu la petite vérole, et étoit mort à l’âge de seize ans, et ainsi les plans du pauvre Frank dans l’intérêt de sa sœur étoient renversés, et cette innocente passion enfantine étouffée dans son germe.

La maîtresse d’Esmond auroit voulu qu’il revînt, du moins ses lettres le faisoient entrevoir ; mais, en présence de l’ennemi, c’étoit impossible, et notre jeune homme prit son humble part du siège, qu’il n’est pas besoin de décrire ici, et eut le bonheur de s’en tirer sans aucune blessure, et de boire à la santé de son général après la reddition de la place. Il fut constamment de service cette année-là, et ne songea point à demander un congé, comme firent un ou deux de ses moins heureux amis, qui furent jetés à la côte dans cette horrible tempête qui éclata vers la fin de novembre, celle « qui passa récemment sur la pâle Angleterre, » comme le chanta M. Addison, et dans laquelle des vingtaines de nos plus grands vaisseaux et quinze mille de nos marins périrent.

On disoit que notre duc étoit tout à fait terrassé par la calamité qui avoit frappé sa famille ; mais ses ennemis s’aperçurent qu’il pouvoit les vaincre, aussi bien que maîtriser sa douleur. Quel qu’eût été le succès des opérations de ce grand général l’année précédente, il fut bien dépassé par l’éclat de sa victoire dans la campagne qui suivit. Sa Grâce, le capitaine général, alla en Angleterre après Bonn, et notre armée se replia sur la Hollande, où, en avril 1704, Sa Grâce retrouva les troupes s’embarquant de Harwich et abordant à Maesland Sluys ; de là Sa Grâce vint immédiatement à la Haye, où elle reçut les ministres étrangers, les officiers généraux et autres gens de qualité. Les plus grands honneurs furent rendus partout à Sa Grâce, à la Haye, Utrecht, à Ruremonde et à Maëstricht : les autorités civiles venoient à la rencontre de ses voitures ; des salves de canon le saluoient ; des dais étoient érigés pour lui aux endroits où il s’arrêtoit, et des banquets apprêtés pour les nombreux gentilshommes qui marchoient à sa suite. Sa Grâce passa en revue les troupes des États généraux entre Liége et Maëstricht, et ensuite les forces angloises, sous le commandement du général Churchill, près de Bois-le-Duc. Tous les préparatifs étoient faits pour une longue marche, et l’armée apprit, avec un transport de joie orgueilleuse, que c’étoit l’intention du commandant en chef de transporter la guerre hors des Pays-Bas, et de marcher sur la Moselle. Avant de quitter notre camp de Maëstricht, nous sûmes que les François, sous le maréchal de Villeroy, se dirigeoient aussi vers la Moselle.

Vers la fin de mai, l’armée atteignit Coblentz ; et le lendemain, Sa Grâce, accompagnée des généraux, alla faire visite à l’Électeur de Trêves à son château d’Ehrenbreitstein, la cavalerie et les dragons passant le Rhin, tandis qu’un grand festin étoit donné au duc par l’Électeur. Tout jusque-la étoit nouveauté, fête et splendeur : la marche brillante d’une grande et glorieuse armée à travers un pays ami, et certes à travers quelques-uns des plus beaux sites que j’aie jamais vus.

L’infanterie et l’artillerie, qui suivoient la cavalerie aussi vite que possible, passèrent le Rhin au-dessous d’Ehrenbreitstein, et de là à Castel, en face de Mayence, dans laquelle ville Sa Grâce, ses généraux et sa suite furent reçus au débarcadour par les voitures de l’Électeur, transportés au palais de Son Altesse au milieu des salves d’artillerie, et là encore une fois magnifiquement régalés. Gidlingen, en Bavière, fut choisi pour rendez-vous général de l’armée, et vers ce point, par différentes routes, toutes les forces des auxiliaires anglois, hollandois, danois et allemands se mirent en marche. L’infanterie et l’artillerie, sous le général Churchill, passèrent le Necker à Heidelberg et Esmond eut l’occasion de voir cette ville et son palais, jadis si fameux et si beau (mais mis en fort mauvais état par les François, sous Turenne, dans la dernière guerre), où son grand-père avait servi la belle et infortunée électrice-palatine, la sœur du roi Charles I.

