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Du temps de Thomas, troisième vicomte de Castlewood, dans un petit cottage du village d’Ealing, près de Londres, habitoit un vieux réfugié françois, du nom de Pastoureau, un de ces huguenots que la persécution du roi de France avoit fait passer dans ce pays. Avec ce vieillard vivoit un petit garçon appelé Henry Thomas. Il se souvenoit d’avoir demeuré dans un autre endroit, peu de temps auparavant, près de Londres aussi, au milieu de métiers à tisser et de rouets à filer, et de gens qui chantoient des psaumes et qui alloient à l’église, et de toute une colonie de François.
Il avoit là une chère, chère amie, qui mourut, et qu’il appeloit sa tante. Elle lui rendoit de temps en temps visite dans ses rêves, et sa figure, quoique assez commune, lui étoit mille fois plus chère que celle de M Pastoureau, la nouvelle femme de bon papa Pastoureau, qui vint vivre avec lui quand sa tante fut partie. Et là, à Spittlenelds, comme on appeloit cet endroit, vivoit l’oncle George, qui étoit tisserand aussi, mais qui avoit coutume de dire à Harry qu’il étoit un petit gentilhomme, et que son père étoit capitaine, et sa mère un ange.
Quand il parloit ainsi, bon papa avoit coutume de lever les yeux de dessus le métier où il brodoit de belles fleurs de soie, et de dire : « Un ange… ! Elle appartient à la femme rouge de Babylone. » Bon papa parloit toujours de la femme rouge. Il avoit une petite chambre où il étoit toujours à prêcher et à chanter des hymnes par son grand vieux nez. Le petit Harry n’aimoit pas le prêche ; il préféroit les jolies histoires que lui contoit sa tante. La femme de bon papa ne lui contoit jamais de jolies histoires ; elle se querella avec l’oncle George, et il s’en alla.
Après cela, le bon papa de Harry et sa femme et deux enfants à elle qu’elle avoit amenés, vinrent demeurer à Ealing. La nouvelle femme donnoit à ses enfants tout ce qu’il y avoit de meilleur, et à Harry souvent le fouet, sans qu’il sût pourquoi. Indépendamment des coups, il recevoit d’elle des injures qu’il vaut mieux ne pas répéter ici, par égard pour le vieux M. Pastoureau, qui étoit encore bon quelquefois. Les souffrances de cette époque sont pardonnées depuis longtemps ; mais elles jetèrent sur la jeunesse de cet enfant une teinte de mélancolie qui certainement ne s’effacera pas jusqu’à la fin de ses jours. Les arbres croissent selon la direction qu’on donne à leurs tiges flexibles ; et celui qui a souffert dans son enfance, et n’a pas été tout à fait perverti à cette école précoce de malheur, apprend du moins à être doux et patient avec les petits enfants.
Harry fut très-content lorsqu’un monsieur, vêtu de noir et suivi d’un laquais à cheval comme lui, vint l’emmener d’Ealing. L’injuste belle-mère, qui l’avoit négligé pour ses deux enfants, lui donna suffisamment à souper la veille de son départ, et abondamment à déjeuner le matin. Elle ne le frappa pas une seule fois, et dit à ses deux enfants de ne pas lever la main sur lui. L’un étoit une fille, et Harry ne pouvoit supporter l’idée de frapper une fille ; l’autre étoit un garçon qu’il auroit pu aisément battre ; mais le garnement crioit toujours, et alors mistress Pastoureau accouroit à son aide, avec des bras comme un fléau. Elle débarbouilla Henry, pour la première fois, le jour qu’il partit, et elle ne lui donna pas un seul soufflet. Elle pleurnicha presque, lorsque le monsieur en noir vint chercher l’enfant ; et le vieux M. Pastoureau, en donnant sa bénédiction au jeune garçon, lança par-dessus son épaule un regard menaçant à l’étranger, et grommela quelque chose au sujet de Babylone et de la dame rouge. Il étoit devenu tout à fait vieux, presque en enfance. Mistress Pastoureau avoit l’habitude de le moucher, comme elle faisoit aux enfants. C’étoit une grande, grosse et belle jeune femme ; mais, quoiqu’elle feignît de pleurer, Harry se dit que ce n’étoit qu’un semblant, et il sauta tout joyeux sur le cheval que le laquais l’aida à enfourcher.
