3 · 05
Indépendamment de milord duc de Hamilton et Brandon, qui, pour des raisons de famille, avoit bien voulu promettre sa protection et son patronage au colonel Esmond, celui-ci avoit de grands amis au pouvoir maintenant, à la fois capables et désireux de l’assister ; il pouvoit, avec de tels alliés, se promettre un avancement aussi avantageux dans la carrière civile qu’il en avoit eu un rapide dans le service militaire. Sa Grâce fut assez magnanime pour offrir d’emmener M. Esmond comme secrétaire dans son ambassade de Paris, mais sans doute il comptoit bien que sa proposition seroit refusée ; en tout cas, Esmond ne put supporter l’idée d’accompagner sa maîtresse plus loin que la porte de l’église après son mariage : il déclina donc l’offre que lui faisoit son généreux rival.
D’autres personnages au pouvoir furent prodigues de compliments au moins et de promesses envers le colonel Esmond. M. Harley, devenu milord Oxford et Mortimer, et reçu chevalier de la Jarretière le même jour que Sa Grâce de Hamilton, fit dire au colonel qu’un siége au parlement seroit bientôt à sa disposition, et M. Saint-John fit briller à ses yeux mainte espérance flatteuse lorsqu’il seroit entré à la Chambre. Les amis d’Esmond prospéroient tous, et le plus prospère et le plus triomphant étoit son cher vieux commandant, le général Webb, qui étoit maintenant lieutenant général des forces de terre, et accueilli avec une distinction toute particulière par le ministère, par la reine et par les gens de la rue, qui acclamoient le brave chef lorsqu’ils le voyoient dans son coupé allant à la Chambre ou au palais, ou regagnant d’un pied boiteux son carrosse au sortir de Saint-Stephen, appuyé sur sa vieille béquille et sa vieille canne, et qui crioient aussi fort pour lui qu’ils avoient jamais fait pour Marlborough.
Ce grand duc étoit tout à fait en disgrâce ; et l’honnête vieux Webb datoit de Wynendael toutes les infortunes de Sa Grâce, et juroit que la destinée n’avoit été que juste envers le traître. La duchesse Sarah avoit vu aussi crouler son crédit ; il lui avoit fallu rendre ses clefs, ses places, ses pensions. « Ah ! ah ! disoit Webb, elle auroit enfermé trois millions d’écus françois avec ses clefs, si j’avois reçu un coup sur la tête ; mais j’arrêtai ce convoi à Wynendael. » Notre ennemi Cardonnel avoit été chassé de la Chambre des Communes, avec M. Walpole, pour malversation des deniers publics. Cadogan avoit perdu sa place de lieutenant de la Tour. Les filles de Marlborough avoient résigné leurs postes de dames d’atour, et la disgrâce du duc étoit si complète, que son beau-fils, lord Bridgewater, avoit été positivement obligé de rendre son logement de Saint-James, et qu’on lui avoit ôté la moitié de sa pension de grand écuyer. Mais je crois que le dernier degré de l’abaissement pour Marlborough fut lorsqu’il envoya demander humblement au général Webb quand il pourroit se présenter chez lui ; lui qui avoit eu sous ses ordres le vigoureux vieux général, qui l’avoit injurié et raillé, qui l’avoit fait se morfondre dans son antichambre, qui n’avoit pas daigné même, après son grand service, lui écrire une lettre de sa propre main. La nation étoit aussi avide de paix qu’elle avoit été ardente pour la guerre. Le prince de Savoie vint parmi nous, eut son audience de la reine, et sa fameuse épée d’honneur, et essaya de toute sa force de former un parti whig bien uni pour amener le jeune prince de Hanovre, pour faire tout ce qui pourroit prolonger la guerre et consommer la ruine du vieux souverain pour qui il avoit une haine si implacable. Mais la nation étoit fatiguée de la lutte ; si complètement lasse que même notre défaite à Denain ne put nous irriter, quoique une telle affaire, ainsi perdue deux ans plus tôt, eût mis toute l’Angleterre en fureur. Il étoit aisé de voir que le grand Marlborough n’étoit plus à l’armée. Eugène fut obligé de se retirer furieux, et de renoncer à la vengeance qu’il s’étoit promise toute sa vie. C’est en vain que le parti du duc demanda : « Laisserons-nous insulter nos armes ? Ne renverrons-nous pas au combat le seul champion qui puisse racheter notre honneur ? » La nation étoit soûle de combats ; et ni reproches ni clameurs ne pouvoient plus émouvoir nos Bretons.
