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Si l’on trouve le fil des obscures intrigues de la fin de l’époque de la reine Anne, ou qu’un écrivain soit tenté de le suivre, on découvrira, j’en suis à peu près convaincu, que pas un seul des grands personnages qui entouroient la reine n’avoit un plan arrêté de politique, en dehors de cet intérêt privé et égoïste que chacun d’eux s’efforçoit de satisfaire : Saint-John étoit pour Saint-John, et Harley pour Oxford, et Marlborough pour John Churchill, toujours ; et, selon qu’ils trouvoient appui à Saint-Germain ou à Hanovre, ils envoyoient des protestations de fidélité aux princes qui s’y trouvoient, et ils trahissoient l’un pour l’autre. Une cause ou un souverain valoient autant l’un que l’autre, pourvu qu’ils obtinssent la meilleure place sous lui ; et, pareils à Lockit et à Peachem, les chefs de Newgate, dans l’opéra des Gueux, que M. Gay écrivit plus tard, chacun avoit en main des documents et preuves de trahison de quoi faire pendre l’autre ; seulement il n’osoit pas se servir de cette arme, de peur de celle que son voisin avoit aussi en poche. Songez au grand Marlborough, le plus grand sujet du monde entier, vainqueur de princes, qui avoit parcouru en conquérant l’Allemagne, la Flandre et la France, qui avoit dicté la loi aux souverains et à l’étranger, et adoré comme une divinité en Angleterre, forcé maintenant de s’évader du pays, après avoir tout perdu, crédit, honneurs et places ; ses amis dans l’armée cassés, et ruinés ; et fuyant devant Harley, aussi abject, aussi impuissant qu’un pauvre débiteur devant un recors armé d’un mandat. Un papier que Harley s’étoit procuré, et qui prouvoit, à n’en point douter, que Marlborough avoit pris des engagements avec les Stuarts, étoit l’arme avec laquelle le trésorier chassa Marlborough du royaume. Il s’enfuit à Anvers, et se mit aussitôt à intriguer de l’autre côté, et revint en Angleterre, comme nous savons tous, whig et hanovrien.
Quoique le trésorier expulsât de l’armée et de l’administration tout homme militaire ou civil connu pour être l’ami du duc, et donnât les postes vacants au parti tory, lui aussi jouoit un double jeu entre Hanovre et Saint-Germain, attendant la catastrophe prévue de la mort de la reine pour être le maître de l’État, et l’offrir à celle des deux familles qui l’achèteroit le plus cher, ou pour qui la nation se déclareroit. Quel que fût le roi, l’objet de Harley étoit de régner sur lui ; et dans cette vue il supplanta l’ancien fameux favori, décria les opérations de la guerre, qui avoient illustré le nom de Marlborough, et ne dédaigna pas plus que son grand compétiteur tombé les bas artifices, les flatteries et les intimidations qui pouvoient assurer son pouvoir. Si le plus grand satirique que le monde ait jamais vu eût écrit contre Harley, et non pour lui, quelle histoire il eût laissée des dernières années du règne de la reine Anne ! Mais Swift, qui méprisoit tous les hommes, et lui-même non des derniers, avoit ce mérite d’un fidèle partisan, qu’il aimoit les chefs qui le traitoient bien, et il resta bravement attaché à Harley dans sa chute, comme il l’avoit vaillamment soutenu dans sa fortune meilleure.
Incomparablement plus brillant, plus éclatant, plus éloquent et plus accompli que son rival, le grand Saint-John étoit aussi égoïste qu’Oxford, et savoit jouer un double rôle aussi habilement que l’ambidextre Churchill. Lui qui parloit toujours de liberté, il ne reculoit pas plus devant l’idée de persécuter et de mettre au pilori ses adversaires, que s’il eût été à Lisbonne et grand inquisiteur. Ce hautain patriote étoit à genoux à Hanovre et à Saint-Germain aussi ; connu pour être sans religion, il buvoit à l’Église et à la reine aussi hardiment que le stupide Sacheverel, dont il se servoit et rioit ; et pour parvenir à ses fins et renverser son ennemi, il pouvoit intriguer, cajoler, malmener, flagorner la favorite de la cour, et monter par l’escalier dérobé aussi silencieusement qu’Oxford, qui supplanta Marlborough, et que lui-même supplanta. La chute de milord Oxford, eut précisément lieu à l’époque où mon histoire est arrivée. Il en étoit aux derniers jours de son pouvoir, et l’agent qu’il employoit à renverser le vainqueur de Blenheim étoit maintenant occupé à culbuter le vainqueur du vainqueur, et à passer le bâton du commandement à Bolingbroke, qui se mouroit d’envie de le tenir.
