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MM. les huissiers avoient une table à Kensington, et la garde un magnifique dîner chaque jour à Saint-James, et Esmond avoit le choix entre ces deux ordinaires. Dick Steele aimoit mieux la table des gardes que celle des gentilshommes huissiers, où il y avoit moins de vin et plus de cérémonie ; et Esmond eut mainte joyeuse après-dînée en compagnie de son ami, et cent fois, pour le moins, il dut faire porter Dick dans sa chaise. S’il y a de la vérité dans le vin, suivant l’ancien adage, quel aimable caractère ce devoit être que celui de Dick ! Plus il prenoit de vin, plus chez lui débordoit l’amabilité. Sa conversation n’avoit pas tant d’esprit que de charme. Il ne disoit jamais un mot qui pût blesser personne, et devenoit plus bienveillant à mesure qu’il devenoit plus gris. Bien des plaisants se moquoient du pauvre garçon lorsqu’il étoit dans cet état, et le prenoient pour but de leurs sarcasmes ; mais il y avoit en lui une amabilité et un enjouement pleins de fantaisie, qui avoient beaucoup plus de charme pour Esmond que la conversation sans bonhomie des plus brillants esprits, avec leurs reparties élaborées et leurs sévérités affectées. Je crois bien que Steele luisoit plus qu’il n’étinceloit. Ces fameux beaux esprits des cafés (M. William Congreve, par exemple, quand sa goutte et sa grandeur lui permettoient de venir parmi nous) faisoient des coups très-brillants, une demi-douzaine par soirée quelquefois ; mais, comme les tirailleurs, quand ils avoient lâché leur coup, ils étoient obligés de se mettre à couvert jusqu’à ce que leur arme fût rechargée, et d’attendre que l’ennemi leur offrît une nouvelle chance, tandis que Dick ne pensoit jamais que son compagnon de table pût lui servir de but, et ne voyoit en lui qu’un ami à qui serrer la main. Le pauvre garçon avoit mis la moitié de la ville dans sa confidence ; chacun étoit au fait de ses amours et de ses dettes, de ses créanciers et de la dureté de sa maîtresse. La première fois qu’Esmond arriva à Londres, l’honnête Dick étoit tout feu et flamme pour une jeune personne, une fortune des Indes Occidentales, qu’il épousa. Une couple d’années après, la dame étoit morte, la fortune à peu près mangée, et le digne veuf aussi ardent à la poursuite d’une beauté nouvelle que s’il n’eût jamais courtisé, épousé et enterré la dernière.
Quittant la table des Gardes par un beau soleil d’après-midi, où Dick avoit eu par hasard un accès de sobriété, son ami et lui descendaient Germain-street, quand Dick, tout d’un coup, quitta le bras de son compagnon, et courut après un gentleman qui examinoit un in folio à la librairie qui est près de l’église de Saint-James. C’étoit un grand homme blond, en habit couleur de tabac, avec une épée toute simple, et l’air presque râpé, du moins si on le comparoit au capitaine Steele, qui aimait à orner sa joyeuse et ronde personne des plus beaux habits, et qui étoit tout brillant d’écarlate et de galon d’or. Le capitaine s’élança donc vers le lecteur de l’étalage, le prit dans ses bras, le serra contre son cœur, et l’auroit baisé, car Dick étoit toujours à embrasser et à baiser ses amis ; mais l’autre recula avec une rougeur sur sa face pâle, ayant l’air de se refuser à cette manifestation publique de l’estime de Steele.
« Mon très-cher Joe, où t’es-tu caché depuis un siècle ? s’écrie le capitaine, tenant toujours les deux mains de son ami. Voilà quinze jours que je languis après toi.
— Quinze jours ne sont pas un siècle, dit l’autre avec beaucoup de bonne humeur (il avoit des yeux bleus pâles, extraordinairement brillants, et une figure parfaitement régulière et belle, comme une statue peinte). Et je me suis caché… où pensez-vous ?