Pour un homme d’État, qui parloit toujours de liberté et avoit à la bouche les plus grandes maximes philosophiques, il faut convenir que M. Saint-John agissoit parfois plutôt en philosophe turc qu’en philosophe grec, et qu’il traitoit surtout la classe infortunée des gens de lettres avec une tyrannie un peu extraordinaire chez un homme qui affichoit tant de respect pour leur profession. La discussion littéraire à cette époque étoit fort amère ; le parti du gouvernement étoit le vainqueur, le populaire, et auroit pu aussi, je crois, être le miséricordieux. Il étoit naturel que l’opposition fût de mauvaise humeur et criât ; quelques personnes le faisoient de tout cœur, admirant les prodigieux talents du duc de Marlborough et déplorant la disgrâce du plus grand général qu’eût jamais vu le monde ; c’étoit l’estomac qui faisoit grommeler d’autres patriotes, et de tels hommes crioient parce qu’ils étoient pauvres, et payés pour cela. Envers ceux-ci milord olingbroke n’eut jamais la moindre miséricorde ; il en envoya une douzaine en prison ou au pilori sans aucune commisération.
D’homme de guerre, M. Esmond étoit devenu homme de lettres, mais sans exposer, comme les pauvres diables susdits, sa liberté et ses oreilles. Il n’y avoit pas de danger à courir dans notre parti, qui étoit le victorieux ; d’ailleurs M. Esmond aimoit à se dire qu’il écrivoit en gentilhomme, s’il ne réussissoit pas toujours comme bel esprit.
Parmi les fameux beaux esprits qui ont illustré l’époque de la reine Anne, et dont les œuvres seront encore aux mains de tous les Anglois dans les siècles à venir, M. Esmond en vit plusieurs, mais principalement dans les lieux publics, n’ayant jamais eu de grande intimité avec eux, excepté avec l’honnête Dick Steele et M. Addison, qui rompit avec Esmond, toutefois, quand ce gentilhomme passa tout à fait aux torys et vécut en liaison étroite avec les chefs de ce parti. Addison s’en tenoit à un petit nombre d’amis, et se déboutonnoit fort rarement, excepté dans leur compagnie. Il étoit impossible de trouver dans la vie publique un homme plus droit, plus consciencieux, et dont la conversation fût aussi variée, aussi facile, aussi agréable. À l’âge mûr où j’écris, j’avouerai que je crois que la politique d’Addison étoit la bonne, et, si j’avois à recommencer ma vie, je serois un whig en Angleterre, et non pas un tory ; mais les gens qui adoptent un parti en politique sont en général plus influencés par les hommes que par les principes. Une marque de bienveillance ou de dédain fait passer un homme sous un drapeau ou sous un autre, et il le suit jusqu’à la fin de la campagne. Le maître d’Esmond dans la carrière des armes avoit eu à se plaindre de Marlborough, et le haïssoit ; et le lieutenant épousa la querelle de son chef. Webb, à son arrivée à Londres, servit d’arme aux ennemis de Marlborough (et il étoit de bon acier, le digne général), et son aide de camp, M. Esmond, resta son digne et fidèle partisan. Il est singulier ici, sur un sol étranger et sur une terre qui est indépendante, au nom près (car, que les colonies de l’Amérique du nord restent encore vingt années dans la dépendance de la petite île qui est là-bas, je ne le pourrai jamais croire), de se rappeler comment la nation angloise sembloit se soumettre à la domination de tel ou tel parti aristocratique, et prenoit un roi hanovrien ou un roi françois, selon que l’un ou l’autre prévaloit. Et tandis que les torys, les membres du club d’Octobre, ceux de la Haute Église qui restoient fidèles à l’Église d’Angleterre, étoient pour un roi papiste, pour lequel nombre de leurs chefs écossois et anglois, tous fermes ecclésiastiques, sacrifièrent leur vie avec une loyauté et un dévouement admirables, ils étoient gouvernés par des gens qui, notoirement, n’avoient aucune espèce de religion, mais qui s’en servoient comme ils se servoient de toute opinion qui pouvoit contribuer au succès de leur ambition personnelle. Les whigs, d’autre part, qui faisoient profession d’attachement à la religion et à la liberté aussi, étoient obligés d’envoyer en Hollande ou en Hanovre chercher un monarque autour duquel ils pussent se rallier. L’étrange série de compromis que cette histoire d’Angleterre ! compromis de principes, compromis de partis, compromis de cultes ! Les amis de la liberté et de l’indépendance angloise soumettoient leur conscience religieuse à un acte du parlement, ne pouvoient consolider leur liberté sans envoyer à Zell ou à la Haye chercher un roi sous lequel vivre, et ne pouvoient trouver, chez le peuple le plus orgueilleux du monde, un homme parlant leur langue et connoissant leurs lois, pour les gouverner. Les patriotes torys et de la Haute Église étoient prêts à mourir pour la défense d’une famille papiste qui nous avoit vendus à la France : les grands seigneurs whigs, les farouches républicains non-conformistes, qui avoient coupé la tête à Charles I pour fait de trahison, étoient forcés d’accepter un roi qui tenoit son titre d’une royale grand’mère, dont la propre grand’mère avoit vu tomber sa tête sous la hache de la reine Bess. Et nos orgueilleux seigneurs anglois envoyèrent chercher dans une petite ville d’Allemagne un monarque pour régner à Londres ; et nos prélats baisèrent les vilaines mains de ses maîtresses hollandoises, et n’y virent point de déshonneur. En Angleterre, vous ne pouvez faire autrement que d’appartenir à un parti ou à l’autre, et vous prenez la maison où vous vivez avec toutes ses charges, son personnel, ses désagréments d’ancienne date, et même ses ruines ; vous replâtrez, mais vous ne bâtissez jamais à nouveau. Nous autres du nouveau monde, nous soumettrons-nous beaucoup plus longtemps, même de nom, à cette antique superstition bretonne ? Je vois, dans ces temps, des symptômes qui me font croire qu’avant longtemps nous nous soucierons aussi peu du roi George ici, et des pairs temporels et des pairs spirituels, que nous faisons du roi Canut ou des druides.
Ce chapitre a commencé par les beaux esprits, peut dire mon petit-fils, et il s’est fort écarté de leur compagnie. Les plus agréables de ceux que j’ai connus étoient les docteurs Garth et Arbuthnot, et M. Gay, l’auteur de Trivia, le plus charmant compagnon qui ait jamais ri d’une plaisanterie ou vidé une bouteille. J’ai vu M. Prior : c’étoit le pot de terre descendant le fleuve avec les pots de fer, et toujours et justement effrayé d’être brisé en route. Je le rencontrai à Londres et à Paris, où il faisoit de pitoyables révérences au duc de Shrewsbury, n’ayant pas le courage de soutenir le rang que son talent incontestable lui avoit acquis, et écrivant des cajoleries au secrétaire Saint-John, et songeant à sa vaisselle plate et à sa place, et à ce qu’il deviendroit, si son parti se retiroit. Quant au fameux M. Congreve, je le vis une douzaine de fois chez Button ; c’étoit une ruine splendide, magnifiquement habillé, et, quoique goutteux et presque aveugle, faisant contre fortune bon cœur.
Le grand M. Pope, dont le prodigieux génie m’inspire plus d’admiration que je n’en puis exprimer, étoit un petit garçon à cette époque, paroissant rarement dans les lieux publics. Il y avoit des centaines de personnes, beaux esprits et charmants compagnons, fréquentant les théâtres et les cafés du temps, que nunc perscribere longum est. Mais je crois que le plus brillant de tous ceux que j’aie jamais vus, je ne le vis que quinze ans plus tard, quand je fis ma dernière visite en Angleterre, et que je rencontrai le jeune Harry Fielding, fils du Fielding qui servit en Espagne et ensuite en Flandre avec nous, et qui, pour la folle gaieté et la verve comique, me parut les surpasser tous. Quant au fameux docteur Swift, je puis dire de lui : Vidi tantum. Il resta à Londres toutes ces années-là jusqu’à la mort de la reine ; et il étoit dans quantité de lieux publics où je le vis, mais c’est tout ; il ne manquoit jamais la cour le dimanche, où une ou deux fois on le montra à votre grand-père. Il m’eût recherché avec empressement si j’eusse été un grand personnage avec un titre à mon nom ou un crachat à mon habit. À la cour, le docteur n’avoit d’yeux que pour ce qu’il y avoit de plus grand. Le lord trésorier et Saint-John l’appeloient Jonathan, et ils payèrent de cette monnoie peu coûteuse les services qu’ils recevoient de lui. Il écrivoit leurs pamphlets, combattoit leurs ennemis, fustigeoit et malmenoit qui ils vouloient, et, il faut l’avouer, avec une habileté et une férocité merveilleuses. On dit qu’il a perdu l’esprit maintenant, et oublié ses torts et sa fureur contre le genre humain. J’ai toujours pensé que Marlborough et lui étoient les deux plus grands hommes de ce siècle. J’ai lu ses livres (qui ne les connoît ?) ici dans nos paisibles bois, et, quand je songe à lui, je me représente un géant, un Prométhée isolé et déchu, gémissant sous le bec du vautour. J’ai vu Prométhée ; mais, la première fois que j’ai échangé quelques paroles avec lui, le géant sortoit d’une chaise dans le Poultry, où il étoit venu avec un domestique irlandois ivre paradant devant lui, qui l’annonça, beuglant le nom de Sa Révérence, tandis que son maître étoit encore en bas à marchander avec son porteur. Je n’aimois point ce M. Swift, et j’ai entendu bien des histoires sur son compte, sur sa conduite envers les hommes et son langage avec les femmes. Il savoit aussi bien flatter les puissants que malmener les foibles, et M. Esmond, étant plus jeune et plus bouillant à cette époque qu’aujourd’hui, étoit bien décidé, s’il rencontroit jamais ce dragon, à ne pas s’enfuir devant ses dents et ses flammes.
