2 · 13
Comme il étoit un jour dans l’église de Sainte-Gudule, à Bruxelles, admirant l’antique splendeur de l’architecture (et conservant toujours beaucoup d’attachement et de vénération pour la mère Église, qui a été aussi méchamment persécutée en Angleterre qu’elle persécuta jamais elle-même aux jours de sa prospérité), Esmond vit agenouillé, à un autel latéral, un officier en uniforme vert, très-absorbé dans ses dévotions. Quelque chose qui lui étoit familier dans la tournure et l’attitude de l’homme agenouillé frappa le capitaine Esmond, même avant qu’il pût voir son visage. Lorsque l’officier se leva, en mettant dans sa poche un petit bréviaire noir, tel qu’en ont les prêtres, Esmond aperçut des traits si semblables à ceux de son ami et précepteur d’autrefois, le P. Holt, qu’il jeta une exclamation d’étonnement, et fit un pas vers le gentilhomme, qui se disposoit à sortir de l’église. L’officier allemand parut également surpris lorsqu’il vit Esmond, et sa figure, de pâle qu’elle étoit, devint subitement rouge. À cette marque, l’Anglois comprit qu’il ne pouvoit s’être trompé ; et quoique l’autre ne s’arrêtât point, mais au contraire gagnât assez rapidement la porte, Esmond le poursuivit et se retrouva en face de lui au moment où l’officier, prenant de l’eau bénite, se tournoit machinalement vers l’autel pour le saluer avant de quitter le lieu saint.
« Mon père ! dit Esmond en anglois.
— Silence ! Je ne comprends pas. Je ne parle pas anglois, > dit l’autre en latin.
Esmond sourit à ce signe de trouble, et répondit dans la même langue : « Je reconnoîtrois mon Père sous n’importe quel costume, noir ou blanc, avec ou sans barbe ; » car l’officier autrichien étoit habillé tout à fait en militaire, et avoit une moustache aussi guerrière qu’aucun pandour.
Il se mit à rire ; nous étions en ce moment sur les degrés de l’église, et passions à travers la foule de mendiants qui est habituellement là, présentant de petits colifichets à vendre et demandant l’aumône en geignant. « Vous parlez latin à l’angloise, Harry Esmond ; vous avez abandonné la vraie vieille langue romaine que vous saviez jadis ! »
Sa voix étoit très-franche et amicale tout à fait ; la bonne voix d’il y avoit quinze ans ; il donna la main à Esmond en lui parlant.
« D’autres ont changé d’habit, de leur côté, mon Père, dit Esmond, jetant un coup d’œil sur l’accoutrement militaire de son ami.
— Chut ! je suis monsieur ou le capitaine Von Holtz, au service de l’électeur de Bavière, et en mission auprès de Son Altesse le prince de Savoie. Vous pouvez garder un secret, je le sais d’autrefois.
— Capitaine Von Holtz, dit Esmond, je suis votre très-humble serviteur.
— Et vous aussi, vous avez changé d’habit, continua l’autre avec son ton enjoué ; j’ai eu de vos nouvelles à Cambridge et plus tard ; nous avons des amis partout, et j’ai ouï dire que M. Esmond, à Cambridge, étoit aussi bonne lame qu’il étoit mauvais théologien. — Ainsi, pensa Esmond, mon ancien maître d’armes étoit un jésuite comme on le disoit.
— Peut-être avez-vous raison, dit l’autre, lisant dans sa pensée tout comme il faisoit au temps jadis. Vous avez failli être tué à Hochstedt d’une blessure au flanc gauche. Vous étiez avant cela à Vigo, aide de camp du duc d’Ormonde. Vous avez obtenu votre compagnie l’autre jour après Ramillies. Votre général et le prince-duc ne sont point amis ; il est des Webb de Lydiard Tregoze, dans le comte d’York, parent de milord Saint-John. Votre cousin, M. de Castlewood, a fait sa première campagne cette année dans la Garde : oui, je sais plusieurs choses, comme vous voyez. »
Le capitaine Esmond rit à son tour. « Vous avez en effet une curieuse érudition, » dit-il.
