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Il fut annoncé dans la famille que milord Castlewood alloit arriver, ayant à sa suite un François de confiance qui servoit de secrétaire à Sa Seigneurie, et qui étant papiste, et un étranger de bonne famille, quoique à présent dans une place quasi de domestique, prendroit ses repas dans sa chambre, et non avec les gens de la maison. La vicomtesse céda sa chambre à coucher, contiguë à celle de sa fille et ayant un grand et commode cabinet qui en dépendoit, et dans lequel on dressa un lit, ostensiblement pour M. Baptiste, le François, quoique, il n’est pas besoin de le dire, quand les portes de l’appartement étoient fermées à clef, et les deux hôtes retirés dedans, le jeune vicomte devenoit le serviteur de l’illustre prince qu’il hébergeoit, et donnoit avec joie la chambre la plus commode et la plus aérée à son maître. Mme Béatrix se retira aussi dans la région supérieure, sa chambre étant convertie en salon pour milord. Afin de compléter l’illusion, Béatrix feignit de grommeler devant les domestiques, et d’être jalouse de se voir expulsée de sa chambre pour faire place à milord.
On ne fit pas de minces préparatifs, vous pouvez le croire, et l’attente ne fit pas médiocrement trembler le cœur des deux nobles dames de Castlewood, avant l’arrivée des personnages qui alloient honorer leur maison. La chambre fut ornée de fleurs ; le lit couvert de tout ce qu’il y avoit de plus beau en linge ; les deux dames insistant pour le faire elles-mêmes, et s’agenouillant auprès du lit et baisant les draps par respect pour la toile qui alloit contenir la personne sacrée d’un roi. La toilette étoit d’argent et de cristal ; il y avoit un exemplaire de l’Eikon-Basilike déposé sur la table à écrire ; un portrait du roi-martyr étoit suspendu de tout temps au-dessus de la cheminée, ayant au-dessous une épée de mon pauvre lord Castlewood, et un petit tableau ou emblème que la veuve aimoit à avoir toujours devant les yeux en s’éveillant, et dans lequel les cheveux de son lord et de ses deux enfants étoient tressés ensemble. Quant à ses livres de dévotion particulière, comme ils étoient tous de l’Église anglicane, elle les emporta dans l’appartement d’au-dessus, qu’elle s’étoit réservé.
Les dames montrèrent à M. Esmond, lorsqu’ils furent achevés, les préparatifs qu’elles avoient faits avec amour. Ce fut alors que Béatrix se mit à genoux et baisa les draps. Quant à sa mère, lady Castlewood fit une révérence à la porte, comme elle auroit fait à l’autel en entrant dans une église, et avoua qu’elle considéroit la chambre comme sacrée en quelque sorte.
La compagnie qui étoit réunie à l’office ne supposa pas un instant que ces apprêts étoient faits pour une autre personne que le jeune vicomte, le maître de la maison, que sa tendre mère avoit été tant d’années sans voir. Les deux dames étoient de parfaites ménagères, ayant le plus grand talent pour faire des confitures, des eaux de senteur, etc., et exerçant une surveillance notable sur la cuisine. On avoit tué assez de veaux gras pour nourrir une armée d’enfants prodigues, à ce qu’Esmond pensa, et il rit lorsqu’il vint rendre ses devoirs aux dames, le jour où les hôtes devoient arriver, de trouver deux paires des plus beaux bras et des plus ronds qui pussent se voir en Angleterre (milady Castlewood étoit remarquable pour la beauté de sa personne), couverts de farine jusqu’au coude, et préparant de la pâte, et tournant des rouleaux dans le cabinet de la femme de charge. L’hôte ne devoit arriver que pour l’heure du souper, et milord préféroit prendre ce repas dans sa chambre. Vous pouvez croire que la plus brillante vaisselle plate de la maison fut mise là sur la table, et vous pouvez comprendre pourquoi les dames insistèrent pour être seules à servir le jeune chef de la famille.
Prenant un cheval, le colonel Esmond courut à Rochester, et là attendit le roi dans cette même ville où son père avoit mis pour la dernière fois le pied sur le rivage anglois. Une chambre y avoit été retenue dans une auberge pour milord Castlewood et son domestique ; et le colonel Esmond combina si bien sa course qu’il étoit à peine depuis une demi-heure dans l’endroit, regardant sur le balcon dans la cour de l’auberge, lorsque deux voyageurs arrivèrent à la porte de la maison et le colonel, descendant précipitamment, embrassa l’instant d’après son cher jeune lord.
