‹ Henry EsmondChapitre 37 sur 43 · 3 · 07

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Ainsi, pour la troisième fois, les espérances ambitieuses de Béatrix étoient déçues, et elle pouvoit bien croire qu’un destin malfaisant la poursuivoit, lui arrachant de la main le prix qu’elle alloit saisir, et ne lui laissant que rage et douleur en partage. Quels que fussent ses sentiments de colère ou d’affliction (et je crains que la première de ces émotions n’ait été celle qui lui déchira surtout le cœur), elle ne voulut prendre aucun confident, comme eussent fait des gens d’une nature plus douce en présence d’une telle calamité ; sa mère et son cousin savoient qu’elle dédaigneroit leur pitié, et que la lui offrir ne feroit qu’envenimer la cruelle blessure que la fortune lui avoit faite. Nous savions que son orgueil étoit terriblement humilié et puni par ce soudain et redoutable coup ; elle n’avoit pas besoin de nos leçons pour lui exposer la triste morale de son histoire. Sa tendre mère ne pouvoit offrir que des prières, et son parent qu’amitié fidèle et patiente, à l’infortunée créature ; et ce fut seulement par des allusions, et un ou deux mots prononcés des mois après, que Béatrix montra qu’elle comprenoit leur silencieuse commisération, et que de son côté elle étoit secrètement reconnoissante de leur abstention. Les gens de la cour disoient qu’il y avoit dans ses manières quelque chose qui paralysoit les railleries et les condoléances ; elle étoit au-dessus de leur triomphe et de leur pitié, et jouoit grandement et courageusement son rôle dans cette effroyable tragédie ; en sorte que ceux qui l’aimoient le moins étoient pourtant forcés de l’admirer. Nous qui l’observions après son désastre, nous ne pouvions nous empêcher d’estimer le courage indomptable et le calme majestueux dont elle faisoit preuve. « J’aimerois mieux lui voir des larmes que cet orgueil, » dit sa mère, qui étoit accoutumée à supporter ses peines d’une façon tout autre, et à les recevoir comme un châtiment de Dieu, avec une soumission et une douceur respectueuses. Mais la nature de Béatrix étoit différente de celle de sa sensible mère ; elle sembloit accepter son chagrin et le braver ; et elle ne voulut pas (pas même en particulier, je crois, et dans sa propre chambre) se laisser arracher par lui l’aveu même d’une larme d’humiliation ou d’un cri de souffrance. Amis et enfants de notre race, qui venez après moi, de quelle manière supporterez-vous vos épreuves ? Je sais quelqu’un qui prie Dieu qu’il vous donne plutôt de l’amour que de l’orgueil, et que l’œil qui voit tout vous trouve à l’humble place. Non pas que nous devions juger les esprits orgueilleux autrement qu’avec charité. C’est la nature qui a façonné les uns pour l’ambition et la domination, comme elle a formé les autres pour l’obéissance et la douce soumission. Le léopard suit sa nature comme fait l’agneau, et agit d’après la loi du léopard : il ne peut supprimer ni sa beauté, ni son courage, ni sa cruauté, ni une seule tache sur sa robe brillante, ni l’ardeur de la victoire qui le pousse, ni le coup de feu qui l’abat.

Durant cette panique bien motivée qu’eurent les whigs, que la reine n’abandonnât leur prince hanovrien, toute liée qu’elle étoit à lui par des serments et des traités, et ne rappelât son frère, qui lui étoit uni par les attaches encore plus fortes de la nature et du devoir, le prince de Savoie, et les plus hardis de ce parti des whigs, furent d’avis d’amener le jeune duc de Cambridge, en dépit de la reine et des clameurs de ses serviteurs torys, alléguant que le prince électoral, pair et prince du sang royal d’Angleterre, et dans la ligne de succession à la couronne, avoit le droit de siéger au Parlement dont il étoit membre, et d’habiter le pays qu’il devoit un jour gouverner. Il ne fallut rien moins que la répugnance fortement exprimée de la reine et des gens autour d’elle, et les menaces du ressentiment royal, au cas qu’on persistât dans ce projet, pour l’empêcher d’être mis à exécution.

