‹ Henry EsmondChapitre 25 sur 43 · 2 · 10

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Le goût du plaisir que pouvoit avoir Esmond (et il aimoit à desipere in loco, ni plus ni moins que la plupart des jeunes gens de son âge), il pouvoit maintenant le satisfaire dans toute son étendue, et dans la meilleure compagnie qu’offroit la ville. Quand l’armée alla dans ses quartiers d’hiver, ceux des officiers qui avoient du crédit ou de l’argent obtinrent aisément un congé, et trouvèrent beaucoup plus agréable de passer leur temps dans Pall-Mall et Hyde-Park que de rester tout l’hiver derrière les fortifications des lugubres vieilles villes de Flandre, où étoient réunies les troupes angloises. Des yachts et des paquebots alloient et venoient chaque jour entre les ports hollandois et flamands et Harwich ; les routes de là à Londres et les grandes auberges étoient pleines de gens de guerre ; les tavernes et les ordinaires de la ville regorgeoient d’habits rouges ; et les levers de notre grand duc à Saint-James étoient aussi suivis qu’ils l’avoient été à Gand et à Bruxelles, où nous le traitions, et où il nous traitoit, avec la pompe et la cérémonie d’un souverain. Quoique Esmond eût été nommé à une lieutenance dans le régiment des fusiliers dont ce célèbre officier, le brigadier John Richmond Webb, étoit colonel, il n’avoit jamais rejoint ce régiment, ni été présenté à son excellent commandant, bien qu’ils eussent fait la même campagne ensemble, et pris part à la même bataille. Mais étant aide de camp du général Lumley, qui commandoit la division de cavalerie, et l’armée marchant à sa destination sur le Danube par différentes routes, Esmond n’avoit pas encore rencontré son chef et ses futurs camarades du fort, et ce fut à Londres, dans Golden-square, où logeoit le major général Webb, que le capitaine Esmond eut l’honneur de rendre pour la première fois ses devoirs à celui qui devoit être dans la suite son ami, son patron et son commandant.

Ceux qui se souviennent de ce brillant et accompli gentilhomme doivent se rappeler la réputation qu’il avoit, et dont il n’étoit pas peu fier, je crois, d’être le plus bel homme de l’armée ; un poëte, qui écrivit une mauvaise pièce de vers trois ans plus tard, fait cette description de Webb :

« Au noble péril, Webb marche le premier ; toutes ses troupes suivent son grand exemple ; en tête de la ligne, le général s’avance sévèrement, de l’air dont Mars court au combat : le ciel propice doit certainement préserver un héros beau comme Pâris et brave comme Hector. »

M. Webb trouva ces vers tout aussi beaux que ceux de M. Addison sur la campagne de Blenheim, et, dans le fait, être Hector à la mode de Pâris étoit une partie de l’ambition de ce galant homme. Il eût été difficile de trouver un officier dans toute l’armée, ou parmi les brûlants courtisans et cavaliers de la maison du roi qui combattaient sous Vendôme et Villeroy dans l’armée opposée à la nôtre, qui fût soldat plus accompli et plus parfait gentilhomme, et plus brave ou de meilleure mine. Et, si M. Webb croyoit ce que le monde disoit de lui, et étoit profondément convaincu de son incontestable mérite, de sa beauté et de sa valeur, qui a le droit de lui en faire une querelle ? Cette satisfaction de soi-même le tenait en bonne humeur, et ses amis et subordonnés en avoient le bénéfice.