Un foible de M. Holt, qui en savoit plus en fait de livres et d’hommes que peu-être aucune personne qu’Esmond eût jamais rencontrée, étoit l’omniscience ; ainsi, sur tous les points qu’il faisoit ici profession de connoître, il avoit presque raison, mais pas tout à fait. La blessure d’Esmond étoit au flanc droit et non au gauche ; son premier général étoit le général Lumley ; M. Webb étoit du Wiltshire, et non du Yorkshire ; et ainsi du reste. Esmond ne jugea point à propos de corriger son ancien maître sur ces erreurs insignifiantes, mais elles servirent à lui faire connoître son caractère, et il sourit de penser que c’étoit là l’oracle de sa jeunesse ; seulement en ce moment il n’étoit plus ni infaillible ni divin.
« Oui, continue le P. Holt ou le capitaine Von Holtz, pour un homme qui n’a pas été en Angleterre depuis huit ans, je sais fort bien ce qui se passe à Londres. Le vieux doyen est mort, le père de milady Castlewood. Savez-vous que vos évêques non conformistes vouloient le sacrer évêque de Southampton, et qu’ils ont fait Collier évêque de Thetford ? La princesse Anne a la goutte et mange trop ; quand le roi reviendra, Collier sera archevêque.
— Amen ! dit Esmond en riant ; et j’espère voir Votre Éminence non plus en bottes fortes, mais en bas rouges, à Whitehall.
— Vous êtes toujours des nôtres, je sais cela ; je l’ai ouï dire quand vous étiez à Cambridge ; le feu lord aussi en étoit, et le jeune vicomte en est aussi.
— Et aussi mon père avant moi, » dit M. Esmond, regardant avec calme l’autre, qui ne laissa voir toutefois aucun signe d’intelligence dans ses impénétrables yeux gris. Comme Harry se rappeloit bien ces yeux gris et leur regard ! Seulement la patte d’oie avoit mis sa ride à l’entour, empreinte du vieux Temps noir, qui s’étoit posée là.
La figure d’Esmond ne voulut pas se montrer plus significative que celle du Père. Il avoit pu y avoir de part et d’autre une foible lueur de reconnoissance, comme on voit briller une baïonnette dans une embûche ; mais chaque parti recula, et alors tout rentra dans les ténèbres.
« Et vous, mon capitaine, où avez-vous été ? dit Esmond, détournant la conversation du terrain dangereux où ni l’un ni l’autre ne tenoit à s’engager.
— Je puis avoir été à Pékin, dit-il, ou je puis avoir été au Paraguay, qui sait ? Je suis maintenant le capitaine Von Holtz, au service de Son Altesse Électorale, venu pour négocier un échange de prisonniers avec Son Altesse de Savoie. »
Il étoit bien connu qu’un fort grand nombre d’officiers dans notre armée étoient portés pour le jeune roi de Saint-Germain, dont le droit au trône étoit incontestable, et dont l’avénement, à la mort de sa sœur, eût été préféré par la plus grande partie du peuple anglois au règne d’un petit prince allemand dont la cruauté, la rapacité, les manières de rustre et les odieux usages étrangers faisoient le sujet de mille histoires. La fierté angloise étoit blessée de penser qu’un piètre duc hollandois, dont les revenus ne s’élevoient pas au dixième de ceux de plusieurs des princes de notre ancienne noblesse angloise, qui ne pouvoit pas parler un mot de notre langue, et que nous nous plaisions à représenter comme une espèce de rustre allemand, se nourrissant d’huile de baleine et de choucroute, avec un troupeau de maîtresses dans une grange, viendroit régner sur le peuple le plus fier et le plus policé du monde. Nous, les vainqueurs du grand monarque, devions-nous nous soumettre à cette ignoble domination ? Que nous faisoit le protestantisme de ce Hanovrien ? N’étoit-il pas notoire (on nous l’avoit dit et fait croire) qu’une des filles de ce héros protestant avoit été élevée sans religion du tout jusqu’à présent, et prête à être luthérienne ou romaine, selon le mari que ses parents trouveroient pour elle ? Ces propos, sans fondement pour la plupart, et dictés par la malveillance, couroient à toutes les tables des régiments ; il n’y avoit guère d’enseigne qui ne les entendît ou n’y prît part, et chacun savoit ou affectoit de savoir que le commandant en chef lui-même avoit des relations avec son neveu, le duc de Berwick (ce fut par un Anglois, Dieu merci, que nous fûmes battus à Almanza), et que Sa Grâce avoit fort à cœur de rétablir sur le trône la race royale de ses bienfaiteurs et de réparer sa trahison précédente.