— Quoi ! pas de l’autre côté de l’eau, mon cher Joe ? dit Steele d’un air de grande alarme ; tu sais que j’ai toujours…
— Non, dit son ami, l’interrompant avec un sourire ; nous n’en sommes pas venu à une pareille extrémité, Dick. Je me suis caché, monsieur, dans un endroit où on ne songe jamais à vous trouver, chez moi, où je vais fumer une pipe et boire un verre de vin des Canaries ; Votre Honneur y veut-il venir ?
— Harry Esmond, viens ici, s’écrie Dick. Tu m’as entendu parler mainte et mainte fois de mon très-cher Joe, mon ange gardien ?
— Oui vraiment, dit M. Esmond avec un salut ; mais ce n’est pas de vous seulement que j’ai appris à admirer M. Addison. Nous aimions les bons vers a Cambridge aussi bien qu’à Oxford, et j’en sais plusieurs de vous par cœur, quoique j’aie pris un habit rouge… O qui canoro blandius Orpheo Vocale ducis carmen ; continuerai-je, monsieur ? dit M. Esmond, qui en effet avait lu et aimé les charmantes poésies latines de M. Addison, comme tous les érudits du temps les connoissoient et les admiroient.
— C’est le capitaine Esmond, qui a été à Blenheim, dit Steele.
— Lieutenant Esmond, dit l’autre avec un profond salut, au service de M. Addison.
— J’ai entendu parler de vous, dit M. Addison avec un sourire ; et effectivement toute la ville savoit la malheureuse histoire de la tante douairière d’Esmond et de la duchesse.
— Nous allions au George prendre une bouteille avant le spectacle, dit Steele ; veux-tu être des nôtres, Joe ? »
M. Addison dit que son logis étoit tout proche, où il étoit encore assez riche pour donner une bonne bouteille de vin à ses amis ; et il invita les deux messieurs à venir chez lui, dans Haymarket, où ils allèrent en conséquence.
« Cela me donnera du crédit auprès de ma propriétaire, dit-il avec un sourire, quand elle verra deux aussi beaux messieurs que vous monter mon escalier. »
Et il fit poliment aux deux visiteurs les honneurs de son appartement, qui étoit fort mesquin, quoique aucun grand de la terre ne sût recevoir ses hôtes avec une grâce plus parfaite et plus élégante. Un dîner frugal, consistant en une tranche de viande et un pain de deux sous, attendoit le maître de la maison. « Mon vin vaut mieux que ma cuisine, dit M. Addison ; milord Halifax m’a envoyé ce vin de Bourgogne. » Et il posa devant ses amis une bouteille et des verres, et mangea son dîner plus que simple en très-peu de minutes ; après quoi tous trois se mirent à l’œuvre et commencèrent à boire. « Vous voyez, dit M. Addison en montrant sa table à écrire, où étoit une carte de la bataille de Hochstedt, et plusieurs gazettes et brochures relatives à cette affaire, que je m’occupe aussi de vos affaires, capitaine. Je suis engagé comme gazetier poétique, pour dire la vérité, et j’écris un poëme sur cette campagne. »
Esmond donc, à la requête de son hôte, lui conta ce qu’il savoit de la fameuse bataille, dessina la rivière sur la table, aliquo mero, et, à l’aide de quelques bouts de pipe de tabac, figura l’avance de l’aile gauche où il avoit combattu.
Une feuille ou deux de vers étoient déjà sur la table parmi nos gobelets et nos bouteilles, et Dick, après s’être amplement restauré aux dépens de ces dernières, prit les pages écrites presque sans rature, de la fine et nette écriture de l’auteur, et se mit à en lire des passages avec beaucoup d’énergie et de volubilité. Aux endroits qui exigeoient une pause, le lecteur enthousiaste s’arrêtoit et applaudissoit à tout rompre.
Esmond sourioit de l’enthousiasme de l’ami d’Addison. « Vous êtes comme les bourgeois allemands, dit-il, et les princes sur la Moselle ; quand notre armée faisoit halte, ils envoyoient toujours une députation complimenter le chef, et le saluoient de toute leur artillerie du haut des murailles.
— Et buvoient à la santé du grand général ensuite, n’est-ce pas ? dit le capitaine en se versant gaiement rasade, car il ne se faisoit jamais prier pour rendre cette sorte de témoignage au mérite d’un ami.