Les hommes ont toutes sortes de motifs qui les poussent dans la vie, et ils sont entraînés à des actes de désespoir, ou peut-être à des actions d’éclat, par cent causes différentes. Il y avoit un camarade d’Esmond, un honnête petit lieutenant irlandois de Handyside, qui devoit tant d’argent à un cantinier du camp, qu’il se mit a faire la cour à la fille de cet homme, comptant payer sa dette de cette manière ; et, à la bataille de Malplaquet, fuyant la dette et la femme, il se rua si bien en désespéré sur les lignes françoises, qu’on lui donna sa compagnie ; il devint donc capitaine à la suite de cette affaire, et eut à épouser la fille du cantinier, après tout, qui lui apporta la main-levée de sa dette au père comme fortune du pauvre Roger. Pour échapper à son mémoire et au mariage, il courut sur les piques de l’ennemi, et, comme elles ne le tuèrent point, il retomba sur l’autre corne de son dilemme. Notre grand duc, à la même bataille, combattoit, non pas les François, mais les torys en Angleterre, et risquoit sa vie et celle de son armée, non pour son pays, mais pour son traitement et ses places, et par crainte de sa femme au logis, le seul être au monde qu’il redoutât. J’ai pris des renseignements au sujet des hommes de ma compagnie (de nouveaux détachements de paysans nous arrivoient perpétuellement durant les guerres, amenés de la charrue au canon), et j’ai trouvé que la moitié de ceux qui étoient sous les drapeaux y étoient à cause d’une femme : l’un avoit été joué par sa maîtresse et avoit pris le shilling de désespoir ; un autre avoit joué la fille, et s’étoit enfui loin d’elle et de la paroisse aux camps où la loi ne pouvoit l’inquiéter. À quoi bon particulariser ? À quoi peuvent s’attendre les fils d’Adam et d’Ève, si ce n’est à continuer cette carrière d’amour et d’ennuis que leur père et leur mère ont commencée ? Ô mon petit-fils ! je touche à la fin de cette période de mon histoire, où je fus en relation avec le grand monde de l’Angleterre et de l’Europe ; mes années ont passé la limite du poëte hébreu, et je te dis : « Tous mes tourments et toutes mes joies aussi, quant à cela, sont venus d’une femme, comme il t’arrivera à toi-même quand commencera ta destinée. C’est une femme qui fit de moi un soldat, qui me fit intriguer ensuite ; je crois que je lui aurois filé des cotillons si elle me l’eût ordonné ; tout ce que j’avois de force dans la tête, je le lui aurois donné : tout homme, dans sa sphère, n’a-t-il pas eu son Omphale et sa Dalila ? La mienne m’a ensorcelé sur les bords de la Tamise et dans la chère vieille Angleterre : tu pourrois bien trouver la tienne sur les rives du Rappahannoc. »
Pour plaire à cette femme, alors je tâchai de me distinguer comme soldat, et ensuite comme bel esprit et comme homme politique, comme pour plaire à une autre j’aurois endossé une noire soutane et un rabat, et je l’aurois fait si une destinée supérieure n’étoit venue contrecarrer ce projet. Et, dis-je, je crois que le monde est semblable à la compagnie du capitaine Esmond dont je parlois tout à l’heure ; et, si vous pouviez voir la carrière de chaque homme dans la vie, vous trouveriez une femme qui l’entrave, ou qui se cramponne à lui dans sa marche et l’arrête, ou qui l’encourage et l’aiguillonne, ou qui lui fait signe de descendre de voiture, si bien qu’il va à elle et laisse fournir la carrière sans lui ; ou qui lui apporte une pomme en disant : « Mange ; » ou qui va lui chercher les poignards et lui dit tout bas ; « Tue ! Là-bas est Duncan, et une couronne, et une occasion. »