En prévision du coup qui se préparoit, les régiments irlandois au service de France avoient tous été amenés autour de Boulogne en Picardie, pour passer l’eau, s’il étoit besoin, avec le duc de Berwick ; non plus soldats de la France, mais sujets de Jacques III, roi d’Angleterre et d’Irlande. La fidélité de la grande masse des Écossois pour leur roi (quoiqu’il y eût aussi en Écosse, on le savoit, un très-actif, résolu et vaillant parti whig, admirablement et énergiquement organisé et discipliné) étoit restée notoirement inébranlable. Une très-grande partie du clergé, de la noblesse et de la gentry tory, étoit publiquement pour le prince exilé ; et on pouvoit compter sur les indifférents pour acclamer le roi George ou le roi Jacques, selon que l’un ou l’autre prévaudroit. La reine, surtout dans ses derniers jours, penchoit pour sa famille. Le prince étoit de sa personne à Londres, à eux pas du palais de sa sœur ; le premier ministre s’avançant vers sa chute, et si chancelant que d’un seul doigt une femme le feroit tomber ; et quant à Bolingbroke, son successeur, nous savons de quel côté devoient être son pouvoir et sa magnifique éloquence le jour où la reine paroîtroit ouvertement devant son conseil et diroit : « Voici mon frère, milords, voici l’héritier de mon père, et le mien après moi. »
Durant toute l’année précédente la reine avoit eu de nombreuses attaques de maladie, de fièvre et léthargie, et sa mort étoit prévue de tout son entourage. L’électeur de Hanovre avoit voulu envoyer son fils, le duc de Cambridge, pour faire sa cour à sa cousine la reine, disoit l’électeur ; en réalité, pour être sur les lieux quand la mort viendroit clore sa carrière. Effrayée peut-être d’avoir un tel Memento mori sous ses augustes yeux, Sa Majesté avoit défendu avec emportement que le jeune prince vînt en Angleterre. Ou bien elle désiroit de laisser encore les chances ouvertes à son frère ; ou son entourage ne se soucioit pas de terminer avec le candidat whig avant d’avoir pu entrer en pourparler avec l’autre. Les querelles de ses ministres devant elle, au conseil, les remords de sa conscience probablement, les importunités de ses ministres, et la constante agitation qui avoit lieu autour d’elle, avoient affoibli et irrité extrêmement la princesse ; sa force cédoit à ces continuelles épreuves, et de jour en jour on s’attendoit à en voir bientôt la fin. Juste avant que le vicomte Castlewood et son compagnon arrivassent de France, Sa Majesté tomba malade. Le feu de Saint-Antoine se déclara aux jambes ; il n’y avoit pas de presse pour la présentation du jeune lord à la cour, ou de la personne qui devoit paraître sous son nom ; et la blessure de milord vicomte se rouvrant fort à propos, il garda tout à son aise la chambre jusqu’à l’époque où son médecin lui permettrait de plier le genou devant la reine. Au commencement de juillet, cette dame influente, avec laquelle il a été dit que notre parti avoit des relations, vint fréquemment visiter sa jeune amie, la fille d’honneur, à Kensington, et milord vicomte (le véritable ou le supposé), qui étoit malade chez lady Castlewood.
Le 27 de juillet, la dame en question, qui occupoit le poste le plus intime auprès de la reine, vint dans sa chaise, du palais à côté, apporter à la petite société de Kensington-square une nouvelle de la plus haute importance. Le coup définitif avoit été frappé, et milord d’Oxford et Mortimer n’étoit plus trésorier. Son successeur n’étoit point encore nommé, mais milord Bolingbroke le seroit indubitablement. Et à présent le temps étoit venu, dit la confidente de la reine, et à présent milord Castlewood devoit être présenté à sa souveraine.
