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M. Esmond ne crut pas devoir prendre congé de la cour, ni informer tout le monde de Pall-Mall et des cafés qu’il alloit quitter l’Angleterre, et il préféra partir le plus secrètement possible. Il se procura un passe-port comme pour un François, par le docteur Atterbury, qui fit l’affaire pour lui, obtenant la signature des bureaux mêmes de lord Bolingbroke, sans s’adresser personnellement au secrétaire. Quant à Lockwood, son fidèle serviteur, il l’avoit emmené à Castlewood, et l’y laissa, répandant le bruit, avant de quitter Londres, qu’il étoit malade, qu’il alloit dans le Hampshire respirer l’air de la campagne ; et c’est ainsi qu’il alla à son affaire aussi silencieusement que possible.
Comme l’assistance de Frank Castlewood étoit indispensable pour le plan de M. Esmond, sa première visite fut à Bruxelles (passant par Anvers, où le duc de Marlborough étoit en exil), et dans la première de ces villes, Harry trouva son cher jeune Benedict, le marié, qui paroissoit assez mécontent de sa chaîne conjugale, et empêché des embrassements obstinés de sa Clotilde. Le colonel Esmond ne lui fut point présenté, mais M. Simon le fut, gentilhomme de Royal-Cravate (Esmond se souvint du régiment de l’honnête Irlandois qu’il avoit rencontré le lendemain de Malplaquet, lorsqu’il avoit vu pour la première fois le jeune roi) ; et M. Simon fut présenté à la vicomtesse de Castlewood, née comtesse Wertheim ; aux nombreux comtes, les grands frères de lady Clotilde ; à son père, le chambellan, et à la dame son épouse, belle-mère de Frank, grande et majestueuse personne de vastes proportions, comme il convenoit à la mère de la compagnie de grenadiers que formoient ses fils belliqueux. Toute la race vivoit à discrétion dans le petit château que Frank avoit pris près de Bruxelles, montoit ses chevaux, buvoit son vin, et vivoit commodément aux dépens du pauvre garçon. M. Esmond avoit toujours continué de parler couramment le françois, qui étoit la langue de sa mère ; et si cette famille, qui parloit françois avec l’accent flamand, découvrit quelque inexactitude dans la prononciation de M. Simon, elle devoit être attribuée à la longue résidence de ce dernier en Angleterre, où il s’étoit marié et étoit resté depuis qu’il avoit été fait prisonnier à Blenheim. Son histoire fut parfaitement acceptée ; il n’y avoit là personne pour en douter, excepté l’honnête Frank, et il fut charmé du plan de son cousin, lorsqu’il en fut informé ; et, dans le fait, il admiroit toujours le colonel Esmond avec une fidélité affectueuse, et croyoit son cousin le plus sage et le meilleur des cousins et des hommes. Frank entra de tout cœur dans ce projet, qui lui plut d’autant plus qu’il le forçoit d’aller à Paris loin de ses frères, de son père et de sa belle-mère, dont les attentions le fatiguoient passablement.
Castlewood, je l’ai dit, étoit né la même année que le prince de Galles ; il avoit beaucoup de l’air du prince, de sa taille et de sa tournure ; et, surtout depuis qu’il avoit vu le chevalier de Saint-George dans l’occasion déjà citée, il n’étoit pas peu fier de sa ressemblance avec une personne si illustre, ressemblance qu’il augmentait par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, portant des perruques châtain, telles qu’en portoit le prince, et des rubans, etc., de la couleur de ceux du chevalier.
Cette ressemblance était, par le fait, la circonstance sur laquelle le plan de M. Esmond étoit fondé ; et, s’étant assuré de la discrétion et de l’enthousiasme de Frank, il le quitta pour continuer son voyage et voir d’autres personnages dont le succès dépendoit. L’endroit où M. Simon se rendit ensuite fut Bar, en Lorraine, où ce négociant arriva avec une consignation de grosse draperie, de magnifiques dentelles de Malines, et des lettres pour son correspondant en cette ville.
