‹ Henry EsmondChapitre 36 sur 43 · 3 · 06

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Il n’avoit pas été besoin d’insister auprès d’Esmond sur la nécessité d’une séparation entre lui et Béatrix : la destinée l’avoit opérée complètement ; et du moment, je crois, où la pauvre Béatrix eut accepté l’offre du duc, elle commença à prendre un air majestueux de duchesse, que dis-je ? de future reine et à se comporter comme une personne sacrée, et désormais étrangère à nous autres gens du commun. Sa mère et son cousin s’y prêtèrent, le dernier dédaigneusement peut-être, et lançant les sarcasmes habituels contre sa vanité et la sienne à lui-même. Il y avoit dans cette fille un charme dont ni le colonel Esmond ni sa bonne maîtresse ne pouvoient éviter la fascination ; en dépit de ses défauts, de son orgueil et de son humeur volontaire, ils étoient forcés de l’aimer, et même pouvoient être cités comme les deux principaux flatteurs de la cour de cette brillante créature.

Quel homme, dans le cours de sa vie, n’a pas été ainsi ensorcelé, et n’a pas adoré une idole ou une autre ? Des années après que cette passion est morte et enterrée avec mille autres préoccupations et ambitions mondaines, celui qui l’a éprouvée peut la rappeler du tombeau, et admirer, presque aussi vivement qu’il faisoit dans sa jeunesse, cette adorable reine de son cœur. J’évoque ce gracieux fantôme des ombres éternelles, et je l’aime encore ; ou plutôt je devrois dire qu’un tel passé est toujours le présent pour un homme ; qu’une telle passion une fois ressentie forme une part de tout son être, et ne peut plus s’en séparer ; elle devient une portion de l’homme d’aujourd’hui, tout juste comme toute grande foi ou conviction, la révélation de la poésie, l’éveil de la religion, l’influencent à jamais ; juste comme la blessure que je reçus à Blenheim, et dont je porte la cicatrice, est devenue une partie de moi-même et exerce son influence sur tout mon corps, et même par suite sur mon esprit, quoiqu’il y ait quarante ans qu’elle a été reçue et guérie. Se séparer et oublier ! quel cœur fidèle en est capable ? Nos grandes pensées, nos grandes affections, les vérités de notre vie ne nous quittent jamais. Certes, elles ne peuvent se séparer de notre conscience ; elles la suivront partout où ira celle-ci, et elles sont de leur nature divines et immortelles.

Avec l’horrible nouvelle de cette catastrophe, qui fut confirmée par les domestiques en pleurs à la porte du duc, Esmond s’en revint à la maison aussi vite que sa lente voiture voulut l’y porter, méditant, tout le chemin, comment il annonceroit la chose à la personne qu’elle concernoit le plus ; et, s’il eût été besoin d’une satire sur la vanité humaine, la pauvre âme l’auroit fournie, dans la compagnie et les occupations au milieu desquelles Esmond la trouva. Depuis plusieurs jours, elle n’avoit fait que courir les rues en carrosse, du mercier au bimbelotier, de l’orfévre au marchand de dentelles : son goût étoit parfait, ou du moins le tendre futur le pensoit, et il lui avoit donné pleine autorité sur tous les fournisseurs, et pour la vaisselle plate, l’ameublement et les équipages dont Sa Grâce l’ambassadeur vouloit orner sa brillante mission. Il avoit fallu qu’elle fît faire son portrait par Kneller, une duchesse n’étant pas complète sans cela, et il en avoit fait un superbe, et avoit peint sur un coussin la couronne qu’elle alloit porter. Elle fit vœu de la porter au couronnement de Jacques III, et jamais princesse dans le royaume n’auroit été plus digne de l’hermine. Esmond trouva l’antichambre encombrée de modistes et de bimbelotières, d’orfévres obséquieux, avec des bijoux, des plateaux et des flacons ; et de garçons merciers, avec des tentures, des velours et des brocarts. Mme la future duchesse donnoit audience à un fameux orfévre d’Exeter-Change, qui apportoit un grand plateau ciselé, dont il faisoit remarquer les beautés, lorsque le colonel Esmond entra. « Venez, dit-elle, cousin, et admirez le goût de cette jolie chose. » Je crois que Mars et Vénus étoient étendus à terre dans le bosquet d’or ; qu’un Cupidon doré emportoit le casque du dieu de la guerre ; un autre, son épée ; un autre, son grand bouclier, sur lequel devoient être gravées les armes de milord duc Hamilton avec les nôtres ; et un quatrième étoit agenouillé devant la déesse, avec la couronne ducale dans ses mains, que Dieu nous assiste ! La première fois que M. Esmond revit cette pièce d’argenterie, les armes étoient changées, la couronne de duc avoit été remplacée par une couronne de vicomte ; elle faisoit partie de la fortune de la propre fille de l’économe orfévre, lorsqu’elle épousa milord vicomte Squanderfield, deux ans après.