Après la scène dont fut témoin lord Castlewood et qu’il décrivit à son cousin, lequel passa une si cruelle nuit de mortification et de jalousie en songeant à ce qui avoit eu lieu, nul doute que les trois protecteurs naturels de Béatrix arrivèrent à la même conclusion, à savoir qu’il falloit l’éloigner de la présence d’un homme dont les désirs à son égard ne s’exprimoient que trop clairement, et qui n’étoit pas plus scrupuleux à en chercher la satisfaction que son père ne l’avoit été avant lui. Je suppose que la maîtresse d’Esmond, son fils et le colonel lui-même, avoient tous secrètement débattu la chose dans leur esprit ; car lorsque Frank, avec son sans-façon habituel, se mit à dire : « Je pense que Béatrix seroit mieux partout ailleurs qu’ici, » lady Castlewood dit : « Merci, Frank, c’est aussi mon avis. » Et M. Esmond, quoiqu’il se contentât de faire observer que ce n’étoit pas à lui de parler, montra visiblement par son air joyeux combien cette proposition lui étoit agréable.
« Il est aisé de voir que vous pensez comme nous, Henry, dit la vicomtesse avec une toute petite nuance de sarcasme dans son accent : il vaut mieux que Béatrix soit hors de cette maison tant que nous y aurons notre hôte ; et, dès que l’affaire de ce matin sera faite, il faut qu’elle quitte Londres.
— De quelle affaire parlez-vous ? » demanda le colonel Esmond, ne sachant pas ce qui avoit été arrangé, quoique dans le fait le coup le plus important, après celui d’amener le prince et de le faire reconnoître par la reine, se frappât au moment même où nous causions tous trois ensemble.
La dame de la cour avec laquelle notre plan étoit concerté, et qui y jouoit le principal rôle, le médecin de la cour, et l’évêque de Rochester, qui étoient les deux autres agents les plus actifs, avoient tenu maint conseil dans notre maison de Kensington et ailleurs, sur le meilleur moyen de présenter notre jeune aventurier à la reine sa sœur. Le simple et facile plan proposé par le colonel Esmond avoit été agréé par toutes les parties, à savoir qu’un jour assez privé, où il n’y auroit pas grand monde à la cour, le prince y paroîtroit sous le nom de milord Castlewood, y seroit reçu par sa sœur qui seroit de service, et conduit par cette autre dame dans le cabinet de la reine. Et suivant la santé ou l’humeur de Sa Majesté, et les circonstances qui pourroient survenir pendant l’entrevue, on laissoit à la discrétion des personnes présentes et au prince lui-même le soin de décider s’il déclareroit que c’étoit le frère de la reine, ou le frère de Béatrix Esmond, qui baisoit sa royale main. Et ce plan ainsi arrêté, nous attendîmes tous dans une vive anxiété le jour et le signal de l’exécution.
Deux jours après ce souper, qui avoit lieu le 27 de juillet, l’évêque de Rochester déjeunant avec lady Castlewood et sa famille, et le repas à peine fini, la voiture du docteur A*** se rendit à notre maison de Kensington, et le docteur fit son apparition, égayant une compagnie assez triste, car la mère et la fille avoient querellé le lendemain matin et le jour suivant à propos de ce qui s’étoit passé à ce souper et d’autres aventures peut-être. Le caractère hautain de Béatrix ne supportait de remontrances de personne, encore moins de sa mère, la plus douce des créatures, à qui elle commandoit plutôt qu’elle n’obéissoit. Et sentant qu’elle avoit tort, et que par mille coquetteries (qu’elle ne pouvoit pas plus s’empêcher de faire à tout homme qui l’approchoit, que le soleil ne peut s’empêcher de luire sur grands et petits) elle avoit provoqué la dangereuse admiration du prince, et l’avoit excité à l’exprimer, elle étoit d’autant plus obstinée et impérieuse qu’elle avoit plus conscience de sa faute.
Les convives (on avoit servi au prince son chocolat dans sa chambre, où il étoit resté tard à cuver son vin) virent entrer le docteur qui, par la nature pressée et saisissante de ses nouvelles, dissipa sur-le-champ les soucis privés et bien moins importants auxquels la famille de Castlewood étoit en proie.
Il demanda l’hôte ; l’hôte étoit en haut dans son appartement ; il dit à M. Baptiste de monter à l’instant chez son maître, et demanda que milord vicomte de Castlewood mît sans retard son uniforme et vînt dans la voiture du docteur, qui étoit à la porte.