Le compagnon de milord, jouant son rôle de domestique, mit pied à terre, et alloit tenir l’étrier du vicomte ; mais le colonel Esmond, appelant son propre valet, qui étoit dans la cour, lui ordonna d’emmener les chevaux et de régler le compte du garçon qui avoit couru la poste avec les deux voyageurs, criant d’un ton cavalier et en françois au compagnon de milord, et affectant de grommeler de ce que le domestique de milord étoit François et ne connoissoit pas l’argent et les habitudes du pays : « Mon domestique veillera aux chevaux, Baptiste, dit le colonel Esmond : Do you understand English ? — Very leetle. — Eh bien, suivez milord et servez-le à table dans sa chambre. » L’aubergiste et ses gens montèrent bientôt, apportant les plats ; il fut heureux qu’ils eussent fait du bruit dans le corridor, sans quoi ils auroient trouvé le colonel Esmond à genoux devant le domestique de lord Castlewood, souhaitant à Sa Majesté la bienvenue dans son royaume, et baisant la main du roi. Nous dîmes à l’aubergiste que le François serviroit son maître ; et le valet d’Esmond eut ordre de faire sentinelle dans le corridor en dehors de la porte. Le prince dîna de bon appétit, riant et parlant fort gaiement, et disant à ses deux compagnons de se mettre à table avec lui. Il étoit dans de meilleures dispositions que le pauvre Frank Castlewood qui, à ce qu’Esmond pensa, pouvoit être consterné de sa séparation avec sa divine Clotilde ; mais le prince désirant de faire une courte sieste après dîner, et se retirant dans une chambre du fond où il y avoit un lit, la cause de l’air déconfit du pauvre Frank éclata ; et, fondant en larmes, avec mainte expression de tendresse, d’amitié et d’humiliation, le fidèle garçon fit entendre à son cousin qu’il savoit maintenant toute la vérité, et les sacrifices que le colonel Esmond avoit faits pour lui.
Ne voyant aucun avantage à mettre le pauvre Frank dans ce secret, M. Esmond avoit supplié sa maîtresse aussi de ne le point révéler à son fils. Le prince avoit tout conté au pauvre enfant tandis qu’ils venoient de Douvres.
« J’aurois autant aimé qu’il m’eût brûlé la cervelle, cousin, dit Frank. Je savois que vous étiez le meilleur, et le plus brave, et le plus aimable des hommes, poursuivit le jeune enthousiaste, mais je n’avois jamais pensé vous devoir ce que je vous dois, et j’ai peine à porter le poids de cette obligation.
— Je tiens lieu de votre père, dit affectueusement M. Esmond, et à coup sûr un père peut se dépouiller en faveur de son fils. J’abdique la couronne de deux sols, et je vous investis du royaume de Brentford : ne faites pas l’enfant et ne pleurez pas, vous faites un bien plus grand et bien plus beau vicomte que je ne pourrois jamais faire. »
Mais le tendre garçon, avec des serments et des protestations, des éclats de rire et d’incohérentes effusions d’émotion passionnée, ne put, pour un peu de temps, prendre son parti des railleries d’Esmond ; il vouloit se mettre à genoux et lui baisoit les mains ; lui demandoit et le conjuroit de lui ordonner quelque chose, de commander à Castlewood de sacrifier sa vie ou d’ôter la sienne à quelque autre ; enfin une occasion quelconque de prouver sa reconnoissance de la générosité qu’Esmond lui montroit.
« Le r… il a ri, dit Frank en désignant du doigt la porte de la chambre où étoit le dormeur, et parlant à voix basse ; je ne crois pas qu’il auroit dû rire en me racontant la chose. Comme nous venions de Douvres, causant en françois, il me parla de vous et de la visite que vous lui aviez rendue à Bar ; il vous appela « le grand sérieux » don Bellianis de Grèce, et je ne sais quels noms ; contrefaisant vos manières (ici Castlewood se mit lui-même à rire), et il le faisoit fort bien. Il a l’air de se moquer de tout. Il ne ressemble pas à un roi : de façon ou d’autre, Harry, je m’imagine que vous ressemblez à un roi, vous. Il ne paraît pas songer au jeu que nous jouons tous. Il se seroit arrêté à Canterbury pour courir après la fille de l’auberge, si je ne l’avois pas supplié de repartir. Il a une maison à Chaillot où il alloit s’enterrer pour des semaines loin de la reine, et avec toute espèce de mauvaise compagnie, dit Frank d’un air modeste ; vous pouvez sourire, mais je ne suis plus l’écervelé que j’étois ; non, non, j’ai appris à me mieux conduire, dit Castlewood dévotement, en faisant un signe de croix sur sa poitrine.