Ce laquais étoit un François : son nom étoit Blaise. L’enfant pouvoit parfaitement bien lui parler dans sa langue ; il la savoit même mieux que l’anglois, ayant vécu jusqu’alors avec des François principalement, et étant appelé le petit François par les autres garçons qui jouoient sur la pelouse d’Ealing. Il apprit bientôt à parler parfaitement anglois, et oublia un peu de son françois : les enfants oublient aisément. Il avoit d’anciens et faibles souvenirs d’un pays différent, et d’une ville avec de hautes maisons blanches, et d’un vaisseau ; mais tout cela étoit fort confus dans son esprit, comme le devint bientôt aussi le souvenir d’Ealing, au moins d’une bonne partie de ce qu’il y avoit souffert.
Le laquais qui le tenoit devant lui à cheval étoit très-gai et très-causeur, et il lui apprit que le cavalier qui les précédoit étoit le chapelain de milord, le P. Holt ; que lui, Henry, alloit s’appeler désormais maître Harry Esmond ; que milord vicomte Castlewood étoit son parrain ; qu’il allait demeurer dans la grande maison de Castlewood, dans la province de .....shire, où il verroit Mme la vicomtesse, qui étoit une grande dame : et c’est ainsi qu’assis sur une couverture, devant la selle de Blaise, Harry Esmond fut mené à Londres, dans un beau square appelé Covent-Garden, près duquel son protecteur logeoit.
M. Holt, le prêtre, prit l’enfant par la main et le conduisit à ce seigneur, un magnifique seigneur à l’air languissant, avec un grand bonnet et une robe de chambre à ramages, et suçant des oranges. Il donna à Henry de petites tapes sur la tête et lui fit cadeau d’une orange.
« C’est bien ça, » dit-il en françois au prêtre après avoir regardé l’enfant ; et le monsieur en noir haussa les épaules. « Que Blaise l’emmène prendre quelques jours de vacances ! »
Et en vacances l’enfant et le valet s’en allèrent de compagnie. Harry sautoit chemin faisant ; il n’étoit pas fâché d’aller en vacances.
Il se rappellera jusqu’à la fin de sa vie ces délicieux jours-là. M. Blaise le mena voir une comédie dans une salle mille fois plus grande et plus belle que la baraque de la foire d’Ealing ; et le lendemain ils allèrent en bateau sur la rivière : et Harry vit le pont de Londres, qui, avec ses maisons et ses boutiques de libraires, avoit l’air d’une rue ; et la Tour de Londres, avec sa salle des armures, et les grands lions et les grands ours dans les fossés ; le tout, escorté de M. Blaise.
Un matin de bonne heure, toute la maison ne tarda pas à partir pour la campagne, à savoir, milord vicomte et l’autre gentleman ; M. Blaise, et Harry sur un coussinet devant lui, et deux ou trois hommes avec des pistolets et menant les chevaux de somme. Et, tout le long de la route, le François conta au petit Harry des histoires de brigands qui lui firent dresser les cheveux sur la tête et l’effrayèrent au point qu’à la grande auberge sombre où ils s’arrêtèrent, il supplia qu’on lui permît de coucher dans la chambre d’un des domestiques ; et M. Holt, le gentleman qui voyageoit avec milord, eut compassion de lui, et lui fit faire un petit lit dans sa chambre.