Voudriez-vous savoir à quoi un prince, héroïque par son infortune, et descendant d’une série de rois dont la race sembloit condamnée, comme ces Atrides du temps jadis ; voudriez-vous savoir à quoi il étoit occupé quand l’envoyé, qui venoit à lui à travers mille dangers et difficultés, le vit pour la première fois ? Le jeune roi, en jaquette de flanelle, jouoit à la paume avec les gentilshommes de sa suite, criant après les balles et jurant comme le dernier de ses sujets. La fois suivante que M. Esmond le vit, ce fut quand M. Simon porta un paquet de dentelles à miss Oglethorpe, qui servoit alors d’antichambre au prince, auprès de qui on ne pouvoit être admis qu’en frappant à cette ignoble porte. L’audience fut accordée, l’envoyé trouva le roi et sa maîtresse ensemble ; le couple jouoit aux cartes, et Sa Majesté étoit grise. Il tenoit bien plus à trois honneurs qu’à trois royaumes ; et une demi-douzaine de verres de ratafia lui faisoient oublier tous ses malheurs et toutes ses pertes, la couronne de son père et la tête de son aïeul.
M. Esmond ne s’ouvrit point au prince alors. Sa Majesté n’étoit guère en état de l’entendre, et il douta qu’un roi qui buvoit tant pût garder un secret dans sa cervelle troublée, ou qu’une main qui trembloit tant fût assez forte pour saisir une couronne ; quoi qu’il en soit, à la fin et après avoir pris avis des conseillers du prince, parmi lesquels étoient plusieurs gentilshommes honnêtes et fidèles, le plan d’Esmond fut soumis au roi et à Sa Majesté de fait, la reine Oglethorpe, en conseil. Le projet plut assez au prince ; il étoit facile et hardi, et convenoit à son insouciante gaieté et à son esprit plein de vivacité et de jeunesse. Dans la matinée, après avoir cuvé son vin, il fut très-gai, animé et agréable ; ses manières avoient un charme extrême de malice, et une bienveillante simplicité ; et, pour lui rendre justice, Sa Majesté oglethorpienne étoit aimable, fine, résolue et de bon conseil ; elle donnoit au prince de fort bons avis, qu’il étoit trop foible pour suivre, et l’aima avec une fidélité qu’il reconnut par une ingratitude toute royale.
Ayant ses propres pressentiments au sujet de son plan, s’il étoit jamais exécuté, et ses doutes habituels de sceptique sur l’avantage que retireroit le pays du retour d’un jeune monarque ivre, le colonel Esmond eut son audience de congé. M. Simon partit. À tout prendre, le jeune homme de Bar valoit bien le prétendant de Hanovre ; au pis aller, on pourroit s’arranger aussi bien avec l’Anglois qu’avec l’Allemand. M. Simon accomplit le long voyage de Nancy à Paris, et vit cette fameuse ville à la dérobée et comme un espion, ce qu’il étoit en vérité, et qui renferme assurément plus de magnificence et de misère, plus de haillons et de dentelles, plus d’ordure et de dorure qu’aucune cité du monde. Là il fut mis en communication avec le meilleur ami du roi, son demi-frère, le fameux duc de Berwick. Esmond reconnut en lui l’étranger qui étoit venu à Castlewood il y avoit près de vingt ans. Sa Grâce s’ouvrit à lui lorsqu’il sut que M. Esmond étoit du brave régiment de Webb, qui avoit été jadis celui de Sa Grâce. Il étoit vraiment l’épée et le bouclier de la cause des Stuarts ; il n’y avoit d’autre tache sur son écu que la barre senestre que lui avoit laissée la sœur de Marlborough. Si Berwick eût été l’héritier de son père, Jacques III assurément fût monté sur le trône d’Angleterre. Il savoit oser, endurer, frapper, parler, se taire. Du feu et du génie, peut-être il n’en avoit pas (ces dons furent accordés à des hommes moins estimables) ; mais à cela près, il avoit plusieurs des principales qualités d’un chef. Sa Grâce connoissoit le père et l’histoire d’Esmond, et il fit allusion à cette dernière de façon à faire penser au colonel qu’il en savoit les particularités. Mais Esmond ne voulut point aborder ce terrain, et le duc ne le pressa point. M. Esmond dit que sans doute il entreroit en possession de son nom, si jamais de plus grands personnages entroient en possession du leur.