Votre grand-père réussit mieux comme homme politique que comme bel esprit ; et, ayant une animosité personnelle et des griefs pour son compte et pour celui de son général contre le grand duc qui commandoit l’armée, et plus de connoissance des choses de la guerre que la plupart des écrivains, qui n’avoient jamais vu d’autre feu que celui d’une pipe chez Wills, il fut à même de rendre des services à la cause qu’il avoit adoptée, et à M. Saint-John et à son parti. Mais il dédaigna les invectives que se permettoient certains écrivains torys ; par exemple, le docteur Swift, qui se plaisoit à mettre en doute le courage du duc de Marlborough, et à insinuer que la capacité militaire de Sa Grâce étoit incertaine : et les productions d’Esmond ne furent pas plus mauvaises pour l’effet qu’elles vouloient produire (quoique assurément elles ne pussent faire, à beaucoup près, autant de tort au duc de Marlborough dans l’opinion publique que lui en firent les malveillantes attaques de Swift, qui étoient soigneusement dirigées de façon à le noircir et à le dégrader), parce qu’elles étoient franchement et loyalement écrites par M. Esmond, qui ne s’en cachoit nullement, qui avoit quitté le service, et qui n’attaqua jamais le courage et les talents prodigieux du général, mais seulement son égoïsme et sa rapacité.
Le colonel donc, ayant écrit un article pour un des journaux torys, appelé le Postillon (une lettre sur Bouchain, dont la ville parla pendant deux jours, au bout desquels l’apparition d’un chanteur italien fournit un nouveau sujet de conversation), et ayant affaire à la Bourse, où mistress Béatrix avoit très-probablement besoin d’une paire de gants ou d’un éventail, Esmond alla corriger son article, et il étoit assis chez l’imprimeur, lorsque le fameux docteur Swift entra, avec l’Irlandois qui avoit coutume de marcher devant sa chaise, et qui cria le nom de son maître avec beaucoup de dignité.
M. Esmond attendoit l’imprimeur aussi, que sa femme étoit allée chercher à la taverne, et étoit pendant ce temps-là occupé à dessiner un soldat à cheval pour un joli petit garçon fort sale, que sa mère, la femme de l’imprimeur, avoit laissé derrière elle.
« Je présume que vous êtes l’éditeur du Postillon, monsieur, » dit le docteur d’une voix grinçante qui avoit l’accent irlandois.
Et il regarda le colonel de dessous ses deux sourcils touffus avec une paire d’yeux bleus très-clairs. Son teint étoit jaune sale, sa personne assez grasse, son menton double. Il portait une mauvaise soutane et un mauvais chapeau par-dessus sa perruque noire, et il tira une grande montre en or, qu’il regarda d’un air farouche.
« Je ne suis qu’un des rédacteurs, docteur Swift, » dit Esmond, ayant toujours le petit garçon sur son genou.
Il étoit assis le dos à la fenêtre, de façon que le docteur ne pouvoit pas le voir.
« Qui vous a dit que j’étois le docteur Swift ? dit le docteur, le considérant avec beaucoup de hauteur.
— Le valet de Votre Révérence a crié votre nom, dit le colonel. Je jugerois que vous l’avez amené d’Irlande.
— Et je vous prie, monsieur, quel droit avez-vous de juger si mon domestique vient d’Irlande ou non ? J’ai à parler à votre patron ; je vous serai obligé de l’aller chercher.
— Où est votre papa, Tommy ? » demanda le colonel à l’enfant, petit garçon tout barbouillé, en jaquette.
Au lieu de répondre, l’enfant se mit à pleurer ; la mine du docteur avoit sans doute effrayé le pauvre petit diable.
« Envoyez ce petit braillard à ses affaires, et faites ce que je vous dis, s’écria le docteur.
— Il faut d’abord que je finisse ce dessin pour Tommy, dit le colonel en riant. Veux-tu ton pandour avec ou sans barbe ?
— Avec, dit Tommy, tout occupé du dessin.
— Qui diable êtes-vous, monsieur ? demanda le docteur. Êtes-vous le prote, ou ne l’êtes-vous pas ?
— Votre Révérence n’a pas besoin d’évoquer le diable pour savoir qui je suis, dit le colonel Esmond. As-tu jamais entendu parler du docteur Faust, petit Tommy, ou du moine Bacon, qui inventa la poudre à canon et mit la Tamise en feu ? »
M. Swift devint tout rouge, presque violet.
« Je n’ai pas voulu vous offenser, monsieur, dit-il.