— Et le duc, puisque vous me faites jouer le rôle du duc, dit M. Addison avec un sourire et un peu de rougeur, faisoit raison à ses amis à son tour. Sérénissime Électeur de Covent-Garden, je bois à la santé de Votre Altesse. » Et il se remplit un verre.
Joseph n’avoit guère besoin d’être plus sollicité que Dick à cette sorte d amusement ; mais le vin ne sembloit jamais échauffer le cerveau de M. Addison ; il ne faisoit que lui délier la langue, tandis que le capitaine Steele perdoit la tête et la parole à la première bouteille.
Quel que fût le mérite des vers, et, pour dire la vérité, M. Esmond en trouva quelques-uns plus que médiocres, l’enthousiasme de Dick pour son chef ne se refroidit jamais, et, dans chaque trait de plume d’Addison, Steele voyoit un coup de maître. Sur ces entrefaites, Dick en étoit venu a cette partie du poëme où le barde décrit, avec autant de douceur que s’il racontoit une danse de l’Opéra ou une innocente et bucolique mêlée de coups de bâton à une foire de village, cette sanglante et impitoyable partie de notre campagne dont le souvenir doit faire monter la rougeur au front de tout soldat qui y prit part, lorsqu’on nous ordonna de ravager et dévaster le pays de l’Électeur, et que la flamme et le meurtre, le carnage et le crime saccagèrent une grande partie de ses États ; quand Dick en vint à ces vers :
« Poussé par la vengeance, le soldat prend en main et le fer et le feu, et ravage le pays. La flamme pétillante consume les moissons par milliers ; par milliers les villages tombent en cendres. Aux bois épais, les troupeaux laineux se retirent, et, mêlés au bétail mugissant, bêlent confusément. Leurs maîtres tremblants partagent leur sombre retraite, et les cris des petits enfants retentissent dans chaque buisson. Le soldat aux écoutes reste immobile de douleur, répugnant à obéir aux justes ordres de son chef. Le chef gémit, dominé par une généreuse pitié, de voir ses justes ordres si bien obéis. »
En ce moment le vin et l’amitié avoient mis le pauvre Dick dans un état de stupidité complète, et il dit le dernier vers avec un hoquet empreint de sensibilité qui fit partir l’un de ses auditeurs d’un éclat de rire.
« J’admire la licence de vos poëtes, dit Esmond à M. Addison. (Dick, après avoir lu les vers, avoit dû partir, insistant pour baiser ses deux chers amis avant son départ, et sortant en chancelant, sa perruque sur les yeux.) J’admire votre art : le meurtre de la campagne se fait sur une musique militaire, comme une bataille à l’Opéra, et les vierges crient en harmonie quand nos grenadiers victorieux entrent dans leurs villages. Savez-vous quel spectacle c’étoit (en ce moment, peut-être le vin avoit échauffé aussi la tête de M. Esmond), quel triomphe vous célébrez ? quelles scènes de honte et d’horreur se passèrent, auxquelles présidoit le génie du commandant, aussi calme que s’il n’appartenoit point à notre sphère ? Vous parlez du « soldat aux écoutes, immobile de douleur, » du « chef qui gémit, dominé par une généreuse pitié. » Selon moi, le chef ne se soucioit pas plus des cris des enfants que du bêlement des troupeaux, et nombre de nos brigands égorgeoient les uns ou les autres avec la même facilité. Je fus honteux de mon métier, quand je vis commettre ces horreurs qui se passoient aux yeux de tout le monde. Vous sculptez dans vos vers bien polis une imposante image de la Victoire souriante ; je vous dis, moi, que c’est une grossière, une difforme, une sauvage idole, hideuse, sanglante et barbare. Les rites accomplis devant elle sont choquants rien qu’à y penser. Vous autres grands poëtes, vous devriez la montrer telle qu’elle est, laide et horrible, et non belle et sereine. Ô monsieur ! si vous aviez fait cette campagne, croyez-moi, jamais vous ne l’auriez chantée de la sorte. »