À Mindelsheim, le fameux prince de Savoie vint faire visite à notre commandant, chacun de nous se pressant avec avidité pour voir ce brillant et intrépide guerrier ; et nos troupes furent rangées en bataille devant ce prince, qui voulut bien exprimer son admiration de cette noble armée angloise. À la fin nous arrivâmes en vue de l’ennemi, entre Dillingen et Lawingen, la Brenz étant entre nos deux armées. L’Électeur, jugeant que Donauworth serait le point d’attaque de Sa Grâce, envoya un fort détachement de ses troupes au comte Darcos, qui étoit posté à Schellenberg, près de cette place, où de grands retranchements avoient été élevés, et des milliers de pionniers employés à fortifier la position.

Le 2 de juillet, Sa Grâce prit le poste d’assaut, avec quel succès de notre part, il n’est pas besoin de le dire. Sa Grâce s’avança avec six mille fantassins, anglois et hollandois, trente escadrons, et trois régiments de cuirassiers impériaux, le duc traversant la rivière à la tête de la cavalerie. Quoique nos troupes eussent attaqué avec un courage et une fureur sans exemple, — fondant sur les canons même de l’ennemi, et se faisant massacrer devant ses ouvrages, — nous fûmes repoussés plusieurs fois, et nous ne les aurions pas emportés, si les Impériaux n’étoient survenus conduits par le prince de Bade, ce qui fit que l’ennemi ne nous put tenir tête : nous le poursuivîmes dans les tranchées, y faisant un terrible carnage, et jusque dans le Danube, où une grande partie de ses troupes, suivant l’exemple de leurs généraux, le comte Darcos et l’Électeur lui-même, essayèrent de se sauver à la nage. Notre armée entra dans Donauworth, que les Bavarois évacuèrent, et où il fut dit que l’Électeur s’étoit proposé de nous donner une chaude réception en nous brûlant dans nos lits ; les caves des maisons, quand nous en prîmes possession, ayant été trouvées remplies de paille. Mais si les torches étoient là, ceux qui devoient les allumer n’y étoient plus. Les bourgeois conservèrent leurs maisons, et notre général s’empara des munitions de l’ennemi dans les arsenaux, de ses provisions et de ses magasins. Cinq jours après, un grand Te Deum fut chanté dans l’armée du prince Louis ; et un jour solennel d’actions de grâces célébré dans la nôtre, le prince de Savoie envoyant ses compliments à sa Grâce le capitaine général durant la cérémonie religieuse de ce jour, et concluant, en quelque sorte, par un amen.

Et maintenant, après avoir vu une grande marche militaire à travers un pays ami ; les pompes et les fêtes de plus d’une cour d’Allemagne ; la lutte sérieuse d’une bataille chaudement soutenue, et le triomphe de la victoire, M. Esmond vit un autre aspect du service militaire : nos troupes entrant sur le territoire de l’ennemi, et y mettant tout à feu et à sang, brûlant les fermes, dévastant les champs, les femmes poussant des cris, les fils et les pères égorgés, et la soldatesque ivre, trinquant et blasphémant au milieu des larmes, de la terreur et du meurtre. Pourquoi l’imposante muse de l’histoire, qui se plaît à décrire la valeur des héros et la grandeur de la conquête, laisse-t-elle de côté ces scènes si brutales, si infâmes, si dégradantes, qui pourtant forment de beaucoup la plus grande partie du drame de la guerre ? Ô vous, gentilshommes d’Angleterre, qui vivez à l’aise dans vos foyers et vous complimentez dans des chants de triomphe où l’on vante nos capitaines ; vous, jolies filles, qui descendez précipitamment les escaliers quand le fifre et le tambour vous appellent, et acclamez les grenadiers anglois, tenez-vous compte que tous ces articles forment le montant du triomphe que vous admirez, et composent une partie des devoirs de ces héros dont vous raffolez ? Notre chef, que l’Europe et toute l’Europe, à l’exception des François, idolâtroit presque, avait cela de divin en lui, qu’il étoit impassible devant la victoire, devant le danger, devant la défaite. Devant le plus grand obstacle ou devant la plus futile cérémonie ; devant cent mille hommes rangés en bataille, ou un paysan égorgé à la porte de sa hutte incendiée ; devant une orgie de seigneurs allemands ivres, ou à la cour d’un monarque, ou à une table de chaumière sur laquelle étoient étalés ses plans, ou devant une batterie ennemie vomissant la flamme et la mort et jonchant le sol de cadavres autour de lui ; il étoit toujours froid, calme, résolu, comme le destin. Il faisoit une trahison ou une révérence, il disoit un mensonge aussi noir que le Styx, aussi aisément qu’il faisoit un compliment ou qu’il parloit du temps. Il prenoit une maîtresse, et la quittoit ; il trahissoit son bienfaiteur, et le soutenoit, ou l’auroit assassiné, toujours avec le même calme, et sans plus de remords que Clotho, quand elle ourdit notre fil, ou Lachésis, quand elle le coupe. À l’heure du combat, j’ai ouï dire aux officiers du prince de Savoie que le prince étoit pris d’une sorte de fureur martiale ; ses yeux s’allumoient ; il couroit çà et là avec rage ; il poussoit des cris d’imprécation et d’encouragement, excitant par ses hurlements sa meute sanguinaire, et lui-même toujours en tête de la chasse. À la bouche du canon, notre duc étoit calme comme à la porte d’un salon. Peut-être n’auroit-il pu être le grand homme qu’il fut, s’il avoit eu du cœur pour l’amour ou la haine, pour la pitié ou la crainte, pour le regret ou le remords.