— Tu es mon cher brave garçon, dit le colonel Esmond, touché de la simplicité du jeune homme, et il y aura un noble gentilhomme à Castlewood aussi longtemps que mon Frank y sera. »
Le jeune impétueux alloit retomber à genoux, avec une autre explosion de gratitude, si nous n’eussions entendu de la chambre voisine la voix de l’auguste dormeur, qui s’éveilloit, et crioit ; « Hé ! La Fleur, un verre d’eau. » Sa Majesté arriva en bâillant : « Peste soit, dit-il, de votre ale angloise ! elle est si forte que, ma foi, elle m’a porté à la tête. »
L’effet de l’ale fut comme un éperon pour nos chevaux, et nous nous rendîmes fort rapidement à Londres, atteignant Kensington à la nuit tombante. Le domestique de M. Esmond fut laissé derrière à Rochester, pour prendre soin des chevaux fatigués, vu que nous en avions de frais retenus le long de la route ; et, galopant à côté du prince, le colonel Esmond expliqua au prince de Galles quelles mesures il avoit prises : quels étoient les amis qui avoient connoissance de l’expédition, et auxquels le prince pouvoit se fier, à ce que croyoit Esmond ; le suppliant, par-dessus tout, de garder le secret le plus rigoureux jusqu’au moment où Son Altesse Royale devroit se montrer. La ville fourmilloit de partisans de la cause du prince ; il s’y trouvoit des vingtaines de correspondants avec Saint-Germain ; des jacobites connus et secrets ; des gens de haute et d’humble condition ; à la cour et auprès de la reine ; dans le parlement, dans l’Église, et parmi les négociants de la Cité. Le prince avoit des amis sans nombre dans l’armée, dans le conseil privé, et parmi les fonctionnaires du gouvernement. Le grand point, à ce qu’il sembloit au petit noyau de personnes qui avoient concerté le coup hardi d’amener le frère de la reine dans son pays natal, étoit que sa visite restât inconnue jusqu’à l’époque convenable où sa présence surprendroit également amis et ennemis ; et que ces derniers fussent pris tellement au dépourvu et désunis, qu’ils n’eussent pas le temps de l’attaquer. Nous avions plus de peur de ses amis que de ses ennemis. Les mensonges et les commérages envoyés à Saint-Germain par les agents jacobites de Londres avoient fait un mal incalculable à sa cause, et l’avoient cruellement égaré, et c’étoit d’eux surtout que les personnes engagées dans la présente aventure avoient à cœur de garantir le principal acteur.
Les voyageurs atteignirent Londres au tomber de la nuit, laissant leurs chevaux à la maison de poste vis-à-vis de Westminster, et passant l’eau à l’endroit où la voiture de lady Esmond attendoit déjà. Au bout d’une heure, nous étions tous à Kensington, et la maîtresse de la maison eut la satisfaction après laquelle son cœur soupiroit depuis plusieurs années, d’embrasser de nouveau son fils, qui, de son côté, au milieu de ses défauts, conserva toujours la plus tendre affection pour sa mère.
Elle ne réprima pas l’expression de ses sentiments, quoique les domestiques fussent là, et que celui de milord Castlewood fût debout dans le vestibule. Esmond eut à lui dire tout bas en françois d’ôter son chapeau. M. Baptiste négligeoit constamment son rôle avec une incroyable légèreté : plus d’une fois, sur la route de Londres, de petites observations de l’étranger, de légères remarques, et des mots annonçant la plus grande ignorance du pays que le prince venoit gouverner, avoient choqué la susceptibilité des deux gentilshommes qui formoient son escorte ; et l’un et l’autre ne pouvoient s’empêcher de convenir au fond du cœur qu’ils auroient voulu le voir se comporter autrement, et que le rire et la légèreté, pour ne pas dire la licence, qui caractérisoient sa conversation, ne convenoient guère à un si grand prince et à une occasion si solennelle. Ce n’est pas qu’au besoin il ne pût agir avec énergie et dignité. Il s’étoit conduit, comme nous savions tous, d’une manière très-courageuse sur le champ de bataille. Esmond avoit vu une copie de la lettre que le prince écrivit de sa propre main quand ses amis d’Angleterre le pressoient d’abjurer, et admiré la mâle et magnanime réponse qu’il avoit faite pour refuser de céder à cette tentation. M. Baptiste ôta son chapeau, rougissant de l’avis que le colonel Esmond se hasardoit à lui donner, et dit en françois : « Tenez, elle est jolie, la petite mère ; foi de chevalier, elle est charmante ; mais l’autre, qui est cette nymphe, cet astre qui brille, cette Diane qui descend sur nous ? » Et il reculoit et il se portoit en avant, tandis que Béatrix descendoit l’escalier. Elle étoit en habits de couleur pour la première fois chez elle ; elle portoit les diamants qu’Esmond lui avait donnés ; il avoit été convenu entre eux qu’elle porteroit ces brillants le jour que le roi entreroit dans la maison ; et elle avoit l’air d’une reine, rayonnante de charmes, et magnifique et impériale de beauté.