Ce qu’il y a de certain, c’est que pendant un temps considérable aucun officier de l’armée du duc ne perdit la faveur du commandant en chef pour garder ou proclamer sa loyauté envers la famille exilée. Quand le chevalier de Saint-George, comme s’appeloit le roi d’Angleterre, vint avec les ducs du sang royal de France rejoindre l’armée sous Vendôme, des centaines des nôtres le virent et le saluèrent, et nous dîmes tous qu’il ressembloit à son père en ceci, qui, voyant le combat de la Hogue, entre les vaisseaux françois et les nôtres, avoit fait des vœux pour son pays natal pendant l’action. Mais ceci, du moins, le chevalier le savoit et tout le monde aussi, que, quelque favorables que pussent être au prince les dispositions de nos troupes et de notre général, il n’étoit plus question de rien en face de l’ennemi. Toutes les fois que milord duc rencontreroit une armée françoise, il la combattroit et la battroit, comme il fit à Oudenarde, deux ans après Ramillies, où Sa Grâce remporta une autre de ses incomparables victoires ; et le noble jeune prince qui avoit chargé vaillamment avec la magnifique maison du roi envoya complimenter ses vainqueurs après l’affaire.
Dans cette bataille où le jeune prince électoral de Hanovre, qui combattait de notre côté, se comporta fort galamment, Webb, le cher général d’Esmond, fit merveille, faisant preuve d’une habileté consommée et d’un sang-froid parfait comme général, et payant de sa personne avec la bravoure d’un simple soldat. Esmond eut encore le même bonheur ; il s’en tira sans blessure quoique plus d’un tiers de son régiment fût tué ; il eut de nouveau l’honneur d’être mentionné dans le rapport de son commandant et fut promu au grade de major. Mais il n’est guère besoin de parler de cette action, puisqu’elle a été relatée dans chaque gazette et qu’on s’en est entretenu dans chaque hameau de ce pays. Pour en revenir aux affaires privées de l’auteur, qu’il narre ici sur ses vieux jours et de loin pour ses enfants qui viendront après lui, avant Oudenarde et après cette rencontre fortuite avec le capitaine Von Holtz à Bruxelles, un intervalle de plus d’un an s’écoula durant lequel le capitaine des jésuites et le capitaine des fusiliers de Webb furent fort souvent ensemble. Esmond découvrit sans peine (le fait est que l’autre ne lui en fit point mystère, étant assuré, de longue date, de la fidélité de son élève) que le négociateur de prisonniers étoit un agent de Saint-Germain et qu’il ménageoit des intelligences entre de grands personnages de notre camp et de celui des François. « Mon affaire, dit-il, et je vous en parle parce que je sais que je puis me fier à vous, et parce que vos yeux perçants l’ont déjà découvert, est entre le roi d’Angleterre et ses sujets, occupés ici à combattre le roi de France. Quant à ce qui est de vous et d’eux, tous les jésuites du monde n’empêcheront pas votre querelle : videz-la, messieurs. Saint-George pour l’Angleterre, dis-je, et vous savez qui dit cela, où qu’il puisse être. »
Je pense que Holt aimoit à faire parade de mystère en quelque sorte, et paroissoit et disparoissoit dans notre quartier aussi subitement qu’il revenoit et s’évanouissoit autrefois à Castlewood. Il avoit des passes de l’une à l’autre armée et sembloit savoir (mais avec cette inexactitude qui appartenoit à l’omniscience du Père) également bien ce qui se faisoit dans le camp françois et dans le nôtre. Un jour il donnoit à Esmond des nouvelles d’une grande fête qui avoit eu lieu au quartier françois, d’un souper de M. de Rohan, où il y avoit eu comédie et violons, et puis danse et mascarade : le roi s’y étoit rendu dans la propre guinguette du maréchal Villars. Un autre jour il avoit des nouvelles de la fièvre intermittente de Sa Majesté ; le roi n’avoit pas eu d’accès depuis dix jours, et on pouvoit dire qu’il alloit bien. Le capitaine Holtz fit dans cet intervalle une course en Angleterre, tant il s’occupoit avec ardeur de la négociation des prisonniers ; et ce fut à son retour de ce voyage qu’il commença à s’ouvrir davantage à Esmond et à lui faire, quand l’occasion s’en présenta, dans leurs diverses rencontres, plusieurs des confidences qui sont transcrites ici en bloc.