Les plus hardis de notre côté étoient également d’avis d’avoir le prince dans le pays. L’héritier incontesté du droit divin ; les sentiments de plus d’une moitié de la nation, de presque tout le clergé, de la gentry d’Angleterre et d’Écosse pour lui ; entièrement innocent du crime dont avoit été puni son père, brave, jeune, beau, infortuné, qui oseroit en Angleterre molester ce prince s’il venoit parmi nous se confier à la générosité, à l’hospitalité, à l’honneur de la Grande-Bretagne ? Contre un envahisseur ayant derrière lui une armée de François, les Anglois de cœur résisteroient jusqu’à la mort, et le repousseroient aux rivages d’où il seroit venu ; mais un prince, seul, armé seulement de son droit, et comptant sur la loyauté de son peuple, étoit sûr, à en croire beaucoup de ses amis, d’être le bienvenu, ou du moins d’être en sûreté parmi nous. Jamais la main de la reine, sa sœur, et de ses sujets ne pourroit se lever contre lui. Mais la reine étoit timide de sa nature, et ses ministres successifs avoient des causes particulières d’irrésolution. Les gens plus hardis et plus honnêtes, qui avoient à cœur la cause de l’illustre jeune exilé, n’avoient aucune vue d’intérêt personnel qui les empêchât de veiller à ce que justice fût faite, et, pourvu seulement qu’il vînt comme Anglois, ils étoient prêts à tout risquer pour le recevoir et le défendre.

Saint-John et Harley avoient tous deux de bonnes paroles à profusion pour les partisans du prince, et ils lui faisoient des promesses sans fin d’appui futur ; mais des demi-mots et des promesses étoient tout ce qu’on pouvoit obtenir d’eux ; et quelques-uns de ses amis étoient pour des mesures beaucoup plus hardies, plus efficaces et plus ouvertes. Avec une partie de ces derniers, dont quelques-uns vivent encore, et dont quelques autres n’ont point autorisé M. Esmond à dire leurs noms, il se trouva engagé l’année après cette misérable mort du duc Hamilton, qui priva le prince de son plus courageux allié dans ce pays. Le doyen Atterbury étoit un des amis qu’Esmond peut citer, vu que le brave évêque est maintenant à l’abri de l’exil et de la persécution ; et à lui, et à un des deux autres, le colonel s’ouvrit d’un plan de sa façon, qui, appuyé d’un peu de résolution de la part du prince, ne pouvoit manquer de réaliser leurs vœux les plus chers.

Mon jeune lord vicomte de Castlewood n’étoit point venu en Angleterre célébrer sa majorité, et étoit maintenant absent du pays depuis plusieurs années. Celle où sa sœur avoit dû se marier et où étoit mort le duc Hamilton, milord avoit été retenu à Bruxelles par les couches de sa femme. La douce Clotilde ne pouvoit supporter l’idée de perdre son mari de vue ; peut-être se méfioit-elle du jeune garnement, si jamais il échappoit à ses lisières ; et elle le gardoit à côté d’elle à soigner l’enfant et à administrer du posset aux commères. La pauvre Béatrix avoit ri souvent de voir Frank si bon mari : leur mère seroit allée auprès de Clotilde quand son temps fut venu, n’étoit que la belle-mère avoit déjà pris possession, et que les négociations pour le mariage de la pauvre Béatrix étoient commencées. Quelques mois après l’horrible catastrophe de Hyde-Park, ma maîtresse et sa fille se retirèrent à Castlewood, où milord, à ce qu’on espéroit, les devoit rejoindre bientôt ; mais, à parler franchement, leur tranquille ménage étoit peu de son goût : on ne put le décider à venir à Walcote qu’une seule fois après sa première campagne ; et alors le jeune vaurien passa plus de la moitié de son temps à Londres, ne paroissant pas à la cour ni en public sous ses noms et titres, mais fréquentant les théâtres, les mauvais lieux et la plus détestable compagnie, sous le nom de capitaine Esmond (ce qui valut à son innocent cousin plus d’un ennui) ; et ainsi, sous divers prétextes, et à la poursuite de toutes sortes de plaisirs, avant de se plonger dans celui tout légitime du mariage, Frank Castlewood étoit resté hors de son pays, et étoit inconnu, excepté parmi les personnes de l’armée avec lesquelles il avoit servi à l’étranger. Le tendre cœur de sa mère étoit peiné de cette longue absence. C’étoit tout ce que Henry Esmond put faire pour diminuer la mortification qu’elle éprouvoit, et pour excuser la légèreté de son cousin.