Ce qui confirma Esmond dans l’idée que le duc de Berwick savoit son histoire, fut que, lorsque le colonel alla rendre ses devoirs à Saint-Germain, la reine lui donna une fois le titre de marquis. Il portoit à Sa Majesté les souvenirs respectueux de sa filleule et de la dame qu’aux jours de sa prospérité Sa Majesté avoit protégée. La reine se souvint parfaitement de Rachel Esmond ; elle avoit ouï parler de la conversion de milord Castlewood, et étoit fort édifiée par cet acte du ciel en sa faveur. Elle savoit que d’autres membres de cette famille avoient été aussi de la seule vraie Église : « Votre père et votre mère, monsieur le marquis, » dit Sa Majesté ; ce fut la seule fois qu’elle prononça ce mot. M. Simon s’inclina très-bas et dit qu’il avoit trouvé d’autres parents que les siens, qui l’avoient instruit différemment ; mais ceux-là n’avoient qu’un roi ; sur quoi Sa Majesté daigna lui donner une médaille bénite par le pape, qui avoit été reconnue très-efficace dans des cas semblables au sien, et promettre de faire des prières pour sa conversion et celle de la famille : ce que cette pieuse dame fit sans aucun doute, quoique jusqu’au moment présent, et après vingt-sept années, le colonel Esmond est forcé de dire que ni la médaille ni les prières n’ont eu le plus léger effet connu sur ses convictions religieuses.
Quant à l’éclat de Versailles, M. Simon, le négociant, ne le contempla qu’à distance, en humble spectateur, n’ayant vu le vieux roi qu’une fois, lorsqu’il alloit donner à manger à ses carpes, et n’ayant point demandé à être présenté à la cour de Sa Majesté.
Sur ces entrefaites, milord vicomte Castlewood étoit arrivé à Paris, où, comme l’annoncèrent bientôt les gazettes de Londres, milady accoucha d’un fils et héritier. Pendant longtemps après, elle fut d’une santé fort délicate, et les médecins lui défendirent de voyager ; autrement on savoit bien que le vicomte Castlewood se proposoit de retourner en Angleterre, et de fixer sa résidence dans son château.
Tandis qu’il restoit à Paris, milord Castlewood fit faire son portrait par le fameux peintre françois, M. Rigaud, présent destiné à sa mère à Londres ; et cette toile, M. Simon l’emporta quand il revint dans cette ville, qu’il atteignit au mois de mai de l’année 1714 ; et fort peu après, milady Castlewood et sa fille, et leur parent, le colonel Esmond, qui avoit été tout ce temps à Castlewood, revinrent aussi à Londres ; Sa Seigneurie occupant sa maison de Kensington, M. Esmond retournant à son logement de Knightsbridge, plus près de la ville, et faisant de nouveau son apparition dans tous les lieux publics, sa santé ayant été grandement améliorée par son long séjour à la campagne.
Le portrait de milord, dans un beau cadre doré, fut accroché à la place d’honneur dans le salon de milady. Sa Seigneurie étoit représentée dans son uniforme rouge de capitaine de la garde, avec une perruque châtain, une cuirasse sous son habit, un ruban bleu, et une garniture de dentelle de Bruxelles. Beaucoup d’amis de milady admirèrent cette toile outre mesure, et firent foule pour la voir : l’évêque Atterbury, M. Lesly, le bon vieux M. Collier, et autres du clergé, furent enchantés de l’œuvre, et nombre de gens de la première qualité l’examinèrent et la louèrent ; seulement je dois avouer que le docteur Tusher, se trouvant venir à Londres, et voyant la peinture (elle étoit ordinairement couverte d’un rideau, mais ce jour-là miss Béatrix la regardoit lorsque le docteur arriva), le vicaire de Castlewood protesta qu’il ne pouvoit y avoir aucune ressemblance avec son ancien élève, si ce n’est peut-être un peu dans le menton et dans la perruque ; mais nous lui prouvâmes tous qu’il n’avoit pas vu Frank depuis cinq ans au moins, qu’il ne se connoissoit pas plus en beaux-arts qu’un garçon de charrue, et qu’il devoit être dans l’erreur ; et nous le renvoyâmes chez lui convaincu que le portrait étoit d’une ressemblance parfaite. Quant à milord Bolingbroke, qui honoroit de temps en temps Sa Seigneurie d’une visite, quand le colonel Esmond lui montra la peinture, il éclata de rire et demanda dans quelle diable d’affaire il s’engageoit là ! Esmond avoua candidement que le portrait n’étoit pas celui du vicomte Castlewood, conjura le secrétaire, sur son honneur, de garder le secret, dit que les dames de la maison étoient d’enthousiastes jacobites, comme cela étoit bien connu, et confessa que le portrait étoit celui du chevalier de Saint-George.