Il étoit issu d’une fort ancienne famille du Wiltshire, qu’il mettait au-dessus de toutes les familles du monde ; il pouvoit prouver une descendance en droite ligne du roi Édouard I, et son premier ancêtre, Roaldus de Richmond, combattit à côté de Guillaume le Conquérant dans la plaine de Hastings. « Nous étions gentilshommes, Esmond, disoit-il, quand les Churchill n’étoient que des postillons. » C’étoit un homme très-grand, ayant en souliers six pieds trois pouces anglois (dans ses grandes bottes fortes, avec sa haute perruque blonde et son chapeau à plume, il ne devoit pas avoir moins de huit pieds). « Je suis plus grand que Churchill, disoit-il en se mirant dans la glace, et je suis mieux fait ; et si les femmes ne veulent pas aimer un homme qui n’a pas de verrue sur le nez, ma foi, je n’y saurois que faire, et Churchill a l’avantage sur moi en cela. » Le fait est qu’il se mesuroit toujours avec le duc, et qu’il demandoit toujours à ses amis de les mesurer. Et parlant, avec cette franchise qu’il avoit, le verre en main, les plaisants rioient et l’encourageoient ; ses amis en étaient fâchés pour lui ; les intrigants et les flatteurs l’excitoient à ce jeu, et les rapporteurs alloient tout redire au quartier général, et augmenter la dissidence qui existait déjà entre le grand capitaine et un des plus habiles et des plus braves lieutenants qu’il eût jamais eus.

Son animosité contre le duc était si visible, qu’on s’en apercevoit dans la première demi-heure de conversation avec le général Webb ; et sa femme, qui l’adoroit et le trouvoit cent fois plus grand, plus beau et plus brave que la nature prodigue ne l’avoit fait, avoit pour le grand duc cette haine violente qu’il convient aux femmes fidèles de nourrir contre les ennemis de leurs maris. Non pas que milord duc le fût encore : M. Webb avoit dit mille choses contre lui, que son supérieur avoit pardonnées ; et Sa Grâce, qui avoit des espions partout, avoit appris mille choses de plus que Webb n’en avoit jamais dit. Mais il ne coûtoit point à ce grand homme de pardonner ; et il passoit avec la même facilité sur une injure ou sur un bienfait.

Si quelqu’un de mes enfants prenoit la peine de lire ces Mémoires de son ancêtre, je ne voudrois pas qu’il jugeât le grand duc sur ce qu’un contemporain a écrit de lui. Nul homme n’a été si immensément loué et décrié que ce grand homme d’État et guerrier ; comme, il est vrai, nul homme ne méritoit mieux la plus grande louange et la plus forte censure. Si celui qui écrit ceci se joint à ce dernier parti, très-vraisemblablement une pique personnelle doit être la cause de sa mauvaise disposition.

Lorsqu’il se présenta au lever du commandant en chef, Sa Grâce n’eut pas le moindre souvenir de l’aide de camp du général Lumley, et quoiqu’il connût parfaitement bien la famille d’Esmond, ayant servi avec les deux lords (milord Francis et le vicomte, le père d’Esmond) en Flandre, et dans la garda du duc d’York, le duc de Marlborough, qui étoit bienveillant et serviable pour les représentants censés légitimes du vicomte Castlewood, ne fit aucune attention au pauvre lieutenant qui portoit leur nom. Un mot obligeant, un seul regard d’approbation eût changé l’opinion d’Esmond sur ce grand homme, et, au lieu d’une satire que sa plume ne peut s’empêcher de faire, qui sait si l’humble historien n’auroit pas écrit un panégyrique ? Nous n’avons qu’à changer de point de vue, et la plus grande action devient basse ; comme, lorsqu’on retourne une longue-vue, un géant paroît un pygmée. Vous pouvez décrire ; mais qui peut dire si votre vue est claire ou non, ou si vos renseignements sont exacts ? Si le grand personnage eût dit un mot aimable au petit (comme il seroit descendu de son carrosse doré pour donner la main à Lazare couvert de haillons et de plaies, s’il eût cru que Lazare pouvoit lui être de quelque utilité), nul doute qu’Esmond n’eût combattu pour lui de toutes ses forces avec la plume et l’épée ; mais monseigneur le lion n’avoit pas besoin de maître rat pour le moment ; et Musculus s’en alla grignoter dans l’opposition.