Durant cette petite sortie, M. Addison écoutoit, fumant sa longue pipe et souriant fort tranquillement. « Que voulez-vous ? dit-il. À l’époque civilisée où nous vivons, et selon les règles de l’art, il est impossible que la muse peigne des tortures ou se souille les mains des horreurs de la guerre. Ces choses s’indiquent plutôt qu’elles ne se décrivent ; il en est ainsi dans les tragédies grecques que vous avez lues, je présume (et certes il ne sauroit y avoir de plus élégants spécimens de composition) ; Agamemnon est tué, ou les enfants de Médée sont égorgés hors de la scène, le chœur occupant le théâtre et chantant ce qui se passe sur une musique pathétique. J’essaye quelque chose de ceci, mon cher monsieur, dans mon humble manière ; c’est un panégyrique que je me propose d’écrire, et non une satire. Si je chantois comme vous le voulez, la ville mettroit le poëte en pièces et brûleroit son livre par la main du bourreau. Est-ce que vous ne fumez pas ? De toutes les herbes qui croissent sur la terre, la nicotiane est assurément la plus calmante et la plus salutaire. Nous devons peindre notre grand duc, poursuivit M. Addison, non comme un homme, ce qu’il est sans doute, avec des foiblesses ainsi que nous autres, mais comme un héros. C’est dans un triomphe, et non dans une bataille, que votre humble serviteur monte son maigre Pégase. Nous autres poëtes de collége, nous trottons, vous savez, sur des bidets fort doux d’allure ; ça été, de temps immémorial, une partie de la profession du poëte de célébrer en vers les actions des héros, et de chanter les hauts faits que vous accomplissez, vous autres, hommes de guerre. Il faut que je suive les règles de mon art, et la composition d’un chant tel que celui-ci doit être harmonieuse et majestueuse, et non familière ou trop près de la vérité vulgaire. Si parva licet, si Virgile put invoquer le divin Auguste, un plus humble poëte des bords de l’Isis peut célébrer une victoire et un conquérant de notre nation, dans les triomphes duquel tout Breton a sa part, et dont la gloire et le génie contribuent à l’honneur individuel de chaque citoyen. Quand y a-t-il eu, depuis les jours de nos Henry et de nos Édouard, un fait d’armes comme celui où vous-même vous vous êtes distingué ? S’il est en mon pouvoir de le chanter dignement, je le ferai et j’en serai reconnoissant à ma muse. Si j’échoue comme poëte, comme Breton du moins, je veux faire preuve de loyauté, et lancer en l’air mon bonnet et pousser un hourra en l’honneur du vainqueur :
Rheni pacator et Istri,
Omnis in hoc uno variis discordia cessit
Ordinibus ; lætatur eques, plauditque senator,
Votaque patricio certant plebeia favori. »
— Il y avoit des gens aussi braves à cette affaire, dit M. Esmond (qui ne pouvoit se décider à aimer le duc de Marlborough, ni oublier les histoires qu’il entendoit dans sa jeunesse sur l’égoïsme et la perfidie de ce grand capitaine), il y avoit à Blenheim des hommes qui valoient bien le chef, que ni chevaliers, ni patriciens n’ont applaudis, en faveur de qui ne se sont élevées ni voix plébéiennes ni voix patriciennes, et qui gisent là oubliés sous la terre. Quel est le poëte qui les chantera ?
