3 · 11
Le départ de Béatrix eut lieu au bout d’une heure, sa femme de chambre allant avec elle dans la chaise de poste, et un homme armé sur le siége, en cas de danger sur la route. Esmond et Frank avoient songé à escorter la voiture ; mais elle refusa avec indignation leur compagnie, et un autre homme fut chargé de suivre la voiture et de ne la pas quitter qu’elle n’eût dépassé Hounslow-Heath, le lendemain. Et ces deux hommes étant tout ce que lady Castlewood avoit de domestiques mâles, le fidèle John Lockwood de M. Esmond vint servir sa maîtresse en leur absence, quoiqu’il eût préféré escorter mistress Lucy, sa bonne amie, dans ce voyage à la campagne.
Notre repas fut triste et silencieux ; il sembloit que la maison fût dans les ténèbres depuis que la brillante figure de Béatrix s’en étoit retirée. Dans l’après-midi, un message de la favorite vint nous relever un peu de cet accablement. « La reine a été fort secouée, disoit le billet ; elle est mieux maintenant, et tout ira bien. Que milord Castlewood soit prêt quand nous l’enverrons chercher. »
Le soir arriva un second billet. « Il y a eu une grande bataille dans le conseil ; le lord trésorier a brisé sa baguette et est tombé pour ne plus se relever ; son successeur n’est point nommé. Lord B*** reçoit grande compagnie whig ce soir à Golden-square. S’il hésite, d’autres sont fidèles ; la reine n’a plus d’accès, mais est au lit maintenant et plus calme. Soyez prêts pour demain matin, où j’espère encore que tout ira bien. »
Le prince rentra peu après le départ du messager qui avoit apporté ce billet. Son Altesse Royale se trouvoit si bien de ce qu’il avoit bu chez l’évêque, que lui parler d’affaires en ce moment eût été peu utile. On l’aida à gagner sa royale couche ; il appela Castlewood familièrement par son nom ; il oublioit tout à fait le rôle d’où dépendoient sa couronne, sa sûreté. Il fut heureux que les domestiques de lady Castlewood ne fussent pas là, et qu’il n’y eût pour l’entendre que des gens incapables de le trahir. Il s’enquit de l’adorable Béatrix avec un royal hoquet dans la voix ; on le mit aisément au lit, et, une ou deux minutes après, il étoit plongé dans ce sommeil et cet oubli profonds dont Bacchus récompense ses adorateurs. Nous aurions voulu que Béatrix eût été là pour le voir ivre. Nous regrettions presque qu’elle fût partie.
Une des personnes de Kensington-square fut assez folle pour aller à Hounslow cette nuit-là, coram latronibus, et à l’auberge où la famille s’arrêtait habituellement en venant de Londres. Esmond recommanda à l’aubergiste de ne point informer Mme Béatrix de son arrivée, et eut la triste satisfaction de passer devant la porte de la chambre où elle dormoit avec sa suivante, et de regarder partir sa voiture le lendemain de bonne heure. Il la vit sourire et glisser de l’argent dans la main de l’homme qui avoit ordre de suivre la voiture à cheval jusqu’à Bagshot. La route étant à découvert, et l’autre domestique étant armé, il paroît qu’elle se dispensoit d’une seconde escorte ; et l’homme, ayant dit adieu à sa maîtresse avec force saluts, s’en alla prendre un pot d’ale à la cuisine, et s’en retourna, en compagnie de son camarade, John le cocher, et de ses chevaux, à Londres.
Ils n’étoient pas à un mille de Hounslow, que mes deux honnêtes gens s’arrêtèrent pour boire encore, et là ils furent tout stupéfaits de voir le colonel Esmond arriver au galop. Le domestique dit en réponse à la question sévère du colonel Esmond que sa jeune maîtresse avoit envoyé ses respects, seulement cela, pas d’autre message : elle avoit passé une fort bonne nuit et seroit à Castlewood à la fin du jour. Le colonel n’avoit pas le temps de prolonger l’entretien, et continua bien vite de galoper vers Londres, où il avoit une affaire de grande importance, comme mon lecteur le sait fort bien. L’idée que Béatrix s’éloignoit du danger ne calmoit pas médiocrement son âme. Son cheval étoit à Kensington-square (le brave Dapple en connoissoit assez bien la route) avant que l’hôie enivré de la veille fût éveillé et sobre.