Castlewood lui-même fut stupéfait de cette beauté et de cet éclat ; il recula et contempla sa sœur comme s’il ne se fût pas douté auparavant (ce qui, du reste, étoit probable) qu’elle fût si parfaitement adorable, et je crois qu’il rougit en l’embrassant. Le prince ne la quittoit pas des yeux ; il en oublia tout à fait son rôle de valet, quoiqu’il y eût été stylé, et qu’on eût préparé tout exprès un petit portemanteau fort léger pour qu’il pût le porter. Il passa devant milord vicomte. Il fut heureux que les yeux des domestiques fussent occupés d’autre côté, sans quoi ils eussent vu que ce n’étoit point un domestique, ou, tout au moins, que c’en étoit un fort insolent et fort grossier.
De nouveau le colonel Esmond fut obligé de crier : « Baptiste, d’une voix forte et impérieuse, prenez soin de la valise : » avis auquel le volontaire jeune homme grinça des dents avec quelque chose comme une imprécation sur les lèvres, et lança un coup d’œil qui n’avoit rien de satisfait à son mentor. Rappelé à lui, toutefois, il mit sur son épaule le petit portemanteau, et le porta en haut, précédé d’Esmond et d’un domestique avec des bougies allumées. Il jeta son fardeau à terre dans la chambre d’un air maussade.
« Un prince qui veut porter une couronne doit porter un masque, » dit M. Esmond en françois.
— Ah ! peste ! je vois ce que c’est, dit M. Baptiste, continuant la conversation en françois. Le Grand Sérieux est sérieusement…
— Alarmé pour M. Baptiste, » interrompit le colonel. Esmond n’aimoit ni le ton dont le prince parloit aux dames, ni les yeux avec lesquels il les regardoit.
La chambre à coucher et les deux pièces attenantes, le cabinet et celle qui devoit s’appeler le parloir de milord, étoient déjà allumées et attendoient celui qui les devoit occuper ; et la collation étoit servie pour le souper de milord. Lord Castlewood et sa mère et sa sœur montèrent une minute après et, aussitôt que les domestiques eurent quitté l’appartement, Castlewood et Esmond mirent chapeau bas, et les deux dames s’agenouillèrent devant le prince, qui leur donna une main à chacune. Il jouoit son rôle de prince avec beaucoup plus de naturel que celui de valet qu’il venoit d’essayer, et les releva avec beaucoup de noblesse, ainsi que de bonté dans son air. « Madame, dit-il, ma mère remerciera Votre Seigneurie de votre hospitalité pour son fils ; quant à vous, madame, se tournant vers Béatrix, je ne puis supporter de voir tant de beauté dans une telle posture. M. Baptiste se trahira si vous vous agenouillez devant lui ; ce seroit bien plutôt à lui de s’agenouiller devant vous. »
Une lueur jaillit des yeux de Béatrix, une lueur assez brillante pour allumer la passion dans n’importe quel cœur. Il y avoit des moments où cette créature étoit si belle, qu’elle ressembloit, pour ainsi dire, à Vénus se révélant déesse dans un éclair de splendeur. Telle elle paroissoit maintenant, radieuse, et avec des yeux animés d’un éclat merveilleux. Une angoisse, comme de rage et de jalousie, traversa le cœur d’Esmond, à la vue du regard qu’elle lançoit au prince ; et il serra le poing involontairement et regarda Castlewood, dont les yeux répondirent à son signal d’alarme et étoient aussi sur le qui-vive. Le prince donna à ses sujets une audience de quelques minutes, et alors les deux dames et le colonel Esmond quittèrent la chambre. Lady Castlewood lui serra la main, comme ils étoient sur l’escalier, et tous trois descendirent à l’étage inférieur, où ils attendirent que les voyageurs fussent un peu remis de leur course et prêts pour leur repas.
