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Le dimanche de la Pentecôte, le fameux 23 mai 1706, mon jeune lord se trouva pour la première fois au feu de l’ennemi, que nous trouvâmes posté en ordre de bataille, ses lignes s’étendant à trois milles et plus, sur le terrain élevé qui est derrière la petite rivière de Gheet, et ayant à sa gauche le petit village d’Anderkirk ou Autre-Église, et à sa droite Ramillies, qui a donné son nom à une des plus brillantes et plus désastreuses journées que l’histoire ait jamais enregistrées.
Là notre duc rencontra de nouveau son ancien ennemi de Blenheim, l’électeur de Bavière, et le maréchal Villeroy, sur lequel le prince de Savoie avoit remporté la fameuse victoire de Chiari. Quel Anglois ou quel François ne connoît pas l’issue de cette journée ? Ayant choisi son terrain, ayant une force supérieure à celle des Anglois, et, en outre, les excellentes troupes espagnoles et bavaroises, toute la maison du roi avec lui, le plus brillant corps de cavalerie du monde, en une heure (et en dépit de la prodigieuse bravoure de la maison du roi, qui chargea le centre de notre ligne et la rompit), cette magnifique armée de Villeroy fut complètement mise en déroute par des troupes qui marchoient depuis douze heures, et par l’intrépide habileté d’un commandant qui, en présence de l’ennemi, sembloit vraiment le Génie même de la Victoire.
Je crois que c’étoit plutôt par conviction que par politique, quoique cette politique fût assurément la plus prudente du monde, que ce grand duc parloit toujours de ses victoires avec une modestie extraordinaire, et comme si ce n’étoit pas tant son admirable génie et son courage qui avoient opéré ces prodiges, que comme s’il étoit un spécial et fatal instrument aux mains de la Providence, qui vouloit absolument la défaite de l’ennemi. Avant l’action, il assistoit toujours au service de l’Église, et professoit la ferme croyance que les armes de notre reine étoient bénies et notre victoire certaine. Toutes les lettres qu’il écrivoit après la bataille respirent plutôt le respect religieux que la joie ; et il attribue la gloire de ces exploits, dont j’ai entendu de petits officiers et de simples soldats se vanter avec une gloriole pardonnable, nullement à sa propre bravoure ou à son habileté, mais à la surveillance protectrice du ciel, qu’il sembloit toujours regarder comme notre allié spécial. Et notre armée finit par le croire, et l’ennemi apprit aussi à le penser ; car nous n’allions jamais au combat sans être parfaitement convaincus qu’il aboutiroit à une victoire ; et les François, après l’issue de Blenheim, et cet étonnant triomphe de Ramillies, ne nous rencontroient plus sans considérer la partie comme perdue avant qu’elle fût commencée, et la fortune de notre général comme irrésistible. Ici, comme à Blenheim, le duc eut un cheval tué sous lui, et lui-même on le crut mort un moment. Comme il remontoit sur un autre, Binfield, son premier écuyer, s’agenouillant pour tenir l’étrier de Sa Grâce, eut la tête emportée par un boulet. Un gentilhomme françois, de la maison du roi, qui étoit notre prisonnier, a dit à celui qui écrit, qu’au moment de la charge de la maison du roi, quand leur cavalerie et la nôtre étoient aux prises, un officier irlandois reconnut le prince duc, et s’écriant : « Marlborough, Marlborough ! » lui tira son pistolet à bout portant, et qu’une vingtaine d’autres pistolets et carabines furent déchargés sur lui. Pas un coup ne le toucha ; il passa à travers les cuirassiers françois l’épée en main, et sans aucune blessure, et, calme et souriant, rallia la cavalerie allemande qui chanceloit devant les ennemis, ramena sur eux ces escadrons et les vingt d’Orkney, et força les François de repasser la rivière, menant lui-même la charge, et déjouant le seul dangereux mouvement que les François eussent fait ce jour-là.
Le major-général Webb commandoit la gauche de notre ligne, et avoit son propre régiment sous les ordres de leur bien-aimé colonel. Ni lui ni eux ne démentirent leur réputation de bravoure en cette occasion ; mais c’étoit de son cher jeune lord qu’Esmond étoit inquiet, ne l’ayant vu qu’une seule fois dans tout le cours de la journée, qu’il avoit apporté un ordre du commandant en chef à M. Webb. Quand notre cavalerie, ayant tourné le flanc droit de l’ennemi par Overkirk, l’eut jeté dans une entière confusion, il y eut un mouvement général en avant, et toute notre ligne d’infanterie, passant la petite rivière et le marais, gravit le terrain élevé où les François étoient postés, poussant des acclamations, et l’ennemi se retirant devant elle. Il y avoit à cela plus de gloire que de danger, les bataillons françois n’attendant jamais qu’on pût échanger quelques coups de pique ou de baïonnette, et les artilleurs abandonnant leurs pièces que notre ligne laissoit derrière elle à mesure qu’elle avançoit et que les François se replioient.