« N’est-ce pas une pièce magnifique ? » dit Béatrix l’examinant, et elle fit valoir les grâces espiègles des Amours, et la belle ciselure de Mars languissamment couché.

Esmond sentit son cœur défaillir à l’idée du guerrier mort dans sa chambre, de ses domestiques et de ses enfants pleurant autour de lui ; et de cette souriante créature s’attifant, en quelque sorte, pour ce nuptial lit de mort. « C’est un bien beau sujet de vanité, » dit-il en regardant d’un air sombre la jolie créature.

Il y avoit dans la chambre des flambeaux qui en éolairoient la brillante maîtresse ; elle souleva le grand plateau d’or avec ses beaux bras.

« Vanité ! dit-elle avec hauteur. Ce qui seroit vain pour vous, monsieur, n’est que séant pour moi. Vous en demandez un prix de juif, monsieur Graves ; mais je veux l’avoir, ne fût-ce que pour dépiter M. Esmond.

— Ô Béatrix, laissez cela l dit M. Esmond. Hérodiade ! vous ne savez pas ce que vous portez dans ce plat. »

Elle le laissa tomber avec bruit ; l’orfévre, ému, se précipita pour ramasser sa marchandise. La dame prit frayeur a voir la figure pâle d’Esmond, et ses yeux brillèrent comme deux signaux d’alarme. « Qu’est-ce, Henri ? dit-elle courant à lui et lui saisissant les deux mains. Que signifient ce visage pâle et ce ton lugubre ?

— Venez, venez, » dit Esmond en l’emmenant.

Épouvantée, elle s’attacha à lui, et il la soutint sur son cœur, disant à l’orfévre abasourdi de les laisser. L’homme passa dans la pièce voisine, ouvrant de grands yeux et serrant amoureusement dans ses bras son précieux plateau.

« Ô ma Béatrix, ma sœur, dit Esmond, tenant toujours dans ses bras la pâle créature toute terrifiée ; vous avez plus de courage qu’aucune femme au monde ; préparez-vous à le montrer, car vous avez une terrible épreuve à subir. »

Elle s’écarta brusquement de l’ami qui auroit voulu la protéger.

« Est-ce qu’il m’a quittée ? dit-elle. Nous avons querellé ce matin : il étoit très-sombre, et je l’ai irrité ; mais il n’eût pas osé, il n’eût pas osé ! »

Comme elle parloit, une rougeur de feu couvrit sa figure et son sein. Esmond put la voir dans la glace, près de laquelle elle se tenoit, les mains serrées sur son cœur qui se gonfloit.

« Il vous a quittée, dit Esmond, s’étonnant de voir dans ses regards plus de fureur que de chagrin.

— Et il est en vie, s’écria Béatrix, et vous m’apportez cette nouvelle ! Il m’a quittée, et vous ne l’avez pas provoqué pour me venger ! Vous, qui prétendez être le champion de notre maison, m’avoir laissée subir cette insulte ! Où est Castlewood ? Je veux aller trouver mon frère.