L’innocence de son babil et de ses réponses prévinrent sans doute ce gentleman en faveur de l’enfant, car le lendemain M. Holt dit que Harry monteroit en croupe derrière lui, au lieu d’aller avec le laquais françois ; et pendant tout le voyage il lui fit mille questions, sur son frère de lait et ses parents à Ealing, sur ce que son vieux grand-père lui avoit enseigné, sur les langues qu’il parloit, s’il savoit lire et écrire, et chanter, etc. Et M. Holt apprit que Harry savoit lire, et écrire, et possédoit très-bien le françois et l’anglois ; et lorsqu’il parla du chant, l’enfant entonna une hymne du docteur Martin Luther, ce qui fit rire M. Holt, et même aussi son grand parrain en perruque et chapeau galonné, lorsque M. Holt lui eut dit ce que l’enfant chantoit. Car il paroît que les hymnes du docteur Martin Luther ne se chantoient pas dans les églises où prêchoit M. Holt.
« Il ne faut plus jamais chanter ce chant-là, entendez-vous, petit bonhomme ? dit milord, en levant un doigt.
— Mais nous essayerons de vous en enseigner un meilleur, Harry, » dit M. Holt ; et l’enfant répondit, car c’étoit un enfant docile et de disposition affectueuse, qu’il aimoit les jolies chansons, et qu’il essayeroit d’apprendre ce que le gentleman voudroit lui enseigner.
Ce jour-là il plut tellement aux deux messieurs, qu’ils le firent dîner avec eux à l’auberge, et l’encouragèrent à babiller ; et M. Blaise, avec qui il avoit dîné la veille, le servoit maintenant.
« C’est bien, c’est bien, dit Blaise, le soir (dans son langage), lorsqu’ils couchèrent de nouveau à l’auberge. Nous sommes un petit seigneur ici, nous sommes un petit seigneur à présent : il faudra voir ce que nous deviendrons quand nous serons à Castlewood, où est milady.
— Quand serons-nous à Castlewood, monsieur Blaise ? dit Harry.
— Parbleu ! milord ne se dépêche pas, » dit Blaise avec un ricanement ; et, en effet, Sa Seigneurie n’avoit pas l’air d’être fort pressée, car elle mit trois jours à ce voyage que Harry Esmond a souvent fait depuis en une douzaine d’heures. Les deux derniers jours, Harry monta derrière le prêtre, qui fut si bon pour lui, que l’enfant le prit en belle passion, et qu’il étoit tout à fait familier avec lui à la fin du voyage, et n’avoit guère de pensée dans son petit cœur qu’il n’eût confiée à son nouvel ami.
Enfin le troisième jour, au soir, ils arrivèrent à un village situé dans une prairie avec des ormes autour, et très-joli à voir ; et les gens de l’endroit ôtèrent tous leur chapeau et firent des saluts a milord vicomte, qui les leur rendoit languissamment : et il y avoit un gros individu portant une soutane et un chapeau à larges bords, qui saluoit plus bas que personne ; et avec celui-là milord et M. Holt échangèrent quelques paroles. « Voici, Harry, l’église de Castlewood, dit M. Holt, et en voici le pilier, le savant docteur Tusher. Ôtez votre chapeau, petit drôle, et saluez le docteur Tusher.
— Venez souper, docteur, » dit milord ; sur quoi le docteur fit une autre profonde révérence. Et la compagnie se remit en marche vers une grande maison qui étoit devant elle, avec toutes sortes de tours grises et de girouettes, et des fenêtres qui flamboyoient au soleil ; et une armée de corneilles, tournoyant au-dessus de leurs têtes, gagna les bois derrière la maison, à ce que vit Harry, et M. Holt lui dit qu’elles habitoient aussi Castlewood.
Ils arrivèrent à la maison, et entrèrent par-dessous une voûte dans une grande cour, au milieu de laquelle étoit une fontaine, et où plusieurs hommes vinrent tenir l’étrier de milord lorsqu’il descendit de cheval, et témoignèrent aussi beaucoup d’égards à M. Holt. Et l’enfant crut remarquer que les domestiques le regardoient avec curiosité et se sourioient l’un à l’autre ; et il se rappela ce que Blaise lui avoit dit quand ils étoient à Londres, et que Harry avoit parlé de son parrain. « Parbleu ! avoit dit le François, on voit bien que milord est votre parrain ; » paroles dont le pauvre petit n’avoit pas alors compris le sens ; mais il ne tarda pas à savoir la vérité, et il l’apprit et y pensa avec bien de la honte.