— Chanter les vaillantes âmes des héros envoyés à Adès ! dit M. Addison avec un sourire ; les voudriez-vous célébrer toutes ? Si je puis me hasarder à critiquer quelque chose dans une œuvre si admirable, l’énumération des vaisseaux dans Homère m’a toujours paru un peu fatigante ; qu’auroit donc été le poëme, si l’auteur eût enregistré les noms des capitaines, lieutenants et soldats, de rang en rang ? Une des plus grandes qualités d’un grand homme, c’est le succès ; c’est le résultat de toutes les autres ; c’est en lui une puissance latente qui force la faveur des dieux et subjugue la fortune. Entre tous ses dons, j’admire celui-là dans le grand Marlborough. Être brave ? tout homme est brave. Mais être victorieux comme il l’est, il y a là, je trouve, quelque chose de divin. En présence de l’occasion, la grande âme du chef resplendit, et le dieu se révèle. La mort même le respecte et passe à côté de lui pour en abattre d’autres. La guerre et le carnage fuient devant lui pour ravager d’autres parties du champ de bataille, comme Hector devant le divin Achille. Vous dites qu’il est sans pitié ; les dieux n’en ont pas davantage ; ils sont au-dessus de cela et surhumains. Le combat qui foiblit reprend des forces à son aspect, et, partout où il se porte, la Victoire charge avec lui. »
Une couple de jours après, quand M. Esmond revit son poétique ami, il trouva que cette pensée, venue dans la chaleur de la conversation, avoit été améliorée et avoit pris corps dans les fameux vers qui sont vraiment les plus beaux du poëme de la Campagne. Comme les deux messieurs étoient occupés à causer, M. Addison se donnant le plaisir de fumer sa pipe, la petite servante de la maison monta, précédant un gentilhomme en beaux habits galonnés qui avoient évidemment figuré à la cour ou au lever d’un grand personnage. La fumée de la pipe fit tousser un peu le courtisan, et il promena un regard curieux sur la chambre, qui avoit une assez pauvre apparence, comme celui qui y demeuroit, du reste, avec son vieil habit couleur de tabac et sa simple perruque à nœuds.
« Comment va le magnum opus, monsieur Addison ? dit l’homme de cour en jetant un coup d’œil sur les papiers qui étoient sur la table.
— Nous nous en occupions tout à l’heure, dit Addison (le plus grand courtisan d’Angleterre n’auroit pu avoir une plus brillante politesse, ou une plus grande dignité de manières) ; voici le plan, dit-il, sur la table : hac ibat Simois, ici couloit la petite rivière de Nebel, hic est Sigeia tellus, ici sont les quartiers de Tallard, au fourneau de cette pipe, à l’attaque desquels étoit présent le capitaine Esmond. J’ai l’honneur de le présenter à M. Boyle ; et M. Esmond me dépeignoit aliquo prœlia mixta mero, quand vous êtes entré. *
C’étoit effectivement ce que faisoient les deux messieurs lorsque arriva la visite, et Addison, avec son sourire habituel, parlant de M. Webb, le colonel du régiment d’Esmond (qui commandoit une brigade dans l’action et s’y distingua fort), se lamentoit de ne pouvoir trouver une rime convenable à Webb ; autrement le brigadier auroit eu place dans les vers du poëte. « Et, quant à vous, vous n’êtes que lieutenant, dit Addison, et la muse ne peut s’occuper que des officiers supérieurs. »
M. Boyle se mouroit d’envie d’entendre le poëme, disant que milord Trésorier et milord Halifax partageoient son impatience ; et Addison, rougissant, se mit à lire ses vers, et je soupçonne qu’il en savoit les endroits foibles aussi bien que le critique le plus sévère. Quand il en vint aux vers où il décrit l’ange qui « inspira aux bataillons repoussés de revenir à la charge, et enseigna à la bataille incertaine où sa fureur devoit éclater, » il lut avec beaucoup de chaleur, en regardant Esmond comme pour dire : « Vous savez d’où vient cette comparaison, de notre entretien et de notre bouteille de vin de Bourgogne, l’autre jour. »
Les deux auditeurs du poëte furent pris d’enthousiasme et applaudirent les vers de toutes leurs forces. L’homme de cour s’élança de son siége dans le ravissement. « Pas un mot de plus, mon cher monsieur, dit-il. Confiez-moi ces papiers, je les défendrai au péril de ma vie. Laissez-moi les lire à milord Trésorier avec qui j’ai rendez-vous dans une demi-heure. J’ose promettre que les vers ne perdront rien à être lus par moi, et alors, monsieur, nous verrons si lord Halifax aura le droit de se plaindre de ce qu’on ne paye plus la pension de son ami. »
Et sans plus d’affaire, le courtisan galonné se saisit des pages manuscrites, les mit de sa main à manchettes sur son cœur, fit un geste des plus gracieux avec son chapeau, et avec un sourire et une révérence sortit, laissant derrière lui une odeur de pommade.
