‹ Henry EsmondChapitre 5 sur 43 · 1 · 04

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Si on lui en avoit donné le temps et qu’on eût convenablement secondé ses inclinations enfantines, Harry Esmond se seroit fait jésuite avant d’être plus âgé d’une douzaine d’années, et auroit pu finir ses jours martyr en Chine ou victime à Tower-Hill ; car, pendant le peu de mois qu’ils passèrent ensemble à Castlewood, M. Holt prit un ascendant complet sur l’intelligence et sur le cœur du jeune garçon, et l’amena à croire, comme au surplus le P. Holt le croyoit aussi de toute son âme, qu’il n’étoit pas de vie si noble, de mort si désirable que celles auxquelles étoient préparés beaucoup de membres de ce fameux ordre. Par son affection, par une vivacité d’esprit et une bonne humeur qui charmoient tout le monde, par l’autorité qu’il savoit prendre, par le mystère et le silence dont il s’entouroit et qui augmentoient le respect de l’enfant pour lui, il s’acquit le dévouement absolu de Harry, et l’eût conservé sans aucun doute, si des projets d’une plus grande importance que l’admission d’un petit garçon dans les ordres ne l’eussent appelé ailleurs.

Après quelques mois de calme au château (si l’on peut appeler calme leur état incessant d’hostilité), milord et milady quittèrent la campagne pour Londres, emmenant avec eux leur directeur ; et son petit élève ne versa guère de larmes plus amères dans sa vie que celles qu’il répandit pendant plusieurs nuits après le départ de son cher ami, dans la chambre solitaire où il couchoit à côté de celle que le Père avoit occupée. Quelques domestiques et lui étoient restés les seuls habitants de cette grande maison ; et, quoique Harry s’acquittât avec application de toutes les tâches que lui avoit laissées le Père, il avoit bien des heures inoccupées, et lisoit dans la bibliothèque, et se mettoit sa petite cervelle à l’envers avec les grands livres qu’il y trouvoit.

Au bout de quelque temps, il s’accoutuma à son isolement ; et, plus tard, il se rappeloit cette partie de sa vie comme une époque qui n’avoit pas été malheureuse. Quand la famille étoit à Londres, toute la maison s’y transportait, à l’exception du portier, qui étoit en outre brasseur, jardinier et garde forestier, et de sa femme et de leurs enfants. Leur loge, attenante à la grande porte, avoit une sortie sur la cour ; une fenêtre qui donnoit sur la pelouse étoit celle de la chambre du chapelain ; et à côté étoit une petite pièce où le P. Holt avoit ses livres, et Harry Esmond le cabinet où il dormoit. Le côté de la maison qui faisoit face à l’est avoit échappé à l’artillerie des hommes de Cromwell, dont les batteries étoient sur la hauteur qui dominoit la cour de l’ouest ; en sorte que l’extrémité orientale portoit peu de traces de destruction, excepté dans la chapelle, où les vitraux de couleur qui avoient survécu à Édouard IV avoient été brisés par les républicains. Du temps du P. Holt, le petit Harry Esmond remplissoit auprès de lui le rôle de fidèle petit serviteur, battant ses habits, pliant son linge, allant lui chercher de l’eau au puits longtemps avant le jour, prêt à courir n’importe où pour le service de son bien-aimé prêtre. Quand le Père s’en alla, il ferma sa chambre à clef ; mais celle où étoient les livres fut laissée au petit Harry, qui, sauf la société du digne homme, n’étoit guère moins solitaire quand lord Castlewood étoit au château.