Àl’automne de l’année 1713, lord Castlewood songea à revenir en Angleterre. Son premier enfant avoit été une fille ; Clotilde étoit en voie de gratifier Sa Seigneurie d’un second, et le pieux jeune homme pensa qu’en amenant sa femme sous le toit de ses ancêtres, par des prières à Saint-Philippe de Castlewood, et que sais-je encore, il pourroit décider le ciel à lui accorder cette fois un fils, que sa future maman étoit fort désireuse d’avoir.

Après de longs débats, la paix avoit été proclamée cette année à la fin de mars, et la France nous étoit ouverte. Juste comme la pauvre mère de Frank avoit tout préparé pour la réception de lord Castlewood et attendoit son fils avec impatience, ce fut par l’entremise du colonel Esmond que la bonne dame fut déçue, dans sa chère espérance, et obligée d’en renvoyer encore l’accomplissement à une autre fois.

Esmond prit des chevaux pour Castlewood. Il n’en avoit pas vu les vieilles tours grises et les bois si chers à sa mémoire depuis près de quatorze ans, depuis qu’il en étoit parti avec milord, à qui sa femme, entourée de ses jeunes enfants, envoyoit de loin ses adieux. Que de siècles sembloient s’être écoulés depuis lors ! que d’années d’action et de passion, de soucis, d’amour, d’espoir, de désastre ! Les enfants avoient grandi et avoient des histoires à eux. Quant à Esmond, il se sentoit âgé de cent ans ; seule, sa chère maîtresse ne paroissoit pas changée : c’étoit le même air, le même accueil qu’autrefois. Tout étoit à la même place, la fontaine de la cour fredonnant sa musique habituelle, la vieille salle et son ameublement, la chaise sculptée où feu milord s’asseyoit, le flacon même dont il remplissoit son verre. La maîtresse d’Esmond savoit qu’il aimeroit à dormir dans la petite chambre qu’il avoit coutume d’occuper : on la tint prête pour lui, et des giroflées et des herbes odorantes furent mises dans la pièce attenante, la chambre du chapelain.

En larmes qui n’avoient rien d’efféminé, en prières de soumission à l’auguste Dispensateur de la vie et de la mort, de la bonne et de la mauvaise fortune, M. Esmond passa une partie de cette première nuit à Castlewood, sans pouvoir sommeiller pendant bien des heures qu’il entendit sonner à l’horloge (dont il se rappeloit si bien la voix), reportant ses regards en arrière, comme font tous ceux qui revoient les lieux de leur enfance, par-dessus le grand gouffre du temps, et se contemplant lui-même là-bas sur la rive lointaine, un petit garçon mélancolique, avec son seigneur encore vivant, sa chère maîtresse, encore toute jeune, et ses enfants jouant autour d’elle. Il y avoit des années, qu’encore enfant et sur ce même lit, lorsqu’elle l’avoit béni et appelé son chevalier, il avoit fait vœu d’être fidèle et de ne jamais abandonner son cher service. Avoit-il tenu cette chaleureuse promesse d’enfant ? Oui, devant le ciel ; oui, grâce à Dieu ! C’est pour elle qu’il avoit vécu ; son sang, sa fortune, son nom, son cœur entier, avoient été à elle et à ses enfants. La nuit se passa à revoir en rêve toute son enfance et à s’éveiller en sursaut ; il se figuroit presque avoir entendu le P. Holt qui l’appeloit de la chambre voisine, et l’avoir vu entrer et sortir par la mystérieuse fenêtre.