Ses qualités étoient bien connues dans l’armée, où il y avoit des partis politiques de toute espèce, et beaucoup de finesse et d’esprit ; mais on avoit en lui une si parfaite confiance, comme dans le premier capitaine du monde, et une telle foi et admiration dans son prodigieux génie et sa fortune, que les soldats mêmes auxquels il voloit notoirement leur paye, les chefs dont il usoit et abusoit (car il se servoit de tous les hommes, grands et petits, qui l’approchoient, comme de ses instruments, et leur prenoit quelque chose, qualité ou propriété, le sang d’un soldat, par exemple, ou un chapeau orné de pierreries ; à un roi cent mille couronnes, ou une portion de six liards à une sentinelle affamée ; ou bien, quand il était jeune, un baiser à une jeune femme, et la chaîne d’or qu’elle avoit au cou, prenant tout ce qu’il pouvoit à femme ou homme, et ayant, comme je l’ai dit, ceci de divin en lui, qu’il pouvoit voir un héros périr ou tomber un passereau avec la même dose de sympathie pour tous deux. Ce n’est pas qu’il fût incapable de larmes ; c’étoit une réserve qu’il pouvoit toujours faire marcher à un moment donné du combat ; il pouvoit tirer une traite aussi bien sur les larmes que sur les sourires, chaque fois qu’il avoit besoin de cette monnoie courante. Il faisoit des courbettes à un décrotteur, comme il flattoit un ministre ou un monarque ; il savoit être hautain et être humble ; menacer, se repentir, pleurer, vous serrer la main ou vous poignarder selon l’occasion), enfin ceux de l’armée qui le connoissoient le mieux et qui avoient eu à en souffrir le plus, étoient aussi ceux qui l’admiroient davantage ; et lorsqu’il passoit le long des lignes allant au combat, ou qu’il galopoit à point nommé vers un bataillon qui chanceloit devant la charge ou le feu de l’ennemi, les hommes qui foiblissoient, officiers et soldats, reprenoient courage en voyant le calme splendide de son visage, et sentoient que sa volonté les rendoit irrésistibles.

Après la grande victoire de Blenheim, l’enthousiasme de l’armée pour le duc, même de ses plus violents ennemis personnels, devint une sorte de rage ; les officiers mêmes qui le maudissoient au fond du cœur étoient parmi les plus frénétiques à l’acclamer. Qui auroit pu refuser son tribut d’admiration à une telle victoire et à un tel vainqueur ? Ce n’est pas celui qui écrit ceci. Un homme peut faire tant qu’il voudra profession de philosophie ; mais celui qui combattit ce jour-là doit ressentir un tressaillement d’orgueil lorsqu’il se le rappelle.

La droite des François étoit postée près du village de Blenheim, sur le Danube, où étoient les quartiers du maréchal Tallard ; leur ligne s’étendant sur une lieue et demie peut-être de terrain, devant Lutzingen et jusqu’à une colline boisée, autour de la base de laquelle, et agissant contre le prince de Savoie, étoient quarante de ses escadrons. Là étoit un village que les François avoient brûlé, le bois étant, dans le fait, un meilleur abri et plus aisé à garder qu’aucun village.

Entre ces deux villages et les lignes françoises couloit un petit ruisseau, n’ayant pas plus de deux pieds de large, à travers un marais que les chaleurs du temps avoient presque desséché ; et ce ruisseau étoit la seule séparation entre les deux armées, la nôtre arrivant et se rangeant en bataille devant les François à six heures du matin, en sorte que notre ligne étoit tout à fait en vue de la leur ; et la totalité de cette grande plaine étoit noire et couverte de troupes plusieurs heures avant que la canonnade commençât.