Prenant Harry par la main dès qu’ils furent tous les deux descendus de cheval, M. Holt le conduisit à travers la cour et par une porte basse à des chambres au rez-de-chaussée, dont une, dit le P. Holt, seroit la chambre de l’enfant, l’autre, de l’autre côté du corridor, étant celle du Père lui-même ; et, dès que le petit bonhomme eut lavé sa figure, et que le Père eut réparé le désordre de sa toilette, le guide de Harry le ramena à la porte par laquelle milord était entré, et ils montèrent un escalier, et arrivèrent par une antichambre au salon de milady, pièce qui parut à Henry plus grandiose que tout ce qu’il avoit jamais vu, même à la Tour de Londres, qu’il venoit de visiter. Le fait est que la salle étoit richement décorée à la façon du temps de la reine Élisabeth, avec de grandes fenêtres à vitraux peints aux deux bouts, et des tentures en tapisserie que le soleil brillant à travers les vitraux teignoit de mille couleurs ; et là trônoit près du feu une dame à laquelle le prêtre conduisit Harry, qui, certes, fut très-étonné de son apparence.
La figure de milady vicomtesse étoit enduite de blanc et de rouge jusqu’aux yeux, auxquels cette enluminure donnoit un éclat qui n’avoit rien de terrestre ; elle avoit sur la tête une tour de dentelle, au-dessous de laquelle étoit un buisson de boucles noires, boucles d’emprunt, en sorte que ce n’est pas merveille si le petit Harry Esmond fut tout effaré la première fois qu’il lui fut présenté, l’obligeant prêtre servant de maître des cérémonies à cette présentation solennelle, et s’il la regarda avec des yeux presque aussi grands que ceux de la dame, comme il avoit regardé l’actrice qui jouoit la méchante reine de tragédie, quand les comédiens étoient venus à la foire d’Ealing. Elle étoit assise dans un grand fauteuil au coin du feu ; sur ses genoux étoit une chienne épagneule qui aboyoit avec fureur ; sur une petite table à côté d’elle était la tabatière de Sa Seigneurie et sa bonbonnière. Elle portait un habit de velours noir et une jupe de brocart couleur de feu. Elle avoit autant de bagues à ses doigts que la vieille femme de Banbury-Cross, et de jolis petits pieds qu’elle aimoit à montrer, avec de grands coins d’or à ses bas, et des pantoufles blanches à talons rouges ; et une odeur de musc s’exhaloit de ses vêtements toutes les fois qu’elle remuoit ou qu’elle quittait la chambre, s’appuyant sur sa canne d’écaille, la petite Furie aboyant à ses talons.
Mistress Tusher, la femme du ministre, étoit avec milady. Elle avoit été dame de compagnie de Sa Seigneurie, du temps du feu lord, et, ayant l’âme au métier, elle s’y remit naturellement, quand la vicomtesse de Castlewood revint habiter la maison de son père.
« Je présente à Votre Seigneurie votre parent et petit page d’honneur, maître Henry Esmond, dit M. Holt, saluant profondément avec une sorte d’humilité comique. Faites un joli salut à milady, monsieur, et puis un autre petit salut, pas si bas, à Mme Tusher, la belle prêtresse de Castlewood.
— Où j’ai vécu et j’espère mourir, » dit Mme Tusher, jetant un dur regard sur le bambin et ensuite sur milady.
Celle-ci absorba pour un temps toute l’attention de Henry. Il ne pouvoit détourner d’elle ses grands yeux. Depuis l’impératrice d’Ealing, il n’avoit rien vu de si imposant.
« Ma mine vous plaît-elle, petit page ? demanda la dame.
— Il seroit bien difficile, si elle ne lui plaisoit pas, s’écria Mme Tusher.
— Finissez donc, sotte de Maria, dit lady Castlewood.
— Où je m’attache, je m’attache, madame, et j’aimerois mieux mourir que de ne pas le dire.