Esmond se leva avant l’aube, passa dans la pièce à côté, où l’air étoit épaissi par l’odeur des giroflées, regarda dans le brasier où les papiers avoient été brûlés, dans les vieux placards où Holt tenoit ses livres et ses papiers, et en essaya le ressort, et si la fenêtre marchoit encore. Le ressort n’avoit pas été touché depuis des années, mais il finit par céder, et toute la fenêtre s’abaissa. Il la releva et elle rentra dans son cadre ; personne n’avoit passé par là depuis Holt, depuis seize ans.

Esmond se souvint que son pauvre lord avoit dit, le dernier jour de sa vie, que Holt entroit et sortoit comme un revenant, et il savoit que le Père aimoit ces mystères, et avoit l’habitude des déguisements secrets, des entrées et sorties de cette espèce. Que ce fût le chemin par lequel alloit et venoit le revenant, son élève l’avoit toujours conjecturé. Esmond referma la fenêtre comme le jour se levoit sur le village de Castlewood ; il put entendre le bruit de la forge là-bas, parmi les arbres, par delà la prairie, et passé la rivière, sur laquelle un brouillard dormoit encore.

Ensuite Esmond ouvrit cette longue armoire pratiquée dans la boiserie au-dessus de la cheminée, qui étoit assez grande pour contenir un homme, et dans laquelle M. Holt avoit coutume de garder divers objets mystérieux à lui appartenant. Les deux épées qu’il se rappeloit si bien d’avoir vues dans son enfance étoient encore là, et Esmond les prit et les essuya avec une étrange curiosité d’émotion. Il s’y trouvoit aussi une liasse de papiers, qui, sans doute, avoient été laissés là lors de la dernière visite de Holt en ce lieu, du vivant de milord vicomte, le jour même où le prêtre avoit été arrêté et conduit au château de Hexham. Esmond ne se fit point scrupule de parcourir ces papiers, et trouva des indices de trahison contre le roi Guillaume, les noms de Charnock et de Perkins, de sir John Fenwick et de sir John Friend, de Rookwood et de Lodwick, des lords Montgomery et Ailesbury, Clarendon et Yarmouth, qui tous avoient pris part à des complots contre l’usurpateur ; une lettre du duc de Berwick aussi, et une du roi qui étoit à Saint-Germain, offrant de conférer à son féal et bien-aimé Francis, vicomte Castlewood, les titres de comte et marquis d’Esmond, octroyés par lettres patentes royales, et la quatrième année de son règne, à Thomas, vicomte Castlewood et ses hoirs mâles, à défaut desquels les rangs et dignités devoient passer au susdit Francis.

C’étoit le papier dont milord avoit parlé, que Holt lui montra le jour même qu’il fut arrêté, et dont il devoit venir chercher la réponse au bout d’une semaine. Je mis ces papiers à la hâte dans la cachette d’où je les avois pris, étant interrompu par le bruit d’un doigt léger sur l’anneau de la porte : c’étoit ma bonne maîtresse, la figure pleine d’amour et de bienvenue. Elle aussi avoit passé la nuit sans dormir, probablement ; mais aucun des deux ne demanda à l’autre comment les heures s’étoient écoulées. Il est des choses que nous devinons sans parler, et que nous savons, quoiqu’elles arrivent hors de notre présence. Cette tendre dame m’a dit qu’elle avoit su les deux fois que je fus blessé à l’étranger. Qui peut dire jusqu’où va la sympathie, et avec quelle justesse l’amour peut prophétiser ? « J’ai regardé dans votre chambre, fut tout ce qu’elle dit ; le lit étoit vide, l’ancien petit lit ! Je savois que je vous trouverois ici. » Et tendre et rougissant légèrement avec une bénédiction dans ses yeux, la douce créature baisa M. Esmond.