De part et d’autre cette canonnade dura plusieurs heures. Les canons françois étoient en tête de leur ligne, et faisoient beaucoup de mal surtout à notre cavalerie, et à notre aile droite composée des Impériaux sous le prince de Savoie, qui ne pouvoit avancer ni son artillerie ni ses lignes, le terrain devant lui étant coupé de fossés, de marais, et d’un passage fort difficile pour les canons.

Ce fut passé midi que l’attaque commença sur notre gauche, où commandait lord Cutts, le plus brave et le plus aimé des officiers de l’armée angloise. Et alors, comme pour compléter son expérience de la guerre, notre jeune aide de camp ayant vu deux grandes armées en face l’une de l’autre en ligne de bataille, et ayant eu l’honneur de porter à cheval des ordres d’un bout à l’autre de la ligne, reçut, appendice assez commun de la gloire militaire, un bon coup sur le casaquin, en compagnie de plusieurs centaines d’autres braves, presque au commencement de cette fameuse journée de Blenheim. Un peu après midi, les dispositions pour l’attaque étant terminées avec beaucoup de retard et de difficulté et sous un feu redoutable des canons ennemis, qui étoient mieux postés et plus nombreux que les nôtres, un corps d’Anglois et de Hessois, avec le major général Rowe, commandant à l’extrême gauche de notre ligne, marcha sur Blenheim, avançant avec une grande bravoure, le major général à pied, avec ses officiers, à la tête de la colonne, et marchant, chapeau bas, intrépidement en face de l’ennemi, qui faisoit pleuvoir un feu terrible de ses canons et de sa mousqueterie, auquel nos gens avoient ordre de ne point répondre, excepté à coups de pique et de baïonnette, quand ils atteindroient les palissades françoises. Rowe marcha intrépidement sur elles, et en frappa le bois de son épée, avant que nos gens chargeassent. Il tomba à l’instant même frappé d’un coup de feu, ainsi que son colonel, son major et plusieurs officiers ; et nos troupes poussant des acclamations et des hourras, et allant de l’avant, comme elles firent, avec immensément de résolution et de bravoure, furent néanmoins arrêtées par le feu meurtrier qui partoit des défenses de l’ennemi, puis attaquées en flanc par une charge furieuse de la cavalerie françoise qui balaya de Blenheim et tailla en pièces un grand nombre de nos hommes. Trois assauts désespérés de nos gens de pied furent faits et repoussés par l’ennemi ; en sorte que nos colonnes d’infanterie furent mises en désordre et s’enfuirent, repassant comme elles purent ce petit ruisseau qu’elles avoient traversé si résolûment une heure auparavant, et poursuivies par la cavalerie françoise, qui nous massacroit et nous tailloit en pièces.

Et alors les vainqueurs furent reçus par une furieuse charge de la cavalerie angloise sous le général d’Esmond, le général Lumley, derrière les escadrons de laquelle les fuyards trouvèrent un refuge, et se reformèrent, tandis que Lumley repoussoit la cavalerie françoise, chargeant jusqu’au village de Blenheim et aux palissades où Rowe et plusieurs autres centaines de vaillants anglois gisoient entassés en monceaux. Au delà de ce moment, M. Esmond ne sait rien de cette fameuse victoire ; car un coup de feu abattit son cheval, et le jeune gentilhomme qui le montoit tomba sans connoissance sous l’animal ; il revint à lui il ne sait combien de temps après, pour s’évanouir encore à force de souffrir et de perdre au sang. Un sentiment confus de gens qui gémissoient autour de lui, une on deux pensées incohérentes pour celle qui occupoit maintenant une si grande place dans son cœur, et l’idée qu’ici se terminoient sa carrière, et ses espérances et ses malheurs, c’est tout ce qu’il se rappelle de ces heures. Quand il fut réveillé, ce fut par une violente souffrance ; on lui avoit ôté sa cuirasse, son domestique lui soutenoit la tête, le bon et fidèle garçon du Hampshire étoit tout en pleurs au-dessus de son maître, qu’il avoit trouvé et cru mort ; et un chirurgien sondoit une blessure à l’épaule, que M. Esmond devoit avoir reçue au moment où son cheval avoit été tué et étoit tombé sur lui. Sur ces entrefaites, le combat avoit cessé à cette extrémité de la plaine ; le village étoit au pouvoir des Anglois, ses braves défenseurs étant prisonniers, ou en fuite, ou noyés, nombre d’entre eux, dans les eaux voisines du Danube. Sans les fidèles recherches de l’honnête Lockwood, c’en étoit fait sans doute d’Esmond et de cette sienne histoire. Les maraudeurs étoient à dépouiller les corps gisants sur le champ de bataille, et Jack avoit fendu le crâne avec la crosse de son mousquet à un de ces messieurs qui avoit débarrassé Esmond de son chapeau et de sa perruque, de sa bourse, et des beaux pistolets montés en argent que lui avoit donnés la douairière, et il fouilloit dans ses poches en quête de quelque autre trésor, quand Jack Lockwood arriva et mit fin au triomphe de ce drôle.