La raison de ce surcroît de confiance étoit celle-ci : en allant à Londres, l’ancien directeur de la tante d’Esmond la douairière fit visite à Sa Seigneurie à Chelsea et y apprit d’elle que le capitaine Esmond étoit instruit du secret de sa famille et déterminé à ne le jamais divulguer. La connoissance de ce fait grandit Esmond aux yeux de son ancien précepteur, à ce que Holt voulut bien dire, et il admira très-fort Harry pour son abnégation.
« La famille de Castlewood a fait beaucoup plus pour moi que n’a jamais fait la mienne, dit Esmond. Je donnerois ma vie pour elle. Pourquoi lui refuserois-je le seul service qu’il soit en mon pouvoir de lui rendre ? »
Les yeux du bon Père s’emplirent de larmes à ce discours qui sembloit tout simple à l’autre. Il embrassa Esmond et se répandit en témoignages d’admiration ; il dit que c’étoit d’un noble cœur, qu’il étoit fier de lui et attaché à lui comme à son élève et ami, qu’il regrettait plus que jamais de l’avoir perdu et d’avoir été forcé de le quitter à un âge où il auroit pu avoir sur lui de l’influence, le faire entrer dans cette Église, la seule véritable, à laquelle le Père appartenoit, et l’enrôler dans la plus noble armée dont un homme pût faire partie, voulant dire sa propre société de Jésus, « qui compte, dit-il, dans ses troupes les plus grands héros que le monde ait jamais connus ; des guerriers assez braves pour oser ou endurer tout, pour engager n’importe quelle partie, pour mourir de n’importe quelle mort ; des soldats qui ont remporté des triomphes mille fois plus brillants que ceux du plus grand général ; qui ont amené des nations à plier le genou devant leur sacrée bannière, la Croix ; qui ont moissonné des palmes incomparablement plus glorieuses que celles des plus splendides conquérants de la terre, des couronnes d’immortelle lumière et des siéges aux plus hautes places du ciel. »
Esmond fut reconnoissant de la bonne opinion de son vieil ami, quelque peu qu’il partageât l’enthousiasme du père jésuite. « J’ai pensé à cette question-là aussi, dit-il, cher Père, et il prit la main de l’autre ; j’y ai pensé pour moi comme tous les hommes doivent le faire, et je tâche de faire bien, et me fie au ciel avec autant de ferveur dans ma voie que vous dans la vôtre. Six mois de plus avec vous dans mon enfance, et je n’aurois pas demandé mieux. Je pleurois sur mon oreiller à Castlewood quand je songeois à vous, et j’aurois pu être un frère de votre ordre ; et qui sait ? ajouta Esmond avec un sourire, un prêtre dans les ordres, et avec une paire de moustaches et un uniforme bavarois.
— Mon fils, dit le P. Holt en rougissant, dans la cause de la religion et de la royauté tous les déguisements sont permis.