Il informa alors Mme Béatrix du rôle qu’elle avoit à jouer dans la comédie : « Dans une demi-heure, dit-il, Sa Majesté et sa favorite prendront l’air dans l’allée du Cèdre, derrière la nouvelle maison du Banquet. Sa Majesté sera traînée dans une chaise de jardin, Mme Béatrix Esmond et son frère milord vicomte Castlewood se promèneront dans le jardin privé (voici la clef de lady Masham), et arriveront sans s’en douter sur la royale compagnie. L’homme qui traîne la chaise se retirera et laissera la reine, la favorite, et la fille d’honneur et son frère ensemble ; mistress Béatrix présentera son frère et alors… et alors milord évêque priera pour le résultat de l’entrevue, et ses clercs écossois diront Amen ! Vite, mettez votre coiffe, madame Béatrix ; pourquoi Sa Majesté ne descend-elle pas ? Une chance pareille peut être des mois sans se représenter. »
Le prince étoit en retard et paresseux, et peu s’en fallut que son indolence ne lui fît manquer cette chance. La reine étoit sur le point de quitter le jardin quand nos gens y entrèrent ; le docteur, l’évêque, la fille d’honneur et son frère montèrent ensemble dans la voiture du médecin, et étoient partis depuis une demi-heure quand le colonel Esmond arriva à Kensington-square.
La nouvelle de la mission que Béatrix étoit allée remplir fit, comme de raison, pour un moment, partir toute pensée de jalousie particulière de la tête du colonel Esmond. Au bout d’une autre demi-heure la voiture revint ; l’évêque en descendit le premier et offrit son bras à Béatrix qui alors en sortit. Sa Seigneurie retourna au carrosse, et la fille d’honneur entra seule dans la maison. Nous la regardions tous de la fenêtre d’en haut, essayant de lire sur ses traits le résultat de l’entrevue à laquelle elle venoit d’assister.
Elle entra dans le salon toute tremblante et très-pâle ; elle demanda un verre d’eau comme sa mère alloit au-devant d’elle, et, après l’avoir bu et ôté sa coiffe, elle commença à parler : « Nous pouvons tous espérer pour le mieux, dit-elle ; il en a coûté un accès à la reine. Sa Majesté étoit dans sa chaise, dans l’allée du Cèdre, accompagnée seulement de lady ***, quand nous entrâmes par la petite porte à l’ouest du jardin, et nous nous dirigeâmes de son côté, suivis du docteur. Ils attendirent dans une allée de côté, cachés par les massifs, tandis que nous avancions vers la chaise. Le cœur me battoit si fort que j’avois peine à parler ; mais mon prince me dit tout bas : « Courage, Béatrix ; » et il continua de marcher d’un pas ferme. Il étoit un peu rouge, mais il n’avoit pas peur ; celui qui s’est battu si bravement à Malplaquet ne craint rien. »
Esmond et Castlewood s’entre-regardèrent à ce compliment, qu’ils ne goûtèrent ni l’un ni l’autre.
« Le prince mit chapeau bas, continua Béatrix, et je vis la reine qui se tournoit vers lady Masham comme pour demander qui étoient ces deux personnes. Sa Majesté étoit fort pâle et avoit l’air malade, mais le rouge lui monta au visage ; la favorite nous fit signe d’avancer, et j’arrivai, menant mon prince par la main, tout près de la chaise : « Votre Majesté voudra bien donner sa main à baiser à milord vicomte, » dit la dame d’honneur ; et la reine tendit sa main que le prince baisa, mettant un genou en terre, lui qui ne devroit plier le genou devant aucun mortel, homme ou femme.
« Vous avez été longtemps hors d’Angleterre, milord, » dit la reine : « pourquoi n’étiez-vous pas ici pour que votre mère et votre sœur eussent une maison ?
« — Me voici venu pour rester, madame, si la reine le désire, » dit le prince, avec une autre profonde révérence.
« — Vous avez pris femme à l’étranger, milord, et dans une religion étrangère ; est-ce que celle d’Angleterre n’étoit point assez bonne pour vous ?