Des hôpitaux pour nos blessés furent établis à Blenheim, et Esmond y resta plusieurs semaines en très-grand danger pour sa vie ; la blessure dont il souffroit n’étoit pas très-grave, et la balle avoit été extraite par le chirurgien sur le lieu où notre jeune gentilhomme l’avoit reçue ; mais une fièvre se déclara le jour suivant, comme il étoit à l’hôpital, et elle faillit l’emporter. Jack Lockwood dit qu’il parloit de la façon la plus extravagante, durant son délire ; qu’il s’appeloit le marquis d’Esmond ; et, saisissant un des aides du chirurgien qui venoit panser ses blessures, juroit qu’il étoit M Béatrix, et qu’il feroit d’elle une duchesse pour peu qu’elle voulût dire oui. Il passoit le jour dans ces folles imaginations et vana somnia, tandis que l’armée chantait le Te Deum pour la victoire, et qu’avoient lieu ces fameuses fêtes qui furent données à notre duc, maintenant prince de l’Empire, par le roi des Romains et sa noblesse. Sa Grâce revint en Angleterre par Berlin et Hanovre, et Esmond perdit les réjouissances qui eurent lieu dans ces villes, et auxquelles son général prit part en compagnie des autres officiers généraux qui voyageoient avec notre grand capitaine. Lorsqu’il put se mettre en route, ce fut par la capitale au duc de Wurtemberg, Stuttgard, qu’il s’en retourna chez lui, visitant de nouveau Heidelberg, d’où alla à Manheim, et de là eut un ennuyeux mais facile voyage par eau, en descendant le Rhin, qu’il eût trouvé fort beau et fort délicieux, n’étoit que son cœur soupiroit après ses foyers, et quelque chose de bien plus beau et de plus délicieux encore.

Presque aussi brillantes et aussi bienvenues que les yeux de sa maîtresse lui apparurent les lumières de Harwich, lorsque le bâtiment l’y amena de Hollande. Il ne se passa pas beaucoup d’heures avant que lui, Esmond, fût à Londres, vous pouvez bien le croire, et reçu à bras ouverts par la vieille douairière de Chelsea, qui jura dans son jargon françois-anglois qu’il avoit l’air noble, que sa pâleur l’embellissoit, qu’il étoit un Amadis et méritoit une Gloriana ; et, ô flammes et dards ! quelle fut sa joie d’apprendre que sa maîtresse était de service, et en ce moment avec Sa Majesté à Kensington ! Quoique M. Esmond eût dit à Jack Lockwood de se procurer des chevaux et qu’ils partiroient le soir pour Winchester, lorsqu’il apprit cette nouvelle, il contremanda sur-le-champ les chevaux ; il n’avoit plus affaire dans le Hants : tout son espoir et son désir étoient à une couple de milles, dans les murs du parc de Kensington. Le pauvre Harry n’avoit jamais regardé jusque-là au miroir avec tant d’anxiété pour voir s’il avoit le bel air, et si sa pâleur lui seyoit réellement : il ne s’était jamais tant occupé de la frisure de sa perruque, et du goût de sa broderie et de son point qu’à ce moment où M. Amadis alloit se présenter à Mme Gloriana. Le feu des lignes françoises étoit-il à moitié aussi meurtrier que les œillades assassines de Sa Seigneurie ? Ô dards et ravissements, qu’ils étoient beaux ses yeux !

Et de même que, devant le soleil flamboyant du matin, la lune s’efface dans le ciel et devient presque invisible, Esmond songea, en rougissant peut-être, à une autre charmante figure pâle, triste et languissante, et s’effaçant aussi à la vue avec son doux regard affectueux ; un de ces regards comme le dernier que dut jeter Eurydice sur son amant, lorsque le Destin et Pluton l’appelèrent et qu’elle entra dans le royaume des Ombres.

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