Toujours est-il qu’un jeune gentilhomme qui, aux yeux de sa famille et à ses propres yeux sans doute, passoit pour un héros consommé, n’attira pas plus l’attention de ce grand héros du jour que le plus petit tambour de l’armée de Sa Grâce. La douairière de Chelsea étoit furieuse de ce dédain pour sa famille, et elle eut une grande bataille avec lady Marlborough, comme lady Castlewood s’obstinoit à appeler la duchesse. Sa Grâce étoit à présent maîtresse de la garde-robe de Sa Majesté, et un des plus grands personnages de ce royaume, comme son mari l’étoit de toute l’Europe, et la bataille des deux dames eut lieu dans le salon de la reine.

La duchesse, en réponse à une vive réclamation de ma tante, dit avec hauteur qu’elle avoit fait de son mieux pour la branche légitime des Esmond, et qu’on ne pouvoit pas espérer qu’elle se chargeroit de pourvoir les petits bâtards de la famille.

« Bâtards ! dit la vicomtesse en fureur ; il y a des bâtards parmi les Churchill, comme le sait Votre Grâce, et le duc de Berwick est assez bien pourvu.

— Madame, dit la duchesse, vous savez à qui la faute s’il n’y a pas aussi de tels ducs dans la famille Esmond, et comment la petite intrigue de certaine dame a avorté. »

L’ami d’Esmond, Dick Steele, qui étoit de service auprès du prince, entendit la dispute des dames à la cour. « Et, ma foi, dit Dick, je crois, Harry, que ta parente a eu le dessous. »

Il ne put garder l’histoire pour lui ; elle avoit couru tous les cafés avant la nuit ; elle fut imprimée dans une nouvelle à la main avant qu’il fût un mois, et « la réponse de Sa Grâce la duchesse de M-rlb-r-gh à une dame papiste de la cour, jadis favorite du feu R—J--cq-s » fut imprimée dans une demi-douzaine d’endroits, avec une note portant que « cette duchesse, quand le chef de la famille de cette lady trouva dernièrement la mort dans un duel fatal, n’eut pas de repos qu’elle n’eût obtenu une pension pour l’héritier orphelin et la veuve, de la bonté de Sa Majesté. » La querelle n’avança pas beaucoup les affaires du pauvre Esmond, et même elle le rendit si honteux de lui-même, qu’il n’osa plus se remontrer aux levers du commandant en chef.

Dans le cours des dix-huit mois qui s’étoient passés depuis qu’Esmond n’avoit vu sa chère maîtresse, le bon père de celle-ci, le vieux doyen, quitta cette vie, ferme dans ses principes jusqu’à son dernier jour, et enjoignant à sa famille de toujours se rappeler que le frère de la reine, le roi Jacques III, étoit le souverain légitime. Il fit une fin fort édifiante, à ce que dit sa fille à Esmond, et, ce qui la surprit fort, après sa mort (car il avoit toujours vécu fort pauvrement), milady trouva que son père n’avoit pas laissé moins de trois mille livres sterling après lui, qu’il lui léguoit.

Avec cette petite fortune, lady Castlewood, quand arriva le tour de service de sa fille, fut en état de venir à Londres, où elle prit une petite maison élégante à Kensington, dans le voisinage de la cour, amenant ses enfants avec elle, et c’est là qu’Esmond trouva ses amis.

Quant au jeune lord, sa carrière universitaire s’étoit terminée assez brusquement. L’honnête Tusher, son gouverneur, avoit trouvé mon jeune gentilhomme tout à fait intraitable. Milord lui rendoit la vie très-dure à force de tours, et, comme les enfants élevés au logis, se livroit à une foule d’extravagances, si bien que le docteur Bentley, le nouveau principal de la Trinité, crut devoir écrire à la vicomtesse Castlewood, mère de milord, pour la prier de retirer le jeune seigneur d’un collège où il refusoit d’apprendre, et où il ne faisoit que du mal par l’exemple de son insubordination. Dans le fait, je crois qu’il mit presque le feu à Nevil’s-court, cette belle construction quadrangulaire que sir Christopher Wren avoit récemment faite dans notre collége. Il assomma l’homme d’un proctor qui vouloit l’arrêter dans quelque fredaine nocturne ; il donna un dîner le jour de naissance du prince de Galles, qui étoit à quinze jours du sien, et là, les vingt jeunes gens alors présents sortirent après boire, ayant porté la santé du roi Jacques, fenêtres ouvertes, et chanté des chansons de cavaliers, et crié : « Vive le roi ! » dans la grande cour, si bien que le principal sortit de chez lui à minuit et dissipa le tumultueux rassemblement.