La nouvelle du soir précédent fut connue le lendemain de bonne heure dans toute la ville. Une violente altercation avoit eu lieu devant la reine dans la chambre du conseil ; et tous les cafés avoient leur version de la querelle. Ce bruit amena milord évêque de bon matin à Kensington-square, où il attendit en haut le réveil de son royal maître, et parla confidentiellement de le faire proclamer comme prince de Galles et héritier du trône avant la fin de la journée. L’évêque avoit traité la veille au soir certains des plus influents du vrai parti breton. Son Altesse Royale avoit charmé tout le monde, Écossois et Anglois, papistes et anglicans. « Il y avoit, dit-il, jusqu’à des quakers à notre réunion, et, si l’étranger prit un peu trop de punch et d’ale britanniques, il s’accoutumera bien vite à ces boissons ; et milord Castlewood, dit l’évêque en riant, doit endosser le cruel reproche de s’être tant soit peu grisé une fois dans sa vie. Il porta la santé de votre aimable sœur une douzaine de fois, ce qui nous fit tous rire, dit l’évêque, d’admiration pour tant d’affection fraternelle. Où est cette charmante nymphe, et pourquoi n’orne-t-elle pas le thé de Votre Seigneurie de ses yeux brillants ? »
Sa Seigneurie répondit sèchement que Béatrix n’étoit pas à la maison ce matin ; milord évêque étoit trop occupé de grandes affaires pour se tourmenter beaucoup de la présence ou de l’absence d’aucune dame, si belle qu’elle fût.
Nous étions encore à table quand le docteur A*** arriva du palais d’un air tout alarmé ; les secousses que la reine avoit eues la veille avoient agi sur elle avec violence ; on l’avoit envoyé chercher et il avoit ordonné de la saigner. Le chirurgien de Long-Acre étoit venu saigner la reine, et Sa Majesté étoit à présent plus à son aise et respiroit plus librement. Qu’est-ce qui nous fit tressaillir au nom de M. Aymé ? « Il faut être aimable pour être aimé, » dit le joyeux docteur ; Esmond le tira par la manche et lui dit de se taire. C’étoit dans la maison d’Aymé, après son fatal duel, que mon cher lord de Castlewood, le père de Frank, avoit été porté pour mourir.
Une seconde visite ne pouvoit pas être faite à la reine ce jour-là en aucun cas ; et quand notre hôte d’en haut donna le signal qu’il étoit éveillé, le docteur, l’évêque et le colonel Esmond se rendirent au lever du prince, et lui rapportèrent leurs nouvelles rassurantes ou douteuses. Le docteur dut s’en aller bientôt, mais promit de tenir constamment le prince au courant de ce qui auroit lieu au palais, qui étoit tout proche. Son avis fut, et c’étoit aussi celui de l’évêque, que si la maladie de la reine prenoit une tournure favorable, le prince aussitôt seroit introduit près de son lit ; le conseil convoqué ; la garde de Kensington et de Saint-James, sur deux régiments de laquelle on pouvoit entièrement compter, et dont un étoit connu pour n’être point hostile, se déclareroit en faveur du prince, comme le feroit la reine devant les lords du conseil, le désignant comme héritier de son trône.
Àhuis clos, et le colonel Esmond faisant les fonctions de secrétaire, le prince et monseigneur de Rochester passèrent plusieurs heures de cette journée à composer des proclamations et des adresses au pays, aux Écossois, au clergé, au peuple de Londres et d’Angleterre, annonçant l’arrivée du descendant exilé de trois souverains, et sa reconnoissance par sa sœur comme héritier du trône. Toutes les garanties que l’Église et le peuple pouvoient demander pour leurs libertés, leur étoient promises. L’évêque répondoit de l’adhésion d’un très-grand nombre de prélats qui supplieroient leurs ouailles et leurs confrères de reconnoître le droit sacré du futur souverain et de purger le pays du péché de rébellion.