« — En rentrant dans le sein de l’Église de mon père, » dit le prince, « je n’en aime pas moins ma mère, et n’en suis pas moins le fidèle serviteur de Votre Majesté. »
« Ici, dit Béatrix, la favorite me fit signe de la main de me retirer en arrière, ce que je fis, quoique je mourusse d’envie d’entendre ce qui alloit se passer ; et elle dit tout bas quelque chose à la reine, qui fit tressaillir Sa Majesté, et lui fit prononcer deux ou trois mots avec précipitation, en regardant le prince et en saisissant de sa main le bras de sa chaise. Il s’en rapprocha encore davantage, et se mit à parler très-vite ; je saisis ces paroles : « Père, bénédiction, pardon, » et bientôt après le prince tomba à genoux, tira de son sein un papier qu’il y avoit, le tendit à la reine, qui, aussitôt qu’elle le vit, leva les bras avec un cri, et retira la main qui étoit le plus près du prince et qu’il essayoit de baiser. Il continua de parler avec des gestes fort animés, tantôt serrant ses mains ensemble sur son cœur, tantôt les ouvrant comme pour dire : « Je suis ici, madame, votre frère, en votre pouvoir. » Lady Masham passa en courant de l’autre côté de la chaise, s’agenouillant aussi, et parlant avec une grande énergie. Elle serroit la main de la reine qui étoit de son côté, et ramassa le papier que Sa Majesté avoit laissé tomber ; le prince se leva et fit un nouveau discours comme s’il vouloit s’en aller ; la favorite d’autre part, pressant sa maîtresse, et ensuite courant au prince, le ramena encore tout contre la chaise. De nouveau il s’agenouilla et prit la main de la reine qu’elle ne retira point, la baisant à cent reprises ; milady tout le temps, avec sanglots et supplications, parlant par-dessus la chaise. Cette fois la reine s’assit d’un air stupéfié, froissant le papier d’une main, tandis que le prince embrassoit l’autre : puis, tout d’un coup, elle poussa plusieurs cris perçants et tomba dans un grand accès de larmes et de rires hystériques. « Assez, assez, monsieur, pour cette fois, » entendis-je dire à lady Masham ; et le porteur de sa chaise, qui s’étoit retiré par derrière la salle du Banquet, revint alarmé par les cris. « Vite, » dit lady Masham, « amenez du secours ; » et je courus vers le docteur, qui arriva sur-le-champ avec l’évêque de Rochester. Lady Masham dit tout bas au prince qu’il pouvoit tout espérer, et d’être prêt pour demain ; et il s’en est allé chez l’évêque de Rochester pour y rencontrer plusieurs de ses amis. Et ainsi le grand coup est frappé, dit Béatrix en se mettant à genoux et en joignant fortement les mains. Vive le roi ! vive le roi ! »
Le récit de Béatrix achevé, et l’agitation de la jeune dame elle-même un peu calmée, nous questionnâmes au sujet du prince, qui étoit absent avec l’évêque Atterbury, et nous fûmes informés qu’il resteroit vraisemblablement dehors toute la journée. Les trois parents de Béatrix s’entre-regardèrent à cette nouvelle ; il étoit clair que la même pensée leur passoit à tous par l’esprit.
Mais qui commenceroit à rompre la glace ? M. Baptiste, c’est-à-dire Frank Castlewood, devint tout rouge et regarda Esmond ; le colonel se mordit la lèvre, et battit bel et bien en retraite du côté de la fenêtre : ce fut lady Castlewood qui se chargea d’annoncer à Béatrix une nouvelle que nous savions devoir lui faire tout autre chose que plaisir.
« Nous sommes charmés, dit-elle prenant la main de sa fille et parlant d’une voix douce, que notre hôte soit parti. »
Béatrix recula aussitôt en nous regardant tous trois et comme devinant un danger. « Pourquoi charmés ? dit-elle, sa poitrine commençant à se soulever ; êtes-vous si vite las de lui ?
— Nous trouvons qu’un de nous en est diablement trop coiffé, s’écria Frank Castlewood.
— Et qui est-ce ? est-ce vous, milord, ou maman, qui êtes jaloux de ce qu’il boit à ma santé ? ou bien est-ce le chef de la famille (ici elle se tourna d’un air impérieux vers le colonel Esmond), qui s’est mis depuis peu à prêcher des sermons au roi ?
— Nous ne disons pas que vous soyez trop libre avec Sa Majesté.
— Je vous remercie, madame, » dit Béatrix secouant la tête et faisant une révérence.
Mais sa mère continua avec beaucoup de calme et de dignité :
« Du moins nous ne l’avons pas dit, quoique nous l’eussions pu, s’il étoit possible à une mère de dire de telles paroles à sa fille, à la fille de votre père.
— Eh ! mon père, interrompit Béatrix, ne valait pas mieux que le père des autres ; » et elle regarda de nouveau le colonel.
Nous ressentîmes tous un choc lorsqu’elle prononça ces deux ou trois mots en françois ; elle avoit pris exactement l’accent de notre hôte étranger.
« Vous n’aviez pas appris à parler françois il y a un mois, Béatrix, dit tristement sa mère, ni à mal parler de votre père. »
Béatrix vit sans doute la faute qui lui étoit échappée dans son émoi, car elle devint pourpre. « J’ai appris à honorer le roi, dit-elle en se redressant, et il seroit aussi bien que d’autres ne soupçonnassent ni Sa Majesté ni moi.