Ils sortirent, la main dans la main, et passèrent par la vieille cour sur la terrasse, où l’herbe étinceloit de rosée, et les oiseaux dans les bois verts au-dessus chantoient leurs chœurs délicieux sous le ciel rougissant du matin. Comme on se souvenoit bien de tout ! Les vieilles tours et les pignons du château se dessinant sur l’orient, les ombres violettes sur les pentes vertes, les naïves devises et ciselures du cadran solaire, les hauteurs couronnées de futaies, la belle plaine jaune toute riante de moissons, la rivière brillante coulant au milieu vers les montagnes grises qui la bordent : tout cela étoit devant nous, avec mille beaux souvenirs de notre jeunesse, beaux et tristes, mais aussi réels et vivants dans notre esprit que ce charmant spectacle si présent à notre mémoire, que nos yeux revoyoient encore. Nous n’oublions rien. La mémoire s’endort, mais elle se réveille ; je songe souvent à ce qui se passera lorsque, après le dernier sommeil de mort, la diane nous réveillera pour toujours, et que le passé, déchirant d’un seul éclair les ténèbres de notre conscience, se relèvera ressuscité comme notre âme.

La maison ne devoit pas être sur pied de quelques heures (on étoit en juillet, et l’aube ne faisoit que de se lever), et alors Esmond s’ouvrit à sa maîtresse de l’affaire qu’il avoit en main, et du rôle que Frank y devoit jouer. Il savoit qu’il pouvoit lui tout confier, et que la tendre âme mourroit plutôt que de rien révéler ; et, lui recommandant le secret le plus absolu, il exposa le plan tout entier à sa maîtresse (toujours petite royaliste aussi déterminée que pas une du royaume), et, à la vérité, il étoit bien sûr de son approbation et de sa sympathie pour tout projet conçu par lui. Pour cet esprit partial, jamais il n’y avoit eu de plan si glorieux, jamais chevalier si dévoué pour l’exécuter. Il avoit bien pu se passer une heure ou deux tandis qu’ils avoient ce colloque. Béatrix vint à eux comme ils le finissoient, avec sa belle grande tournure, en robe de deuil (qu’elle portoit sans ostentation depuis la catastrophe de l’an dernier), balayant la verte terrasse, et projetant son ombre devant elle sur le gazon.

Elle nous fit une de ses grandes révérences en souriant, et nous appela « les jeunes gens. » Elle étoit plus âgée, plus pâle et plus majestueuse que l’année précédente ; sa mère sembloit la plus jeune des deux. Elle n’avoit jamais parlé de son chagrin, à ce que dit lady Castlewood à Esmond, ni fait allusion, excepté une fois avec calme en un mot ou deux, à la mort de ses espérances.

Quand Béatrix revint à Castlewood, elle se mit à visiter toutes les chaumières et tous les malades. Elle établit une école d’enfants et apprit à chanter à quelques-uns d’entre eux. Nous avions un vieux bel orgue dans l’église de Castlewood, dont elle jouoit admirablement, en sorte que la musique qui s’y faisoit commença à être connue dans le pays à plusieurs milles à la ronde, et sans doute les gens venoient pour voir la belle organiste aussi bien que pour l’entendre. Le ministre Tusher et sa femme étoient établis au presbytère, mais sa femme ne lui avoit donné aucun enfant que Tom pût opposer à ses ennemis sur le seuil. L’honnête Tom prenoit soin de n’en point avoir beaucoup ; son grand chapeau à bords retroussés étoit dans sa main pour tout le monde. Il étoit prodigue de saluts et de compliments. Il se conduisit avec Esmond comme si le colonel eût été commandant en chef. Il dîna au château ce jour-là, qui étoit un dimanche, et ne voulut accepter du pouding que sur de vives instances. Il déplora la perversion de milord, mais il but fort dévotement à la santé de Sa Seigneurie ; et une heure auparavant à l’église il avoit endormi le colonel avec un long, docte et restaurant sermon.

La visite d’Esmond au château ne fut que de deux jours, l’affaire qu’il avoit en main l’appelant hors au pays. Avant de partir, il ne vit Béatrix seule qu’une fois, et cette fois elle l’invita à passer de la longue chambre à tapisserie où sa maîtresse et lui étoient assis, tout à fait comme au temps jadis, dans la pièce attenante, qui avoit été la chambre à coucher de la vicomtesse Isabelle, et où Esmond se souvenoit parfaitement d’avoir vu la vieille dame assise dans le lit, en peignoir, le matin où la troupe vint la prendre. La plus jolie femme d’Angleterre étoit à présent dans ce lit, dont les grands rideaux de damas étoient presque aussi frais que la dernière fois qu’Esmond les avoit vus.