« La chambre n’est-elle pas toute sombre, dit Addison en la regardant, après la splendide apparition et la disparition de ce gracieux messager ? Il l’illuminoit tout entière. Votre écarlate, monsieur Esmond, peut supporter n’importe quelle lumière ; mais ce vieil habit râpé, comme il avoit l’air usé à cette clarté éblouissante ! Est-ce que vraiment ils feront quelque chose pour moi ? continua-t-il. Lorsqu’au sortir d’Oxford j’entrai dans le monde, mes protecteurs me firent de grandes promesses ; et vous voyez à quoi elles ont abouti, un logement au deuxième étage avec un dîner de douze sols de chez le traiteur. Eh bien ! je suppose que cette promesse-ci ira rejoindre les autres, et que la fortune me promènera comme la drôlesse a fait depuis sept ans. Tout cela n’est que fumée, dit-il en souriant et en faisant sortir un nuage de sa pipe. La pauvreté, Esmond, n’a rien qui ne soit supportable ; une honnête dépendance elle-même n’a rien dont un honnête homme ne puisse s’accommoder. Je suis sorti du giron d’Alma Mater, tout gonflé des éloges qu’elle faisoit de moi et pensant faire figure dans le monde avec les talents et l’instruction qui m’avoient valu une renommée qui n’étoit pas mince dans notre collège. Le monde est l’Océan, et Isis et Charwell ne sont que de petites gouttes dont la mer ne tient aucun compte. Ma réputation finissoit à un mille de Maudlin-Tower ; personne ne fit attention à moi, et j’appris ceci du moins, à faire contre fortune bon cœur. L’ami Dick a fait une figure dans le monde et m’a dépassé à la course depuis longtemps. Qu’importe un peu de nom ou un peu de fortune ? Il n’est pas de fortune qu’un philosophe ne puisse endurer. Je n’ai pas été inconnu comme étudiant, et pourtant j’ai été forcé pour vivre de me faire meneur d’ours et d’apprendre à épeler à un enfant. Eh bien ! quoi ? La vie n’a pas été agréable, mais elle a été possible : l’ours étoit supportable. Si cette ressource vient à manquer, je retournerai à Oxford ; et quelque jour, quand vous serez général, vous me trouverez curé en soutane et rabat, et Votre Honneur sera le bienvenu à mon cottage de campagne et à un pot d’ale à deux sols. Ce n’est pas la pauvreté qui est le plus dur à supporter ou le lot le moins heureux dans la vie, dit M. Addison en faisant tomber la cendre de sa pipe. Voyez, ma pipe est fumée. Aurons-nous une autre bouteille ? J’en ai encore une couple dans le buffet, et de la bonne espèce. Pas davantage ? Sortons et faisons un tour sur le Mail, ou entrons au théâtre voir la comédie de Dick. Ce n’est pas un prodige d’esprit ; mais Dick est un bon garçon, quoiqu’il ne mette pas la Tamise en feu. »
Àun mois de là, le billet de M. Addison avoit gagné un prix prodigieux à la loterie de la vie. Toute la ville étoit dans un transport d’admiration pour son poëme de la Campagne, que Dick Steele déclamoit dans tous les cafés de Whitehall et de Covent-Garden. Les beaux esprits de l’autre côté de Temple-Bar le proclamèrent tout d’un coup le plus grand poëte que le monde eût vu depuis des siècles ; le peuple crioit hourra pour Marlborough et pour Addison, et, qui plus est, le parti qui étoit au pouvoir prit soin d’un poëte si méritant ; et M. Addison eut l’emploi de commissaire de l’accise, que le fameux M. Locke laissoit vacant, et s’éleva de cette place à d’autres honneurs et dignités, sa prospérité depuis lors jusqu’à la fin de sa vie n’ayant guère été interrompue. Mais je doute qu’il n’ait pas été plus heureux dans son galetas de Haymarket qu’il ne le fut jamais dans son splendide palais de Kensington ; et je crois que la fortune qui lui vint sous la forme de la comtesse, sa femme, ne fut qu’une mégère et une pie-grièche.