La retraite se fit d’abord avec assez d’ordre ; mais bientôt elle se changea en déroute, et il résulta de cette panique un effroyable massacre des François : en sorte qu’une armée de soixante mille hommes fut complètement écrasée et détruite dans le cours d’une couple d’heures. C’étoit comme si un ouragan eût enveloppé une flotte compacte et nombreuse, qu’il l’eût dispersée à tous les vents, mise en pièces, coulée bas, anéantie : afflavit Deus, dissipati sunt. L’armée françoise de Flandre étoit perdue ; son artillerie, ses étendards, son trésor, ses provisions et munitions étoient restés sur le champ de bataille : les pauvres diables s’étoient même enfuis sans leurs marmites, qui sont autant le palladium de l’infanterie françoise que celui des janissaires du Grand Seigneur, et autour desquelles ils se rallient même plus qu’autour de leurs lis.
La poursuite, et un terrible carnage qui s’ensuivit (car la lie d’une bataille, si brillante qu’elle ait pu être, n’est qu’un vil résidu de rapine, de cruauté, de soûlerie et de pillage), dépassèrent de beaucoup la plaine de Ramillies.
L’honnête Lockwood, le domestique d’Esmond, avoit sans doute envie d’être lui-même du nombre des maraudeurs et de prendre sa part du butin : car lorsque, l’action finie et les troupes arrivées sur le terrain où elles dévoient passer la nuit, le capitaine dit à Lockwood d’aller chercher un cheval, il demanda, d’un air fort piteux, si Son Honneur avoit l’intention de l’emmener ; mais Son Honneur lui permit d’aller à ses affaires, et Jack détala enchanté. Dès qu’il vit son maître à cheval, Esmond se rendit, non sans danger et difficulté, au quartier général de Sa Grâce, et eut bien vite trouvé où étoit le quartier des aides de camp, dans un bâtiment extérieur de ferme, où plusieurs gentilshommes étoient assis, buvant, chantant et soupant. S’il avoit quelque inquiétude au sujet de son jeune cousin, elle fut aussitôt dissipée. Un de ces messieurs chantoit une chanson sur un air que M. Farquhar et M. Gay avoient employé tous deux dans leurs admirables comédies, et qui étoit alors très-populaire dans l’armée ; après la chanson vint un chœur : « Par delà les monts et bien loin ; » et Esmond entendit la fraîche voix de Frank planant, pour ainsi dire, au-dessus de celles des autres jeunes gens, une voix qui avoit toujours en elle un pathétique naturel, indéfinissable, et qui, en ce moment, emplit les yeux de M. Esmond de larmes de reconnoissance envers Dieu de ce que l’enfant étoit sain et sauf, et en état de rire et de chanter.
Quand le chant fut fini, M. Esmond entra dans la salle, où il connoissoit plusieurs des gentilshommes présents, et là étoit assis mon jeune lord, ayant ôté sa cuirasse, sa veste ouverte, le visage empourpré, ses longs cheveux blonds flottants sur ses épaules, buvant avec les autres ; le plus jeune, le plus gai, le plus beau de la bande. Dès qu’il aperçut Esmond, il posa vite son verre, et, courant vers son ami, il l’entoura de ses deux bras et l’embrassa. La voix de l’autre trembloit de joie en abordant le jeune homme ; il venoit de se dire, comme il se tenoit dans la cour à la clarté de la lune : « Grand Dieu ! quelle scène de meurtre est ici à un mille de nous ! que de centaines et de milliers d’hommes ont affronté le danger aujourd’hui ! Et voici ces garçons chantant le verre en main, et la même lune qui luit sur cet horrible champ de bataille éclaire bien probablement Walcote, où milady est assise, songeant à son enfant qui est à la guerre. » Lorsque Esmond embrassa son jeune élève, cette fois, ce fut avec un sentiment de reconnoissance toute religieuse et avec un plaisir presque paternel qu’il le vit.
Autour de son col étoit une étoile pendue à un ruban rayé, qui étoit faite de petits brillants et pouvoit valoir cent couronnes. « Voyez, dit-il, ne sera-ce pas un joli présent pour ma mère ?