Cette escapade de milord couronna toutes les autres, et le Révérend Thomas Tusher, domestique chapelain de très-honorable lord vicomte Castlewood, voyant que ses prières et ses sermons n’étoient d’aucune utilité temporelle à Sa Seigneurie, résigna ses fonctions de gouverneur, et alla se marier à la veuve du brasseur de Southampton, et l’emmena, elle et son argent, à son presbytère de Castlewood.

Milady ne pouvoit en vouloir à son fils d’avoir bu à la santé du roi Jacques, étant elle-même une loyale tory, comme l’étoit toute la famille Castlewood, et elle donna son acquiescement avec un soupir, sachant peut-être que son refus ne serviroit de rien, au désir qu’avoit le jeune lord d’entrer au service. Elle auroit aimé qu’il fût dans le régiment de M. Esmond, espérant que Harry pourroit servir de tuteur et de conseiller à son volontaire cousin ; mais mon jeune lord ne voulut entendre parler que des Gardes, et on lui eut une commission dans le régiment au duc d’Ormond ; en sorte qu’Esmond trouva milord enseigne et lieutenant lorsqu’il revint d’Allemagne après la campagne de Blenheim.

L’effet produit par les deux enfants de lady Castlewood lorsqu’ils parurent en public fut extraordinaire, et il fut bientôt question d’eux dans toute la ville ; on déclara n’avoir jamais vu un si beau couple ; la santé de la jeune fille d’honneur fut portée à toutes les tables et dans toutes les tavernes, et quant à mon jeune lord, sa bonne mine fut plus admirée encore que celle de sa sœur. Une centaine de chansons furent faites en leur honneur, et, comme c’étoit la mode du jour, mon jeune lord fut loué dans ces poésies anacréontiques aussi chaudement que Bathylle. Vous pouvez croire qu’il accepta fort complaisamment l’opinion de la ville sur son compte, et qu’il se rendit, avec cette franchise et cette charmante humeur qu’il montroit toujours, à l’idée qu’il étoit le plus joli garçon de tout Londres.

La vieille douairière de Chelsea, quoiqu’on ne pût jamais lui faire reconnoître que mistress Béatrix eût aucune beauté (opinion à laquelle, comme on peut l’imaginer, un grand nombre de dames se rangèrent), avoua qu’elle étoit amoureuse de lui ; et Henry Esmond, à son retour à Chelsea, se trouva tout à fait supplanté auprès d’elle par son jeune parent. Cet exploit d’avoir porté la santé du roi à Cambridge l’auroit séduite, dit-elle, quand il n’y auroit eu que cela. Où ce cher enfant avoit-il pris tant de beauté ? demandoit-elle. Ce n’étoit pas de son père, ni de sa mère assurément. D’où lui venoient ces nobles manières, et ce bel air si parfait ? Ce n’étoit pas cette veuve campagnarde de Walcote qui les lui avoit pu donner. Esmond avoit son opinion à lui sur la veuve campagnarde de Walcote, dont la grâce paisible et l’amabilité sereine lui avoient toujours semblé la perfection des bonnes manières, quoiqu’il n’essayât pas d’entamer à ce sujet une discussion avec sa tante ; mais il pouvoit s’associer à presque toutes les louanges que la vieille douairière ravie prodiguoit à milord vicomte, car jamais il n’avoit vu un gentilhomme plus charmant, plus séduisant. Castlewood n’avoit pas autant d’esprit que d’enjouement. « Ses yeux disent de bonnes choses, disoit M. Steele, et son rire anime autant la conversation que dix reparties de M. Congreve. J’aimerois autant boire une bouteille avec lui qu’avec M. Addison, et l’écouter parler que d’entendre Nicolini. Quel homme s’est jamais grisé avec plus de grâce que milord Castlewood ? Je donnerois tout au monde pour porter mon vin (quoique, par le fait, Dick portât le sien fort bien et en portât beaucoup, qui plus est) comme cet incomparable jeune homme. Quand il est sobre, il est délicieux ; et quand il est gris, il est parfaitement irrésistible. » Et faisant allusion à son favori, Shakspeare, qui étoit tout à fait passé de mode jusqu’à ce que Steele lui eût rendu la vogue, Dick compara lord Castlewood au prince Hal, et il lui plut d’affubler Esmond du sobriquet d’enseigne Pistol.