Esmond regarda Béatrix, tout étincelante de pierreries sur son beau col. « J’ai tenu ma parole, dit-il.
— Et moi la mienne, dit Béatrix, abaissant les yeux sur les diamants.
— Si j’étois l’empereur du Mogol, dit le colonel, vous auriez tous ceux qu’on a trouvés à Golconde.
— Ceux-ci sont beaucoup trop bons pour moi, dit Béatrix en laissant tomber sa tête sur son beau sein ; ils sont comme vous, comme vous tous. » Et lorsqu’elle la releva, ce qu’elle fit l’instant d’après, et avec un soupir, ses yeux, se reportant sur son cousin, avoient ce mélancolique et impénétrable regard qu’il étoit toujours impossible de sonder.
Quand vint le temps de souper, ce dont ils furent avertis par un coup frappé au-dessus de leur tête, le colonel Esmond et les deux dames montèrent dans la pièce d’au-dessus, où le prince étoit déjà, et, à son côté, le jeune vicomte, exactement de même âge, de même tournure, et avec des traits assez semblables, quoique ceux de Frank fussent les plus beaux. Le prince s’assit, et dit aux dames de s’asseoir. Les gentilshommes restèrent debout ; il n’y avoit, dans le fait, qu’un couvert de plus sur la table. « Qui de vous prendra cette place ? dit-il.
— Le chef de notre maison, dit lady Castlewood, prenant la main de son fils et regardant le colonel Esmond avec un salut et un grand tremblement de voix ; le marquis d’Esmond aura l’honneur de servir le roi.
— J’aurai l’honneur de servir Son Altesse Royale, dit le colonel Esmond en remplissant une coupe de vin, et, comme c’étoit l’usage de ce temps-là, il la présenta au roi à genoux.
— Je bois à mon hôtesse et à sa famille, » dit le prince d’un air assez peu satisfait ; mais le nuage passa immédiatement de dessus sa figure ; et il parla aux dames d’un ton vif et animé, sans s’occuper le moins du monde de la sombre mine du pauvre M. Esmond, qui devoit être fort maussade,
Quand vint le temps de prendre congé, Esmond s’en retourna à son logement, et rencontra ce soir-là sur la route M. Addison, qui regagnoit à pied un cottage qu’il avoit à Fulham, la lune brillant sur son beau et serein visage.
« Quelle joie, frère ! dit Addison en riant ; je croyois que c’étoit un voleur qui s’avançoit dans l’ombre, et voici que c’est un ami. Nous pouvons nous donner la main, colonel, dans l’obscurité, cela vaut mieux que de se battre en plein jour. Pourquoi nous querellerions-nous ? parce que je suis whig et que vous êtes tory ? Rebroussez chemin et venez avec moi à Fulham, où il y a un rossignol qui chante encore dans le jardin, et une fraîche bouteille dans une cave de ma connoissance ; vous boirez au Prétendant, si vous voulez, et moi je boirai à ma guise. En ai-je eu assez de bon vin ? Non, jamais ! Il n’est pas de mot tel qu’assez comme bouchon pour le bon vin. Tu ne veux pas venir ? Venez n’importe quel jour, venez bientôt. Vous savez que je me rappelle le Simoïs et la Sigeia tellus, et les proelia mixta mero, » répéta-t-il avec une légère touche de merum dans la voix ; et il revint un peu sur la route avec Esmond, recommandant à l’autre de se souvenir qu’il étoit toujours son ami, et qu’il lui étoit redevable de son aide pour le poëme de la Campagne.
Et très-probablement M. le sous-secrétaire seroit monté et auroit bu une bouteille de plus chez le colonel, si ce dernier l’eût invité ; mais l’humeur d’Esmond n’étoit pas des plus gaies, et à sa porte il dit à son ami un adieu inhospitalier.