Le bel esprit françois dit qu’il n’est pas de héros pour son valet de chambre, et il ne falloit pas des yeux aussi éveillés qu’en avoit reçu de la nature le petit page de milady, pour voir qu’elle avoit mainte qualité qui n’avoit rien d’héroïque, quoi que pût dire mistress Tusher pour la flatter et l’amadouer. En l’absence du P. Holt, qui exerçoit sur le couple une entière autorité, milord et milady se querelloient et s’injurioient l’un l’autre de façon à faire rire les domestiques et à effrayer le petit page de service auprès d’eux. Le pauvre enfant trembloit devant sa maîtresse, qui l’appeloit de cent vilains noms, qui ne se gênoit pas pour le souffleter et lui jeter au visage le bassin d’argent qu’il étoit chargé de lui présenter après dîner. Elle a réparé plus tard par ses bontés pour lui ces sévérités, qui, il faut en convenir, rendirent son enfance fort malheureuse. Elle n’étoit elle-même rien moins qu’heureuse à cette époque, la pauvre âme, et je suppose qu’elle faisoit partager sa triste vie à ceux qui étoient dans sa dépendance. Je crois que milord n’avoit pas moins peur d’elle que son page, et la seule personne de la maison qui la dominât étoit M. Holt. Harry étoit bien content lorsque le Père dînoit à table, bien content de s’esquiver ensuite pour aller babiller avec lui, ou lire avec lui, ou se promener avec lui. Par bonheur, milady vicomtesse ne se levoit qu’à midi. Le ciel soit en aide à la pauvre femme de chambre qui étoit chargée de sa toilette ! J’ai vu souvent l’infortunée sortir les yeux rouges du cabinet où s’accomplissoit cette longue et mystérieuse cérémonie, et le trictrac se refermer sur les doigts de mistress Tusher, lorsqu’elle jouoit mal ou que le jeu ne tournoit pas bien.

Béni soit le roi qui introduisit l’usage des cartes ! bénis soient les dignes inventeurs du piquet et du cribbage, car Sa Seigneurie y passoit au moins six heures, durant lesquelles sa maison goûtoit un peu de repos. Sans cette occupation, milady déclaroit fréquemment qu’elle mourroit. Ses subordonnés se relevoient tour à tour a ce poste, qui ne laissoit pas que d’avoir ses dangers. M. Holt jouoit avec elle au piquet des heures entières, pendant lesquelles elle se conduisoit convenablement ; et quant au docteur Tusher, je crois qu’il eût quitté un de ses paroissiens au lit de la mort, s’il eût été appelé à faire un rob au whist avec sa patronne, à Castlewood. Parfois, lorsqu’ils n’étoient pas trop mal ensemble, milord se mettoit de la partie. En outre, milady avoit sa compagne fidèle, la pauvre Tusher, et une, deux, trois demoiselles d’honneur, dont le souvenir est resté à Harry Esmond. Elles ne purent supporter fort longtemps cet honorable service : elles essayoient l’une après l’autre, mais sans succès. Ces demoiselles et la femme de charge et le petit Harry Esmond avoient leur table. Pauvres filles ! leur vie étoit bien plus dure que celle du page. Il étoit profondément endormi dans son petit lit, qu’elles étoient encore auprès de Sa Seigneurie, lui lisant, pour l’endormir, les Nouvelles à la main ou le Grand Cyrus. Milady faisoit venir de Londres des caisses de pièces nouvelles, et il étoit défendu à Henry d’y regarder, sous peine du fouet. J’ai bien peur qu’il n’ait mérité souvent la punition, et qu’il ne l’ait reçue quelquefois. Le P. Holt la lui appliqua deux ou trois fois, qu’il surprit le jeune vaurien ayant sous son oreiller une ravissante et perverse comédie de M. Shadwell ou de M. Wicherley.

C’étoit, lorsqu’il lui arrivoit de lire, la lecture favorite de milord ; mais il n’aimoit pas beaucoup l’étude, ni aucune espèce d’occupation, à ce que s’imaginoit son petit page.

Il avoit toujours semblé au jeune Harry Esmond que milord le traitoit avec plus de bonté quand sa femme n’étoit pas là ; et parfois lord Castlewood emmenoit l’enfant dans ses petites excursions de chasse à courre ou à l’oiseau ; il aimoit à jouer avec lui aux cartes et au trictrac, jeu que Harry apprit pour lui faire plaisir ; et il commençoit à aimer mieux chaque jour le petit page, témoignant une satisfaction particulière, si le P. Holt faisoit de lui un bon rapport, lui donnant de petites tapes sur la tête, et promettant de pourvoir à son avenir. Mais, en présence de milady, milord ne lui donnoit plus de ces marques de bienveillance ; il affectoit de le traiter rudement, et le réprimandoit avec sévérité pour de petites fautes : ce dont il demandoit en quelque sorte pardon au jeune Esmond, lorsqu’ils étoient seuls, disant que, s’il ne lui parloit pas durement, elle le feroit, et qu’il n’avoit pas la langue aussi rude qu’elle ; assertion dont l’enfant, tout jeune qu’il étoit, connoissoit parfaitement la vérité.