Le fait est que M. Simon, allant voir un jour lord Castlewood chez M. Rigaud, tandis que Sa Seigneurie posoit pour son portrait, affecta d’être très-frappé d’une toile représentant le chevalier, dont la tête seule étoit finie, et l’acheta du peintre pour cent écus. Il avoit été destiné, dit l’artiste, à miss Oglethorpe, la maîtresse du prince ; mais cette jeune dame, en quittant Paris, avoit laissé l’ouvrage à l’artiste ; et emportant cette toile chez lui, quand le portrait de milord arriva, le colonel Esmond, autrement dit M. Simon, avoit copié l’uniforme et les autres accessoires d’après le portrait de milord, pour remplir la toile inachevée de Rigaud, le colonel, toute sa vie, s’étant occupé de peinture, surtout lors de sa longue résidence dans les villes de Flandre, au milieu des chefs-d’œuvre de Van Dyck et de Rubens. Mon petit-fils a ce morceau, tel quel, maintenant en Virginie.
Au commencement du mois de juin, miss Béatrix Esmond, et milady vicomtesse, sa mère, arrivèrent de Castlewood ; la première pour reprendre son service à la cour, qui avoit été interrompu par la fatale catastrophe de la mort du duc Hamilton. Elle reprit donc sa place dans la suite de Sa Majesté, et à la table des filles d’honneur, étant toujours en faveur auprès de mistress Masham, la première femme de la reine, en partie, peut-être, à cause de son animosité contre la duchesse de Marlborough, que miss Béatrix n’aimoit pas mieux que ne faisoit sa rivale. Les gens de la cour, milord Bolingbroke, entre autres, avouèrent que la jeune lady étoit revenue plus belle que jamais, et que l’air sérieux et tragique qu’avoit pris involontairement sa figure lui seyoit mieux que ses sourires et sa malice d’autrefois.
Tous les anciens domestiques de la petite maison de Kensington-square étoient changés ; le vieil intendant qui servoit la famille depuis vingt-cinq ans, depuis la naissance des enfants de la maison, fut expédié dans le royaume d’Irlande pour y surveiller le bien qu’y avoit milord ; la femme de charge, qui avoit été la femme de milady de temps immémorial, et la gouvernante des jeunes enfants, fut envoyée, fort grognon, à Walcote, pour faire repeindre à neuf et préparer cette maison, que milady douairière avoit l’intention d’occuper à l’avenir, laissant Castlewood à sa belle-fille, qu’on pouvoit de jour en jour s’attendre à voir arriver de France. Un autre domestique de la vicomtesse avoit été renvoyé aussi, avec une gratification, sous prétexte que Sa Seigneurie vouloit diminuer son train, de sorte qu’en fin de compte, il ne restoit plus dans la maison une seule personne qui en eût fait partie durant le temps que mon jeune lord Castlewood y étoit encore.
Pour le plan que le colonel Esmond avoit en vue, et le coup qu’il projetoit, il étoit nécessaire de mettre le moins de monde possible dans le secret. Il n’étoit guère connu que de trois ou quatre personnes de la famille, et il fut gardé à miracle.
Le 10 juin 1714, il arriva de Paris, par le messager de M. Prior, une lettre de milord vicomte Castlewood à sa mère, disant qu’il avoit fait des folies en fait d’argent, qu’il étoit honteux d’avouer qu’il avoit perdu au jeu, et autres extravagances, et qu’au lieu de donner de grandes fêtes, comme il l’avoit espéré cette année à Castlewood, il seroit forcé de vivre aussi tranquille qu’il pourroit, et de faire tous ses efforts pour économiser. Jusque-là chaque mot de la lettre du pauvre Frank étoit vrai, et il n’y avoit pas de doute que lui et son grand beau-frère avoient dépensé beaucoup plus qu’ils n’auroient dû, et engagé les revenus de la terre de Castlewood, que la tendre mère avoit administrée et améliorée avec tant de soin pendant sa tutelle.