La maîtresse de la garde-robe, la plus grande dame d’Angleterre après la reine, ou même avant Sa Majesté, comme disoit le monde, quoiqu’on ne pût jamais la décider à dire un mot poli à Béatrix, qu’elle avoit fait nommer à sa place de demoiselle d’honneur, prit sur-le-champ en faveur son frère. Quand le jeune Castlewood, dans son nouvel uniforme, et ayant l’air d’un prince des Contes de fées, vint rendre ses devoirs à Sa Grâce, elle regarda une minute en silence le jeune homme rougissant et confus devant elle ; puis elle se mit à sangloter bel et bien, et le baisa devant ses filles et la compagnie.

« C’étoit l’ami de mon enfant, dit-elle au milieu de ses sanglots. Mon Blandford auroit pu être comme lui ! » Et chacun vit, après cette marque de faveur de la duchesse, que l’avancement de mon jeune lord étoit assuré, et l’on s’empressa autour du favori de la favorite, qui devint plus vain et plus léger, et de meilleure humeur que jamais.

Mme Béatrix, cependant, faisoit des conquêtes de son côté, et dans le nombre étoit un pauvre gentilhomme qui avait eu le cœur percé par ses jeunes yeux deux années auparavant, et qui ne s’étoit jamais bien guéri de cette blessure ; il savoit certainement combien étoit sans espoir toute passion qui s’adressoit là, et il avoit pris cet excellent, quoique honteux remedium amoris, une prompte retraite devant l’enchanteresse, et une longue absence loin d’elle ; et n’ayant pas été dangereusement frappé cette première fois, Esmond se remit bientôt de son mal, et, s’il l’avoit toujours, il n’en savoit rien et le supportait aisément. Mais lorsqu’il revint après Blenheim, la jeune personne de seize ans, qui lui avoit paru le plus bel objet que ses yeux eussent rencontré depuis deux années, étoit arrivée à une telle perfection de beauté, qu’aussitôt elle s’asservit le pauvre diable qui avoit déjà échappé ses charmes. Alors il ne l’avoit vue que deux jours, et s’étoit enfui ; maintenant il la voyoit continuellement, et, quand elle étoit à la cour, il ne la perdoit pas de vue. Quand elle sortoit, il suivoit à cheval le carrosse de sa mère ; quand elle paroissoit en public, il étoit près d’elle dans sa loge, ou au parterre à la regarder ; quand elle alloit à l’église, il étoit sûr d’y être, quoiqu’il ne pût écouter le sermon, et étoit prêt à la conduire à sa chaise si elle daignoit accepter ses services et le choisir dans une vingtaine de jeunes gens qui étoient toujours autour d’elle. Lorsqu’elle partoit, accompagnant Sa Majesté à Hampton-court, Londres étoit plongé dans les ténèbres. Dieux ! quelles nuits Esmond a passées, songeant à elle, rimant pour elle, causant d’elle ! Son ami Dick Steele faisoit à cette époque la cour à la jeune dame, mistress Scurlock, qu’il épousa ; elle avoit un logement dans Kensington-square, tout à côté de la maison qu’avoit là Milady Castlewood. Dick et Harry, ayant les mêmes visées, se rencontroient constamment à Kensington. Ils étoient toujours à rôder autour, ou à s’en éloigner d’un air lugubre, ou à y courir précipitamment. Ils vidèrent des vingtaines de bouteilles aux Armes du Roi, chacun babillant de ses amours, et permettant à l’autre de parler à la condition qu’il écouteroit à son tour. Il résulta de là une grande intimité entre eux, quoique, pour le reste de leurs amis, ils aient dû être insupportables. Les vers d’Esmond à Gloriana au clavecin, au Bouquet de Gloriana, à Gloriana à la cour, parurent cette année-là dans l’Observateur. Ne les avez-vous jamais lus ? Ils furent trouvés jolis, et attribués par quelques personnes à M. Prior.