— Oui, interrompit Esmond ; tous les déguisements sont permis, dites-vous, et tous les uniformes, dis-je, noirs ou rouges, une cocarde blanche ou noire, ou un chapeau galonné, ou un sombrero avec une tonsure dessous. Je ne puis croire que saint François-Xavier ait vogué sur la mer dans un manteau, ni qu’il ait ressuscité les morts ; j’ai essayé, et j’en ai été bien près, mais je ne puis. Laissez-moi faire bien et espérer pour le mieux dans ma voie. »
Esmond vouloit couper court à la théologie du bon Père, et il y réussit ; et l’autre, soupirant de l’invincible ignorance de son élève, ne lui retira point son affection, mais lui accorda toute sa confiance, c’est-à-dire tout ce qu’un prêtre peut en accorder : plus que le plus grand nombre, car il étoit bavard de sa nature, et trop avide de parler.
L’amitié que lui témoignoit Holt encouragea le capitaine Esmond à demander, ce qu’il désiroit depuis longtemps savoir et ce que personne ne pouvoit lui dire, quelques détails sur la pauvre mère qu’il s’étoit souvent représentée dans ses rêves et qu’il n’avoit jamais connue. Il raconta à Holt les circonstances qui ont été déjà rapportées dans la première partie de cette histoire, la promesse qu’il avoit faite à son cher lord et la confession de cet ami mourant, et il supplia M. Holt de lui dire ce qu’il savoit de la pauvre femme à laquelle il avoit été enlevé.
« Elle étoit de cette ville-ci, » dit Holt ; et il emmena Esmond voir la rue où avoit demeuré son père à elle, et où, à ce qu’il croyoit, elle étoit née, « En 1676, quand votre père vint ici à la suite du feu roi, alors duc d’York et envoyé en exil, le capitaine Thomas Esmond fit connoissance avec votre mère, la rechercha et en fit sa victime : il m’a conté, dans plusieurs conversations subséquentes, que je me suis senti obligé de tenir secrètes alors, que c’étoit une femme pleine de vertu et de sensibilité, et, à tous égards, une tendre et fidèle créature. Il ne prit que le nom de capitaine Thomas, ayant de bonnes raisons d’être honteux de sa conduite envers elle, et m’ayant parlé maintes fois avec remords de cette conduite, et avec amour de toutes ses aimables qualités. Il avouoit l’avoir traitée fort mal, et qu’à cette époque la débauche, le jeu et la pauvreté se partageoient sa vie. Elle devint grosse de vous, fut maudite par ses pauvres parents lorsqu’ils le découvrirent ; et cependant jamais elle ne fit de reproches, si ce n’est involontairement par ses larmes et par l’affliction empreinte sur ses traits, à l’auteur de sa misère et de sa ruine.
« Thomas Esmond, le capitaine Thomas, comme on l’appeloit, eut une querelle de jeu dont la conséquence fut un duel et une blessure si grave que jamais, à ce que dit son chirurgien, il n’y pourroit survivre. Croyant sa fin certaine et pris de remords, il envoya chercher un prêtre, de cette même église de Sainte-Gudule où je vous ai rencontré ; et, le même jour, après avoir fait sa soumission à notre Église, il fut marié à votre mère, quelques semaines avant votre naissance. Milord vicomte de Castlewood, marquis d’Esmond, par lettres patentes du roi Jacques que je portai moi-même à votre père, Votre Seigneurie fut baptisée à Sainte-Gudule par le même curé qui maria vos parents, et sous le nom de Henry-Thomas, fils de E. Thomas, officier anglois, et de Gertrude Maes. Vous voyez que vous nous appartenez de naissance, et pourquoi je ne vous baptisai point quand vous devîntes mon cher petit élève à Castlewood.
« La blessure de votre père prit une tournure favorable ; peut-être sa conscience fut-elle soulagée par l’acte de justice qu’il venoit d’accomplir, et, à la grande surprise des médecins, il se rétablit. Mais, à mesure que lui revint la santé, ses mauvais penchants revinrent aussi. Il se fatigua de la pauvre fille qu’il avoit perdue ; et, recevant quelque argent de son oncle, milord vieux vicomte, alors en Angleterre, il prétexta des affaires, omit de revenir, et ne revit plus jamais votre pauvre mère.