Sa Clotilde, poursuivoit Castlewood, étoit toujours délicate, et les médecins étoient d’avis qu’il valoit mieux que ses couches se fissent à Paris. Il viendroit sans milady, et seroit chez sa mère vers le 17 ou le 18 de juin, se proposant de partir à cheval de Paris immédiatement, et de n’amener qu’un domestique avec lui ; et il demandoit que les gens de loi de Gray’s-Inn fussent invités à lui apporter leurs comptes, et le régisseur à venir de Castlewood avec les siens, de façon qu’il pût les régler promptement, se procurer une somme d’argent dont il avoit besoin, et revenir à sa vicomtesse pour l’époque de ses couches. Puis Sa Seigneurie donnoit quelques-unes des nouvelles de la ville, envoyoit son souvenir à ses parents, et ainsi finissoit sa lettre. Elle avoit été mise simplement à la poste, et sans aucun doute la police françoise et l’angloise là-bas en avoient copié, ce à quoi elles étoient les bienvenues.
Deux jours après, une autre lettre fut dépêchée par la poste, publique de France, sans plus de précautions, et celle-ci, après avoir donné des nouvelles des modes de la cour, se terminoit par les phrases suivantes, dans lesquelles, excepté pour ceux qui en avoient la clef, il eût été difficile de deviner qu’il se cachoit aucun secret.
« (Le roi prendra) médecine jeudi ; Sa Majesté est mieux qu’elle n’a été depuis longtemps, quoique incommodée d’indigestion à cause de son trop grand appétit. On a joué une pièce de M. Racine à Saint-Cyr. Le duc de Shrewsbury et M. Prior, notre envoyé, et toute la noblesse angloise d’ici y étoient. (Les passe-ports du vicomte Castlewood) lui ont été refusés, dit-on ; Sa Seigneurie étant poursuivie par un orfévre pour de la vaisselle plate et un collier de perles livré à Mlle Méruel, de la Comédie-Françoise. C’est pitié de penser qu’une pareille nouvelle se répandra au dehors (et ira en Angleterre) sur le compte de nos jeunes seigneurs d’ici. Mlle Méruel a été envoyée au For-l’Évêque ; on dit qu’elle a commandé non-seulement de la vaisselle, mais des meubles, et un équipage et des chevaux (sous le nom de ce lord), dont son infortunée vicomtesse ne soupçonne pas l’extravagance.
« (Sa Majesté sera) âgée de quatre-vingt-deux ans à son prochain jour de naissance. La cour se prépare à le célébrer par de grandes fêtes. M. Prior est dans une triste position par suite du refus qu’on fait là-bas de lui envoyer sa vaisselle. Tout le monde ici a admiré le portrait de milord vicomte, et dit que c’étoit le chef-d’œuvre de Rigaud. L’avez-vous vu ? Il est (chez lady Castlewood dans Kensington-square) ; je crois qu’aucun peintre anglois ne pourroit rien faire de pareil.
« Notre pauvre ami l’abbé a été à la Bastille, mais il est maintenant transféré à la Conciergerie (où ses amis pourront le visiter. Ils doivent demander) une remise de sa peine bientôt. Espérons que le pauvre diable se sera repenti en prison.
« (Le lord Castlewood) a arrangé l’affaire de la vaisselle, et part pour l’Angleterre.
« N’est-ce pas là une ennuyeuse lettre ? J’ai un maudit mal de tête d’avoir bu avec Mat et quelques autres hier au soir, et gris ou sobre, je suis
« À toi toujours… »
Toute cette lettre, sauf une douzaine de mots que j’ai mis ci-dessus entre parenthèses, n’étoit qu’un pur bavardage, quoique la substance de la lettre fût aussi importante qu’une lettre pouvoit l’être. Je disois à ceux qui avoient la clef : Le roi prendra les passe-ports du vicomte Castlewood et ira en Angleterre sous le nom de ce lord. Sa Majesté sera chez lady Castlewood dans Kensington-square, où ses amis pourront le visiter ; ils doivent demander le lord Castlewood. Ce billet peut avoir passé sous les yeux de M. Prior, et sous ceux de nos nouveaux alliés les François, et ne leur avoit rien appris, quoiqu’il explique suffisamment aux personnes de Londres quel étoit l’événement qui alloit arriver, comme il montrera à ceux qui liront mes Mémoires dans cent ans d’ici quelle étoit l’affaire qui avoit occupé le colonel Esmond dans les derniers temps. Faire silencieusement et lestement ce qui étoit l’objet des conspirations et cabales maladroites de milliers de jacobites dans tout le pays ; effectuer seul ce dont les meneurs ici ne faisoient que parler ; amener le prince de Galles dans le pays ouvertement, à la face de tous, sous les yeux mêmes de Bolingbroke, quand les murs étoient placardés d’une proclamation signée du nom du secrétaire et offrant cinq cents livres de récompense à qui l’appréhenderoit : c’étoit un coup que tout esprit aventureux pouvoit bien trouver plaisir à jouer et à gagner. La perte de l’enjeu pouvoit entraîner une peine considérable ; mais toute notre famille ne demandoit pas mieux que de courir ce risque pour la chance glorieuse de gagner la partie.