Il se passoit, pendant tout ce temps, de grands événements publics, dont l’innocent jeune page tenoit peu de compte. Mais un jour qu’il se rendoit à la ville voisine sur le marchepied du carrosse de milady, où elle étoit avec milord et le P. Holt, un gros rassemblement vint autour du carrosse, avec des huées et des moqueries, criant : « Vivent les évêques ! À bas le pape ! Pas de papisme ! Pas de papisme ! Jézabell Jézabel ! » si bien que milord commença à rire, milady à rouler les yeux de colère, car elle étoit aussi hardie qu’une lionne et ne craignoit rien, tandis que M. Holt, à ce que vit Esmond du marchepied, se renfonça en arrière, d’un air passablement alarmé, en disant à milady : « Pour l’amour de Dieu, madame, ne parlez pas, ne regardez pas par la portière, tenez-vous tranquille. » Mais elle n’obéit point à cette prudente injonction du Père ; elle passa la tête par la vitre du carrosse, et cria au cocher : « Faites-vous jour à travers ces brutes, James, et jouez du fouet ! » Le rassemblement répondit par un formidable éclat de rire et par de nouveaux cris de : « Jezabel ! Jézabel ! » Milord n’en rit que davantage. Il étoit d’un tempérament languissant ; d’ordinaire, rien ne sembloit l’exciter, quoique je l’aie entendu encourager les chiens de ses cris, que j’aie vu son visage (qui étoit généralement très-jaune et calme) devenir tout rouge et fort animé, lors d’une course sur les dunes après un lièvre, et qu’il lui soit arrivé de rire, et de jurer et de pousser des hourras à un combat de coqs, divertissement dont il étoit fort amateur. Lorsque le rassemblement commença à huer sa femme, il se prit à rire d’un air de malignité, comme s’il s’attendoit à quelque chose de semblable, et pensoit que la foule et elle étoient d’égale force.

James, le cocher, avoit probablement plus peur de sa maîtresse que du rassemblement, car il fouetta ses chevaux, comme il en avoit reçu l’ordre, et le postillon qui montoit la paire de devant (milady n’alloit jamais qu’à six chevaux) donna un coup de sa lanière sur les épaules d’un homme qui avançoit la main vers la bride du cheval de volée.

C’étoit un jour de marché, et les paysans étoient tous assemblés, avec leurs paniers de volaille, d’œufs et autres denrées. Le postillon n’eut pas plutôt frappé l’homme qui avoit voulu arrêter le cheval, qu’un gros chou vint tomber, en tournoyant comme une bombe, dans le carrosse, ce qui fit rire encore plus milord, car le chou fit sauter l’éventail que tenoit milady, et atteignit le P. Holt en plein dans l’estomac. Puis survint une grêle de carottes et de pommes de terre.

« Pour l’amour du ciel, restez tranquille, dit M. Holt ; nous ne sommes qu’à dix pas de l’auberge de la Cloche, où l’on pourra fermer les portes sur nous, et arrêter ainsi cette canaille. »

Le petit page, qui étoit sur le marchepied, servit de but à un des hommes de la foule, qui lui lança une pomme de terre sur l’œil, et le pauvre petit malheureux poussa un cri ; l’homme se mit à rire. C’étoit un grand et gros apprenti d’un sellier de la ville : « Ah ! maudit petit braillard de bâtard papiste ! » dit-il ; et il se baissa pour en ramasser une autre. La foule, en ce moment, s’étoit amassée complètement entre les chevaux et l’entrée de l’auberge, et le carrosse ne pouvoit plus bouger. Milord sauta, aussi lestement qu’un jeune garçon, par la portière, au risque d’écraser derrière le petit Harry ; il saisit, en un clin d’œil, le jeteur de pommes de terre au collet, et, l’instant d’après, la brute étoit les quatre fers en l’air et retomboit avec une bosse sur le pavé.

« Grand lâche ! dit-il ; tas de gueulards et de chenapans ! Comment osez-vous attaquer des enfants et insulter des femmes ? Jette encore quelque chose à cette voiture, plat valet de savetier, et, par le ciel ! je te passe ma rapière au travers du corps. »

Quelques voix dans la foule crièrent : « Hourra, milord ! x Car on le connoissoit, et on connoissoit aussi l’apprenti sellier pour un boxeur deux fois aussi gros que milord vicomte.