Cette passion n’échappa point, — comment l’eût-elle pu ? — aux yeux clairvoyants de la maîtresse d’Esmond. Il lui dit tout. Que ne fera point un homme dans la frénésie de l’amour ? À quelle bassesse ne descendra-t-il pas ? Quelles tortures ne fera-t-il pas subir aux autres pour soulager son égoïste cœur d’une partie de sa peine ? Jour sur jour il venoit trouver sa chère maîtresse, et lui verser dans l’oreille ses folles espérances, ses supplications ses rapsodies, ses ravissements. Elle écoutoit, sourioit, consoloit avec une pitié et une douceur infatigables. Esmond étoit l’aîné de ses enfants, se plaisoit-elle à dire ; et quant à sa bienveillance, qui avoit ou auroit jamais attendu autre chose d’elle, qui étoit un ange de bonté et de miséricorde ? Après ce qui a été dit, il est presque inutile d’ajouter que les vœux du pauvre Esmond furent déçus. Que peut faire un lieutenant sans un nom et sans le sou, quand tout ce qu’il y a de plus considérable entre en lice ? Esmond ne songea pas même à demander la permission d’aspirer à un prix qu’il savoit si fort au-dessus de sa portée, et il consumoit sottement son existence dans de lâches soupirs et des désirs impuissants. Quelles nuits de rage, quels jours de tourments, d’élans de passion refoulés, de désolante jalousie, il peut se rappeler ! Béatrix ne pensoit pas plus à lui qu’au laquais qui suivoit sa chaise. Ses plaintes ne la touchoient pas le moins au monde ; ses transports la fatiguoient plutôt : elle ne se soucioit pas plus de ses vers que de ceux de Dan Chaucer, qui est mort depuis Dieu sait combien de centaines d’années ; elle ne le haïssoit point, elle le dédaignoit plutôt ; et tout ce qu’elle pouvoit faire étoit de le tolérer.

Un jour, après avoir parlé à la mère de Béatrix, sa chère, tendre, constante maîtresse, pendant des heures, toute la journée, épanchant sa flamme et sa passion, son désespoir et sa rage, revenant sans cesse à son thème, parcourant la chambre, mettant en pièces les fleurs qui étoient sur la table, tordant et cassant en petits morceaux la cire de l’écritoire, et se livrant à toutes les extravagances de la passion ; ayant vu enfin sa maîtresse toute pâle et toute rendue de fatigue à force de compatir à sa peine et de soigner sa fièvre pour la centième fois, Esmond saisit son chapeau et prit congé. Lorsqu’il fut dans Kensington-square, il lui vint un remords de la fatigue douloureuse qu’il avoit fait subir à la plus chère, à la plus tendre amie qu’un homme ait jamais eue. Il rentra dans la maison dont le domestique n’avoit pas encore refermé la porte, remonta rapidement l’escalier, et trouva sa maîtresse où il l’avoit laissée dans l’embrasure de la fenêtre, regardant les champs du côté de Chelsea. Elle se mit à rire, tout en essuyant les larmes qui étoient dans ses doux yeux ; il se jeta à ses genoux et s’y cacha le visage. Elle avoit à la main la tige d’un œillet, une des fleurs, qu’il avoit mises en pièces. « Oh ! pardonnez-moi, pardonnez-moi, ma très-chère et ma toute bonne, dit-il ; je suis dans l’enfer, et vous êtes l’ange qui m’apporte une goutte d’eau.

— Je suis votre mère, vous êtes mon fils, et je vous aime toujours, » dit-elle en croisant les mains sur lui ; et il partit réconforté et humilié de songer à cette merveilleuse constance d’affection et de sensibilité que cette chère dame lui avoit prodiguée sans relâche.

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