« J’ai fait le coup, pensa-t-il en proie à l’insomnie et promenant ses regards dans les ténèbres ; il est ici, et je l’y ai amené ; lui et Béatrix couchent à présent sous le même toit. Qui ai-je voulu servir en l’amenant ? Étoit-ce le prince, étoit-ce Henry Esmond ? N’aurois-je pas mieux fait d’embrasser la mâle croyance d’Addison, qui rejette bien loin la vieille doctrine du droit divin, qui déclare hardiment que c’est le Parlement et le peuple qui sacrent le souverain, et non les évêques, ni les généalogies, ni les huiles, ni les couronnements ? »
L’ardent regard du jeune prince épiant chaque mouvement de Béatrix obsédoit Esmond et le poursuivoit. La figure du prince apparut devant lui dans ses rêves fiévreux bien des fois cette nuit-là. Il auroit bien voulu n’avoir pas accompli l’acte pour lequel il avoit pris tant de peine. Il n’étoit pas le premier qui eût été aux regrets de ce qu’il avoit fait, ou qui eût détruit son propre ouvrage. Détruit ? auroit-il jamais à écrire ce mot ? Non, plutôt remercier à deux genoux le ciel de ce qu’il croyoit alors son malheur, et de ce qui a causé toute la félicité subséquente de sa vie.
Le valet d’Esmond, l’honnête John Lockwood, avoit toute sa vie servi son maître et la famille, et le colonel savoit qu’il pouvoit répondre de la fidélité de John comme de la sienne. John revint de Rochester avec les chevaux le lendemain de bon matin, et le colonel lui donna à entendre qu’en allant à Kensington, où il avoit libre accès à l’office, et même en courtisant la femme de chambre de mistress Béatrix, il ne devoit faire aucune question, ni trahir aucune surprise, mais affirmer résolûment que le jeune gentilhomme qu’il y verroit en habit rouge étoit milord vicomte Castlewood, et que son compagnon gris étoit M. Baptiste, le François. Il devoit raconter à ses amis de la cuisine les histoires qu’il se rappelleroit de la jeunesse de milord vicomte à Castlewood ; quel démon c’étoit ; comme quoi il avoit coutume de faire faire l’exercice à Jack et de lui donner des coups de canne avant même qu’il fût soldat ; enfin, tout ce qu’il savoit des premières années de milord vicomte. Les connoissances de Jack en peinture ne s’étoient pas beaucoup développées durant sa résidence en Flandre avec son maître ; et avant le retour de mon jeune lord, il avoit été aisé de lui faire croire que le portrait apporté de Paris, et accroché maintenant dans le salon de lady Castlewood, étoit la ressemblance parfaite de son fils le jeune lord. Et les domestiques ayant tous vu maintes fois le portrait, et n’ayant eu le temps que d’entrevoir en passant les deux étrangers le soir de leur arrivée, n’avoient aucun motif de douter de sa fidélité, et le lendemain, quand ils virent l’original du tableau habillé exactement comme il y étoit représenté, avec la même perruque, les mêmes rubans et le même uniforme, ils prirent naturellement ce gentilhomme pour milord Castlewood, le fils de milady vicomtesse.
Le secrétaire de la veille au soir étoit maintenant le vicomte, le vicomte portoit le frac gris du secrétaire ; et John Lockwood avoit pour instructions d’insinuer aux gens de sa maison que milord étant papiste et très-dévot, son compagnon pourroit bien n’être autre que son chapelain de Bruxelles ; de cette manière, s’il prenoit ses repas en la compagnie de milord, il n’y auroit pas grand sujet d’être surpris. Frank, en outre, fut averti de parler anglois avec un accent étranger, tâche dont il s’acquitta bien, et cette précaution étoit d’autant plus nécessaire que le prince lui-même ne parloit pas précisément notre langue comme un natif de l’île ; et John Lockwood s’amusa avec les domestiques de la façon dont milord, après cinq années de séjour à l’étranger, oublioit quelquefois sa propre langue et la parloit comme un François : « Je réponds, dit-il, qu’avec le bœuf et la bière d’Angleterre, Sa Seigneurie recommencera bientôt à faire un bon usage de sa langue. » Et, pour rendre justice au nouveau lord, il s’adonna très-volontiers au bœuf et à la bière.
Le prince buvoit tant, et parloit si haut et si imprudemment après boire, qu’Esmond souvent trembloit pour lui. On le servoit autant que possible dans sa chambre, quoique fréquemment il fît son apparition dans le parloir et le salon de lady Castlewood, appelant Béatrix « sœur » et Sa Seigneurie « mère » ou « madame, » devant les domestiques. Et voulant jouer complètement le rôle de frère et de fils, le prince baisoit parfois mistress Béatrix et lady Castlewood avec une liberté que son secrétaire n’aimoit pas, et qui, pour sa part, mettoit le colonel dans des accès de rage.