Toute gaie qu’étoit la ville, ce n’étoit qu’un bien triste endroit pour M. Esmond, que son enchanteresse y fût ou n’y fût pas, et il fut aise quand son général le prévint qu’il s’en retournoit à la division de l’armée qui étoit en quartiers d’hiver à Bois-le-Duc. Sa chère maîtresse lui dit adieu avec une mine joyeuse ; sa bénédiction, il savoit qu’il l’avoit toujours et partout où le sort le conduisoit. Mistress Béatrix étoit de service auprès de Sa Majesté à Hampton-court, et lui baisa le bout de ses jolis doigts en manière d’adieu, lorsqu’il y alla pour prendre congé d’elle. Elle reçut son parent dans un salon d’attente où étoient une demi-douzaine d’autres dames de la cour, en sorte que ses grandes phrases, s’il avoit eu l’intention d’en faire (et c’est fort probable), furent impossibles ; et elle annonça à ses amies que son parent alloit à l’armée, d’une façon aussi dégagée que si elle eût dit qu’il alloit au café. Il demanda d’une mine assez lamentable si elle avoit quelques ordres pour l’armée, et elle voulut bien dire qu’elle aimeroit à avoir une mante de dentelle de Malines. Elle lui fit une impertinente révérence en retour de son lugubre salut. Elle daigna baiser le bout de ses doigts de la fenêtre où elle se tenoit riant avec les autres dames, et le vit par hasard lorsqu’il se rendoit au Toy. La douairière de Chelsea ne fut pas fâchée de se séparer de lui cette fois. « Mon cher, vous êtes triste comme un sermon, » lui fit-elle l’honneur de lui dire en françois ; effectivement, les gens dans l’état où il étoit sont loin d’être d’amusants compagnons ; et, d’ailleurs, l’inconstante vieille femme avoit trouvé un plus aimable favori, et raffoloit de son cher lieutenant de la garde. Frank resta encore quelque temps, et ne rejoignit l’armée que plus tard, à la suite de Sa Grâce le commandant en chef. Sa chère mère, la veille du jour où Esmond s’en alla, et comme ils dînoient tous trois ensemble, fit promettre à Esmond d’être bon pour son fils, et supplia Frank de prendre exemple de son parent comme d’un loyal gentilhomme et d’un brave soldat, voulut-elle bien dire : et au moment de la séparation, elle ne donna pas le moindre signe de défaillance ou de foiblesse, quoique, Dieu le sait, ce tendre cœur fût assez peureux quand il s’agissoit des autres, toute courageuse qu’elle étoit à supporter ses propres peines.
Le général d’Esmond s’embarqua à Harwich. C’étoit un beau spectacle de voir sur le pont M. Webb, vêtu d’écarlate, agitant son chapeau comme notre yacht levoit l’ancre, et que les canons saluoient du rivage. Harry ne revit son vicomte que trois mois après, à Bois-le-Duc, lorsque Sa Grâce le duc vint prendre le commandement ; et Frank apporta un tas de nouvelles du pays ; comme quoi il avoit soupé avec cette actrice-ci et s’étoit lassé de celle-là ; comme quoi il avoit battu M. Saint-John et à table et auprès de mistress Mountford, du théâtre de Haymarket (une enchanteresse de cinquante ans dont le jeune garnement s’étoit figuré être amoureux) ; comme quoi sa sœur faisoit toujours des siennes et avoit planté là un jeune baron pour un vieux comte. « Je ne comprends pas Béatrix, dit-il ; elle ne se soucie d’aucun de nous ; elle ne pense qu’à elle ; elle n’est jamais heureuse que lorsqu’elle querelle ; mais quant à ma mère, ma mère, Harry, c’est un ange. » Harry chercha à pénétrer le jeune homme de la nécessité de faire tout son possible pour plaire à cet ange, de ne pas trop boire, de ne pas faire de dettes, de ne pas courir après les jolies filles flamandes, etc., comme il convenoit qu’un aîné parlât à un cadet. « Mais que Dieu te bénisse ! dit le jeune garçon ; je puis faire ce que je veux, je sais qu’elle ne m’en aimera pas moins. » Et, en effet, il fit ce qu’il voulut. Tout le monde le gâtoit, et son grave parent tout autant que les autres.