— Je meurs où je m’attache, dit en françois M. Holt, avec une politesse ironique. Le lierre le dit dans le tableau, et s’accroche au chêne, comme un tendre parasite qu’il est.
— Parricide ! monsieur ! s’écria mistress Tusher.
— Silence, Tusher ! Vous êtes toujours à vous chamailler avec le P. Holt, dit milady. Venez me baiser la main, enfant. » Et le chêne tendit une de ses branches au petit Harry Esmond, qui prit et baisa respectueusement la vieille main maigre, sur les doigts noueux de laquelle étinceloient une centaine de bagues.
« Baiser cette main rendroit plus d’un joli garçon bien heureux ! » reprit mistress Tusher ; sur quoi milady s’écriant : « Allez, folle de Tusher, » et lui donnant un coup de son grand éventail, Tusher se précipita sur sa main pour l’embrasser. Furie s’éveilla et aboya furieusement contre Tusher, et le P. Holt regarda cette étrange scène avec une gravité moqueuse.
La crainte respectueuse que fit voir le petit garçon plut sans doute à la dame à qui s’adressoit cette innocente plaisanterie ; car lorsqu’il mit un genou en terre (comme le lui avoit indiqué le P. Holt, et comme c’étoit alors la mode), et qu’il fit sa révérence, elle dit : « Page Esmond, mon valet de chambre vous apprendra quels seront vos devoirs, quand vous serez de service auprès de milord et de moi : et le bon P. Holt vous donnera l’éducation qui convient à un gentilhomme de votre nom. Vous lui obéirez en toute chose, et fasse le ciel que vous deveniez aussi savant et aussi vertueux que votre précepteur ! »
La dame paroissoit avoir le plus grand respect pour M. Holt, et avoir plus peur de lui que de quoi que ce soit au monde. Si en colère qu’elle fût, un mot ou un regard du P. Holt suffisoit pour la calmer. Le fait est qu’il avoit un grand ascendant sur ceux qui l’approchoient, et, dans le nombre, son nouvel élève se donna à lui avec une confiance et une affection entières, et devint son esclave volontairement, presque au premier instant qu’il le vit.
Il mit sa petite main dans celle du Père, en sortant de sa présentation à sa maîtrese, et lui fit plusieurs questions, avec son ingénuité enfantine. « Quelle est cette autre femme ? demanda-t-il. Elle est grasse et ronde ; elle est plus jolie que milady Castleood.
— C’est Mme Tusher, la femme du ministre de Castlewood. Elle a un fils de votre âge, mais plus grand que vous.
— Pourquoi aime-t-elle tant à baiser la main de milady ? Ce n’est pourtant pas agréable.
— Les goûts sont différents, petit homme. Mme Tusher est attachée à milady, ayant été sa dame de compagnie avant son mariage, du temps du feu lord. Elle a épousé le docteur Tusher, le chapelain. Les chapelains des maisons angloises épousent souvent les dames de compagnie.
— Vous n’épouserez pas la Françoise, vous ? Je l’ai vue rire avec Blaise dans l’office.
— J’appartiens à une Église qui est plus vieille et meilleure que l’Église angloise, dit M. Holt (en faisant sur sa poitrine et sur son front un signe dont Esmond ne comprit pas alors la signification) ; dans notre Église, le clergé ne se marie pas. Vous serez bientôt plus au fait de ces choses.
— Saint Pierre n’étoit-il pas le chef de votre Église ? Le docteur Rabbits, d’Ealing, nous disoit cela. »
Le Père répondit : « Oui, il l’étoit.
— Mais saint Pierre étoit marié ; car, pas plus tard que dimanche dernier, on nous a dit que le père de sa femme étoit malade de la fièvre. »
Sur quoi le Père rit de nouveau, et répéta qu’il comprendroit mieux cela aussi bientôt, et il parla d’autre chose, et emmena Harry Esmond et lui montra la grande vieille maison qu’il étoit venu habiter.