Les hôtes n’avoient pas été trois jours dans la maison, quand le pauvre Jack Lockwood vint avec une mine piteuse à son maître, et dit : « Milord, c’est-à-dire… le gentleman, a entrepris mistress Lucy (la bien-aimée de Jack), et lui a donné des guinées et un baiser. » Je soupçonne que l’âme du colonel Esmond fut plutôt soulagée qu’autrement, lorsqu’il sut que le prince avoit fait choix de cette beauté d’antichambre. Sa Majesté étoit connue pour avoir cette sorte de goût, et il y resta fidèle par la suite. L’héritier d’un des plus grands noms, d’un des plus grands royaumes et d’une des plus grandes infortunes de l’Europe, se plut souvent à mettre la dignité de sa naissance et de son chagrin aux pieds en sabots d’une servante françoise, et à se repentir ensuite (car il étoit fort dévot) en se couvrant de cendres prises sous le fourneau. C’est pour de semblables mortels que les nations souffrent, que les partis luttent, que les guerriers versent leur sang. Une année après, de vaillantes têtes tomboient, et Nithsdale étoit en fuite, et Derwentwater sur l’échafaud, tandis que l’insouciant ingrat, pour qui ils risquoient et perdoient tout, s’enivroit avec son sérail de maîtresses dans sa petite maison de Chaillot.
Honteux d’avoir à s’acquitter d’une telle commission, Esmond dut aller avertir le prince que la fille que Son Altesse vouloit corrompre étoit la bonne amie de John Lockwood, homme honnête et résolu, ayant fait six campagnes, et ne craignant rien, et sachant que la personne qui s’appeloit lord Castlewood n’étoit point son jeune maître ; et le colonel supplia le prince de considérer l’effet que pouvoit avoir la jalousie d’un seul homme, et de songer à d’autres desseins qu’il avoit entrepris, et plus importants que la séduction d’une servante et l’humiliation d’un homme de cœur.
Dix fois peut-être, dans le cours d’autant de jours, M. Esmond dut avertir le royal aventurier de quelque imprudence ou de quelque liberté. Il reçut ces remontrances d’un air fort maussade, excepté peut-être dans l’affaire du pauvre Lockwood, où il daigna éclater de rire, et dit : « Quoi ! la soubrette a dénoncé l’amoureux, et Crispin est fâché, et Crispin a servi, et Crispin a été caporal ? Dites-lui que nous payerons sa valeur d’un grade d’enseigne, et que nous récompenserons sa fidélité. »
Le colonel Esmond se hasarda à renouveler ses instances, mais le prince, frappant du pied d’un air impérieux, s’écria : « Assez, milord, je m’ennuie au prêche ; je ne suis pas venu à Londres pour aller au sermon. » Et il se plaignit plus tard à Castlewood que le petit jaune, le noir colonel, le marquis misanthrope (noms facétieux par lesquels Son Altesse Royale vouloit bien désigner le colonel Esmond), le fatiguoit avec ses grands airs et ses vertueuses homélies.
L’évêque de Rochester, et d’autres personnes du complot qui avoit amené le prince, se rendirent auprès de Son Altesse Royale, demandant toujours milord Castlewood à leur arrivée à Kensington, et étant ouvertement conduits à Son Altesse Royale, qui jouoit ce rôle, et les recevoit soit dans le salon de milady en bas, ou au-dessus dans son propre appartement ; et tous le supplièrent de quitter la maison aussi peu que possible, et d’y attendre que le signal lui fût donné de paroître. Les dames faisoient sa partie, amusement auquel il passoit bien des heures du jour et de la nuit. Il en passoit plus encore à boire, et pendant ce temps il babilloit fort agréablement, surtout s’il ne voyoit pas là le colonel, dont la présence sembloit toujours l’intimider ; et le pauvre colonel noir prit ce symptôme pour un ordre et troubloit rarement de sa face noire les repas de son auguste prisonnier. À l’exception du peu de personnes dont le portier avoit la liste, la porte de lord Castlewood étoit refusée à tous les amis de la maison qui se présentoient pour voir Sa Seigneurie. La blessure qu’il avoit reçue s’étoit rouverte en voyageant à cheval, à ce qu’on annonça au monde et aux domestiques. Et le docteur A., son médecin (je ne dirai point son nom, mais il étoit médecin de la reine, Écossois, et remarquable par sa bonté aussi bien que par son esprit), donna l’ordre qu’on le laissât parfaitement tranquille jusqu’à ce que sa blessure fût guérie. Cette personne, qui