— Le duc n’est pas en vie, Béatrix, » dit Esmond.

Elle se jeta sur son cousin d’un air égaré, et tomba en arrière contre le mur comme si elle eût reçu un coup de feu dans la poitrine. « Et vous venez ici, et… et… vous l’avez tué ?

— Non, grâce au ciel, dit son parent, le sang de ce noble cœur n’a pas souillé mon épée. À sa dernière heure il te fut fidèle, Béatrix Esmond. Vaine et cruelle femme, tombez à genoux et remerciez le Tout-Puissant qui décide de la vie et de la mort, et qui châtie l’orgueil, de ce que le noble Hamilton vous est mort fidèle ; du moins de ce que ce ne fut pas votre querelle, ou votre orgueil, ou votre maudite vanité, qui le poussa à sa destinée. Il est mort sous le fer meurtrier qui a déjà bu le sang de votre père. Ô femme, ô sœur ! sur ce triste terrain où gisent deux cadavres, car le meurtrier est mort aussi de la main de l’homme qu’il a tué, ne pouvez-vous faire prendre le deuil qu’à votre vengeance et à votre vanité ? Que Dieu t’assiste et te pardonne, Béatrix, lorsqu’il frappe de ce terrible châtiment ton cœur dur et rebelle ! »

Esmond avoit à peine fini de parler, que sa maîtresse entra. Le colloque entre lui et Béatrix avoit à peine duré quelques minutes, pendant lesquelles le domestique d’Esmond avoit répandu la désastreuse nouvelle dans toute la maison. L’armée de la Foire à la vanité, qui attendoit dehors, rassembla tous ses colifichets et s’enfuit effarée. La sensible lady Castlewood étoit en conversation au-dessus avec le doyen Atterbury, aumônier et directeur de la pieuse créature ; et le doyen étoit entré avec elle, comme un médecin dont la place est au lit des malades. La mère de Béatrix regarda Esmond et courut vers sa fille, le visage pâle, le cœur et les bras ouverts, toute tendresse et pitié. Mais Béatrix passa à côté d’elle, et ne voulut aucun des médicaments du médecin spirituel. « Je serai mieux dans ma chambre et seule, » dit-elle. Ses yeux étoient tout à fait secs, et Esmond ne les vit jamais autrement, à propos de ce chagrin, excepté une fois. Elle lui tendit une main froide en se retirant. « Merci, frère, dit-elle à voix basse, et avec une simplicité plus touchante que les larmes ; tout ce que vous avez dit est vrai et affectueux, et je vais m’en aller demander pardon. » Les trois autres demeurèrent et s’entretinrent de l’effroyable histoire. Elle affecta le docteur Atterbury plus encore que nous, à ce qu’il parut. La mort de Mohun, le meurtrier de son mari, fit plus d’effet à ma maîtresse que la malheureuse fin du duc elle-même. Esmond raconta tout au long ce qu’il savoit de leur querelle et de sa cause. Les deux seigneurs étoient depuis longtemps en guerre au sujet de la fortune du lord Gérard, dont milord duc et Mohun avoient épousé les deux filles. Ils avoient eu ce jour-là une entrevue chez un homme de loi dans Lincoln’s-Inn-Fields, avoient échangé ensemble des paroles qui, bien qu’elles eussent paru sans importance à ceux qui les avoient entendues, en avoient eu pour des hommes exaspérés par une longue inimitié. Mohun demanda à milord duc où il pourroit voir les amis de Sa Grâce, et à une heure de là il avoit envoyé deux des siens pour régler les conditions de cette nouvelle rencontre. La chose fut poursuivie avec un tel acharnement, et la cause du duel étoit si frivole, que tout le monde fut d’avis à cette époque qu’il y avoit un parti qui en vouloit à la vie du duc Hamilton, et dont ces trois spadassins notoires n’étoient que les agents. On se battit trois de chaque côté, comme dans cette tragique affaire d’il y avoit douze ans, qui a déjà été racontée, et dans laquelle Mohun accomplit son second meurtre. Ils se jetèrent l’un sur l’autre, et en vinrent aux mains sans aucune feinte, sans même croiser l’épée, et s’entretuèrent en désespérés, chacun d’eux recevant plusieurs blessures ; et Mohun étant blessé à mort, et milord gisant près de lui, Macartney vint et frappa Sa Grâce comme elle étoit à terre, et lui donna le coup dont elle mourut. Le colonel Macartney nia le fait, que ne lui imputa pas moins l’horreur et l’indignation de tout le royaume, et s’enfuit du pays, où il n’est jamais revenu.