— Si vous respectiez un peu plus votre mère, dit Frank, Trix, vous ne feriez pas mal vous-même.
— Je ne suis point un enfant, dit-elle en se tournant vers lui ; nous avons fort bien vécu depuis cinq ans sans le bénéfice de vos avis ou de votre exemple, et mon intention maintenant est de continuer à m’en passer. Pourquoi le chef ne parle-t-il pas ? poursuivit-elle ; il règle tout ici ; quand son chapelain aura fini de chanter les psaumes, Sa Seigneurie débitera-t-elle le sermon ? je suis fatiguée des psaumes. »
Le prince s’étoit servi, en parlant du colonel Esmond, des mêmes expressions à peu près que l’imprudente fille répétoit dans son emportement.
« Vous êtes un très-bon écolier, madame, » dit le colonel ; et se tournant vers sa maîtresse : « Votre hôte s’est-il servi de ces expressions devant Votre Seigneurie, ou est-ce à Béatrix en particulier qu’il lui a plu de donner son avis sur l’ennui de mes sermons ?
— L’avez-vous vu seule ? s’écria milord avec un jurement ; par le ciel, l’avez-vous vu seule ?
— S’il étoit ici, vous n’oseriez pas m’insulter de la sorte ; non, vous ne l’oseriez pas ! s’écria la sœur de Frank. Gardez vos jurements, milord, pour votre femme ; nous ne sommes pas habitués ici à un tel langage. Avant votre arrivée, il y avoit de bons rapports entre moi et maman, et j’ai pris soin d’elle quand vous n’en preniez aucun, quand vous étiez au loin pendant des années avec vos chevaux, et vos maîtresses, et votre femme papiste.
— Par…, dit milord, lâchant un autre jurement, Clotilde est un ange ; comment osez-vous dire un mot contre Clotilde ? »
Le colonel Esmond ne put s’empêcher de sourire en voyant combien aisément l’attaque de Frank étoit détournée par cette feinte.
« Je crois que Clotilde n’est pas ce dont il s’agit, dit M. Esmond assez dédaigneusement ; Sa Seigneurie est a Paris, à cent lieues d’ici, préparant sa layette. C’est de la sœur de milord Castlewood, et non de sa femme, qu’il est question.
— Il n’est pas milord Castlewood, dit Béatrix, et il sait qu’il ne l’est pas ; il est le fils du colonel Francis Esmond, pas davantage, et il porte un faux titre, et il vit aux dépens d’un autre, et il le sait. »
C’étoit une nouvelle sortie désespérée de la pauvre garnison assiégée, et une alerte sur un autre point.
« Je vous demande pardon encore une fois, dit Esmond ; s’il n’existe aucune preuve de mon droit, je n’ai point de droit. Si mon père n’a reconnu aucun héritier, le vôtre a été son légitime successeur, et milord Castlewood a autant de droits à son rang et à sa petite fortune qu’aucun homme en Angleterre. Mais ce n’est point encore là la question, vous le savez fort bien : ramenons-y la conversation, puisque vous voulez que je m’en mêle. Et je vous dirai franchement qu’une maison où demeure tout le jour un prince qui ne respecte aucune femme n’est point une maison pour une jeune demoiselle ; que vous seriez mieux à la campagne qu’ici ; qu’il est ici dans un grand but, dont aucune folie ne doit le distraire ; et qu’ayant noblement rempli votre rôle ce matin, Béatrix, vous devriez vous retirer pour quelque temps de la scène, et la laisser aux autres acteurs de la pièce. »
Tandis que le colonel parloit avec une politesse et un calme parfaits, tels qu’il est à espérer qu’il a toujours eus avec les femmes, sa maîtresse se tenoit debout près de lui d’un côté de la table, et Frank Castlewood de l’autre, cernant la pauvre Béatrix qui étoit derrière, et l’entourant, pour ainsi dire, de nos approches.
Ayant fait deux sorties, et ayant été repoussée, elle essaya alors, comme je m’y attendois, de l’ultima ratio des femmes, et eut recours aux larmes. Ses beaux yeux s’en emplirent ; je n’ai jamais pu supporter chez elle, ni chez aucune femme, cette expression de peine.