étoit une des plus actives et des plus influentes de notre parti, et les autres dont j’ai parlé, étoient seules dans le secret ; et il fut si fidèlement gardé, et l’histoire que nous avions faite étoit si simple et si naturelle, qu’il n’y avoit pas de probabilité d’être découverts, si ce n’est par l’imprudence du prince lui-même, et par cette légèreté aventureuse qu’il avoit la plus grande peine à maîtriser. Quant à lady Castlewood, quoiqu’elle dît à peine une parole, il étoit aisé de deviner à son maintien et à un ou deux mots qui lui échappèrent, combien grande étoit sa mortification de voir que le héros qu’elle s’étoit promis de vénérer toute sa vie (et dont la restauration avoit été l’objet de ses plus ferventes prières peut-être) n’étoit qu’un homme, et pas des meilleurs. Elle pensoit que l’infortune auroit dû le réformer ; mais il s’étoit plutôt endurci qu’il n’étoit devenu humble à cette école. Sa dévotion, qui étoit bien réelle, ne le préservoit d’aucune tentation. Sa conversation annonçoit de la bonne humeur, de la gaieté, et même assez d’esprit ; mais il y avoit dans ses actes et dans ses paroles une légèreté due à la société de ces libertins faux dévots parmi lesquels il avoit été élevé, et qui choquoit la simplicité et la pureté de la dame angloise dont il étoit l’hôte. Esmond s’exprima assez librement avec Béatrix sur le compte du prince, poussant son frère à risquer aussi un mot d’avis. Béatrix étoit entièrement de leur opinion ; elle le trouvoit fort léger, fort léger et insouciant : elle ne lui trouvoit pas même la bonne mine dont le colonel Esmond avoit parlé. Le prince avoit de mauvaises dents, et décidément il louchoit. Comment pouvions-nous dire qu’il ne louchoit pas ? Ses yeux étoient beaux, mais ils n’étoient pas d’ensemble. Elle le railloit à table avec un esprit merveilleux ; elle parloit constamment de lui comme d’un enfant ; elle aimoit Esmond plus que jamais, en faisoit l’éloge à son frère, en faisoit l’éloge au prince, quand Son Altesse Royale vouloit bien lancer des sarcasmes au colonel, et elle épousoit chaudement sa cause : « Et si Votre Majesté ne lui donne pas la jarretière qu’avoit son père, quand le marquis d’Esmond viendra à la cour de Votre Majesté, je me pendrai avec la mienne, ou je perdrai les yeux à force de pleurer.
— Plutôt que de vous les voir perdre, dit le prince, nous le ferons archevêque et colonel de la garde. »
Ce fut Frank Castlewood qui me rapporta cette conversation après leur souper.
« Oui, s’écria-t-elle, avec un de ses rires, que je crois entendre encore (au bout de trente ans j’entends encore cette délicieuse musique), oui, il sera archevêque d’Esmond et marquis de Canterbury.
— Et que sera Votre Seigneurie ? dit le prince. Vous n’avez qu’à choisir.
— Moi, dit Béatrix, je serai mère des filles d’honneur de la reine de Sa Majesté le roi Jacques III. Vive le roi ! »
Et elle lui fit une grande révérence, et but le quart d’un verre, de vin en son honneur.
« Le prince se saisit du verre et en but jusqu’à la dernière goutte, dit Castlewood, et ma mère, qui avoit l’air fort inquiet, se leva et demanda la permission de se retirer. Si cette Trix n’étoit pas la fille de ma mère, Harry, continua Frank, je ne sais pas quelle horrible crainte j’aurois d’elle. Je voudrois, je voudrois que cette affaire fût finie. Vous êtes plus âgé que moi, et plus sage, et meilleur, et je vous dois tout, et je voudrois mourir pour vous, et par Saint-George je le voudrois : mais il me tarde de voir finir ceci. »
Aucun de nous vraisemblablement ne passa une nuit tranquille : l’âme d’Esmond étoit torturée par des doutes affreux. C’étoit une place d’ambition personnelle, un coup audacieux dans un but tout égoïste, il le savoit. Que lui importoit, au fond du cœur, qui fût roi ? Est-ce que ses sympathies précisément et ses convictions secrètes n’étoient pas de l’autre côté, du côté du peuple, du parlement, de la liberté ? Et il se trouvoit conspirant pour un prince qui savoit à peine ce que c’étoit que le mot de liberté ; dont les prêtres et les femmes, deux tyrans de leur nature, faisoient un instrument. Le misanthrope ne fut pas de meilleure humeur pour avoir entendu cette histoire, et sa face refrognée devint plus noire et plus jaune que jamais.