— Je le présume, monsieur ; vous avez offensé sans le vouloir, dit l’autre sèchement.
— Qui êtes-vous, monsieur ? Savez-vous qui je suis, monsieur ? Vous faites partie de cette bande d’écrivassiers de Grub-street que mon ami M. le secrétaire a fait mettre au pilori. Comment osez-vous, monsieur, me parler sur ce ton ? s’écria le docteur tout en colère.
— Je demande humblement pardon à Votre Honneur si j’ai offensé Votre Honneur, dit Esmond d’un ton de grande humilité. Plutôt que d’être envoyé au Compter ou d’être mis au pilori, il n’est rien que je ne voulusse faire. Mais mistress Leach, la femme de l’imprimeur, m’a dit de veiller sur Tommy tandis qu’elle alloit chercher son mari à la taverne, et je n’ose pas laisser l’enfant de peur qu’il ne tombe dans le feu ; cependant si Votre Révérence veut le tenir…
— Moi, prendre ce petit animal ! dit le docteur en reculant. J’ai affaire à des gens qui valent mieux que vous, camarade. Dites à M. Leach que, lorsqu’il prend un rendez-vous avec le docteur Swift, il feroit bien d’y être plus exact, entendez-vous ? Et ayez dans la bouche une langue plus respectueuse, monsieur, quand vous parlez à une personne telle que moi.
— Je ne suis qu’un pauvre soldat tout cassé, dit le colonel, et j’ai vu des jours meilleurs, quoique je sois forcé maintenant de me mettre à écrire. Nous ne pouvons rien contre notre destinée, monsieur.
— Vous êtes la personne dont m’a parlé M. Leach, je présume ? Ayez la bonté de parler civilement quand on vous parle, et dites à Leach de passer chez moi dans Bury-street, et d’apporter les papiers ce soir à dix heures. Et la première fois que vous me verrez, vous me connoîtrez, et vous serez civil, monsieur Kemp. »
Le pauvre Kemp, qui avoit été lieutenant au commencement de la guerre, et étoit tombé dans le malheur, étoit le commis du Postillon, et maintenant recevoit la paye de l’honnête M. Leach au lieu de celle de Sa Majesté. Esmond avoit vu ce gentleman ; et c’étoit un garçon plein de mérite, très-laborieux et honnête, qui s’exténuoit à gagner le pain d’une nombreuse famille, et qui passoit plus d’une longue nuit d’hiver à veiller pour écarter le loup de sa porte. Et M. Saint-John, qui avoit toujours la liberté à la bouche, venoit d’envoyer une douzaine d’écrivains de l’opposition en prison, et un réellement au pilori, pour ce qu’il appeloit des libelles, mais des libelles qui n’étoient pas à moitié aussi violents que ceux qu’on écrivoit de notre côté. À propos de cet acte de tyrannie, Esmond avoit fait de fortes représentations au secrétaire, qui avoit ri et dit que les drôles n’avoient que ce qu’ils méritoient, et avoit répété à Esmond un bon mot de Swift à ce sujet. Bien plus, cet Irlandois, lorsque Saint-John étoit sur le point de pardonner à un pauvre diable condamné à mort pour rapt, empêcha positivement le secrétaire de faire cet acte d’humanité, et se vanta d’avoir fait pendre l’homme ; et si grand que fût le génie du docteur, si brillante que fût sa capacité, Esmond, quant à lui, ne voulut affecter aucune amitié pour lui, et ne désira jamais de faire sa connoissance. Le docteur étoit à la cour tous les dimanches fort assidûment, endroit que le colonel ne fréquentoit que rarement, quoiqu’il y eût une grande attraction en la personne de la jolie fille d’honneur de Sa Majesté ; et les airs de protection que se donnoit M. Swift, oubliant les gens de son pays qu’il connoissoit parfaitement bien, son ton élevé, à la fois insolent et servile, et peut-être son intimité même avec le lord trésorier et le secrétaire, qui lui passoient tous ses caprices et l’appeloient Jonathan, étoient remarqués, soyez-en sûrs, par plus d’une personne à laquelle l’orgueilleux prêtre ne faisoit lui-même aucune attention, à cette époque de vanité et de triomphe.