« Il m’a avoué, d’abord en confession, mais ensuite en causant devant votre tante, sa femme, autrement je n’aurois jamais pu vous révéler ce que je vous raconte maintenant, qu’en arrivant à Londres il écrivit une prétendue confession à la pauvre Gertrude Maes, — Gertrude Esmond, — lui disant qu’il étoit déjà marié en Angleterre avant de s’unir à elle, que son nom n’étoit point Thomas, qu’il étoit sur le point de quitter l’Europe pour une colonie de Virginie, où, en effet, votre famille avoit eu du roi Charles I une concession de terre ; il lui envoyoit de l’argent, la moitié des cent dernières guinées qu’il eût, imploroit son pardon et lui faisoit ses adieux.
La pauvre Gertrude ne se dit jamais que les nouvelles contenues dans cette lettre pouvoient être fausses comme le reste de la conduite de votre père envers elle. Mais un jeune homme de sa condition, qui savoit son histoire, et pour lequel elle avoit du goût avant d’avoir vu le gentilhomme anglois qui étoit la cause de toute sa misère, eut beau lui offrir de l’épouser et de vous adopter comme son propre enfant et de vous donner son nom, elle le refusa. Ce refus ne fit qu’irriter son père, qui l’avoit prise chez lui ; jamais elle ne releva la tête, étant constamment en butte à de mauvais procédés depuis sa chute ; et, quelques pieuses dames de sa connoissance ayant offert de lui payer une petite pension, elle entra dans un couvent et vous fûtes mis en nourrice.
« Une sœur du jeune homme qui vouloit vous adopter fut la personne qui prit soin de vous. Votre mère et cette personne étoient cousines. Elle venoit de perdre un enfant à elle que vous remplaçâtes, votre propre mère étant trop foible et trop malade pour vous nourrir, et bientôt votre nourrice se prit d’une telle affection pour vous, qu’elle répugnoit à vous laisser aller au couvent où votre mère étoit, et où les nonnes choyoient le petit enfant comme elles plaignoient et aimoient sa malheureuse mère. La vocation de celle-ci devint plus forte chaque jour, et au bout de deux ans elle fut reçue sœur de la maison.
« Les parents de votre nourrice étoient des tisserands en soie sortis de France où ils retournèrent, à Arras dans la Flandre françoise, un peu avant que votre mère prononçât ses vœux, et où ils vous emportèrent, à l’âge de trois ans. Arras étoit, avant les dernières rigueurs du roi de France, une ville pleine de protestants, et là le père de votre nourrice, le vieux Pastoureau, celui chez qui vous vécûtes ensuite à Ealing, adopta les doctrines réformées, pervertissant avec lui toute sa maison. Ils furent chassés par l’édit de Sa Majesté Très-Chrétienne, et vinrent à Londres, et montèrent leurs métiers dans Spittlefields. Le vieillard avoit apporté un peu d’argent, et il exerça son industrie, quoique assez pauvrement. Il étoit veuf ; à cette époque sa fille, veuve aussi, tenoit sa maison, et son fils et lui travailloient ensemble. Sur ces entrefaites votre père avoit publiquement avoué sa conversion, tout juste avant la mort du roi Charles (en qui notre Église avoit un autre converti qui ne valoit guère mieux), s’étoit reconcilié avec milord vicomte Castlewood, et avoit épousé comme vous savez, sa fille.
« Il advint que le jeune Pastoureau, allant avec une pièce de brocart chez le mercier qui l’employoit, dans Ludgate-Hill, rencontra son ancien rival qui sortoit d’un ordinaire. Pastoureau reconnut à l’instant votre père, le saisit au collet, et le traita de scélérat, qui avoit séduit sa maîtresse, et ensuite l’avoit abandonnée elle et son fils. M. Thomas Esmond reconnut aussi Pastoureau à l’instant, le supplia de calmer son indignation et ne pas faire d’attroupement autour d’eux ; et il l’invita à entrer dans la taverne d’où il venoit de sortir, et où il lui donneroit toute espèce d’explications. Pastoureau entra, et entendit le maître de l’établissement ordonner au garçon de conduire le capitaine Thomas à une chambre ; c’étoit par son nom de baptême que votre père étoit communément appelé dans les tavernes qu’il fréquentoit, et qui, pour dire la vérité, n’étoient pas des plus respectables.