Et cela ne devroit pas s’appeler un jeu, excepté peut-être pour le principal joueur, qui n’étoit ni plus ni moins sceptique que la plupart des hommes publics qu’il connoissoit à cette époque. Existe-t-il en Angleterre un homme public qui ait une foi entière dans son parti ? En est-il un qui, malgré ses doutes, ne se battra par pour lui ?
Le jeune Frank étoit disposé à se battre sans beaucoup de réflexion ; il était jacobite comme son père l’étoit avant lui ; tous les Esmond étoient royalistes. Qu’on lui donnât seulement le mot d’ordre, et il crieroit : « Vive le roi Jacques ! » devant la garde du palais, ou le mai planté dans le Strand. Et quant aux femmes, selon leur habitude, ce n’étoit point une question de parti, mais de foi ; leur croyance étoit une passion ; et la maîtresse d’Esmond et sa fille seroient mortes avec joie pour elle. J’ai souvent ri, en parlant du règne de Guillaume III, et dit que je croyois que lady Castlewood avoit été contrariée que le roi n’eût pas persécuté davantage la famille ; et ceux qui connoissent la nature des femmes peuvent se représenter à eux-mêmes ce qui n’a pas besoin d’être écrit ici, le transport avec lequel ces néophytes reçurent la confidence lorsqu’elle leur fut faite, l’impatience avec laquelle elles en attendirent la réalisation ; le respect qu’elles eurent pour l’envoyé qui les initia à cette mystérieuse vérité, qui n’étoit encore connue que de peu de gens, mais qui devoit bientôt régner sur le monde. Assurément il n’est pas de bornes à la tendre confiance des femmes. Voyez Arria prosternée devant ce lourdaud, cet ivrogne de mari qui la bat ; voyez Cornélie enfermant, comme un joyau, dans son cœur maternel, son idiot de fils. J’ai connu une femme qui prêchoit l’écorce du Pérou, et ensuite l’eau de goudron du docteur Berkeley, comme si la loi divine ordonnoit d’en prendre, et que s’y refuser fût quasi un blasphème.
Àson retour de France, le colonel Esmond se mit à la tête de ce petit noyau de zélés conspirateurs. Ni la mort ni la torture, il le savoit, n’effrayeroient leur courage. Lorsqu’il détailla son plan pour ramener le roi, l’aînée de ses maîtresses pensa que cette restauration devoit être attribuée, après le ciel, à la famille Castlewood et à son chef ; et elle révéra et aima Esmond, s’il est possible, encore plus qu’elle n’avoit fait. Elle ne douta pas un seul instant du succès de son plan ; c’eût été une impiété à ses yeux que de n’y point croire. Et quant à Béatrix, quand elle en eut connoissance, et qu’elle l’accepta, comme elle le fit de tout son cœur, elle jeta sur Esmond un de ses regards brillants et scrutateurs : « Ah ! Harry, dit-elle, pourquoi n’êtes-vous point le chef de notre maison ? Vous êtes le seul capable de l’agrandir ; pourquoi donnez-vous à ce petit sot le nom et le rang ? Mais ainsi va le monde, ceux-là obtiennent le prix qui ne le méritent pas ou ne s’en soucient pas. Je voudrois pouvoir vous donner votre absurde récompense, cousin, mais je ne puis ; j’ai essayé et je ne puis. » Et elle s’en alla, en secouant tristement la tête ; mais toujours il parut à Esmond que son affection et sa considération pour lui s’étoient grandement accrues, depuis qu’elle savoit tout ce qu’il étoit capable de faire, de supporter et de sacrifier.