Ce ne fut que trois jours après le 15 de novembre 1712 (Esmond se rappelle bien la date) qu’il alla sur invitation dîner chez son général, au bas bout de la table duquel il s’asseyoit dans ces jours de gala, comme il avoit fait à plus d’une table, mauvaise ou bonne, durant la campagne. C’étoit un grand festin, et de cette dernière espèce ; l’honnête vieux gentilhomme aimoit à traiter splendidement ses amis : Sa Grâce d’Ormonde, avant d’aller joindre l’armée comme généralissime, milord vicomte Bolingbroke, un des secrétaires d’État de Sa Majesté, milord Orkney qui avoit servi avec nous à l’étranger, étoient de la partie. Sa Grâce de Hamilton, directeur de l’artillerie, et en l’honneur de qui la fête étoit donnée, à la veille de son départ comme ambassadeur pour Paris, avoit envoyé une excuse au général Webb, à deux heures, une heure seulement avant le dîner : il ne falloit rien moins que la plus urgente affaire, disoit Sa Grâce, pour l’empêcher d’avoir le plaisir de boire le coup de l’étrier à la santé du général Webb. Son absence fut un mécompte pour le vieux chef d’Esmond, qui souffroit d’ailleurs beaucoup de ses blessures ; et, quoiqu’il y eût fort belle compagnie, ce fut assez triste. Saint-John vint le dernier et amena un ami. « Assurément, dit mon général avec un salut très-poli, il y a toujours à ma table une place pour le docteur Swift. »
M. Esmond alla au docteur avec un salut et un sourire. « J’ai fait, dit-il, le message du docteur Swift à l’imprimeur. J’espère qu’il a porté à temps votre pamphlet chez vous. » Le fait est que le pauvre Leach étoit rentré chez lui fort peu de temps après que le docteur en étoit parti, étant ramené un peu gris de la taverne par son économe épouse ; et il avoit parlé du cousin Swift en homme qui avoit bu ; mais, naturellement, M. Esmond ne fit point allusion à cette parenté. Le docteur fronça le sourcil, rougit, fut très-confus, et dit à peine un mot de tout le dîner. Une toute petite pierre renverse parfois ces Goliaths du bel esprit ; et celui-ci étoit souvent déconfit lorsqu’un homme d’un peu de cœur lui tenoit tête : il prit place d’un air maussade, mit de l’eau dans son vin, tandis que les autres buvoient largement, et proféra à peine une parole.
La conversation roula sur les affaires du jour, ou sur les personnes plutôt que sur les affaires : la fureur de milady Marlborough, ses filles en vieux habits et en cornettes regardant par la fenêtre et voyant la compagnie se rendre à la réception de la reine ; l’horreur de l’huissier quand le prince de Savoie fut présenté à Sa Majesté en perruque à nœuds, personne auparavant n’ayant jamais baisé la main de la reine qu’en grande perruque ; sur les Mohawks et le dommage causé par ces bandits qui se répandoient à travers la ville, tuant et égorgeant. Quelqu’un dit que la malencontreuse face de Mohun avoit été vue au théâtre, la veille au soir, et Macartney et Meredith avec lui. La réunion, qui devoit être une fête, fut, en dépit de ce qui se but et de ce qui se dit, aussi triste qu’un enterrement. Chaque sujet mis sur le tapis tournoit au lugubre. Sa Grâce d’Ormonde s’en alla parce que la conversation tomba sur Denain, où il avoit été défait dans la dernière campagne. Le général d’Esmond fut affecté aussi de l’allusion faite à cette affaire, car son camarade de Wynendael, le comte de Nassau Woudenberg, y avoit été tué. M. Swift, lorsque Esmond le pria de lui faire raison, répondit qu’il ne buvoit pas de vin, et prit son chapeau au clou et partit en faisant signe à milord Bolingbroke de le suivre ; mais l’autre lui dit de prendre son coupé et d’économiser le prix de sa voiture de place, qu’il avoit à parler au colonel Esmond ; et quand le reste de la compagnie alla se mettre au jeu, tous deux restèrent dans l’obscurité.
Bolingbroke parloit toujours sans réserve quand il avoit bu de même. Ses ennemis pouvoient lui tirer n’importe quel secret dans cet état ; des femmes furent même employées à le faire jaser et à prendre note de ses paroles. J’ai ouï dire que milord Stair, trois ans après, quand le secrétaire s’enfuit en France et devint ministre du prétendant, eut tous les renseignements dont il avoit besoin en mettant des espions femelles auprès de Saint-John lorsqu’il étoit en ribote. Il parla librement cette fois.