Là étoit Béatrix dans ses vêtements noirs, tenant une boîte à la main ; c’étoit celle qu’Esmond lui avoit donnée avant son mariage, ornée de la couronne que la pauvre fille ne devoit jamais porter, et contenant les diamants légués par sa tante.

« Vous ferez mieux d’emporter ceci avec vous, Harry, dit-elle ; je n’ai plus besoin de diamants. »

Il n’y avoit pas la moindre trace d’émotion dans sa voix basse et placide. Elle lui tendoit l’écrin de chagrin noir, et son beau bras ne tzembloit aucunement. Esmond vit qu’elle y portoit un bracelet de velours noir, avec le portrait de milord duc en émail ; il le lui avoit donné trois jours seulement avant d’être tué.

Esmond dit que les pierres ne lui appartenoient plus, et s’efforça de tourner cette offre de restitution en plaisanterie.

« À quoi, dit-il, pourroient-elles m’être bonnes ? La ganse de diamant qu’il portoit à son chapeau n’avantageoit pas le prince Eugène, et ma face jaunie n’en paroîtroit pas plus belle.

— Vous les donnerez à votre femme, cousin, dit-elle. Mon cousin, votre femme a un teint et une tournure adorables.

— Béatrix ! s’écria Esmond, son ancienne flamme éclatant comme elle faisoit par moments ; voulez-vous porter ces bijoux à votre mariage ? Vous m’avez dit tout bas un jour que vous ne me connoissiez pas : vous me connoissez mieux maintenant. Vous savez pourquoi je me suis battu, pourquoi je soupire depuis dix ans, ce que j’ai quitté.

— Un prix pour votre constance, monseigneur ! dit-elle. Un preux tel que vous veut être payé. Oh ! fi, cousin !

— Et maintenant, poursuivit Esmond, si je fais quelque chose que vous ayez à cœur, quelque chose qui soit digne de vous et de moi, quelque chose qui me fasse un nom à vous offrir, l’accepterez-vous ? Il y a eu pour moi une chance un jour, avez-vous dit : est-il impossible de la faire renaître ? Ne secouez pas la tête, mais écoutez-moi : dites que vous m’écouterez dans un an d’ici. Si je reviens à vous avec une renommée, cela vous plaira-t-il ? Si je fais ce que vous souhaitez le plus, ce que celui qui est mort souhaitoit le plus, cela vous attendrira-t-il ?

— Qu’est-ce que c’est, Henry ? demanda-t-elle, sa figure s’éclairant tout à coup ; que voulez-vous dire ?

— Ne me faites pas de questions, dit-il ; attendez et seulement donnez-moi du temps ; si je vous ramène l’objet de tous vos vœux, ce que je vous ai entendu mille fois demander à Dieu dans vos prières, n’aurez-vous aucune récompense pour celui qui vous aura rendu ce service ? Mettez de côté ces bijoux, gardez-les : ce ne sera point à mon mariage, ce ne sera point au vôtre ; mais si un homme est capable de le faire, je jure qu’un jour viendra où il y aura une fête dans votre maison, et où vous serez fière de les porter. Je n’en dis pas davantage maintenant ; mettez à part ces paroles et la boîte que voici, jusqu’au jour où je vous ferai songer de l’une et des autres. Tout ce que je vous demande à présent, c’est d’attendre et de vous souvenir.

— Quittez-vous le pays ? dit Béatrix un peu agitée.

— Oui, demain, dit Esmond.