Elle étoit située sur la pente d’une verte colline, avec des bois derrière, dans lesquels étoient des nids de corneilles, où ces oiseaux, le matin, et à leur retour, le soir, croassoient à grand bruit. Au pied de la colline étoit une rivière, sur laquelle étoit un vieux pont roide, et, au delà de ce pont, une grande et charmante prairie, où étoit et est encore le village de Castlewood, avec l’église au milieu, le presbytère à côté d’elle, l’auberge avec l’atelier du forgeron auprès, et l’enseigne des Trois Châteaux sur l’orme. La route de Londres s’étendoit au levant, et à l’ouest s’élevoient des collines et des pics derrière lesquels, maintes fois, Harry Esmond vit se coucher ce même soleil qu’il contemple maintenant à des milliers de lieues par delà le grand Océan, dans un nouveau Castlewood, près d’une autre rivière, qui porte, comme le nouveau pays au fugitif Énée, les doux noms de sa terre natale.
Le château de Castlewood avoit deux cours, dont une seulement, celle de la fontaine, étoit habitée à présent, l’autre ayant été battue en brèche dans les guerres de Cromwell. Dans la cour de la fontaine, encore en bon état, étoit la grand’salle, près de la cuisine et des offices. Une douzaine de chambres habitables exposées au nord communiquoient avec la petite chapelle qui faisoit face à l’est, avec les bâtiments qui s’étendoient de là jusqu’à la grand’porte, et avec la grand’salle qui avoit vue (à l’ouest) sur la cour aujourd’hui délabrée. Cette cour avoit été la plus magnifique des deux, jusqu’à ce que le canon du Protecteur en eût abattu un côté, avant de prendre la place d’assaut. Les assiégeants entrèrent par la terrasse, sous la tour de l’Horloge, tuèrent tous les hommes de la garnison, et, à leur tête, le frère de milord, Francis Esmond.
La Restauration n’apporta point assez d’argent au lord Castlewood pour réparer cette partie ruinée de sa maison, où se trouvoient les parloirs du matin, au-dessus d’eux la longue galerie de musique, et devant laquelle s’étendoit la terrasse du jardin où refleurissoient néanmoins les plantes que les bottes des Têtes-Rondes avoient foulées dans l’assaut, et qui fut réparée sans beaucoup de frais et seulement avec un peu de soin par les deux dames qui succédèrent au deuxième vicomte dans le gouvernement de ce manoir. Autour de la terrasse du jardin étoit un mur bas avec un guichet conduisant à la hauteur boisée qui est encore appelée aujourd’hui la batterie de Cromwell.
Le jeune Harry Esmond apprit ses fonctions de domestique, qui étoient assez faciles, du valet de chambre de milady : servant la comtesse, en qualité de page, comme c’étoit sa coutume dans son enfance, se tenant près de sa chaise, lui apportant son eau de senteur et le bassin d’argent après dîner ; assis sur le marchepied de son carrosse dans les occasions d’apparat, ou, dans les jours de réception, lui annonçant sa compagnie. Sa compagnie se composoit principalement de catholiques dont il y avoit bon nombre dans le pays et dans la ville voisine, et qui ne se faisoient pas prier pour venir profiter de l’hospitalité de Castlewood. Dans la seconde année de sa résidence, le nombre des amateurs augmenta particulièrement. Milord et milady avoient presque toujours des visiteurs, dans la société desquels la conduite du P. Holt, le directeur de la famille, formoit un curieux contraste avec celle du docteur Tusher, le recteur de la paroisse, M. Holt étant avec les plus huppés sur un pied d’égalité, et même de supériorité, tandis que le pauvre docteur Tusher, dont la position, il est vrai, étoit difficile, ayant été jadis chapelain du château, et l’étant encore des domestiques protestants qui s’y trouvoient, avoit plus l’air d’un huissier que d’un égal, et se levoit toujours pour s’en aller après le premier service.