Tandis que l’on composoit ces papiers, plus d’un messager arriva du palais, apportant des nouvelles de l’auguste malade. Au milieu de la journée elle fut un peu mieux ; le soir l’engourdissement la saisit de nouveau, et elle battit la campagne. Dans la nuit, le docteur A*** nous revint avec un rapport un peu plus favorable : en tout cas, aucun danger immédiat n’étoit à craindre. Dans le cours des deux dernières années Sa Majesté avoit eu beaucoup d’attaques semblables, mais plus violentes.
Sur ces entrefaites nous avions fini une demi-douzaine de proclamations (dont la rédaction, qui ne devoit blesser aucun parti, ni donner ombrage aux whigs ou aux dissidents, demandoit une très-grande circonspection), et le jeune prince, qui avoit vraiment montré, pendant cette longue journée de travail, de la promptitude à saisir les renseignements qu’on lui donnoit, et de l’habileté et de l’adresse à tourner les phrases qui devoient paroître signées de son nom, déploya ici une bonne humeur et une insouciance qui lui faisoient honneur.
« Si ces papiers s’égaroient, dit-il, ou que notre plan vînt à échouer, l’écriture de milord Esmond le mèneroit dans un lieu où j’espère de tout mon cœur ne le jamais voir ; ainsi, avec votre permission, je vais copier les papiers moi-même, quoique je ne sois pas très-fort sur l’orthographe, et, si on les trouve, ils ne compromettront que la personne qu’ils concernent le plus. » Et ainsi donc, ayant soigneusement copié les proclamations, le prince brûla celles qui étoient de la main du colonel Esmond : « Et maintenant, et maintenant, messieurs, dit-il, allons souper et boire un verre de vin à la santé des dames. Milord Esmond, vous souperez avec nous ce soir ; vous nous avez donné dernièrement trop peu de votre compagnie. »
Les repas du prince étoient communément servis dans la pièce qui avoit été la chambre à coucher de Béatrix, et qui donnoit dans celle où il dormoit ; et l’usage respectueux de ses hôtes étoit d’attendre que leur royal convive les invitât à prendre place à table avant de s’asseoir pour partager le repas. Cette nuit, comme vous pouvez supposer, quand le souper fut annoncé, Frank Castlewood et sa mère étoient de faction pour recevoir le prince, qui avoit passé toute la journée dans son appartement avec l’évêque pour ministre d’État, et le colonel Esmond pour secrétaire de son conseil.
La figure du prince prit une expression qui n’avoit rien d’agréable, quand, regardant la petite compagnie qui s’étoit assemblée pour l’attendre, il ne vit point comme d’ordinaire la mine brillante de Béatrix pour lui faire accueil. Il demanda à lady Esmond sa belle introductrice de la veille : Sa Seigneurie se contenta de baisser les yeux et de dire tranquillement que Béatrix ne pouvoit être du souper, et elle ne montra pas le moindre signe de confusion, tandis que Castlewood devint rouge, et qu’Esmond n’étoit pas moins embarrassé. Je crois que les femmes ont un instinct de dissimulation ; elles savent par nature déguiser leurs émotions bien mieux que ne le peuvent faire les courtisans les plus consommés. Beaucoup d’entre elles ne passent-elles pas la meilleure partie de leur vie à cacher leurs sentiments, à cajoler leurs tyrans, à masquer sous de tendres sourires et sous une gaieté artificieuse leurs doutes, leurs chagrins ou leurs frayeurs ?
Notre hôte soupa d’un air fort maussade ; ce ne fut qu’à la seconde bouteille que Son Altesse commença à se remettre ; quand lady Castlewood demanda la permission de se retirer, il envoya un message à Béatrix, disant qu’il espéroit la voir le lendemain à dîner, et il se mit à boire et à causer ensuite, ce dont il avoit amplement sujet.
Le lendemain, nous apprîmes par notre donneur de nouvelles à Kensington que la reine étoit un peu mieux, et qu’elle s’étoit levée une heure, quoiqu’elle ne fût pas assez bien pour recevoir aucune visite.
Àdîner, un seul couvert fut mis pour Son Altesse Royale ; et les deux hommes seulement furent de service auprès de lui. Nous avions eu une consultation le matin avec lady Castlewood, dans laquelle il avoit été décidé que, si Son Altesse faisoit d’autres questions au sujet de Béatrix, ce seroient les hommes de la maison qui lui répondroient.