« Jonathan ne sait rien de cela positivement, quoiqu’il le soupçonne, et, par George, Webb acceptera un archevêché, et Jonathan un… non, mordieu !… Jonathan acceptera un archevêché de Jacques bien volontiers, je le garantis. Votre duc tient le fil de toute cette affaire dans sa main, poursuivit le secrétaire. Nous avons de quoi forcer Marlborough de se tenir à distance, et il part de Londres dans une quinzaine. Prior a son affaire ; il m’a quitté ce matin, et, écoutez-moi, Harry, si la destinée emporte notre auguste, notre bien-aimée, notre très-goutteuse et pléthorique reine et protectrice de la foi, la bonne cause triomphera. À la santé de la bonne cause ! Toutes les bonnes choses viennent de France. Le vin vient de France ; une autre rasade à la bonne cause. Nous l’avons bue ensemble.
— La bonne cause se fera-t-elle protestante ? demanda M. Esmond.
— Non, du diable ! dit l’autre. Il défendra notre foi comme son devoir l’y oblige ; mais il s’en tiendra à la sienne. La Biche et la Panthère courront, attelées ensemble, par Jupiter ! La Justice et la Paix s’embrasseront ; et nous verrons le P. Massillon se promener dans Saint-Paul, côte à côte avec le docteur Sacheverel. Donnez-nous encore du vin : voici une santé à la bonne cause ; mais à genoux ! mordieu ! buvons-la à genoux ! »
Il étoit tout rouge et n’avoit plus sa tête à lui.
« Et supposé, dit Esmond, qui avoit toujours cette sombre appréhension, que la bonne cause nous vende aux François, comme ont fait avant lui son père et son oncle…
— Nous vendre aux François ! s’écrie Bolingbroke, est-il un gentilhomme anglois qui craigne cela ? Vous qui avez vu Blenheim et Ramillies, vous auriez peur des François ! Vos ancêtres et les miens, et ceux du brave vieux Webb qui est là-bas, leur ont tenu tête sur cent champs de bataille, et nos enfants seront prêts à faire de même. Mon cousin Westmoreland ? Nous vendre aux François, bah !
— Son oncle l’a fait, dit M. Esmond.
— Et qu’est-il arrivé à son grand-père ? interrompit Saint-John en se versant une autre rasade. Au plus grand monarque que l’Angleterre ait jamais vu ! à l’Anglois qui a fait d’elle un royaume ! Notre grand roi vient de Huntingdon, et non de Hanovre ; nos pères n’ont pas été chercher un Hollandois pour les gouverner. Qu’il vienne, et nous le garderons, et nous lui montrerons Whitehall. Si c’est un traître, ayons-le ici pour régler nos comptes ensemble ; et alors il y a ici des gens de cœur qui valent tous ceux qui les ont précédés. Il y a ici des hommes qui peuvent regarder le danger en face et n’en pas être effrayés. Traître ! trahison ! quels noms est-ce là pour nous faire peur à vous et à moi ? Tous les hommes d’Olivier sont-ils morts, ou son glorieux nom oublié en cinquante ans ? N’est-il plus d’homme égal à lui, pensez-vous, qui le vaille, oui, qui le vaille ? Vive le roi ! Et si la monarchie nous manque, vive la république britannique ! »
Il se versa une autre rasade, et la vida d’un air égaré, juste au moment où le bruit d’une voiture qui s’approchoit rapidement s’arrêta à notre porte, et, après des coups de marteau redoublés et un moment d’intervalle, M. Swift entra dans le vestibule, monta précipitamment à la salle où nous dînions, et y entra, la face bouleversée. Saint-John, excité par la boisson, faisoit quelque folle citation de Macbeth ; mais Swift l’arrêta :
« Ne buvez plus, milord, pour l’amour de Dieu ! dit-il. J’apporte la plus terrible nouvelle.
— Est-ce que la reine est morte ? s’écrie Bolingbroke, saisissant un verre d’eau.
— Non, c’est le duc de Hamilton qui est mort ; il a été assassiné, il y a une heure, par Mohun et Macartney ; ils eurent une querelle ce matin, ils ne lui donnèrent seulement pas le temps d’écrire une lettre. Il alla chercher deux de ses amis, et il est mort, et Mohun aussi, cet homme de sang, qui fut mis en avant contre lui. Ils se sont battus dans Hyde-Park, juste avant le coucher du soleil ; le duc a tué Mohun, et Macartney arriva et l’assassina, et le chien s’est enfui. J’ai votre carrosse en bas, envoyez de tous côtés et faites arrêter ce scélérat ; venez chez le duc voir s’il est encore en vie.
— Ô Béatrix, Béatrix ! pensa Esmond : ainsi finit l’ambition de ma pauvre fille ! »