Le P. Holt avoit aussi à cette époque bien des visiteurs particuliers, qu’après un peu de temps Harry Esmond n’eut pas grand’peine à reconnoître pour des ecclésiastiques de la religion du Père, quels que fussent leurs costumes (car ils les prenoient tous). Ils s’enfermoient constamment avec le Père, et souvent ils venoient et repartoient sans rendre leurs devoirs à milord et à milady, ou plutôt à milady et à milord, ce dernier n’étant guère qu’un zéro dans la maison, et étant entièrement sous la domination de sa compagne. Un peu de chasse à l’oiseau, un peu de chasse à courre, de longues séances aux cartes et à table, l’aidoient à pousser le temps par l’épaule. Lorsqu’il se tint des assemblées dans cette seconde année, ce qui eut lieu souvent à huis clos, le page trouvoit la feuille de papier de milord couverte de chiens et de chevaux, et on dit qu’il avoit beaucoup de peine à se tenir éveillé pendant ces conférences, la comtesse les dirigeant et lui n’étant au plus que son secrétaire.
Le P. Holt commença bientôt à être si fort occupé de ces assemblées qu’il négligea un peu l’éducation du petit garçon qui s’était mis avec tant d’empressement aux ordres du bon prêtre. Dans le commencement ils lisoient beaucoup et régulièrement, tant en latin qu’en françois ; le Père ne laissoit échapper aucune occasion d’inculquer sa foi à son élève, mais sans le violenter, et le traitant avec une délicatesse et une bonté qui étonnoient et attachoient l’enfant, toujours plus aisément gagné par ces moyens-là que par aucun exercice sévère d’autorité. Et son bonheur dans les promenades étoit de dire à Harry les gloires de l’ordre, de ses martyrs et de ses héros, de ses frères convertissant les païens par myriades, traversant le désert, affrontant l’échafaud, gouvernant les cours et les conseils, ou bravant les tortures des rois : en sorte que Harry Esmond pensoit qu’appartenir aux jésuites étoit la plus grande récompense de la vie et le plus beau but de l’ambition, la plus grande carrière ici-bas, et du ciel la plus sûre récompense ; et il commença de soupirer, non-seulement après le jour où il entreroit dans l’Église unique et feroit sa première communion, mais après celui où il seroit admis dans cette merveilleuse communauté, qui étoit présente dans le monde entier, et qui comptoit les plus sages, les plus braves, les mieux nés, les plus éloquents des hommes, parmi ses membres. Le P. Holt lui recommanda de tenir ses vues secrètes, et de les cacher comme un trésor qui lui échapperoit s’il en partait ; et, fier de cette confiance, l’enfant étoit tout dévoué au maître qui l’avoit initié à un mystère si prodigieux, si imposant. Et quand le petit Tom Tusher, son voisin, vint les vacances, et dit que lui aussi on l’élèveroit pour être un prêtre anglois, et qu’il auroit une bourse de son école, et au collège une autre bourse et le grade de fellow, et puis un bon bénéfice, le jeune Harry Esmond eut bien de la peine à garder silence et à ne pas dire à son jeune camarade : « L’Église ! la prêtrise ! un bon bénéfice ! mon cher Tommy, est-ce que votre Église et vos prêtres méritent ce nom ? Qu’est-ce qu’un bon bénéfice comparé à la conversion de cent mille païens en un seul sermon ? Qu’est-ce qu’une bourse à la Trinité à côté de la couronne du martyre, avec des anges qui vous attendent tandis qu’on vous abat la tête ? Votre maître d’école pourroit-il voguer sur la Tamise dans sa robe ? Avez-vous dans votre Église des statues qui saignent, qui parlent, qui marchent, qui crient ? Mon bon Tommy, dans l’Église du P. Holt ces choses ont lieu chaque jour. Vous savez que saint Philippe des Saules apparut à lord Castlewood et le fit entrer dans la seule véritable Église. Aucun saint ne vient jamais à vous. » Et Harry Esmond ayant, à cause de sa promesse au P. Holt, caché à Tusher ses trésors de foi, les exposa néanmoins simplement au P. Holt, qui lui frappa doucement sur la tête, lui sourit avec son air impénétrable, et lui dit qu’il faisoit bien de méditer sur ces grandes choses, et de n’en pas parler sans y être autorisé.