Il étoit évidemment mal à l’aise et tourmenté, regardant constamment la porte, comme s’il attendoit quelqu’un. Il ne vint pourtant personne, si ce n’est l’honnête John Lockwood qui frappa, apportant un plat que ceux du dedans prirent de ses mains ; la chose se pratiquoit toujours de la sorte, et on étoit, je crois, d’avis à la cuisine que mon jeune lord avoit amené un prêtre qui nous avoit tous convertis au papisme, et que les papistes étoient comme les Juifs, qui mangeoient ensemble, et ne se soucioient point de prendre leurs repas en présence des chrétiens.
Le prince essaya de cacher son déplaisir ; il n’étoit pas alors fort adroit à dissimuler, et, lorsqu’il étoit de mauvaise humeur, il avoit de la peine à garder une mine sereine ; et, après quelques gauches essais d’une conversation banale, il en vint bientôt à son fait, et d’un air aussi dégagé qu’il put, disant à lord Castlewood qu’il espéroit, qu’il demandoit la présence de la mère et de la sœur de Sa Seigneurie au souper de ce soir. Comme le temps lui pesoit et qu’il ne devoit pas sortir, miss Béatrix ne voudroit-elle pas lui tenir compagnie et jouer aux cartes ?
Là-dessus, après avoir regardé Esmond et reçu de lui le signal, lord Castlewood informa Son Altesse Royale que sa sœur Béatrix n’étoit point à Kensington, et que sa famille avoit jugé qu’il valoit mieux qu’elle quittât la ville.
« Pas à Kensington ! dit-il ; est-elle malade ? Elle alloit bien hier ; pourquoi a-t-elle quitté la ville ? Est-ce sur vos ordres, milord, ou sur ceux du colonel Esmond, qui semble le maître de cette maison ?
— Pas de celle-ci, monsieur, dit Frank très-noblement ; seulement de notre maison à la campagne, qu’il nous a donnée. Celle-ci est la maison de ma mère, et Walcote est celle de mon père, et le marquis d’Esmond sait qu’il n’a qu’un mot à dire pour que je lui rende ce qui est à lui.
— Le marquis d’Esmond ! le marquis d’Esmond, dit le prince en vidant un verre, se mêle trop de mes affaires et compte trop sur le service qu’il m’a rendu. Si vous voulez réussir auprès de Béatrix, milord, en la tenant en prison, laissez-moi vous dire que ce n’est pas le moyen de triompher d’une femme.
— Je ne savois pas, monsieur, avoir parlé de mes vœux pour Mme Béatrix à Votre Altesse Royale.
— Bah ! bah ! monsieur ; nous n’avons pas besoin d’être sorcier pour voir cela. Cela se voit de soi-même à tous moments. Vous êtes jaloux, milord, et la fille d’honneur ne peut regarder un autre visage sans que le vôtre commence à se refrogner. Ce que vous faites est indigne, monsieur, est inhospitalier, est lâche, oui, lâche (il parloit très-vite en françois, sa fureur augmentant à chaque phrase). Je viens dans votre maison, je risque ma vie, je la passe dans l’ennui, je me repose sur votre fidélité, je n’ai pas d’autre compagnie que les sermons de Votre Seigneurie ou les conversations de cette adorable jeune personne, et vous me privez d’elle, et vous, vous restez ! Merci, monsieur ! Je vous en témoignerai ma reconnoissance quand j’en aurai le moyen ; je saurai récompenser un dévouement un peu importun, milord, un peu importun. Depuis plus d’un mois, vos airs de protecteur m’ennuient outre mesure. Vous daignez m’offrir la couronne, et m’ordonnez de la prendre à genoux comme le roi Jean. Eh ! je sais mon histoire, monsieur, et me moque des barons et de leur air menaçant. J’admire votre maîtresse, et vous l’envoyez à la Bastille de la province ; j’entre dans votre maison, et vous vous méfiez de moi. Je la quitterai, monsieur ; je la quitterai à partir de ce soir. J’ai d’autres amis dont la loyauté ne sera pas si prompte à mettre en question la mienne. Si j’ai des jarretières à donner, c’est à des seigneurs qui ne sont pas si disposés à croire le mal. Procurez-moi une voiture et laissez-moi quitter ce lieu, ou laissez la belle Béatrix y revenir. Je ne veux point de votre hospitalité aux dépens de la liberté de cette belle créature. »
Cette harangue fut prononcée avec la rapidité de gestes habituelle aux François, et dans la langue de cette nation, le prince allant et venant à grands pas dans la chambre, le visage en feu et les mains tremblantes de colère. Il étoit très-maigre et frêle, par suite de ses fréquentes maladies et d’une vie de plaisir ; Castlewood ou Esmond auroient pu le briser sur leur genou, et quelques instants de lutte leur auroient suffi pour lui fermer à jamais la bouche ; et il étoit là les insultant l’un et l’autre, et daignant à peine cacher aux deux hommes dont l’honneur y étoit le plus en jeu la passion qu’il ressentoit pour la jeune dame de notre famille. Milord Castlewood répondit à la tirade du prince avec beaucoup de noblesse et de simplicité.