— Qui vous a donné cet ordre ? dit Harry saluant le gentilhomme. L’avez-vous gagné à la bataille ?
— Je l’ai gagné, s’écria l’autre, avec mon épée et ma lance. C’étoit un mousquetaire qui l’avoit au cou, un énorme mousquetaire, aussi grand que le général Webb. Je lui ai crié de se rendre, et que je lui ferois quartier : il m’a appelé petit polisson, et m’a tiré un coup de pistolet, puis il m’a jeté son arme à la tête. J’ai fondu sur lui, monsieur, je lui ai enfoncé mon épée droit dans l’aisselle, et je l’ai brisée dans le corps du drôle. J’ai trouvé dans sa fonte une bourse avec soixante-cinq louis dedans, et un paquet de lettres d’amour, et un flacon d’eau de Hongrie. Vive la guerre ! Voici les dix pièces que vous m’avez prêtées. Je voudrois qu’on se battît tous les jours. » Et il tira sa petite moustache et dit à un domestique d’apporter à souper au capitaine Esmond.
Esmond mangea de fort bon appétit : il n’avoit rien pris depuis vingt heures, au point du jour. Monsieur mon petit-fils, qui lisez ceci, cherchez-vous des récits de siéges et de batailles ? Allez, vous les trouverez dans les livres ad hoc : ceci est simplement l’histoire de votre grand-père et de sa famille. Ce qui fut bien plus agréable pour lui que la victoire, quoique d’elle aussi il puisse dire : Meminisse juvat, ce fut de voir que la journée étoit finie, et que son cher jeune Castlewood étoit sain et sauf.
Et voudriez-vous savoir, fripon, comment il se faisoit qu’un paisible capitaine d’infanterie, et studieux, et assez solitaire garçon de vingt-huit à vingt-neuf ans, qui ne se soucioit pas beaucoup des réjouissances auxquelles se livraient ses camarades, et qu’on ne voyoit jamais perdre son cœur dans aucune ville de garnison ; voudriez-vous savoir pourquoi un tel homme avoit une affection si prodigieuse, une si tendre sollicitude pour un garçon de dix-huit ans ? Attendez, mon bon ami, que vous soyez amoureux de la sœur de votre camarade de classe, et alors vous verrez comme vous serez tendre pour lui. Le général d’Esmond et Sa Grâce le prince-duc étoient notoirement en désaccord, et l’amitié du premier n’étoit aucunement de nature à avancer un homme dont Webb vantoit les services, mais bien plutôt à lui nuire, à ce que disoit l’armée, dans l’esprit du plus important des deux personnages. Quoi qu’il en soit, M. Esmond eut le bonheur d’être cité très-avantageusement par le major-général Webb dans son rapport après l’action ; et le major de son régiment et deux des capitaines ayant été tués dans la journée de Ramillies, Esmond, qui étoit le second des lieutenants, obtint sa compagnie, et eut l’honneur de servir comme capitaine Esmond dans la campagne suivante.
Milord alla passer l’hiver chez lui, mais Esmond eut peur de le suivre. Sa chère maîtresse lui écrivit plus d’une fois pour le remercier, comme savent remercier les mères, d’avoir soigné et protégé son enfant, élevant le mérite d’Esmond bien au-dessus de ce qu’il valoit, car il n’avoit pas mieux fait son devoir que tout autre officier ; et parlant quelquefois, quoique avec ménagement, de Béatrix. Il reçut la nouvelle d’une demi-douzaine au moins de grands partis qui se présentoient pour la jolie fille d’honneur. Elle étoit engagée à un comte, disoient nos gentilshommes de Saint-James, et l’avoit laissé là pour un duc, qui, à son tour, s’étoit retiré. Ce pouvoit être un comte ou un duc qui ferait la conquête de cette Hélène, mais Esmond savoit qu’elle ne se donnerait jamais à un pauvre capitaine. Sa conduite, cela étoit clair, étoit peu satisfaisante pour sa mère, qui parloit à peine d’elle, ou bien la bonne dame pensoit qu’il valoit mieux ne rien dire et laisser faire au temps. En tous cas, Harry avoit raison de se tenir éloigné du fatal objet qui lui avoit toujours fait tant de mal ; il ne demanda pas de congé, et resta à son régiment, qui étoit en garnison à Bruxelles, laquelle ville tomba entre nos mains quand la victoire de Ramillies eut chassé les François de la Flandre.