Quelle étoit la cause réelle de la mort du duc Hamilton ? une misérable querelle qui auroit pu aisément être arrangée, et avec un adversaire si bas, si vil, si atroce, si dégradé par ses anciens crimes et par ses meurtres réitérés, qu’un homme de la réputation et du rang princier de milord duc auroit pu dédaigner de souiller son épée du sang d’un tel scélérat. Mais il avoit le cœur si haut placé que ceux qui souhaitoient sa mort savoient que son courage était comme sa charité, et ne renvoyoit personne sans satisfaction ; et il mourut des mains de Mohun et de celles des deux coupe-jarrets qu’on avoit poussés sur lui. L’ambassadeur de la reine à Paris mourut, le loyal et dévoué serviteur de la maison de Stuart, lui-même prince royal d’Écosse, et portant, avec son propre dévouement notoire, la confidence, le repentir de la reine Anne, et le bon vouloir de plusieurs millions de ses sujets, au frère et souverain exilé de la reine.

Le parti auquel appartenoit lord Mohun eut le bénéfice du service rendu, et se trouva débarrassé de ce chenapan. Lui, et Meredith, et Macartney, étoient les hommes du duc de Marlborough ; et les deux colonels avoient été cassés l’année d’avant pour avoir bu à la mort des torys. Sa Grâce était whig maintenant et hanovrien, et aussi ardent pour la guerre que le prince Eugène lui-même. Je ne dis pas qu’il fut complice de la mort du duc Hamilton, je dis que son parti en profita, et qu’il se trouva trois hommes sanguinaires et désespérés pour effectuer ce meurtre.

Comme Esmond et le doyen s’en alloient de Kensington discourant sur cette tragédie, et combien elle étoit funeste à la cause que tous deux avoient à cœur, les crieurs des rues étoient déjà dehors avec leurs placards annonçant par toute la ville la complète, véritable et horrible relation de la mort de lord Mohun et du duc Hamilton dans un duel. Un de ces drôles étoit allé à Kensington, et la crioit dans le square de très-grand matin, quand M. Esmond se trouva passer par là. Il chassa l’homme de dessous la fenêtre de Béatrix, qui avoit précisément été ouverte. Le soleil brilloit, quoiqu’on fût en novembre : il avoit vu les charrettes de la campagne qui se rendoient au marché, la garde relevée au palais, les ouvriers allant à leur ouvrage dans les jardins entre Kensington et la Cité, les marchands ambulants et les colporteurs remplissant l’air de leurs cris. Le monde s’en retournoit à ses affaires, quoique les ducs fussent étendus morts et que les duchesses pleurassent sur eux, et que les rois, bien probablement, perdissent leurs chances. Ainsi passent le jour et la nuit, et demain arrive, et notre place ne nous connoît pas. Esmond pensa au courrier, qui galopoit à présent sur la route du Nord pour informer celui qui étoit le comte d’Arran hier, qu’il étoit aujourd’hui duc de Hamilton ; et à mille grands projets, mille espérances, mille ambitions, vivants naguère dans ce noble cœur qui battoit il y a peu d’heures et maintenant étoit au repos dans un peu de poussière.

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