« Monsieur, dit-il, Votre Altesse Royale oublie que d’autres risquent leur vie, et pour sa cause. Très-peu d’Anglois, Dieu merci, oseroient porter la main sur votre personne sacrée, quoique nul ne songeât à respecter la nôtre. La vie de notre famille est à votre service, ainsi que tout ce que nous avons, excepté notre honneur.
— Votre honneur ! Bah ! monsieur, qui a jamais songé à blesser votre honneur ? dit le prince avec humeur.
— Nous supplions Votre Altesse Royale de ne jamais songer à le blesser, » dit lord Castlewood avec un profond salut.
La soirée étant chaude, les fenêtres étoient ouvertes à la fois du côté des jardins et du côté du square. Le colonel Esmond entendit à travers la porte fermée la voix d’un watchman, criant l’heure dans le square de l’autre côté. Il ouvrit la porte qui communiquoit avec la chambre du prince ; Martin, le domestique qui avoit escorté Béatrix à cheval jusqu’à Hounslow, sortoit de la chambre juste au moment où Esmond y entroit, et quand le valet fut parti et que le watchman répéta son cri de : « Dix heures et un ciel étoilé, » Esmond parla au prince à voix basse et dit : « Votre Altesse Royale entend cet homme ?
— Après, monsieur, dit le prince.
— Je n’ai qu’à lui faire signe de cette fenêtre, et à l’envoyer à cinquante pas, et il revient avec la garde, et je lui livre la personne de celui qui s’appelle Jacques III, et pour l’arrestation de qui le Parlement a offert une récompense de cinq mille livres, comme l’a vu Votre Altesse Royale quand nous sommes venus de Rochester. Je n’ai qu’à dire un mot, et, par le ciel qui m’a fait, je le dirois si je pensois que le prince ne voulût pas renoncer, par égard pour son honneur, à insulter le nôtre. Mais le premier gentilhomme d’Angleterre connoît trop bien son devoir pour s’oublier avec le plus humble, ou pour mettre en péril sa couronne dans un acte qui seroit honteux, s’il le commettoit.
— Votre Seigneurie a-t-elle quelque chose à ajouter ? dit le prince, se tournant vers Frank Castlewood, et tout pâle de colère ; quelque menace ou quelque insulte pour terminer cette agréable soirée ?
— Je ne puis que suivre le chef de notre maison, dit Castlewood en saluant d’un air grave. À quelle heure le prince veut-il que nous nous présentions chez lui demain matin ?
— Vous irez de bonne heure chez l’évêque de Rochester, vous lui direz d’amener ici sa voiture, et de me préparer un appartement chez lui ou dans un lieu de sûreté. Le roi vous récompensera grandement, n’ayez pas peur, de tout ce que vous avez fait pour lui. Je vous souhaite une bonne nuit, et je vais me mettre au lit, à moins qu’il ne plaise au marquis d’Esmond d’appeler son collègue, le watchman, et de me faire passer la nuit au corps de garde de Kensington. Adieu, soyez sûrs que je me souviendrai de vous. Milord Castlewood, je puis me coucher ce soir sans l’assistance d’un chambellan. »
Et le prince nous congédia avec un salut peu aimable, fermant une porte tandis qu’il parloit, celle qui donnoit dans la salle du souper, et l’autre, par laquelle nous venions de passer, après nous. Elle conduisoit dans la petite chambre qu’occupoit Frank Castlewood ou M. Baptiste, et par laquelle étoit entré Martin, quand le colonel Esmond l’avoit vu tout à l’heure dans la chambre.