« Je dois vous dire que le capitaine Thomas, ou milord vicomte plus tard, n’étoit jamais à court en fait d’histoire, et savoit enjôler une femme ou un créancier avec une volubilité et un air de simplicité tout à la fois, dont plus d’un a été la dupe. Ses contes prenoient de la vraisemblance à mesure qu’il les faisoit. Il échafaudoit les faits les uns sur les autres avec une rapidité et une solidité merveilleuses. Il falloit, sauf votre respect, avoir longtemps fréquenté votre père pour savoir quand Sa Seigneurie m… disoit la vérité ou non.
« Il me raconta avec un douloureux remords quand il fut malade, car la peur de la mort le jetoit sur-le-champ dans le repentir, et avec des éclats de rire quand il fut rétabli, Sa Seigneurie ayant un sentiment très-prononcé du comique, comme quoi en une demi-heure de temps, et avant d’avoir bu une bouteille, il avoit complètement réussi à duper le pauvre Pastoureau. Il avoit avoué la séduction ; il n’avoit pas pu faire autrement : il avoit des larmes à volonté, et il en répandit à profusion pour attendrir son crédule auditeur. Il pleura sur votre mère plus encore que Pastoureau qui sanglotoit de tout cœur, le pauvre garçon, à ce que dit milord ; il jura sur son honneur qu’il avoit envoyé deux fois de l’argent à Bruxelles, et donna le nom du négociant chez lequel il étoit à la disposition de la pauvre Gertrude. Il ne savoit même pas si elle avoit un enfant ou non, ou si elle étoit morte ou vivante ; mais il se renseigna facilement à ce sujet par les réponses de l’honnête Pastoureau. Quand il apprit qu’elle étoit dans un couvent, il dit qu’il espéroit finir ses jours dans un couvent lui-même, s’il survivoit à sa femme qu’il détestoit, et qu’un père cruel l’avoit forcée d’épouser ; et lorsqu’il sut que le fils de Gertrude étoit en vie et actuellement à Londres : « Je tressaillis, dit-il ; car alors, Dieu me damne, ma femme étoit près d’accoucher ; et je pensois : Si mon vieux rustre de beau-père fait le méchant, ce sera un bon moyen de l’effrayer. »
« Il exprima la plus profonde gratitude envers la famille Pastoureau du soin qu’elle avoit pris de l’enfant : vous aviez alors près de six ans ; et Pastoureau lui disant crûment, lorsqu’il proposa d’aller sur-le-champ voir ce cher petit, qu’ils ne vouloient jamais revoir chez eux sa face de mauvaise augure ; qu’il pouvoit avoir l’enfant, quoiqu’ils fussent tous très-fâchés de le perdre, et qu’ils accepteroient son argent, étant très-pauvres, s’il le donnoit, ou qu’ils élèveroient l’enfant sans cela, avec l’aide de Dieu, comme ils avoient fait jusqu’ici ; il y donna aussitôt son acquiescement, et dit qu’il valoit mieux que le cher enfant restât avec des amis qui avoient été si admirablement bons pour lui ; et dans sa conversation ultérieure avec moi, il loua franchement et admira la conduite et l’énergie du tisserand ; convint que ce François étoit un digne garçon, et lui, le Seigneur ait pitié de lui, un infâme gredin.