« Je suis seule » dit-elle en sanglotant ; vous êtes trois contre moi, mon frère, ma mère et vous. Qu’ai-je fait, pour que vous me parliez si durement ? Est-ce ma faute si le prince m’admire, à ce que vous dites ? L’ai-je amené ici ? Ai-je fait autre chose que ce que vous m’aviez recommandé, en lui faisant bon accueil ? Ne m’avez-vous pas dit que notre devoir étoit de mourir pour lui ? Ne m’avez-vous pas appris, ma mère, soir et matin, à prier pour le roi avant de prier pour nous-mêmes ? Que voulez-vous de moi, cousin ? car vous êtes le chef de la conspiration contre moi ; je sais que vous l’êtes, monsieur, et que ma mère et mon frère n’agissent que sous votre inspiration ; où voulez-vous que j’aille ?
— Je ne veux qu’écarter du prince, dit gravement Esmond, une tentation dangereuse ; le ciel me préserve de dire que vous y pourriez succomber ! je veux seulement l’en garantir. Votre honneur n’a pas besoin d’être en tutelle, Dieu merci ! mais son imprudence en a besoin. Il est tellement au-dessus de toutes les femmes par son rang, que ses recherches ne peuvent être qu’illégitimes. Nous voudrions épargner à la plus chère, à la plus belle de notre famille, la chance de cette insulte ; et voilà pourquoi nous voudrions vous voir partir, chère Béatrix.
— Harry parle comme un livre, dit Frank avec un de ses jurements, et par…, chaque mot qu’il dit est vrai. Vous ne pouvez pas vous empêcher d’être belle, Trix, pas plus que le prince ne peut s’empêcher de courir après vous. Mon avis est que vous vous teniez à l’abri du mal ; car, par le ciel, si le prince vous jouoit quelque tour, tout roi qu’il est ou qu’il doit être, Harry Esmond et moi nous aurions satisfaction de lui.
— Deux pareils champions ne suffisent-ils point pour me garder ? dit Béatrix un peu triste ; à coup sûr, avec deux pareilles sentinelles, il ne sauroit m’arriver de mal.
— Sur ma foi, Béatrix, je crois que non, dit le colonel Esmond ; et si le prince nous connoissoit, il n’essayeroit pas.
— Mais vous connoît-il ? dit à son tour lady Esmond avec beaucoup de calme ; il vient d’un pays où la recherche des rois n’est pas considérée comme un déshonneur pour une femme : partons, chère Béatrix. Irons-nous à Walcote ou à Castlewood ? Nous serons mieux loin de la ville ; et quand le prince sera reconnu, et que nos champions l’auront rétabli sur le trône, et qu’il aura sa propre maison à Saint-James ou à Windsor, nous pourrons revenir ici dans la nôtre. Ne le pensez-vous pas, Harry et Frank ? »
Frank et Harry furent de son opinion, comme vous pouvez croire.
« Eh bien, nous partirons, dit Béatrix en pâlissant un peu ; lady Masham doit me faire dire ce soir comment va Sa Majesté, et demain…
— Je crois que nous ferions mieux de partir aujourd’hui, ma chère, dit milady Castlewood ; nous pourrions prendre la voiture, coucher à Hounslow, et être rendues demain. Il est midi ; commandez la voiture pour une heure, cousin.
— Fi donc ! s’écria Béatrix en pleurant de mortification : vous m’outragez par vos cruelles précautions ; ma mère est la première à me soupçonner, et veut m’emmener comme un geôlier. Je n’irai pas avec vous, ma mère ; je n’irai en prisonnière de personne. Si je voulois tromper, pensez-vous que je ne pourrois pas trouver moyen de vous échapper ? Ma famille me suspecte. Puisque ceux qui devroient m’aimer le plus se méfient de moi, laissez-moi les quitter ; je vais partir, mais je partirai seule : pour Castlewood, soit ; j’y ai été assez malheureuse et assez isolée, laissez-moi y retourner ; mais épargnez-moi au moins l’humiliation de voir monter la garde autour de ma misère : c’est une épreuve que je ne puis supporter. Je m’en irai quand vous voudrez, mais seule ou pas du tout. Vous pouvez rester tous trois et triompher de mon malheur ; je l’endurerai comme j’ai déjà fait. Que mon geôlier en chef commande la voiture qui doit m’emmener. Je vous remercie, Henry Esmond, de la part que vous avez prise à cette conspiration. Tant que je vivrai, je vous en serai reconnoissante et je me souviendrai de vous ; et vous, mon frère, et vous, ma mère, comment vous montrerai-je ma gratitude de l’insouciance avec laquelle vous aurez défendu mon honneur ? »
Elle sortit de la chambre d’un air d’impératrice, nous lançant à tous des regards de défi, et nous laissant maîtres du champ de bataille, mais épouvantés et presque honteux de notre victoire. Il sembloit effectivement dur et cruel d’avoir conspiré à nous trois le bannissement et l’humiliation de cette belle créature. Nous nous regardâmes en silence ; ce n’étoit pas le premier coup, dans le nombre de nos actions à cette malheureuse époque, dont nous nous étions repentis après l’avoir frappé. Nous tombâmes d’accord qu’il valoit mieux qu’elle partît seule, nous parlant à la dérobée et à voix basse, comme des gens honteux de ce qu’ils font.