Le lendemain, de bon matin, l’évêque arriva et resta enfermé quelque temps avec son maître dans son propre appartement, où le prince fit connoître à son conseiller les injures que, d’après sa version, il avoit reçues des gentilshommes de la famille Esmond. Le digne prélat sortit de la conférence avec un air de grande satisfaction : c’étoit un homme de ressource et de la fidélité la plus assurée, et doué d’une intelligence supérieure et de cent bonnes qualités, mais captieux et d’un caractère très-jaloux, qui ne pouvoit s’empêcher de triompher de la chute de tout favori ; et il fut bien aise, en dépit de lui-même, d’apprendre que le ministère Esmond étoit fini.
« J’ai apaisé votre hôte, dit-il en allant aux deux gentilshommes et à la veuve, qui avoit été mise au fait d’une partie de la dispute de la veille au soir (d’après notre version, le prince n’avoit montré du ressentiment que parce que nous avions suspecté ses intentions au sujet de Béatrix, et ne nous quittoit que parce que nous mettions en doute son honneur). Mais je crois, tout considéré, qu’il vaut autant qu’il quitte cette maison, et alors, milady Castlewood, dit l’évêque, ma jolie Béatrix peut y revenir.
— Elle est tout aussi bien à Casllewood, dit la maîtresse d’Esmond, jusqu’à ce que tout soit terminé.
— Vous aurez votre titre, Esmond ; cela, je vous le promets, dit le bon évêque, se donnant des airs de premier ministre. Le prince s’est fort noblement exprimé sur le petit différend d’hier au soir, et je vous assure qu’il a écouté mes sermons aussi bien que ceux d’autres personnes, dit le docteur avec malice ; il a toute espèce de grandes et généreuses qualités, avec peut-être une foiblesse pour le sexe qui appartient à sa famille, et qu’ont eue une vingtaine de souverains populaires, depuis le roi David jusqu’à nos jours.
— Milord, milord, s’écria lady Esmond, la légèreté avec laquelle vous parlez d’une telle conduite envers notre sexe me choque, et ce que vous appelez une foiblesse, je l’appelle un péché déplorable.
— C’est un péché ! ma chère enfant, dit l’évêque avec un haussement d’épaules et en prenant du tabac ; mais considérez quel pécheur fut le roi Salomon, et cela en dépit de ses mille femmes.
— Assez sur ce sujet, milord, » dit lady Castlewood avec une belle rougeur au front ; et elle sortit de la chambre d’un air plein de dignité.
Le prince y entra bientôt, un sourire sur le visage ; et s’il ressentoit quelque offense contre nous pour la scène de la veille, il n’en fit maintenant voir aucune. Il offrit la main à chacun des gentilshommes avec une grande courtoisie. « Si tous nos évêques prêchent aussi bien que le docteur Atterbury, dit-il, je ne sais pas, messieurs, ce qui pourra m’arriver. J’ai parlé avec beaucoup de vivacité, milords, hier au soir, et je vous en demande pardon à tous deux. Mais je ne dois pas rester plus longtemps, dit-il, à donner ombrage à de bons amis, ou à retenir de jolies filles hors de chez elles. Milord évêque m’a trouvé un lieu sûr, tout près d’ici, chez un curé auquel l’évêque se peut fier, et dont la femme est assez laide pour être à l’abri de tout danger ; nous allons nous transporter dans ces nouveaux quartiers, et je vous quitte en vous remerciant de toutes vos bontés ici. Où est mon hôtesse, que je lui dise adieu ? j’espère pouvoir bientôt la recevoir dans une maison à moi, où mes amis n’auront aucun sujet de me chercher querelle. »
Lady Castlewood ne tarda point à arriver, rougissant avec beaucoup de grâce, et ses yeux s’emplissant de larmes quand le prince la baisa gracieusement. Elle avoit l’air si charmant et si jeune, que le docteur, avec son ton de badinage, ne put s’empêcher de parler de sa beauté au prince, compliment qui la fit rougir et paraître plus charmante encore.