— Pour la Lorraine, cousin ? » dit Béatrix en posant la main sur son bras ; c’étoit la main où elle portoit le bracelet du duc. « Restez, Harry ! continua-t-elle d’un ton qui trahissoit plus d’abattement qu’elle n’avoit coutume d’en montrer. Écoutez un dernier mot. Je vous aime ; je vous admire : qui ne le feroit, connoissant l’affection que vous nous avez témoignée à tous ? Mais je crois que je n’ai pas de cœur ; du moins, je n’ai jamais rencontré d’homme qui ait pu le toucher, et, si je l’avois trouvé, je l’aurois suivi en haillons, eût-il été simple soldat, ou en mer, comme un de ces boucaniers dont vous nous lisiez l’histoire quand nous étions enfants. Je ferois tout au monde pour cet homme-là, je supporterois tout pour lui ; mais je ne l’ai jamais trouvé. Vous aviez trop de l’esclave pour conquérir mon cœur ; même milord duc n’avoit point d’empire sur lui. Je n’aurois pas été heureuse si je l’avois épousée. Je sus cela trois mois après l’engagement pris, et j’étois trop vaine pour le rompre. Ô Harry ! j’ai pleuré une ou deux fois, non sur lui, mais de rage de ne pouvoir le regretter. J’ai été épouvantée de voir que j’étois bien aise de sa mort ; et, si je m’unissois à vous, j’aurois le même sentiment de servitude, le même ardent désir d’y échapper. Nous serions malheureux l’un et l’autre, et vous plus encore, qui êtes aussi jaloux que l’étoit le duc lui-même. J’ai essayé de l’aimer ; oui, vraiment j’ai essayé : j’affectois de la joie quand il venoit ; je me forçois à écouter quand il étoit auprès de moi, et je répétois le rôle de femme que je croyois avoir à jouer le reste de mes jours. Mais une demi-heure de cette complaisance me fatiguoit : que seroit-ce donc toute une vie ? Mes pensées étoient ailleurs quand il me parloit, et je me disois : « Oh ! si cet homme vouloit me rendre ma main, et ne pas rester à mes pieds ! » Je connoissois ses grandes et nobles qualités, mille fois plus grandes et plus nobles que les miennes, comme les vôtres, cousin, je vous le dis, le sont un million de fois davantage. Mais ce n’étoit point pour elles que je le prenois. Je le prenois pour avoir une grande position dans le monde, et je l’ai perdue, je l’ai perdue et je ne le regrette pas, et j’ai souvent pensé, en écoutant ses tendres vœux et ses ardentes paroles : « Oh ! si je cède à cet homme et que je rencontre l’autre, je le haïrai et je le quitterai. » Je ne suis pas bonne, Harry : ma mère est douce et bonne comme un ange, je me demande comment elle a pu avoir un pareil enfant. Elle est foible, mais elle mourroit plutôt que de faire le mal ; je suis plus forte qu’elle, mais moi je le ferois par bravade. Je ne me soucie pas de ce que les prêtres me disent dans leurs sermons soporifiques ; je les voyois à la cour aussi bas et aussi méprisables que la plus méprisable femme qu’il y eût là. Oh ! je suis lasse et dégoûtée du monde ! je n’attends qu’une chose, et, quand elle sera faite, j’embrasserai la religion de Frank et de votre pauvre mère, et j’entrerai dans un couvent et finirai comme elle. Porterai-je alors des diamants ? On dit que les religieuses portent leurs plus beaux bijoux le jour qu’elles prennent le voile. Je vais les mettre de côté comme vous m’y invitez ; adieu, cousin, maman va et vient dans l’autre chambre, mettant sa petite tête à la torture pour savoir ce que nous disons. Elle est jalouse, toutes les femmes le sont. Je songe quelquefois que c’est la seule qualité féminine que j’aie. Adieu ! adieu, frère ! »

Elle lui donna sa joue comme un privilége fraternel. La joue étoit froide comme du marbre.

La maîtresse d’Esmond ne laissa voir aucun signe de jalousie lorsqu’il rentra dans la chambre où elle étoit. Elle s’étoit si bien fait la leçon qu’elle devenoit impénétrable quand elle le vouloit. Entre autres qualités féminines, elle avoit celle de parfaitement dissimuler.

Il partit de Castlewood pour entreprendre la tâche qu’il avoit acceptée, et vaincre ou mourir à la peine ; à vrai dire, l’état de son âme étoit tel qu’il lui falloit quelque excitant du dehors pour neutraliser le mal qui le rongeoit intérieurement.

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