Une demi-heure environ après notre entretien, elle revint, ayant le même air de défi que lorsqu’elle nous avoit quittés. Elle avoit à la main une boîte en chagrin ; Esmond la reconnut pour contenir les diamants qu’il lui avoit donnés à l’occasion de son mariage avec le duc Hamilton, et qu’elle avoit portés avec tant d’éclat le funeste soir de l’arrivée du prince.
« Je rapporte, dit-elle, au marquis d’Esmond le présent qu’il daigna me faire à une époque où il avoit plus de confiance en moi que maintenant. Plus que jamais je n’accepterai ni bienfait ni marque d’obligeance de Henry Esmond, et ces diamants de famille, qui appartinrent à une maîtresse de roi, je les rends à celui qui m’a soupçonnée d’en vouloir être une autre. Avez-vous fait votre message d’appeleur de voiture, monsieur le marquis ? Voulez-vous envoyer votre valet pour veiller à ce que je ne me sauve pas ? »
Nous avions raison ; cependant elle avoit trouvé moyen de nous donner tort. Nous étions victorieux ; cependant l’honneur de la journée sembloit appartenir à la pauvre opprimée.
Ce malheureux écrin avoit d’abord été orné d’une couronne de baron, quand Béatrix étoit engagée au jeune gentilhomme avec lequel elle rompit ; et ensuite avoit figuré sur le couvercle une couronne dorée de duchesse, que la pauvre Béatrix ne devoit pas non plus porter. Lady Castlewood ouvrit la boîte machinalement et ne songeant guère à ce qu’elle faisoit ; et voilà qu’en outre des diamants donnés par Esmond, il y avoit dans la boîte la miniature sur émail du feu duc, que Béatrix avoit mise de côté avec son deuil quand le roi étoit venu dans sa maison, et que la pauvre étourdie avoit probablement oubliée.
« Laissez-vous cela aussi, Béatrix ? » demanda sa mère prenant la miniature, et avec une cruauté qu’elle ne montroit pas souvent ; mais il est des moments où les plus tendres femmes sont cruelles, et des triomphes que les anges ne peuvent pardonner.
Ayant porté ce coup, lady Esmond fut effrayée de son effet. Il alla au cœur de la pauvre Béatrix : elle rougit et passa un mouchoir sur ses yeux, et baisa la miniature, et la mit dans son sein.
« Je l’avois oubliée, dit-elle ; mon injure m’a fait oublier ma douleur ; ma mère me les rappelle toutes deux. Adieu, ma mère. Je crois que je ne pourrai jamais vous pardonner ; quelque chose s’est rompu entre nous, que ni les larmes ni les années ne sauroient réparer ; j’ai toujours dit que j’étois seule ; vous ne m’avez jamais aimée, jamais, et vous avez été jalouse de moi depuis l’époque où mon père me tenoit sur ses genoux. Laissez-moi partir ; le plus tôt sera le mieux ; je ne puis plus supporter l’idée d’être avec vous.
— Allez, enfant, dit la mère toujours très-sévère, allez et pliez votre orgueilleux genou, et demandez pardon ; allez prier Dieu, dans la solitude, de vous inspirer de l’humilité et du repentir. Ce ne sont pas vos reproches qui me rendent malheureuse, c’est la dureté de votre cœur, ma pauvre Béatrix ; puisse Dieu l’attendrir et vous apprendre un jour à aimer votre mère ! »
Si ma maîtresse étoit cruelle, on ne pouvoit du moins jamais l’en faire convenir. Sa hauteur dépassoit de beaucoup celle de Béatrix ; et si la pauvre fille avoit un caractère orgueilleux, je crains bien qu’il ne lui fût venu d’héritage.