« Faites place, dit celui-ci (il parloit d’une voix perçante, mais avec un grand air d’autorité) ; faites place, et laissez passer le carrosse de Sa Seigneurie. »

Les hommes qui étoient entre la voiture et la porte de la Cloche obéirent, et les chevaux entrèrent, milord marchant après eux, son chapeau sur la tête.

Comme il entroit dans la porte par où la voiture venoit de passer, un autre cri recommença : « Pas de papisme ! pas de papistes ! » Sur quoi milord se retourne et de nouveau leur fait face.

« Vive le roi ! dit-il, donnant la note la plus élevée de sa voix. Qui ose outrager la religion du roi ? Vous, vous, damné psalmodieur de savetier, aussi sûr que je suis magistrat de ce comté, je vais vous faire arrêter. »

L’homme battit en retraite, et milord se retira avec tous les honneurs de la guerre. Mais quand le petit émoi causé par cette scène fut passé, et que la rougeur eut quitté sa joue, il retomba dans sa langueur habituelle, joua avec son petit chien et bâilla lorsque milady lui adressa la parole.

Il y avoit à cette époque dans le pays des milliers de rassemblements comme celui-ci, poussant des hourras pour l’acquittement des sept évêques qu’on venoit de juger, et sur le compte desquels le petit Harry Esmond ne savoit pas alors grand’chose. Il se tenoit des assises à Hexton, et il y avoit beaucoup de monde à la Cloche, et les gens de milord avoient leurs livrées neuves, et Harry un petit habit bleu et argent, qu’il portoit dans les grandes occasions ; et les gentilshommes venoient causer avec milord ; et un juge en robe rouge, qui sembloit être un fort grand personnage, le complimenta particuliérement, lui et milady, qui avoit de bien grands airs. Harry se rappelle que sa queue étoit portée par sa dame d’honneur. Il y eut assemblée et bal dans la grande salle de la Cloche, et d’autres jeunes gentilshommes de famille du comté regardoient danser comme il faisoit. Un d’eux le railla sur son œil poché par la pomme de terre, et un autre l’appela bâtard ; sur quoi Harry et lui en vinrent aux coups de poing. Le cousin de milord, le colonel Esmond de Walcote, étoit là et sépara les deux combattants : c’étoit un grand gentilhomme, avec une belle et bonne figure. L’enfant ne savoit pas combien, plus tard, il seroit allié de près au colonel Esmond, et de combien de bontés il lui seroit redevable.

Il y avoit peu d’affection entre les deux familles. Milady n’épargnoit point le colonel Esmond, en parlant de lui, pour des raisons déjà indiquées, mais dont Henry Esmond n’étoit pas d’âge à rien savoir.

Bientôt après, milord et milady allèrent à Londres avec M. Holt, sans emmener le page. Le petit homme eut la grande maison de Castlewood à lui tout seul, ou, du moins, entre lui et la femme de charge, mistress Worksop, vieille dame, parente éloignée de la famille et protestante, mais excellente tory et royaliste, comme l’étoient tous les Esmond. Il alloit à l’école chez le docteur Tusher, quand il étoit à la maison, quoique le docteur fût fort occupé aussi. Il y avoit partout beaucoup d’agitation et de trouble, même dans le paisible petit village de Castlewood, où arriva de la ville une troupe de gens qui voulurent briser les fenêtres de la chapelle de Castlewood : mais les habitants les chassèrent ; et même le vieux Sieveright, le forgeron républicain, les y aida ; car milady, quoique papiste et assez étrange dans bien des choses, étoit bonne pour ses tenanciers, et il y avoit toujours abondance de bœuf et de couvertures et de médicaments pour les pauvres, au château de Castlewood.

Un royaume changeoit de mains, pendant l’absence de milord et de milady : le roi Jacques prenoit la fuite ; les Hollandois arrivoient ; d’effrayantes histoires sur eux et sur le prince d’Orange étoient racontées par la vieille mistress Worksop à l’oisif petit page.

Il se plaisoit fort bien dans cette grande maison solitaire ; il avoit à sa disposition toutes les pièces de théâtre, pas de P. Holt pour lui donner le fouet, et une centaine d’occupations et d’amusements, au dedans et au dehors, qui lui rendirent ce temps fort agréable.

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