« Votre père, poursuivit M. Holt, n’étoit pas chiche de son argent, lorsqu’il en avoit ; et ayant ce jour-là reçu un envoi de son oncle, il donna au tisserand dix pièces avec une générosité parfaite, et promit d’en envoyer d’autres. Il inscrivit avec empressement le nom et l’adresse de Pastoureau sur ses tablettes, et quand l’autre lui demanda la pareille, il donna, sans se faire prier, le nom de capitaine Thomas, et comme adresse New-Lodge, Penzance, Cornwall. Il dit qu’il étoit à Londres pour quelques jours seulement, pour une affaire relative à la fortune de sa femme ; il la décrivit comme une pie-grièche, quoique assez bonne au fond, et peignit son père comme un squire du Cornwall, dans un fâcheux état de santé, et à la mort duquel il espéroit quelque chose de beau, et alors il promettoit de richement récompenser l’admirable protecteur de son enfant, et d’assurer le sort du petit. « Et pardieu, monsieur, » me dit-il avec son rire étrange, « je commandai une pièce de brocart toute pareille à celle que portoit ce garçon, et j’en fis présent à ma femme comme robe du matin pour recevoir la compagnie après son accouchement. »
« Votre petite pension fut payée assez régulièrement ; et quand votre père devint vicomte Castlewood à la mort de son oncle, je fus chargé de veiller sur vous, et ce fut sur mon instance que vous fûtes amené à la maison. Votre mère adoptive étoit morte ; son père fit connoissance avec une femme qu’il épousa, et qui se querella avec son fils. Le fidèle garçon revint à Bruxelles pour être près de la femme qu’il aimoit, et mourut aussi, quelques mois avant elle. Voulez-vous voir sa croix, à elle, dans le cimetière du couvent ? La supérieure est une de mes anciennes pénitentes, et garde un tendre souvenir de sœur Marie-Madeleine. »
Esmond s’y rendit par un soleil couchant du printemps, et vit, parmi un millier de croix noires qui jetoient leur ombre sur les tertres de gazon, celle qui marquait l’endroit où reposoit sa mère. Plus d’une des pauvres créatures qui gisoient là avoient adopté le même nom, dont le chagrin l’avoit rebaptisée, et qui sembloit faire allusion à leur histoire d’amour et de douleur. Il se la représenta, en larmes et dans l’ombre, agenouillée au pied de sa croix sous laquelle ses soucis étoient ensevelis. On peut croire qu’il s’y agenouilla lui-même et y fit sa prière, avec moins de regrets que de terreur religieuse (car il n’avoit aucun souvenir d’elle) et de pitié pour les tortures que cette douce créature avoit eues à souffrir de son vivant. Elle les apportait à cette croix ; ce fiancé céleste lui tenoit lieu de l’époux qui l’avoit courtisée, du traître qui l’avoit délaissée. Mille tertres semblables s’élevoient alentour, émaillés d’aimables pâquerettes sortant du gazon, et chacun portant sa croix et son Requiescat. Une religieuse voilée de noir était à genoux tout près de là, près du lit d’une sœur endormie (si récemment fait, que le printemps avoit à peine eu le temps de lui filer une couverture) ; au delà des murs du cimetière vous aviez des échappées de la vie et du monde, des clochers et des pignons de la ville. Un oiseau descendit d’un toit opposé, et se posa d’abord sur une croix, et puis sur le gazon au-dessous, d’où il s’envola bientôt avec une feuille au bec ; puis vint un son comme de plain-chant, de la chapelle des sœurs qui étoit toute proche : d’autres avoient depuis longtemps rempli la place qu’y occupoit jadis la pauvre Marie-Madeleine, étoient agenouillées à la même stalle, et écoutoient les mêmes hymnes et prières dans lesquelles son cœur blessé avoit trouvé consolation. Elle pouvoit bien dormir en paix,… elle pouvoit bien dormir en paix ; et nous aussi, quand nos luttes et nos peines seront finies ! Mais la terre est au Seigneur, comme le ciel est à lui ; nous sommes également ses créatures, ici et là-bas. Je pris une petite fleur sur le tertre et la baisai, et m’en allai comme l’oiseau qui venoit de s’abattre sur la croix à côté de moi, et rentrai dans le monde. Silencieux réceptacle de mort ! abri calme et profond contre l’orage et la tourmente ! J’étois comme quelqu’un qui auroit marché au fond de la mer, et foulé aux pieds les ossements du naufrage.